‹ Histoire du Canada, sous la domination françaiseChapitre 6 sur 10 · TAN · texte numérisé non relu

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Après cette rencontre, on fut quelque temps sans entendre parler des Iroquois ; mais le 15 juillet, au moment où Ton s'y attendait le moins, La Chaudière- Noire fit descente à l'endroit nommé la Chenaye^ sur la Rivière Jésus, et y enleva une quinzaine d'habitans. M. de Callières envoya contre lui cent soldats, sous le capitaine Duplessis-Faber, qu'il fit suivre par le chevalier de Yaudreuil, à la tête de deux cents hommes. Les Iroquois se jettèrent dans les bois, et s'enfuirent avec précipitation, abandonnant leurs canots et quelque bagage. On renforça le corps du chevalier de Yaudreuil, et on lui ordonna de poursuivre les ennemis. Il atteignit leur arrière-garde, un peu au-dessous du Long-Sault, leur tua, ou leur prit une quinzaine d'hommes, et délivra une partie des habitans enlevés à la Chenaye.

Quelques jours plus tard, M. de Lusignajst, capitaine réformé, passant par les îles de Richelieu^ tomba dans une ambuscade, et fut tué à la première décharge. La MoNCLERiE, son lieutenant, put retraiter en l?on ordre, après deux heures de combat.

Il avait été défendu aux habitans de s'éloigner de leurs habitations, et ceux qui contrevenaient à cette défense avaient ordinairement lieu de s'en repentir. Les femmes ne pouvaient pag plus que les hommes s'éloigner, tant soit peu, des villes ou des forts, sans courir la risque d'être enlevées. Cette année, 1692, un parti nombreux d'Iroquois parut à la vue du fort de Verchères, tandis que tous les hommes étaient dehors, occupés, la plupart, aux travaux des champs. La fille du seigneur (Mademoiselle de Vercheres), âgée au plus de quatorze ans, en était à deux cents pas. Au premier cri qu'elle entendit, elle courut pour y rentrer. Les Sauvages la poursuivirent, et l'un d'eux la joignit,

comme elle mettait le pied sur la porte ; mais l'ayant saisie par un mouchoir qu'elle avait au cou, elle le détacha, et ferma la porte sur elle. Il ne se trouvait, dans le fort, qu'un jeune soldat et nne troupe de femmes, qui, à la vue de leurs maris, que les Iroquois saisissaient et garottaient, poussaient des cris lamentables. La jeune demoiselle ne perdit ni le cœur ni le jugement; elle ordonna aux femmes de cesser leurs lamentations, ôta sa coëffure, noua ses cheveux, prit un chapeau et un juste-au-corps ; puis elle tira un coup de canon et quelques coups de fusil, et se montrant, avec son soldat, tantôt dans une redoute, et tantôt dans une autre, et tirant toujours fort à propos, lorsqu'elle voyait les Iroquois s'approcher de la palissade, ces Sauvages se persuadèrent qu'il y avait beaucoup de monde dans le fort, et se retirèrent. ^

Deux ans auparavant, la mère de cette jeune fille. Madame de Yercheres, restée presque seule dans le même fort, en avait pareillement éloigné, par son courage et sa vigilance, un parti de guerre de la même nation.

C'était presque toujours du canton des Agniers que sortaient les partis de guerre qui faisaient le plus de mal à la colonie : aussi M. de Frontenac prit-il encore une fois la résolution d'en tirer raison. Il envoya quelques compagnies de troupes et de milices au chevalier de Callières, en lui ordonnant d'y joindre quelques centaines d'hommes de son gouvernement, soldats, habitans, Sauvages, pour en former im corps d'armée, et de le faire marcher incessamment contre les Agniers. Ces ordres furent exécutés avec diligence ; le parti se composa de six cents hommes, et le commandement en fut donné à MM. de Mantet, de Courïemanche et de LA Noue, lieutenans.

Ils partirent de Montréal, le 25 janvier 1693, et arri-

vèrent, le 16 février, dans le canton d'Agnier, sans avoir été découverts. Ce canton n'était alors composé que de trois grosses bourgades, qui avaient chacune un fort : La Noue attaqua le premier, et s'en rendit maître, sans beaucoup de résistance. Il brûla les palissades, les cabanes et toutes les provisions. Mantet eut pareillement bon marché du second, qui n'était qu'à un quart de lieue du premier. Le troisième, qui était beaucoup plus grand, coûta aussi bien davantage. On y arriva dans la nuit du 18 ; les Agniers, quoique surpris, se défendirent bien. L'on en tua une vingtaine, et l'on en fit deux cent-cinquante prisonniers. Après cet exploit, les Français se retranchèrent, dans l'attente d'être attaqués. Les Agniers réunis, parurent, en effet, au bout de deux jours, et se retranchèrent aussi, de leur côté. Ils furent attaqués vigoureusement, et se défendirent de même. Leur retranchement ne fut forcé qu'à la troisième- charge. La perte des Français fut de seize morts et douze blessés : celle des Iroquois ne fut pas plus considérable. Après s'être débandés, ils se rallièrent, et suivirent l'armée française pendant trois jours, sans néanmoins s'en trop approcher. Une soixantaine de prisonniers, amenés à Montréal, fut à peu près tout le fruit de cette incursion chez les Agniers. Lés routes n'en devinrent pas plus libres, ni les communications avec le Nord, ou l'Ouest, moins dangereuses. M. d'Argenteuil, frère de Mantet, ayant été chargé de porter des lettres du gouverneur général à M. de Louvigny, un sieur de la Yaltrie eut ordre de l'escorter, avec une cinquantaine d'hommes, jusqu'au-delà de tous les passages dangereux. D'Argenté uil put se rendre à Michillimakinac sans malencontre ; mais M. de la Yaltrie fut attaqué, à son retour, près de l'île de Mont-réal, et tué avec une partie de ses gens.

Au mois de juin, le gouverneur général ayant appris

que huit cents Iroquois s'étaient mis en marche, €t étaient déjà près des Cascades^ à l'extrémité du lac Saint-Louis, fit partir le chevalier de Vaudreuil, à la tête de six compagnies de troupes. Le gouverneur de Mont-réal avait aussi assemblé un corps de sept à huit cents hommes, et ils s'avancèrent, tous deux, jusqu'aux Cascades ; mais ils n'y trouvèrent plus l'ennemi : il avait décampé, à la nouvelle des préparatifs qui se faisaient contre lui.

Le 4 août, deux cents canots arrivèrent à Mont-réal chargés de pelleteries. Les principaux chefs de presque toutes les tribus du Nord j étaient en personne. Dès que M. de Frontenac en eut eu la nouvelle, il se mit en route pour Mont-réal, et y arriva, escorté de ces mêmes chefs, qui étaient allés au-devant de lui jusqu'aux Trois- Rivières. Dès le lendemain, il se tint un grand conseil, où tout se passa à la satisfaction des assistans. Le gouverneur n'épargna rien pour achever de s'attacher toutes les tribus dont les chefs se trouvaient présents. Tous ces Sauvages partirent charmés de ses manières et comblés de ses présens, et furent suivig de près par un grand nombre de Français, parmi lesquels étaient Courtemanche, Mantet, Argenteuil, nommé lieutenant de Louvigny, Perrot, et M. le Sueur, chargé de faire un établissement à Chagouami^ gon, sur le lac Supérieur.

