LIVRE TROISIÈME
Contenant ce qui s est passé depuis la paix de 1701 jusqu^à Vannée 1752.
D'après M. Bacque ville de la Pothekte, la colonie du Canada proprement dit, c'est-à-dire les établissemens français, s'étendait, vers l'an 1700, depuis le haut de nie de Mont-réal jusqu'à File Percée, près de l'embouchure du Saint-Laurent, avec sans doute encore plus d'espace inculte qu'il ne s'en trouve présentement entre le district de Québec et celui de Gaspé ; et il y avait, dans cette étendue de pays, 15,000 habitans. On comptait à Mont-réal, comme il s'exprime, près de deux cents feux, et aux Trois-Rivières soixante. Les habitans de cette dernière ville étaient, suivant Lahontan, " fort riches, et logés magnifiquement ; mais le gouverneur serait mort de faim, s'il n'avait fait quelque commerce de castor avec les Sauvages."*
En passant aux Trois-Rivières, M. de Frontenac y avait tracé le plan d'un fort : par l'ordre de ce gouverneur, la ville de Mont-réal avait été fortifiée d'une enceinte de palissades, dansTautomne de 1691: le même gouverneur avait fait tracer le plan de l'enceinte de la ville de Québec, et tous les matériaux propres pour la construction de quelques redoutes de pierres y ayant été transportés, il l'avait fait fortifier, durant l'été de 1692."
M. de la Potherie, parlant des habitans du Canada et
* Suivant le même auteur, M. Perrot, qui n'avait eu que mille ccus d'appointemens, comme gouverneur de Mont-réal, avait trouvé le moyen d'en gagner cinquante mille, en quelques années, par son grand commerce de pelleteries avec les Sauvages."
de leurs -^moeurs et manières/' s'exprime ainsi: "Le Canadien a d'assez bonnes qualités : il aime la guerre plus que toute autre chose ; il est brave de sa personne ; il a de la disposition pour les arts, et pour peu qu'il soit instruit, il apprend aisément ce qu'on lui enseigne ; mais il est un peu vain et présomptueux ; il aime le bien, et il le dépense assez mal à propos. Les Canadiennes ont de l'esprit, de la délicatesse, de la voix, et beaucoup de disposition à danser. Quoiqu'il y ait un mélange de toutes les provinces de France, on ne saurait distinguer le parler d'aucune dans les Canadiennes. On parle ici parfaitement bien, sans mauvais accent."* Dans l'été de 1702, M. de Callières reçut une députation solennelle des cantons iroquois, qui le remerciaient de leur avoir donné la paix, et lui dem éludaient des missionnaires. Tout semblait lui sourire, lorsqu'il apprit que la guerre était déclarée entre l'Angleterre et la France, et qu on attendait à Boston des vaisseaux d'Angleterre, pour croiser dans le fleuve Saint-Laurent, et même pour faire le siège de Québec. Il se hâta de faire travailler aux fortifications de cette ville, écrivit à la cour de France, pour avoir des recrues, et prit toutes les mesures que lui suggérèrent son habileté et son expérience dans la guerre. " Il était lui-même, dit Charlevoix, la plus grande ressource de la Nouvelle- France ; mais elle eut le malheur de le perdre, dans le temps qu'il lui était le plus nécessaire. Il mourut, à Québec, le 26 mai 1703, autant regretté que le méritait
* Dix ans auparavant, le baron de Lahontan disait • *' Les Canadiens sont bienfaits, robustes, grands, forts, vigoureux, entreprenants, braves, et infatigables ; il ne leur manque que la connaissance des belles-lettres. Ils sont présomptueux et rempUs d'eux-mêmes. Le sang de Canada est fort beau : les femmes y sont généralement belles ; mais elles aiment le luxe au dernier point, et les paresseuses y sont en assez grand nombre,"
le général le plus accompli qu'eut encore eu cette colonie, et l'homme dont elle avait reçu les plus grands services."