Vers la fin de septembre, on vit arriver à Québec une femme onneyouthe, que le seul désir de voir le comte de Frontenac avait engagée à faire ce voyage.* " Ce n'était pas tout-à-fait la reine de Saba, remarque Charlevoix ; mais TL^oquoise était animée du même

* Elle était accompagnée de Tareha, un des chefs de sa tribu, qui, au mois de juin précédent, avait été député vers le gouverneur général, pour lui faire des ouvertures de paix.

motif que cette princesse, et le général français en fut tellement flatté, qu'il crut voir dans cette femme quelque chose de plus qu'une Sauvagesse." Elle méritait, d'ailleurs, l'accueil favorable qu'il lui fit : c'était elle qui avait adopté le P. Millet, après l'arrestation des chefs iroquois, à Catarocouy, et lui avait par là sauvé la vie. Elle se fit chrétienne, et se fixa au Sault Saint- Louis.

L'année 1694 se passa presque toute en envois de députés, négociations et remises de prisonniers, de la part des Iroquois.

Le gouverneur de la Nouvelle Angleterre ne voulait pas rester en arrière de celui de la Nouvelle France, en fait de vigilance et d'activité. Il était parvenu à faire consentir deux des principaux chefs des Abénaquis à traiter de la paix avec lui ; et il se transporta au fort de Pemkuit, pour en accélérer la conclusion. Mais déjà le sieur de Villieu, secondé par les missionnaires, avait trouvé le secret de détourner ces deux chefs de leur dessein ; et ayant réuni trois ou quatre cents guerriers, il s'avança au milieu des habitations anglaises, partagea ses gens en deux bandes, attaqua et prit deux forts, peu éloignés l'un de l'autre, sans qu'il lui en coûtât un seul homme. Enhardi, ou plutôt enthousiasmé par un succès si prompt et si peu coûteux, un des chefs, nommé Taxous, s'avança avec quarante des pliis braves de la troupe, jusqu'auprès de Boston ; .attaqua, en plein jour, un petit fort, s'en rendit maître, et ravagea tous les environs. De Yillieu emmena à Québec plusieurs chefs, qui tous renouvellèrent au gouverneur général les protestations d'une fidélité inviolable.

Vers la fin de cette même année, d'Iberville, accompagné de son frère Serigny, et de cent-vingt Canadiens, se rendit maître, par capitulation, du Port Nelson^ à la

Baie d'Hudson, et lui donna le nom de Fort Bourbon.

Cependant, les Iroquois, malgré leurs députations et leurs prétendues dispositions pacifiques, continuaient à se montrer autour des habitations françaises, et à j exercer leurs ravages accoutumés. Le comte de Frontenac crut que le remède le plus efficace à ces maux était le rétablissement du Fort de Catarocouj. Dans ce dessein, il se rendit à Mont-réal, escorté de cent-dix habitans des gouvernemens de Québec et des Trois-Rivières. 11 leva encore cent hommes de milice, deux cents soldats et deux cents Sauvages, dans le gouvernement de Mont-réal, avec trente-six officiers. Cet armement se mit en route, sous la conduite du chevalier de CrisasL Cet officier usa de tant de diligence et d'activité, qu'en quinze jours de temps, il fit le trajet difficile, entre Mont-réal et le lac Ontario^ et rebâtit le fort de Catarocouj. Son zèle et sa vigilance ne se bornèrent pas là : avant de repartir pour Mont-réal, il envoya des Sauvages, divisés par petites troupes, à la découverte, de difitérents côtés. On apprit, par ce mojen, qu'un grand nombre d'Iroquois étaient, ou allaient se mettre en campagne, et l'on put en avertir assez à temps pour donner au gouverneur de Mont-réal le loisir de mettre ses postes hors d'insulte, et à M. de Frontenac celui de former un corps de huit cents hommes dans Xlle Péri oU

Les ennemis n'en eurent pas moins la hardiesse de s'avancer jusqu'à Mont-réal et de débarquer même, par petits pelotons, dans cette ile, où ils massacrèrent quelques habitans; mais le gouverneur déconcerta leurs mesures, en divisant sa petite armée, pour la répartir dans les différentes paroisses. Ne pouvant rien faire par petites troupes, les Iroquois s'avancèrent, en un corps assez considérable, jusque derrière Boucherville ;

mais ils y furent défaits par M. La Durantaje ; et ainsi finit la campagne dans le centre de la colonie.

Dans les quartiers de l'Ouest, M. de Lamotte- Cadillac avait déterminé les Sauvages voisins de son poste à faire des courses sur l'ennemi commun : ces Sauvages amenèrent un grand nombre de prisonniers à Michillimakinac. Les Iroquois voulurent s'en venger sur les Français, et marchèrent, en grand nombre, pour contraindre les Miamis à se déclarer contre eux. Courtemanche et quelques Canadiens se trouvant chez ces Sauvages, lorsque les Iroquois parurent, loin de vouloir écouter ces derniers, ils tombèrent sur eux à l'improviste, et après en avoir tué et blesssé un bon nombre, obligèrent le reste à fuir en grand désordre.

Les Iroquois furent dédommagés de cet échec par la malveillance d'un chef huron, que les Canadiens avaient surnommé le Baron. Ce chef avait envoyé sous-main son fils, avec quarante guerriers qui lui étaient dévoués, vers les Tsonnonthouans. Ils conclurent avec ce canton un traité de paix, dans lequel les Outaouais furent compris. Peu après, des envoyés iroquois furent reçus par les Sauvages de Michillimakinac, et en obtinrent tout ce qu'ils voulurent, même la promesse de se joindre à eux, pour faire la guerre aux Français.

Ce qui mécontentait surtout les alliés des Français, c'était le haut prix des marchandises qu'on leur vendait. Quelques uns d'eux avaient été en députation à Montréal, à la suggestion de M- de Lamotte, pour demander que les effets dont ils ne pouvaient se passer leur fussent vendus à meilleur marché : le gouverneur général leur avait laissé entrevoir quHls seraient satisfaits sur ce point. Lorsque ces députés furent de retour, Lamotte assembla les chefs, et déclara devant tous, qu'il donnerait à crédit, aux prix accoutumés, tout ce qui restait

de marchandises dans ses magasins. Cette déclaration jointe à tout ce qu'il put leur dire, pour raffermir les uns dans leurs bonnes dispositions, et faire revenir les autres de leur éloignement, eut assez d'effet pour qu'il crut pouvoir leur proposer d'envoyer des partis de guerre contre les Iroquois.

A peine le commandant eut-il fini de parler, que plusieurs se déclarèrent chefs de l'entreprise qu'il proposait. Ils assemblèrent promptement un nombre considérable de guerriers, et coururent chercher les Iroquois. On se battit avec acharnement, sur le bord d'une rivière ; mais à la fin, les Iroquois furent obligés de se jetter à la nage, pour se sauver. Les vainqueurs revinrent à Michillimakinac avec trente-deux prisonniers, trente chevelures, et un butin d'environ cinq cents peaux de castor.

Le gouverneur général ayant résolu de pénétrer, au printems, jusqu'au centre du pays des Iroquois, donna ordre au gouverneur de Mont-réal d'envoyer quelques centaines d'hommes entre le Saint-Laurent et la Grande- Rivière, pour courir sus à ces Sauvages, qu'on supposait y devoir chasser en grand nombre. Ce parti ne rencontra personne ; les Iroquois s'étant tenus renfer^ més dans leurs forts, pendant tout l'hiver.

M. de Frontenac arriva à Mont-réal vers la fin de juin, (1696), accompagné des milices du gouvernement de Québec et de celui des Trois-Rivières. Celles du gouvernement de Mont-réal étaient déjà assemblées, et il ne restait plus qu'à se mettre en marche. L'armée partit de Mont-réal, le 4 juillet, et arriva, le même jour, à La Chine, où arrivèrent aussi cinq cents Sauvages, dont on fit deux troupes : la première, composée d'Iroquois et d'Abénaquis domiciliés, fut mise sous les ordres de Maricourt, capitaine ; la seconde, où étaient v2

les Hurons de Lorette et des Iroquois, eut pour commandans MM. de Beauvais et Legardeur, lieutenans. Quelques Algonquins et quelques Outaouais, joints à d'autres Sauvages du Nord, formèrent une bande séparée, sous le baron de Békaneour. Les troupes furent partagées en quatre bataillons de deux cents hommes, chacun, sous les ordres de quatre anciens capitaines, la Durantaye, Demuys, Dumesnil et de Grais. On fit aussi quatre bataillons des milices canadiennes: celui de Québec était commandé par M. de Saint-Martin, capitaine réformé ; celui de Beaupré, par M. de Grandyille, lieutenant ; celui des Trois-Rivières, par M. de Grandpre', major de place, et celui de Montréal, par M. Deschambauts, procureur du roi de cette ville. M. de Subercase faisait les fonctions de majorgénéral, et chaque bataillon, tant des troupes que des milices, avait son aide-major.

Le 6, cette armée, la plus nombreuse qui eût encore été formée en Canada, alla camper dans l'Ile Perrot, et le lendemain, elle en partit, dans Tordre suivant : M. de Callières menait Favant-garde, composée de la première bande de Sauvages et de deux bataillons de troupes : elle était précédée de deux grands bateaux, où était le commissaire d'artillerie, avec deux pièces de campagne, des mortiers, et les munitions. Quelques canots, conduits par des Canadiens, les accompagnaient, avec toutes sortes de provisions de bouche. Le comte de Frontenac, suivait, accompagné de M. Levasseur, ingénieur en chef, et environné de canots, qui portaient sa maison, son bagage, et un nombre de volontaires. Les quatre bataillons de milices, plus forts que ceux des troupes, faisaient le corps de bataille, sous les ordres de M. de Ramsay, gouverneur des Trois- Rivières* Les deux autres bataillons des troupes, avec

la seconde bande des Sauvages, formaient Tarrièregarde, sous M. de Yaudreuil. Dans la route, le corps qui avait fait l'avant-garde, un jour, faisait Tarrièregarde, le lendemain.

On arriva, le 19, à Catarocouj, où l'on séjourna jusqu'au 26, pour attendre quatre cents Outaouais, que Lamotte- Cadillac avait promis, mais qui ne parurent point. Le 28, l'armée se trouva à Fentrée de la rivière d'Onnontagué. Cette rivière étant étroite et rapide, le général, avant de s'y engager, envoya cinquante éclaireurs par terre, de. chaque côté. On ne put faire, ce jour-là, qu'une lieue et demie. Le lendemain, l'armée fut séparée en deux corps, pour faire plus de diligence, et pour occuper les deux bords de la rivière, par terre et par eau. M. de Frontenac prit la gauche, avec M. de Yaudreuil, les troupes réglées et un bataillon de milices. MM. de Callières et de Ramsay tinrent la droite, avec le reste des milices et les Sauvages > Sur le soir, on se réunit, après avoir fait trois lieues de ,chemin, et l'on s'arrêta au pied d'une chute, qui occupait toute la largeur de la rivière. Une partie de l'armée s'était engagée dans le courant de cette chûte, et il eût été dangereux de la faire rétrograder. Pour remédier à cette imprudence, M. de Callières fit mettre tout son monde à l'eau, fit porter les canons par terre, et traîner les bateaux sur des rouleaux, jusqu'au-dessus de la chûte. Cette opération, qui dura jusqu'à 10 heures du soir, se fit dans le plus grand ordre, et à la lueur de flambeaux d'écorce.

Enfin, l'armée entra dans le lac de Gannentaha, par un endroit nommé le Rigolet, qu'il n'eut pas été facile de forcer, si l'ennemi eût eu la précaution de s'en saisir, On y trouva deux paquets de joncs pendus à un arbre, et l'on y compta 1430 tiges ; ce qui signifiait qu'autant

de guerriers iroquois attendaient les Français, et les défiaient au combat.

L'armée traversa le lac, en ordre de bataille : M, de Callières, qui tenait la gauche, feignit de faire la descente de ce côté-là, où étaient les ennemis, et dans le même temps, M. de Yaudreuil la fit sur la droite, avec sept ou huit cents hommes ; puis, tournant autour du lac, il alla joindre M. de Callières, et alors tout le reste de l'armée débarqua. M. Levasseur traça aussitôt un fort, qui fut achevé, le lendemain. On y enferma les vivres, les canots et les bateaux, et on en confia la garde au marquis de Crisasi, (frère du chevalier de ce nom,) et à M. Derbergers, capitaines, auxquels on donna cent-cinquante hommes choisis. Le soir, on apperçut une grande lueur, du côté du grand village d'Onnontagué, et l'on jugea que les Sauvages j avaient mis le feu.

Le 3 août, l'armée alla camper à une demi-lieue du débarquement, près des Fontaines Salées, Le lendemain, Subercase la rangea en bataille, sur deux lignes, et fit les détachemens nécessaires pour porter rartillerie. M. de Callières commandait la ligne de gauche, et M. de Yaudreuil, celle de droite : le général était entre les deux, porté dans un fauteuil, environné de sa maison et des volontaires, et ayant devant lui le canon. L'on n'arriva que fort tard au village, que l'on trouva presque réduit en cendres.

Dans l'après-midi du 5, un prisonnier français arriva d'Onneyouth, chargé d'un collier de la part de ce canton pour demander la paix. Le général le renvoya aussitôt, avec ordre de dire à ceux qui l'avaient député, qu'il allait faire marcher des troupes de leur côté. En effet, le chevalier de Yaudreuil partit, le lendemain, pour ce canton, à la tête de six à sept cents hommes, avec ordre

de couper les bleds, de brûler les cabanes, et au cas qu'on lui fît la moindre résistance, de passer au fil de Tépée tous ceux qu'il pourrait joindre.* Le reste de l'armée fut occupé, pendant deux jours, à ruiner le canton d'Onnontagué, d'où tout le monde s'était enfui^ à l'exception d'un vieillard de près de cent ans, que l'on prit, à l'entrée du bois. Il paraît, dit Charlevoix, qu'il y attendait la mort, avec la même intrépidité que ces anciens sénateurs romains, dans le temps de la prise de Rome par les Gaulois. On eut la cruauté de le livrer aux Sauvages de l'armée, qui, sans égard à son âge, déchargèrent sur lui le dépit que leur avait causé la fuite des autres. " Ce fut, continue le même historien, un spectacle bien singulier de voir plus de quatre cents hommes acharnés autour d'un vieillard décrépit, auquel, à force de tortures, ils ne purent arracher un seul soupir, et qui ne cessa, tant qu'il vécut, de leur reprocher de s'être rendus les esclaves des Français, dont il affecta de parler avec le dernier mépris. La seule plainte qui sortit de sa bouche fut, lorsque, par compassion, ou peut-être de rage, quelqu'un lui donna deux ou trois coups de couteau, pour l'achever : " Tu aurais bien dû, lui dit-il, ne pas abréger ma vie ; tu aurais eu plus de temps pour apprendre à mourir en homme."

Après avoir brûlé le fort et les villages d'Onneyouth, M. de Yaudreuil revint au camp, avec une trentaine de Français, qu'il avait délivrés de captivité : ils étaient accompagnés des principaux chefs du canton, qui venaient se mettre à la discrétion de M. de Frontenac. Ce général leur fit un accueil favorable, dans l'espérance d'attirer les autres ; mais il les attendit vainement.

* Heureusement pour les Onneyouths, et pour l'humamté, pourrions-nous dire, la dernière partie de cet ordre ne put être mise à exécution.