Cependant, d'Iberville avait reconnu que la baie de La Mobile était préférable à l'emplacement du Biloxi : il y construisit un fort, et le premier fut abandonné. En 1702, on bâtit, au milieu de cette baie, des magasins et des casernes, et ce fut le quartier général de la colonie. Cette colonie était Touvrage d'Iberville, et il j donna tous ses soins. D'autres Canadiens secondaient ses vues: MM. Juchereau de Saint-Dents et Le Sueur firent plusieurs reconnaissances le long du grand fleuve et de ses principaux affluens : l'un remonta la rivière Rouge jusqu'aux Natchitoches, où il forma un établissement; l'autre s'éleva vers le nord, jusqu'aux vallées de la rivière Saint-Pierre, où le voyageur Perrot avait précédemment découvert un^ mine de cuivre. Des relations amicales furent formées avec les habitans des contrées nouvellement découvertes, et Ton s'attacha particulièrement à cultiver l'amitié des Illinois, qui se trouvant placés entre le Canada et la Louisiane^ étaient utiles aux relations des deux pays. Tonti continuait à commander dans cette région intermédiaire, et son habileté, éclairée par une longue expérience, put maintenir les bonnes dispositions des Sauvages envers les Français.
Par la mort du chevalier de Callières, le commandement général tomba entre les mains du marquis (cidevant chevalier) de Vaudreuil ; et M. de Ramsay passa du gouvernement des Trois-Rivières à celui de Mont-réal.
Les premiers soins du nouveau gouverneur général se portèrent vers le maintien de la paix avec les cantons iroquois, qui se trouvait menacée par la guerre déclarée
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entre l'Angleterre et la France. Il fut bientôt rassuré de ce côté-là: le sieur Joncaire lui amena un chef tsonnonthouan, qui l'assura que ceux de sa tribu avaient résolu d'être simples spectateurs de ce qui se passerait entre les Français et les Anglais ; et Téganissoré, qui arriva, quelque temps après, à Mont-réal, fit la même déclaration, de la part de son canton. ^^L'Onnontagué, dit ce chef, dans l'audience que lui donna le gouverneur, ne prendra pas de parti dans une guerre qu'il n'approuve ni d'une part ni de l'autre. Les Européens ont l'esprit mal fait : ils font la paix entre eux, et un rien leur fait reprendre la hache de guerre. Ce n'est pas ainsi que nous en usons, et il nous faut de grandes raisons pour rompre un traité que nous avons signé."*
Ce que le gouverneur du Canada faisait pour obtenir la neutralité des cantons iroquois, M. Dudley, gouverneur de la Nouvelle Angleterre, le voulut faire, pour obtenir la même chose des tribus abénaquises ; mais, dit Charlevoix, il s'y prit trop tard ; M. de Yaudreuiî forma un parti de ces Sauvages, auxquels il joignit
* Ces paroles et ces sentimens sont parfaitement en harmonie avec le trait suivant, rapporté dans VIndian Biography : " Le major SciiutlePw ayant dit à Teganissore', qu'il soupçonnait de mauvaise foi un jésuite, député dans les Cantons, "Nous savons, lui répondit le chef, que ce prêtre parle et agit en faveur de sa nation ; mais il n'est pas en son pouvoir de nous ôter l'aifection que nous portons à nos frères. Yous devriez revenir de vos préventions contre lui, et surtout ajouter moins de Joi aux rapports de vos marchands de rhum."
Téganissoré était de haute taille, bienfait de sa personne, et les traits de son visage ressemblaient, a-t-ondit, à ceux qu'offrent les bustes de CiCERON. L'historien des " CinqlSTations," M. Colden,, qui l'avait bien connu, et qui l'avait souvent entendu parler, dit qu'il s'énonçait avec une facilité admirable, et que les grâces de son élocution auraient plû partout. " Il est à regretter, ajoute M. Thatcher, qu'il ne nous soit parvenu que de faibles échantillons de son éloquence ; cependant, le peu qui en reste démontre que le sentiment élevé de l'honneur, la grandeur d'âme, l'imperturbabilité, la sagacité, l'urbanité étaient, chez lui, des qualités de l'orateur, comme des vertus de l'homme."
quelques Français, sous la conduite de M. de Beau- BASSIN, lieutenant, et les envoya dans la Nouvelle Angleterre. Ils y firent quelques ravages, et y tuèrent environ trois cents personnes. Le même historien avoue que le principal but du gouverneur était d'engager les Abénaquis, de manière qu'il ne leur fût plus possible de reculer. Il en arriva que les Anglais, désespérant de gagner ces Sauvages, firent, à leur tour, des courses dans leur pays, et tuèrent tous ceux d'entre eux qui leur tombèrent entre les mains. Les chefs demandèrent du se<îours à M. de Yaudreuil ; et deux centcinquante hommes leur furent envoyés, sous le commandement du lieutenant Hertel de Rouville, accompagné de quatre de ses frères. Cet officier surprit, à son tour, les Anglais, leur tua beaucoup de monde, et leur fit cent-cinquante prisonniers.