Il apprit des prisonniers qu'il n'y avait aucune apparence que les Anglais vinssent au secours de leurs alliés,* et que la consternation régnait partout.

Sur cet avis, le conseil de guerre fut assemblé et l'on j délibéra sur ce qu'il y avait à faire, pour mettre la dernièremain à une expédition si bien commencée. M. de Frontenac opina d'abord qu'il fallait aller traiter le canton de Gojogouin, comme on avait fait ceux d'Onnontagué et d'Onneyouth. Cette proprosition fut applaudie généralement, et l'on ajouta qu'après avoir ruiné ces trois cantons, il était à propos d'y construire des forts, pour empêcher les Sauvages de s'y rétablir. M. de Callières s'offrit à demeurer dans le pays, pendant l'hiver, pour exécuter ce projet, et son offre fut d'abord acceptée : plusieurs officiers, la plupart Canadiens, furent nommés pour y rester, sous ses ordres ; mais on ne fut pas peu surpris, lorsque, dès le soir même, le général déclara qu'il avait changé de pensée, et qu'il fallait se disposer à reprendre la route de Mont-réal. Vainement, M. de Callières et plusieurs autres voulurent-ils lui faire des représentations ; il partit, sur l'heure, fit raser son fort, le lendemain ; s'embarqua le 11, et arriva, le 20, à Mont-réal. f

* Les Anglais avaient bâti un fort à quatre bastions, dans le canton d'Onnontagué, et le bruit avait couru qu'ils y avaient envoyé du canon. On ne saurait dire pourquoi ils avaient abandonné ce fort, et négligèrent, en cette occasion, de défendre leurs alliés. Quinze cents Iroquois, quelques centaines dAnglais, avec quelques pièces d'artillerie, qu'on aurait pu faire venir facilement de New-York ou d' Albany, et la proximité des bois, si propres aux ambuscades, auraient suffi pour mettre le comte de Frontenac en danger d'être battu, ou dans la nécessité de s'en revenir, sans avoir rien fait.

f On prétendit lui avoir entendu dire, en donnant l'ordre du retour, *' qu'on voulait obscurcir sa gloire," ou plus explicitement, " que le gouverneur de Mont-réal était jaloux de sa gloire, et que c'était pour l'ettacer, qu'il voulait l'engager dans une entreprise^ dont le succès était incertain.

M. de Frontenac pensait sans doute, en avoir fait assez pour porter les Iroquois à accepter la paix, aux conditions qu'il lui plairait de leur imposer. Il fit néanmoins plusieurs détachemens de ses troupes, afin de les harceler jusqu'à l'automne.

Pendant que M. de Frontenac ravageait le pays des Iroquois, d'Iberville, après avoir enlevé aux Anglais un vaisseau de 24 canons, sans perdre un seul homme, leur prenait, par capitulation, le fort de Pemkuit ; et le chevalier de Yillebon les repoussait de devant celui de Naxoat,

De l'Acadie, d'Iberville se rendit à Plaisance,* en Terre-Neuve, où cent-vingt Canadiens et quelques volontaires, partis de Québec, le devaient joindre, et le joignirent, en effet, quelques jours après son arrivée* Il devait, conjointement avec M. de Brouillan, gouverneur de Plaisance, enlever aux Anglais les établissemens qu'ils avaient dans l'île, et particulièrement le fort et la ville de Saint- Jean. Il y eut quelques altercations entre de Brouillan et d'Iberville, d'abord au sujet du commandement, ensuite par rapport au butin à faire. D'Iberville voulait commander exclusivement les Canadiens ; M. de Brouillan, au contraire, prétendait qu'ils devaient être soumis à ses ordres, comme ses propres miliciens et ses soldats. D'Iberville mécontent parla de se retirer ; mais les Canadiens déclarèrent unanimement qu'ils ne reconnaîtraient point d'autre chef

* Vers 1660, la ville, ou le bourg, de Plaisance était devenue le siège d'un gouvernement royal, et l'on y voit commander, successivement, les sieurs de Gargot, de la Poype, Parât et de Brouillan. Au temps dont nous parlons, les Français avaient encore, en Terre-Neuve, le fort de Saint- Louis, et les établissemens du Chapeau- Rouge et du Petit- Nord, outre ceux des îles de Saint-Pierre et de Miquelon. D'après différents auteurs, tant anciens que modernes, les Français s'étaient établis dans l'île de Terre-Neuve, dès l'année 1504, sinon antérieurement.

que lui, et que c'était à cette condition qu'ils s'étaient enrôlés.* Il fallut en passer par là.

M. de Brouillan voulant qu'on commençât par attaquer la capitale, il fut réglé qu'on se rendrait séparément à Saint-Jean, d'Iberville avec ses Canadiens, et le gouverneur avec ses troupes et ses milices ; que quand ils seraient réunis, M. de Brouillan aurait tous les honneurs du commandement ; mais que le " pillage " (c'est l'expression de Cliarlevoix,) serait partagé de telle sorte entre les deux troupes, que d'Iberville, qui faisait la plus grande partie des frais de l'expédition, aurait aussi la meilleure part du butin.

M. de Brouillan s'embarqua avec ses troupes et ses milices, et d'Iberville se mit en route, par terre, le 1er novembre, avec tous les Canadiens et quelques Sauvages. Le tout ne se montait pas à plus de cent trente hommes ; mais avec cette petite troupe, d'Iberville prit, l'un après l'autre, un nombre de petits forts, et fit plusieurs centaines de prisonniers. Arrivé à la vue de Saint- Jean, il lui fallut agir de concert avec de Brouillan, et sous ses ordres ; mais il eut encore la première et la principale part à la prise de cette ville et des forts qui la défendaient. On détruisit ces forts, et l'on brûla toutes les maisons du bourg et des environs. De Brouillan s'en retourna à Plaisance, avec tout sou monde ; ce qui n'empêcha pas d'Iberville de continuer la petite

* " D'Iberville était Canadien, dit Charlevoix, et personne n'a fait plus d'honneur à sa patrie ; aussi était-il l'idole de ses compatriotes. En un mot, ces braves Canadiens étaient la dixième légion, qui ne combattait que sous la conduite de Cesae, et à la tête de laquelle César était invincible. D'ailleurs, ajoute-t-il, le gouverneur de Plaisance avait la réputation d'être dur et haut dans le commandement, et il n'y eut jamais de troupes avec lesquelles on réussit moins par la hauteur et la dureté, que le^ milices canadiennes, très aisées cependant à conduire, lorsqu'on sait s'y prendre d'une manière tout opposée, et qu'on a su gagner leur estime."

guerre, avec ses Canadiens. Dans Tespace de deux mois, il prit tout ce qui restait aux Anglais, dans File, excepté Bonavista et Carbonnière, places trop fortes pour la poignée de gens qu'il commandait, et fit de six à sept cents prisonniers, tant hommes que femmes et enfans.

Après d'Iberville, qui donna, dans cette expédition, de grandes preuves de sa capacité, et qui se trouvait partout oiÀ il j avait plus de risques à courir et de fatigues à essuyer, et Montignj, qui ordinairement prenait les devans, et laissait peu à faire à ceux qui le suivaient, MM. Dugue', de Plaine et de la Perrière, tous trois Canadiens, se distinguèrent d'une manière particulière. Les détails dans lesquels entrent M. de LA PoTHERiE et le P. Charlcvoix nous ont paru trop minutieux pour cette histoire. Au reste, les traits de bravoure et d'habileté compensent à peine le désir de piller, d'incendier et de détruire, qui semble animer presque uniquement les agresseurs. Ils auraient pu avoir un but utile pour leur nation ; celui de lui transporter le commerce que la* possession de la meilleure partie de l'île de Terre-Neuve procurait à l'Angleterre ; mais pour y réussir, il aurait fallu ne pas conquérir uniquement pour ravager, mais pour conserver, et remplacer par des nationaux les anciens habitans, qu'on tuait, ou qu'on chassait. Les moyens manquant, le résultat de cette petite guerre fut de faire beaucoup de mal à autrui, sans se procurer à soi-même le moindre avantage réel et positif.

Tel était l'esprit du temps, dans ce pays, que tout particulier se croyait en droit de s'armer, et d'aller tuer, incendier et piller, partout où sa volonté ou le hazard le conduisait, chez les Anglais et les Sauvages. Dans le même temps que d'Iberville et Brouillan étaient occupés

à détruire les établissemens anglais de Terre-Neuve, ou quelques années auparavant, deux ou trois petits partis de quinze ou vingt hommes, chacun, se mirent en campagne, pour aller chercher rencontre ou fortune, du côté de la Nouvelle York. Une de ces petites bandes tomba dans une ambuscade, près d'Orange, et tous ceux qui la composaient furent tués, ou faits prisonniers. Une autre rencontra des Sauvages de la Montagne, qui les prirent pour des Anglais, et fut en partie détruite.* Digne récompense de ces téméraires et coupables entreprises.

De nie de Terre-Neuve dTberville passa, encore une fois, à la Baie d'Hudson, où, sur un vaisseau de 50 canons, il eut à se battre contre trois vaisseaux anglais, dont un était plus fort que le sien, et les deux autres étaient des frégates de 32 canons. Il coula à fond le premier, s'empara d'une des frégates, et obligea l'autre à prendre la fuite. Après cet exploit naval, il reprit le fort Bourbon, dont les Anglais s'étaient de nouveau rendus maîtres. Il j laissa, comme commandant, M. Lemoyne de Martigny, son cousin germain, et M. de BoiSBRiAiSD, en qualité de lieutenant de roi.

Il ne se passa rien de bien important, dans le centre de la colonie, depuis l'automne de 1696 jusqu'au printems de l'année suivante. Mais bientôt, les Iroquois, s'appercevant qu'on ne songeait plus à les aller inquiéter chez eux, se mirent, de toutes parts, en campagne ; ce qui obligea le gouverneur de Mont-réal à multiplier les partis, pour rompre leurs mesures. Le comte de Frontenac se repentit alors d'avoir ménagé une nation, à laquelle il avait fait trop de mal, pour

* Dans cette malheureuse rencontre, les Iroquois du Sault Saint-Louis perdirent leur chef Adarahta, que les Français appellaient le ** Grand Agnier."

espérer de la gagner jamais ; et ce qui se passait, en même temps, dans les contrées de l'Ouest, vint ajouter encore à sa sollicitude.

Un assez grand nombre de Miamis, des bords de la rivière Maramek ou Merrimak, en étaient partis, sur la fin du mois d'août de Tannée précédente, pour s'aller réunir avec leurs frères établis sur la rivière de Saint- Joseph, et avaient été attaqués, en chemin, par des Sioux, qui en avaient tué plusieurs. Les Miamis de Saint- Joseph, instruits de cet acte d'hostilité, allèrent chercher les Sioux, jusque dans leur pays, pour venger levu's frères, et les rencontrèrent retranchés dans un fort, avec des Français du nombre de ceux qu'on appellait Coureurs de bois. Ils les attaquèrent, à plusieurs reprises, avec beaucoup de résolution ; mais ils furent toujours repoussés, et contraints enfin de se retirer, après avoir perdu plusieurs de leurs gens. Comme ils s'en retournaient chez eux, ils rencontrèrent d'autres Français, qui portaient des armes et des muni* lions aux Sioux ; ils les leur enlevèrent, sans néanmoins leur faire d'autre mal. Ils firent ensuite savoir aux Outaouais ce qui venait de se passer, et ceux-ci envoyèrent une députion à M. de Frontenac, pour lui représenter qu'il était nécessaire d'appaiser les Miamis^ si l'on voulait qu'ils ne se joignissent pas aux Iroquois. Ils étaient, en effet, tellement irrités contre les Français, que Nicolas Perrot, si accrédité parmi eux, fut sur le point d'être brûlé, et n'échappa à leur fureur que par le moyen des Outagamis, qui le tirèrent de leurs mains.

Le commerce des particuliers chez les tribus sauvages ne fût pas entièrement supprimé, mais restreint de manière à faire cesser les inconvéniens et les plaintes auxquelles il avait, depuis longtemps, donné lieu.

Pour revenir aux Iroquois, les partis qu'ils avaient mis en campagne ne furent pas heureux, dans leurs rencontres avec les alliés des Français. Un de ces partis s'étant mis en route pour aller joindre Le Baron, qui était allé s'établir près d'Albany, avec trente familles de sa tribu, quatre de ses éclaireurs rencontrèrent Kondiaronk, le chef huron dont il a déjà été parlé. Il était à la tête de cent-cinquante guerriers, et avait mis pied à terre, au fond du lac Ontario. Deux des éclaireurs iroquois furent faits prisonniers, et l'on apprit d'eux que leurs gens n'étaient pas loin ; qu'ils étaient au nombre de deux cent-cinquante; mais qu'ils n'avaient de canots que pour soixante au plus.

Sur cet avis, Kondiaronk s'avança, en canots, avec ses gens, vers l'endroit où on lui avait dit que les ennemis étaient campés : lorsqu'il en fut à une portée de fusil, il feignit d'être surpris et effrayé de leur nombre, et de prendre la fuite. Aussitôt, soixante Iroquois se jetteront dans leurs canots, pour le poursuivre. Kondiaronk poussa au large et fit force de rames, jusqu'à ce qu'il fût à deux lieues de terre. Alors il s'arrêta, se mit en bataille, essuya, sans tirer, la première décharge des Iroquois, qui ne lui tuèrent que deux hommes ; puis, sans leur donner le temps de recharger, il fondit sur eux, avec tant de furie, qu'en un moment, tous leurs canots furent percés ou fracassés. Tous ceux des Iroquois qui ne se noyèrent pas furent tués ou pris.

Un autre parti d'Iroquois, qui s'était approché de Catarocouy, sous la conduite du chef La Chaudière- Noire, fut surpris et défait, par un parti d'Algonquins,

Cependant, les troupes et une partie des milices étaient tenues sous les armes, ou prêtes à marcher, au premier ordre, dans l'attente d'une nouvelle attaque de

la part des Anglais. Vers la fin d'août, M. de Lamotte, à qui Ton avait fait savoir les bruits qui couraient d'un nouvel armement pour la conquête du Canada, arriva à Mont-réal, avec un grand nombre de Français, et trois cents Sauvages, qu'il avait eu l'adresse d'engager à venir au secours de la colonie; mais l'ennemi qu'on attendait ne parut pas.