Afin de contrebalancer l'hostilité des Sauvages de l'Acadie, M. ScHurLER, gouverneur d'Orange, fit tout ce qui dépendait de lui pour engager les Cantons à rompre avec les Français, et même pour attirer dans son gouvernement les Iroquois chrétiens domiciliés dans le gouvernement de Mont-réal ; mais ses efforts ne furent pas couronnés de succès.
Ne pouvant porter la guerre dans- le Canada proprement dit, au moyen des Iroquois, les Anglais firent une nouvelle tentative contre l'Acadie. Le 2 juillet (1704), dix bâtimens partis de Boston, dont le plus gros portait 50 canons, et le plus petit, 12, mouillèrent dans le bassin de Port -Royal, à deux l'eues de la ville.
Le lendemain, M. de Brouillan, qui était passé du gouvernement de Plaisance à celui de l'Acadie, apprit que les Anglais étaient au nombre de 1300, sans compter deux cents Sauvages. Il fit avertir les habitans de mettre en sûreté, dans les bois, ce qu'ils avaient de plus
précieux, et de faire tout ce qu'ils pourraient pour s'opposer aux descentes. Il envoya des détachemens de troupes, qui arrêtèrent les Anglais, partout où ils se présentèrent, et s'avança ensuite lui-même, pour les soutenir. Il j eut quelques combats, ou quelques escarmouches assez vives, dans l'une desquelles, les Anglais perdirent leur principal officier. Enfin, après quelques excursions, tantôt d'un côté, et tantôt de Tautre, l'amiral fit rembarquer ses troupes, et la flotte sortit, le 22, du bassin. Les Anglais se montrèrent ensuite à l'endroit appellé les Mines^ipuis à Beaubassin ; mais ils trouvèrent partout les Français sur leurs gardes, et se retirèrent, après avoir fait quelques prisonniers, et enlevé quelques bestiaux.
Dans le temps que ceci se passait en Acadie, un partisan, nommé Lagrange, habile navigateur, qui avait servi sous d'Iber ville, à la baie d'Hudson, équippa, à Québec, deux barques, où il mit cent Canadiens. Il avait appris qu'il était arrivé des vaisseaux anglais à Bonavista, en Terre-Neuve, et il y alla, dans l'espérance d'en surprendre quelques uns. Arrivé à douze lieues de ce fort, il quitta ses barques, pour n'être point découvert, poursuivit sa route, sur deux charrois, entra, *de nuit, dans le port, aborda un vaisseau de 24 canons, chargé de morue, et s'en rendit maître, brûla deux navires de deux à trois cents tonneaux, coula à fond un autre petit bâtiment, et se retira, avec sa prise, et un grand nombre de prisonniers.
Les Anglais de Terre-Neuve n'en furent pas quittes pour le dommage que leur causa cet exploit, digne de figurer dans l'histoire des flibustiers : M. de Subercase, alors gouverneur de Plaisance, avait formé le même dessein que son prédécesseur de Brouillan avait exécuté, en partie, c'est-à-dire, de chasser les Anglais de Terre-
Neuve. La cour de France avait agréé ce projet, et M. DE l'Epinay, commandant du vaisseau du roi le PFesp, avait eu ordre d'embarquer des Canadiens, à Québec, et de les conduire à Plaisance. Il en avait embarqué cent, j compris douze officiers, du nombre desquels étaient MM. de Montignj, de Yilledené, de LiNCTOT et DE Belesïre ; le tout aux ordres de Beaucourt. Subercase reçut encore d'autres secours, et partit de Plaisance, le 15 janvier 1705, à la tête de quatre cents hommes, soldats, Canadiens, flibustiers et Sauvages, tous gens déterminés, accoutumés à affronter les rigueurs des saisons et à supporter les plus grandes fatigues. Il prirent, chemin faisant, les postes nommés de Rebou et du Petit- Havre, et vinrent attaquer la ville de Saint- Jean, ou plutôt, les forts qui la protégeaient. Les Anglais s'y défendirent avec une résolution qui surprit les assaillans. Le siège fut levé, au bout de quelques jours; mais les Français ne se retirèrent qu'après avoir brûlé toutes les habitations qu'il j avait autour de la place. En s'en retournant, ils brûlèrent encore le bourg appellé le Forillon ; et Montigny fut détaché, avec les Sauvages et une partie des Canadiens, pour détruire tout ce qu'il y avait d'habitations sur la côte ; ce qu'il exécuta, sans perdre un seul homme.