Au mois de novembre, tous les cantons iroquois, excepté celui d'Agnier, envoyèrent des députés à M. de Frontenac, pour lui demander la paix, ou lui faire entendre qu'ils la désiraient. Ouréouliaré était un de de ces députés. Le gouverneur comptait beaucoup sur son influence ; mais il mourut d'une pleurésie, quelques jours après son arrivée. Il fut enterré avec les honneurs qu'on rendait aux capitaines des compagnies.*

La paix conclue entre les puissances de l'Europe amena une correspondence entre le chevalier de Bel- LAMONT, gouverneur de la Nouvelle-York, et M. de Frontenac. C'étaient, de la part du premier, des plaintes, et de celle du second, des récriminations, qui n'aboutirent à rien pour lors. Quelles que fussent les prétentions de M. de Bellamont, au sujet des Iroquois, M. de Frontenac n'en était pas moins déterminé à faire accepter la paix à ces Sauvages, à ses conditions, ou à porter, de nouveau, la guerre dans leur pays ; mais il ne put faire ni l'un ni l'autre : il mourut, le 28 novem-

* " Il fallait, dit Charlevoix, que ce Sauvage eût, dans le caractère, quelque chose de fort aimable ; car toutes les fois qu'il paraissait, soit à Québec, soit à Mont-réal, le peuple lui donnait mille témoignages d'amitié. Oureouhare' (de même que Garakonthie'), était chrétien, depuis plusieurs années, et c'est de lui qu'on à dit, que son confesseur lui parlant, dans sa dernière maladie, des opprobres et des ignominies de la passion de Jesus- Cheist, il entra dans un si grand mouvement d'indignation contre les Juifs, qu'il s'écria : " Que n'étais-je là ! Je les aurais bien empêché de traiter ainsi mon sauveur."

bre 1698, dans la 78ème année de son âge. " Dans

un corps aussi sain qu'il est possible de Tavoir à cet âge, il conservait, dit Charlevoix, toute la fermeté et toute la vivacité d'esprit de ses plus belles années. Il mourut comme il avait vécu, chéri de plusieurs, estimé de tous, et avec la gloire d'avoir soutenu, et même fait prospérer, sans presque aucun secours de France, une colonie ouverte et attaquée de toute part, et qu'il avait trouvée sur le penchant de sa ruine."

Le retour de la paix fournit à d'Iberville de nouvelles occasions de servir utilement son pays natal et sa métropole. Il restait à reconnaître l'embouchure du Micissipi par mer, et à poursuivre les découvertes commencées dans la Louisiane. Quelques années après le dernier voyage de La Sale, le baron de Lahontan avait remonté le Missouri, ou la Rivière des Missouris, jusqu'à son confluent avec celle des Osages, Ces peuples n'avaient pas encore vu d'Européens, ou du moins ne connaissaient pas les armes à feu. D'affreux crocodiles infestaient, disait-on, les deux grands fleuves ; mais les " prairies " étaient, pour ainsi dire, couvertes de bœufs sauvages, buffles ou bisons, et les dindons foisonnaient dans les forêts.* Le but du nouveau voyageur n'était pas de suivre les traces de La Sale, ou de Tonti, en descendant plus bas le Micissipi : après une excursion à l'entrée de la rivière Ouahache^ il était revenu au Micissipi, et avait regagné, par l'illinois, le

* Les Missouris donnèrent à Lahontan " une centaine de coqsd'Inde, une abondance de viandes boucanées, de sacs de bled d'Inde, de raisons secs, et quelques peaux de chevreuil tekites de diverses couleurs ce qui ne l'empêcha pas de permettre que le feu fût mis à un de leurs villages, par les Sauvages dont il était accompagné. Ce n'çtait pas s'annoncer en homme reconnaissant, non plus qu'en bienfaiteur de l'espèce humaine ; mais on lui avait dit que ces peuples étaient "méchants," et que le pays qu'ils habitaient ** était trop beau pour eux."

détour de Chicagou, d'où il était parti. Il avait antérieurement visité les Miamis, les Outagamis et les Sioux, qu'il appelle Nadouessis.

Pour revenir à d'Iberville, repassé en France, il proposa au gouvernement l'expédition dont nous venons de parler, et il en fut chargé. Il lui fut donné deux vaisseaux, sur lesquels il s'embarqua, à La Rochelle, le 17 octobre 1698. Après avoir été mouiller au Cap Français, dans l'île de Saint-Domingue, d'Iberville se porta vers la baie de Pensacola, où les Espagnols venaient de commencer un établissement. Il reconnut ensuite la baie de La Ilobile, l'île Dauphine, la rivière de Pascagoula, et la baie de Biloxi-, et se dirigeant vers l'ouest, il arriva, le 22 mars 1699, à l'embouchure du Micissipi, dont il remonta le cours, dans de légères embarcations. Il acquit bientôt la preuve qu'il avait atteint le but de ses recherches : une lettre adressée à La Sale par Tonti, treize ans auparavant, et demeurée dans la cabane d'un chef sauvage, tomba entre ses mains. Cette lettre rapportait les circonstances du voyage de Tonti, les relations amicales qu'il avait eues avec les naturels de la contrée, et les signaux qu'il avait érigés pour guider La Sale dans sa marche.

Après une longue navigation dans le lit inférieur du Micissipi, on entra dans un canal naturel de dérivation ; on en suivit le cours, et l'on atteignit successivement les lacs qui furent nommés de Maurepas et de Pontchartrain ; puis, on revint à la baie de Biloxi, où l'on érigea un fort, qui fut, pendant quelques années, le centre des établissemens français de la Louisiane. D'Iberville fit construire simultanément le fort de La Balize, près de l'embouchure du fleuve, et il avait, dans son voyage, tracé le plan, ou marqué la place d'un troisième fort, dans le pays des Natchez. Mais il faut revenir aux affaires du Canada proprement dit.

Le comte de Frontenac eut pour successeur le chevalier de Callieres, qui fut remplacé par M. de Yaudreuil, dans le gouvernement de Mont-réal. M. de Callières possédait les qualités nécessaires dans les circonstances où il se trouvait : par sa fermeté, sa prudence et sa sagacité, il sut tenir les Iroquois en écliec, et les reconcilier enfin avec les Français, et avec les autres tribus sauvages.

Au commencement de l'hiver de 1699 à 1700, le nouveau gouverneur du Canada, reçut, par le chevalier de Bellamont, une lettre du roi (de France), par laquelle il lui était ordonné de faire cesser tout acte d'hostilité entre les Français et les Anglais. Cette lettre avait été adressée ouverte au général anglais, et le roi d'Angleterre avait adressé pareillement à M. de Callières celle qu'il écrivait, en conformité, à M. de Bellamont. La difficulté ne roulait donc plus que sur "la conclusion de la paix avec les Iroquois, M. de Callières entendant traiter exclusivement avec ces derniers, et aux conditions proposées par son prédécesseur, et M. de Bellamont ne voulant pas que la paix se fit sans son aveu, ni à d'autres conditions que celles qui lui plairaient. De leur côté, les Iroquois paraissaient craindre, s'ils se reconciliaient de bonne foi avec les Français, de s'attirer le mécontentement, sinon les armes, de leurs anciens amis. Ils montrèrent pourtant quelque fermeté, en cette occasion, comme ils avaient déjà fait précédemment, en donnant à entendre aux Anglais, qu'ils voulaient bien être leurs alliés, mais non leurs sujets, et ils envoyèrent des députés à Mont-réal, pour j parler de paix.* Après

* Dans un grand conseil que le chevalier de Bellamont avait tenu chez les Iroquois, et auquel les anciens des cinq cantons avaient assisté, les Agniers avaient débuté par lui déclarer qu'ils " étaient les maîtres de leurs terres ; qu'ils y étaient établis long-tems avant que les Anglais et les Hollandais y eussent paru ; et

l'audience que leur donna le gouverneur, ces députés repartirent, accompagnés de trois Français, le P. Bruyas, jésuite, et MM. de Maricourt et Joncaire, qui devaient travailler à disposer les Cantons à une paix prochaine et sincère. Ces envoyés furent reçus à Onnontagué, avec de grandes démonstrations de joie. Du lac de Gannentaha, où l'on était venu à leur rencontre, on les conduisit, comme en triomphe, jusqu'à la principale bourgade du canton. Ils y entrèrent, au bruit de plusieurs décharges de mousqueterie, et furent régalées ensuite avec profusion.