Les Anglais avaient été un peu dédommagés, l'automne précédent, du tort que leur fit cette expédition, parla prise de /a Seine, vaisseau du roi, qui portait à Québec, M. DE Saint-Yallier, successeur de M. de Laval, dans le siège épiscopal, un grand nombre d'ecclésiastiques, plusieurs riches particuliers, et une cargaison estimée à un million de livres tournois. La perte de la Seine fut néanmoins compensée par un véritable avantage pour le Canada : " On ne s'y était pas encore avisé, dit Charlevoix, d'y faire de la toile : la nécessité y fit
ouvrir les jeux sur cette négligence : on sema du chanvre et du lin, qui y réussirent au-delà de ce qu'on avait espéré, et l'on en fit usage."
Cette même année 1705, et la suivante, il j eut des démarches, de la part de M. Dudlej et du marquis de Vaudreuil, pour l'échange des prisonniers : un Anglais du nom de Liyingston vint à Québec, et le sieur Courtemanche fut envoyé à Boston, pour cette affaire ; mais les deux gouverneurs ne purent tomber d'accord sur les conditions.*
En 1606, M. de Beauiiarnois, qui avait succédé à M. de Champigny, dans l'intendance, fut nommé inten dant des classes de marine, et eut pour successeurs MM. RoDOï, p3re et fils. Ce dernier se chargea de lamarine : la justice, la police et les finances furent le partage du père, qui, voyant que les colons commençaient à se ruiner en procès, au grand préjudice de l'agriculture, résolut de retrancher, autant qu'il se pourrait, les procédures, et entreprit d'accorder lui-même les parties ; ce qui lui réussit, au-delà même de ses espérances.
Le 12 octobre de cette même année 1706, il y eut, à Québec, une "assemblée générale des habitans " du Canada, pour accepter et ratifier un accord, ou " traité," fait entre le sieur Riverin, "député de la colonie du Canada," d'une part, et Aubert, Neveu et Gayot, de l'autre, par lequel "Aubert et compagnie" s'obligeaient à acquitter les dettes de la colonie, montant à un million, huit cent douze mille neuf cent quarante livres, à condition qu'ils auraient le commerce exclusif des castors
* Les conditions de M. de Yandreuil n'étaient guère acceptables : il voulait qu'aucun des prisonniers anglais ne fut renvoyé, que tous les Français et Sauvages alliés des Français, prisonniers dans la Nouvelle-Angleterre, n'eussent été remis entre les mains du gouverneur de l'Acadie, et qu'on n'eût donné des assurances pour la liberté de ceux qui avaient été envoyés en Europe ou ailleurs.
jusqu'à Tannée 1717; c'est-à-dire, que les Canadiens seraient tenus déporter à leurs bureaux, ou comptoirs, de Québec et de Mont-réal, toutes les peaux de castors qu'ils auraient achetées des Sauvages, et de les leur céder à un prix fixe ; que défense expresse leur serait faite d'en porter aux habitations anglaises, et que les commis de la compagnie auraient droit de visite sur les vaisseaux qui partiraient du port de Québec, &c. Il y avait eu précédemment, au sujet de ce commerce et d'autres affaires financières, des transactions que l'en^ chaînement des évènemens militaires a fait perdre de vue.
Au mois d'octobre de l'an 1700, il j avait eu une assemblée générale des liabitans du Canada, particu-lièrement de ceux des villes de Québec, Mont-réal et Trois-Rivières, " convoquée par ordre de M. le gouverneur général et de M. l'intendant, au Château Saint- LouiSy'^ à l'effet de composer une compagnie de tous les négocians et habitans du Canada" pour le commerce des castors, et de rédiger et arrêter certains articles d'association, dont ceux qui suivent nous ont paru les plus marquants :
IV. Ceux qui prendront pour vingt actions (de cinquante livres) et au-dessus, auront voix délibérative aux assemblées générales.
V. Tous ceux qui ont voix délibérative pourront être élus directeurs généraux.
VI. Le bureau de la direction ser^ établi dans la ville de Québec.
VII. Il j aura sept directeurs, qui seront choisis par l'assemblée générale.
IX. M. le gouverneur général et M. l'intendant seront priés de vouloir bien honorer la direction de leur pré-^ «ence, dans les affaires importantes.
XYI. Tous négocians et commerçans établis en Canada seront tenus d'entrer dans la compagnie, à faute de quoi, ils seront déchus de la faculté de tout commerce.*
XXIII. Il sera député en France des intéressés, qui seront nommés par l'assemblée générale, et auxquels on donnera les ordres nécessaires sur tout ce qui regardera les affaires de la compagnie.
XXVL La compagnie qui s'est formée pour la " Baie du Nord de Canada," (ou Baie d'Hudson,) sera et demeurera unie à la compagnie générale des habitans de ce pays.
XXVII, La compagnie pourra faire saisir et arrêter les castors que les Français coureurs de bois sans congé, auraient traités chez les Sauvages, lesquels seront confisqués à son profit. 1
Conformément à l'article XXIII. les directeurs nommèrent, au commencement de novembre de la même année, MM. Charles Aubert de la Chenaye, et François Delino leurs procureurs généraux, pour passer en France, chargés des affaires de la compagnie. Au
*Plus raisonnable, Louis XIY ne leur interdit que celui des pelleteries.
f Les articles d'association sont signés par MM. le chevalier de Callieres, Bocart-Champigny, Vaudreuil, Kuette d'Auteuil, E. L. Chartier de Lotbinière, Charles Aijbert de La Chenaye, Dupont, Diipuy, F. Hazeur, Lamotte-Cadillac, Decham-
BAULT, DUPLESSIS, JuCHEREAU DE SaINT-DeNYS, AtJBERT,
GobiNjMecarï, de Tonnancourt, de Lestage, Lebe', Delino, Lebé pour M. Leber, St. Romain, Pauperet, G. Gaillard, RivERiN, J. Sebille, Louis Babie, Foucault, Pineau, Alexis Marchand, Bouteville, G. Masse, Lamorille, Laframboise, P. NoRMANDiN, L. GuAY, Lalonge', A. Gamelin, Delestaige, Desperroux, Chartier, Bergeron, Grouard pour M. Tetu, Bond Y, Haimard, Grouard, Houce, J. B. Chailly, Jean GiASSON, St. Germain, Peire, L. Prat, Minet, G. Page', Carsy, Dupont, François de La Joue, Jenarin, P. Chartier, Longueil,Duplessis-Faber, L. Aubert deForillon, Genaple, Bageot.
Du CÂNADÀi
printems de l'année suivante, MM. Aubei*t et Delino informèrent la cour, que la colonie de la Nouvelle France avait "jugé nécessaire, tant pour le service et les intérêts du roi, que pour Futilité particulière de la colonie, de se charger de là ferme des domaines de sa majesté, en ce pays,*' en ayant traité avec les sieurs Nicliolas Bailly, sous-fermier général des domaines du Canada, et Louis GuiGUES, fermier général des domaines d^Occident, pour le prix de soixante-dix mille livres par année, et aux autres charges, clauses et conditions portées dans l'acte passé à cet effet ; et par un arrêt donné en son conseil, le 31 mai de la même année 1701, le roi confirme et approuve les règlemens faits par la colonie de la Nouvelle France, pour la régie de la ferme de ses domaines d'Occident, et pour la conduite du commerce de la société de cette ferme."
Pour revenir à l'époque où nous en étions, en 1707) M, Rodot proposa au conseil du roi de permettre aux habitans d'employer le lin et le chanvre et la laine de leurs moutons, dans le pays, où les toiles et les étoffes de France étaient à un si haut prix, que les gens peu aisés, qui formaient le plus grand nombre, n'y pouvaient atteindre.
La réponse du ministre fut, que le roi était charmé d'apprendre que ses sujets du Canada reconnussent la faute qu'ils avaient faite, en se livrant exclusivement au commerce des pelleteries, et qu'ils s'attachassent enfin sérieusement à cultiver leurs terres, et particulièrement à y semer du chanvre et du lin ; qu'il ne convenait pas que les manufactures fussent hors' du royaume, parce que cela préj udicierait à son commerce; mais que néanmoins on permettrait qu'il se fît, en Canada, des toiles et des étoffes grossières, pour l'avantage des habitans peu fortunés.