Quelques jours après, ils furent introduits dans la cabane du conseil, où ils trouvèrent les députés de tous les cantons supérieurs. Le P. Bruyas, qui était chargé de porter la parole, commença un discours qui roula principalement sur trois points, qu'il appuya de trois colliers : par le premier, il exhortait les Iroquois à se souvenir qu'ONONTHio était leur père, et que leur devoir et leur intérêt les er gageaient également à lui demeurer obéissants, comme il convenait à des enfans, soit qu'ils fussent en bonne intelligence avec Corlar, qui n'était que leur frère, soit qu'ils eussent quelque chose à démêler avec lui : par le second, il témoignait son regret de la perte que la nation iroquoise avait faite de plusieurs chefs et d'un grand nombre de guerriers : par le troisième, il leur déclarait que le nouveau gouverneur général était sincèrement porté à la paix, et qu'il la leur accorderait volontiers, pourvu que, de leur côté, ils la voulussent aussi de bonne foi : et il leur exposa les conditions auxquelles le gouverneur était disposé à traiter avec eux.

que pour lui faire voir que tous les lieux occupés par la nation lui appartenaient en propre, ils allaient jetter au feu tous les papiers

u'on leur avait fait signer, en différentes occasions ce qu'ils

rent sur-le-champ.

Maricourt fit aussi un discours, où il n'oublia rien pour faire comprendre aux Iroquois tout ce qu'ils avaient à craindre du ressentiment de leur père, s'ils n'acceptaient pas la paix qu'il leur offrait, à des conditions aussi raisonnables que celles qu'on venait de leur expliquer,, et ce qu'ils pouvaient espérer de lui et de tous les Français, s'ils ouvraient, une bonne fois, les yeux sur leurs véritables intérêts.

Le lendemain, comme ils délibéraient entre eux, sur ce qu'ils répondraient aux Français, un vieil Onnontagué et un jeune Anglais arrivèrent d'Orange, et leur dirent, de la part du chevalier de Bellamont, qu'ils se donnassent bien de garde d'écouter les Français, et qu'il les attendait, dans dix ou douze jours, à Orange, où il leur ferait savoir ses volontés. Cette manière impérieuse de parler choqua le conseil: "Je ne comprends pas, dit Téganissoré, comment mon frère l'entend, de ne vouloir pas que nous écoutions la voix de notre père, et de chanter la guerre, dans un temps où tout nous invite à la paix."

Le P. Bruyas profita de cette disposition, pour faire observer à l'assemblée que le général anglais traitait les Iroquois en sujets, et ce qu'ils auraient à souffrir d'une domination si haute et si dure, quand, une fois, ils s'y seraient soumis ; ce qui ne manquerait pas d'arriver prochainement, s'ils laissaient échapper l'occasion qu'ils avaient entre les mains de se reconcilier, d'une manière durable, avec OnoînThio. Joncaire ajouta que les Anglais, en s' opposant à cette reconciliation, ne pouvaient avoir d'autre vue que de laisser les Iroquois se consumer, peu à peu, par la guerre, ou du moins s'affaiblir de manière à n'être plus en état de refuser de subir un joug dont ils reconnaîtraient peut-être trop tard la pesanteur.

Le conseil général de toute la nation iroquoise fut assemblé à Onnontagué : l'envoyé anglais y fut admis, et Téganissoré y parla, au nom de tous les cantons. Il adressa d'abord la parole aux députés français, et com« mença par les assurer que toute la nation était disposée à écouter la voix de son père, c'est-à-dire, à lui obéir. Il ajouta que chacun des cantons allait lui envoyer des députés, pour savoir ses volontés. Puis, se tournant vers l'Anglais : " Je ne fais rien en cachette, lui dit-il ; je suis bien aise que tu connaisses la disposition où je suis. Tu diras à mon frère Corlar, qui t'a envoyé ici, que je vais descendre à Québec, pour me rendre à l'invitation de mon père Ononthio, qui a planté l'arbre de la paix: j'irai ensuite à Orange, pour savoir ce que mon frère me veut." En achevant ces mots, il mit cinq colliers aux pieds des députés français. Le P. Bruyas les releva, pour signifier qu'il les acceptait, au nom d' Ononthio.*

Rien n'arrêtant plus les envoyés français à Onnontagué, ils en repartirent, accompagnés des députés de ce canton et de celui de Goyogouin. Ils furent reconduits

* " Les colliers sont certaines bandes de deux ou trois pieds de longueur, et de six pouces de largeur, garnis de petits grains de porcelaine, qui sont faits de certains coquillages qu'on trouve au bord de la mer.* Ces grains sont ronds et gros comme de petits pois, et une fois plus longs qu'un grain de bled. Ils sont bleus ou blancs, perces en long comme les perles, et enfilés de la même manière, à des fils, à côté les uns des autres. On ne saurait faire aucune affaire, ni entrer en négociation avec les Sauvages de Canada, sans l'entremise de ces colliers, qui servent de contrats et d'obligations parmi eux, l'usage de l'écriture leur étant inconnu. Ils gardent quelquefois un siècle ceux qu'ils ont reçus de leurs voisins ; et comme chacun a sa marque différente, on apprend des vieillards le temps et le lieu où ils ont été donnés, et ce qu'ils signifient ; après lequel siècle, ils s'en servent à de nouveaux traités." — Laiiontan.

•Au temps de Jacques Quartier, ces coquillages se péchaient dans la "Grande Rivière de Canada:" mais au temps de Lescarbot, "il n'y en avait plus."

jusqu'à Ganneiitaha, avec les mêmes honneurs qu'on leur avait faits, à leur arrivée. Ils s'j arrêtèrent, quelque temps, pour attendre les députés des autres cantons. Pendant qu'ils j étaient, on annonça que le gouvernour de la Nouvelle York avait levé le pavillon rouge, et saisi toutes les pelleteries qui se trouvaient à Orange appartenant aux Iroquois, pour leur faire entendre qu'il était déterminé à leur déclarer la guerre, s'ils ne respectaient pas ses volontés. Ces menaces n'empêchèrent pas les députés des Cantons de s'embarquer au nombre de dix-neuf, avec les envoyés de M. de Callières. A leur arrivée à Mont-réal, on les reçut, au bruit d'une décharge de boites ; ce qui causa quelque jalousie aux alliés de la colonie. On entendit quelques uns d'eux demander si c'était là la manière dont les Français recevaient leurs ennemis. On les laissa dire, sans réfléchir assez, peut-être, comme le remarque Charlevoix, qu'on s'exposait à perdre des amis, en voulant regagner des ennemis, par une conduite qui pouvait les rendre encore plus fiers et plus difficiles. Il n'en fut rien pourtant : dans l'audience que le gouverneur leur donna, leur orateur parla de manière à être applaudi de tous ceux qui l'écoutaient.

La réponse que leur fit M. de Caliières les satisfit de même, au point de leur faire dire' que jamais on ne leur avait mieux parlé raison.

Les députés des tribus alliées parlèrent aussi, mais en peu de mots. Kondiaronk, qui avait été député par les Hurons, dit : ^' J'ai toujours écouté la voix de mon père, et je jette ma hache à ses pieds ; je ne doute point que les gens d'en haut n'en fassent de même ; Iroquois, imitez mon exemple ? Le député des tribus outaouaises parla à peu près dans le même sens : celui des Abénaquis dit qu'il n'avait pas d'autre hache que celle de son

père, et que son père l'ayant enterrée, il n'en avait pins. Les Iroquois domiciliés firent la même déclaration. Après quoi, il fut conclu et signé une espèce de traité provisoire, en attendant une grande assemblée, qui fut indiquée au mois d'août de l'année suivante. Le gouverneur signa le premier, ensuite l'intendant, puis le gouverneur de Mont-réal, le commandant des troupes, et les supérieurs ecclésiastiques qui se trouvaient à l'assemblée. Les chefs sauvages signèrent ensuite, en mettant, chacun, la marque de sa tribu au bas du traité. Les Onnontagués et les Tsonnonthouans tracèrent une araignée ; les Goyogouins, un calumet ; les Onnejouths, un morceau de bois en fourche, avec une pierre au milieu ; et les Agniers, un ours.* Ce traité est daté du 8 septembre 1700.