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Malgré les sévères représailles exercées contre les Abénaquis, ces Sauvages, excités par des conseils aussi cruels qu'impolitiques, continuaient à désoler la Nouvelle Angleterre. Les liabitans en étaient réduits à ne pouvoir plus cultiver leurs terres, ou étaient exposés à les voir tous les jours ravagées par les Sauvages* M. Dudley crut que le meilleur moyen de faire cesser ce déplorable état de choses était de chasser les Français de FAcadie.
Il fit ses préparatifs avec autant de secret que de diligence, et le 6 juin, vingt bâtimens anglais, aux ordres du colonel Mark, parurent à l'entrée du bassin de Port-Royal, et vinrent mouiller à une lieue de la place. Le lendemain, ils mirent à terre 1,500 hommes^ du côté de la rivière où était le fort, et cinq cents de l'autre côté. M. de Subercase, qui était passé du gouvernement de Plaisance à celui de l'Acadie, avait fait avertir les habitans de se rendre auprès de lui ; mais ceux même qui étaient les plus proches ne purent arriver que le 7 au soir. A mesure qu'ils venaient, on les faisait filer, les uns à droite, et les autres à gauche, pour aller au-devant des ennemis, et retarder leur marche, en escarmouchant, à la faveur des bois. En effet, les Anglais ne purent s'avancer que fort lentement. Le corps de cinq cents hommes fut le premier qui s'ouvrit un passage, et Subercase envoya des canots et des bateaux, pour embarquer ceux qui se retiraient devant eux. Il les fît ensuite défiler, pour aller joindre ceux qui avaient afiaire au corps le plus nombreux, et qui étaient commandés par M. Denis de la Ronde, Canadien. Malgré ce renfort, la supériorité de l'ennemi les obligea à retraiter.
La tranchée fut ouverte, dans la nuit du 10 au 11. Le lendemain, Subercase fit sortir quatre-vingts hommes,
BtJ CANADA.
tant Canadiens que Sauvages, ces derniers sous la conduite du baron de Sainï-Castin,* afin de les opposer à quatre cents Anglais, qui avaient été détachés pour tuer les bestiaux. Il les chargèrent avec tant de vigueur, qu'ils les contraignirent de regagner leur camp, en désordre.
Le 16 au matin, cinq cents hommes s'avancèrent, pour donner l'assaut à la place ; mais le feu des assiégés les força bientôt à s'éloigner. Ils ne tardèrent pas à se rembarquer, et allèrent mouiller à Kaskobay.
Ayant été renforcée de trois gros navires, portant six cents hommes de débarquement, la flotte anglaise reparut dans le bassin du Port Eojal, le 20 août, au matin. Une apparition si soudaine et si inattendue jetta la consternation dans le fort ; et quoique la garnison eût été renforcée de l'équipage d'un vaisseau du roi, commandé par M. de Bonaventure, frère de La Ronde, Subercase fut presque le seul qui ne désespéra pas de triompher encore une fois. En effet, après plusieurs combats partiels, livrés aux environs de la place, depuis le 21 août jusqu'au 1er septembre, les Anglais
* Natif d'Oleron en Bearn : autrefois officier de Carignan en Canada. Après la réforme de ce régiment, "il se jetta chez les Sauvages, dont il avait appris la langue. Il se maria à leur manière (avec une Abénaquise), préférant les forêts de l'Acadie aux monts Pyrénées. Il vécut, les premières années, avec eux d'une manière à s'en faire estimer au-delà de tout ce qu'on peut dire. Ils le firent grand chef (Sagamo), qui est comme le souverain de la nation, et peu à peu, il a travaillé à se faire une fortune dont tout autre que lui saurait profiter, en retirant de ce pays-là deux ou trois cent mille écus, qu'il a dans ses coffres, en belle monnaie d'or. Cependant, il ne s'en sert qu'à acheter des marchandises pour faire des présens à ses confrères les Sauvages, qui lui font ensuite, au retour de leurs chasses, des présens de castor d'une triple valeur. Il a plusieurs filles, et toutes mariées très avantageusement avec des Français, ayant donné une riche dot à chacune. Les gouverneurs généraux du Canada le ménagent, et ceux de la Nouvelle Angleterre le craignent." — Lahon-
HISTOlUE
se rembarquèrent, après avoir perdu un bon. nombre d'hommes, tués ou blessés, et quelques prisonniers. Les Canadien g qui se trouvèrent au Port Royal, pendant ces deux attaques, se distinguèrent, à leur ordinaire, et ne contribuèrent pas peu à la conservation de la place.
Pendant que ces choses se passaient en Acadie, les quartiers de l'Ouest étaient un peu troublés par suite d'un démêlé entre les Miamis et les Outaouais. Ces derniers s'étant plaints au commandant du Détroit,* et n'en ayant pas obtenu la satisfaction à laquelle ils s'attendaient, complottèrent de l'assassiner, et de faire main-basse sur tous les Français. Ils en tuèrent, en effet, quelques-uns, et ravagèrent les environs du Détroit. M. de Lamotte marcha contre eux, à la tête de quatre cents hommes, les battit, et les força à se soumettre aux conditions qu'il voulut leur imposer.
Durant Thiver, il fut arrêté, dans un grand conseil, tenu à Mont-réal, avec les chefs des Sauvages domiciliés, qu'on ferait, au printems, une nouvelle incursion sur le territoire anglais. Le parti se composa de quatre cents hommes, tant Français que Sauvages, les premiers, commandés par MM. de Saint-Ouks-Deschail- LONS et de Rouville, et les derniers, par M. de La Perrière. On se mit en marche, le 26 juillet (1708;)
* C'était un jeune officier du nom de Bouegmont, qui était arrivé au Détroit, pour y commander en l'absence de Lamotte- Cadillac, descendu à Québec. " Les chefs des Outaouais allèrent trouver Bourgmont, et lui demandèrent s'il n'avait point reçu de nouvelle de Québec ou de Mont-réal. Par une nouvelle imprudence (il en avait déjà commis plus d'une), cet officier ne parut pas seulementfaire attention à ce qu'ils disaient ; ce qui les choqua beaucoup. Un moment après, le chien de Bourgmont ayant mordu un de ces SauA^ages à la jambe, et celui-ci ayant battu le chien, le commandant se jetta sur lui, et lui donna tant de coups, qu'il en mourut, peu de temps après. Cette violence brutale mit les Outaouais au désespoir. Ils partirent le lendemain, ne respirant que la vengeance, et convaincus qu'elle était nécessaire à leur conservation." — Charlevoix.
mais bientôt les Hurons se retirèrent, et les Iroquois ne tardèrent pas à suivre leur exemple.
M. de Yaudreuil, à qui les commandans donnèrent avis de cette désertion, leur manda que, quand même les Algonquins et les Abénaquis de Saint- François les abandonneraient aussi, ils ne laissassent pas de continuer leur route, et qu'ils fissent plutôt une incursion sur quelque endroit écarté, que de s'en revenir, sans avoir rien fait.* Ils se remirent donc en route, au au nombre de deux cents, et après avoir fait environ cent-cinquante lieues, ils arrivèrent près d'un village de la Nouvelle Angleterre, nommé Haverhill, composé de vingt-cinq à trente maisons bien bâties, et défendu par un fort. Ce fort avait une garnison de trente soldats, ou miliciens, et il y en avait plusieurs dans chaque maison. Ces troupes ne faisaient que d'arriver dans l'endroit, et y avaient été envoyées par le gouverneur, qui, sur l'avis de la marche des Français, avait fait partir de pareils détachemens pour tous les villages de ce canton.
Les Français, ne pouvant plus compter sur la surprise, crurent pouvoir y suppléer par la valeur. Ils reposèrent tranquillement pendant la nuit, et le lendemain, une heure après le lever du soleil, ils se mirent en ordre de bataille. Kouville fit alors un petit discours, pour exhorter ceux qui avaient entre eux quelque démêlé, à se reconcilier sincèrement et à s'embrasser: ils firent ensuite leur prière, et marchèrent contre le fort. Ils y trouvèrent beaucoup de résistance ; mais enfin, ils y entrèrent, l'épée et la hache à la main, et y mirent le feu. Toutes les maisons du village eurent le même
* Dans plusieurs circonstances, le marquis de Yaudreuil, agissant par lui-même, nous a paru manquer de jugement: ici, nous ne pouvons nous empêcher de voir la sottise jointe à l'inhumanité.