Le gouverneur dépêcha aux tribus du Nord et de l'Ouest le P. Anjelkan et le sieur Courtemanche, pour engager celles qui n'avaient pas envoyé de députés à Mont-réal à acquiescer au traité, et pour amener les chefs de ces tribus à l'assemblée générale de l'année suivante. Dans l'intervalle, une attaque faite à l'improviste par un parti d'Outaouais contre des chasseurs iroquois, et le projet de la construction d'un fort au Détroit, donnèrent lieu à quelques plaintes de la part des Cantons ; mais M. de Callières parvint à les satisfaire, ou à leur faire entendre raison, sur ces deux points.

M. de Callières écrivit au ministre de la marine et des colonies (M. de Pontciiartrain), pour lui rendre compte de ce qu'il avait fait. Il lui mandait en même

* " La. signature que les Sauvages apposât à leurs traités solennels, n'est que le dessin, fait à la plume, de l'animal dont ils portent, le nom. Quelquefois ce dessin est très bien exécuté, et olfre les signes exacts de ce qu'ils ont voulu représenter." — M. Dainvilli:.

temps, qu*il pensait qu'on devait profiter de la présente disposition des Cantons, pour régler avantageusement les limites, entre les Français et les Anglais ; que si Ton ne pouvait pas obtenir la propriété du pays des Iroquois, il fallait, au moins, faire en sorte qu'il ne fût permis ni à la France ni à l'Angleterre d'y faire des établissemens. Quant à la religion, il jugeait qu'on devait laisser à ces peuples une liberté entière de choisir ou des missionnaires catholiques, ou des ministres protestants, persuadé, dit le P. Charlevoix, qu'ils préféreraient toujours les premiers aux seconds."

Vers la fin de juillet 1701, Mont-réal se vit rempli de Sauvages de toutes les tribus. Les Iroquois s'y trouvèrent au nombre de deux cents. Le P. Anjelran en amena un grand nombre des tribus du Nord et de FOuest, et Courtemanche y arriva, des mêmes quartiers, avec cent-quatre-vingts canots. La première audience publique eut lieu le 1er août. Le gouverneur fondait sa principale espérance, pour le succès de son grand dessein, sur Kondiaronk, à qui il avait presque toute l'obligation de ce concert et de cette réunion, jusqu'alors sans exemple, de tant de tribus sauvages, pour la paix générale ; mais ce chef tomba malade, au commencement de sa harangue, qu'il ne put achever qu'à voix basse. Il se trouva plus mal, à la fin de la séance, et on le porta à l'Hotel-Dieu, où il mourut le lendemain, au matin, après avoir reçu les derniers secours de la religion chrétienne, qu'il avait embrassée. Les funérailles qu'on lui fit eurent quelque chose de magnifique et de singulier: M. de Saint- Ours, premier capitaine, ouvrait la marche, avec soixante soldats sous les armes. Ensuite *ven aient seize guerriers hurons, marchant quatre à quatre, vêtus de longues robes de castor, le visage peint en noire, et le fusil sous le bras.

Le clergé venait après, et six chefs de guerre portaient le cercueil, qui était couvert d'un poêle semé de fleurs, sur lequel il y avait un chapeau avec un plumet, un hausse-col, et une épée. Les frères et les enfans du défunt étaient derrière, accompagnés de tous les chefs des nations, et M. de Vaudreuil, gouverneur de la ville, fermait la marche. A la fin du service, il y eut deux décharges de mousquets, et une troisième, après que le corps eut été mis en terre. Il fut enterré dans l'église paroissiale, et l'on mit sur sa tombe cette inscription : Cy-Gît LE Eat, Chef Huron,^ Kondiaronk, son vrai nom, dit M. Dainville, eût été aussi harmonieux, et aussi convenable."

La mort de Kondiaronk, et celle de plusieurs autres Sauvages des plus considérables, qui arriva dans le même temps, engagèrent le gouverneur à presser la conclusion du traité. Il indiqua la dernière assemblée au 4 août. On choisit une grande plaine, hors de la ville ; on y fit une double enceinte de cent-vingt pieds de long, et de soixante-douze de large, l'entre-deux en ayant six. On ménagea, à l'un des bouts, une salle couverte d'environ trente pieds, pour les dames et le beau monde de la ville. Les soldats furent placés tout autour, et treize cents Sauvages furent arrangés dans l'enceinte, en très bel ordre. L'intendant, le gouverneur de Mont-réal et les principaux officiers entourraient le gouverneur général, qui était placé de manière à pouvoir être vu et entendu de tous, et qui parla le premier.

Il dit, en peu de mots, que l'année précédente, il avait

* Kondiaronk, toujours applaudi^ lorsqu'il parlait en public, *' ne brillait pas moins, dit Charlevoix, dans les conversations particulières, et on prenait souvent plaisir à l'agacer, pour entendre ses reparties, qui étaient toujours vives, pleines de sel et ordinairement sans réplique. Il était, en cela, le seul homme du Canada qui pût tenir tête au comte de Frontenac, lequel l'invitait souvent à sa table, pour procurer cette satisfaction à ses officiers."

arrêté la paix entre toutes les nations ; mais que comme de toutes celles de l'Ouest et du Nord, il ne s'était trouvé à Mont-réal, que des Hurons et des Outaouais, il avait fait inviter les autres à lui envoyer des députés ; afin qu'il pût leur ôter solennellement la hache des mains ; déclarer à tous ceux qui le reconnaissaient pour leur père, qu'il voulait être désormais le seul arbitre de leurs différens ; leur commander l'oubli du passé, et leur promettre à tous une égale justice. " Yous devez, ajouta-t-il, être las de la guerre, dont vous n'avez tiré aucun avantage, et quand une fois, vous aurez goûté les douceurs de la paix, vous me saurez gré de tout ce que j'ai fait pour vous la procurer."

Les Sauvages applaudirent à ce discours par de grandes acclamations : plusieurs des chefs y répondirent par des harangues. Les prisonniers de guerre furent ensuite remis, de part et d'autre, et le traité de paix fut apporté et signé par trente-deux députés. Après vint le grand calumet.* M. de Callières y fuma le premier, ensuite M. de Champigny, puis M. de Vaudreuil, et tous les chefs et les députés, chacun à leur tour. Le canon de la ville annonça, au loin, l'heureuse nouvelle, et le soir, il y eut illumination et feux de joie.

* " Le calumet de paix est une grande pipe, faite de certaines pierres, ou marbre rouge, noir ou blanc. Le tuyau a quatre ou cinq pieds de long,. Le corps du calumet a huit pouces ; la bouche où. l'on met le tabac en a trois. Sa figure est à peu près celle d'un marteau d'armes. Les calumets rouges sont les plus en vogue et les plus estimés. Les Sauvages s'en servent pour les négociations, pour les affaires politiques, et surtout clans les voyages, pouvant aller partout en sûreté, dès qu'on porte ce calumet à la main. Il est garni de plumes jaunes, blanches et vertes, et il fait chez eux le même effet que le pavillon d'amitié fait chez nous ; car les Sauvages croiraient avoir fait un grand crime, et même attirer le malheur sur leurs nations, s'ils avaient violé les droits de cette vénérable pipe.— Lahontan,

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