sort. Il j eut environ cent Anglais de tués, en combattant : d'autres périrent dans l'embrasement des maisons, et le nombre des prisonniers fut considérable. Il n'y eut point de butin, parce qu'on n'y songea que quand tout eut été consumé par les flammes, et qu'on entendait déjà, de tous les villages voisins, le son des tambours et des trompettes. Il n'y avait pas un moment à perdre pour assurer la retraite. Elle se fit d'abord en bon ordre ; mais à peine avait-on fait une demi-lieue, qu'on tomba dans une ambuscade, dressée par soixante-dix hommes, qui, avant de se découvrir, tirèrent chacun leur coup. Les Français essuyèrent cette décharge sans branler. Cependant tous les derrières étaient déjà remplis de gens de pied et de cheval, et il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de passer sur le ventre à ceux qu'on avait en tête. On le prit, sans balancer : chacun jetta ce qu'il portait de vivres et presque toutes ses hardes, et sans s'amuser à tirer, on en vint d'abord aux armes blanches. Les Anglais, étonnés d'une attaque si brusque, faite par des gens qu'ils croyaient avoir mis en désordre, s'y trouvèrent eux-mêmes, et ne purent se remettre ; de sorte que la plupart furent tués ou pris.
Les Français n'eurent, dans les deux actions, que huit hommes de tués et dix-huit de blessés : du nombre des premiers furent deux jeunes officiers, Hertel de Chambly et Yercheres. Plusieurs des prisonniers faits à la prise d'Haverhill se sauvèrent, pendant le dernier combat : les autres n'eurent qu'à se louer des bons traitemens qu'ils reçurent de leurs vainqueurs, durant la retraite. La fille du lieutenant de roi d'Haverhill ne pouvant plus marcher, M. Dupuys, fils du lieutenant particulier de Québec, la porta dans ses bras, ou sur ses épaules, une bonne partie du chemin, " Sin-
BU CANADA
gulier exemple d'humanité et de galanterie, dit un historien, et chose nouvelle dans les forêts du Canada." Religieux ou dévots avant le combat ; furieux et souvent barbares, dans le fort de l'action ; humains et généreux, après la victoire, tels se montrent généralement les guerriers français et canadiens de ces temps-là.
Au reste, cette expédition, comme la plupart de celles qui l'avaient précédée, se borna à une tuerie cruelle et une conflagration barbare, non seulement sans résultat utile, mais même sans but ou motif raisonnable. C'est vainement que Charlevoix dit que les Français et les Sauvages n'exerçaient ces cruautés que par représailles; le massacre de La Chine était déjà trop ancien, et avait été vengé trop de fois, pour qu'on pût se croire autorisé à le venger encore, au temps dont nous parlons : ç'aurait été mettre en principe que, parce que Tennemi avait été exterminateur une fois, on pouvait Têtre toujours : outre que les Iroquois avaient exercé seuls les cruautés dont les Français pouvaient se plaindre, au lieu que ces derniers n'en cédaient guère aux Sauvages, et étaient presque toujours mêlés avec eux, dans les barbaries qu'ils exerçaient contre les Anglais. Aussi ne pouvons-nous nous empêcher de croire dans son droit le gouverneur d'Orange, dans ce qu'il écrivait à M. de Yaudreuil, en réponse aux reproches que celui-ci lui avait faits, au sujet d'un collier qu'il avait envoyé aux Iroquois chrétiens, pour les engager à demeurer neutres.*
" Il faut que j'avoue, dit M. Schuyler, que j'ai envoyé
* Le marquis de Yaudreuil attribuait à l'envoi de ce collier la défection des Hurons et des Iroquois chrétiens : mais ces Sauvages ne pouvaient-ils pas se trouver, à la fin, fatigués de ces expéditions sans cesse renouvellées, où ils avaient beaucoup moins à gagner, qu'à perdre ou à risquer ? Et s'ils étaient véritablement chrétiens, ne pouvaient-ils pas, ne devaient-ils pas même se refuser à aller massacrer, ou ruiner, de sang-froid, des gens qui ne leur avaient jamais fait, ni ne pouvaient leur faire aucun mal ?
HISTOIHE
un collier aux Sauvages, pour les empêcher de prendre parti dans la guerre qui se fait contre le gouverliement de Boston ; mais j'y ai été poussé par la charité chrétienne. Je n'ai pu me dispenser de croire qu'il était de mon devoir envers Dieu et mori prochain, de prévenir, s'il était possible, ces cruautés barbares et payerines, qtii n'ont été que trop souvent exercées sur les malheureux habitans de ce gouvernemeni VoUâ me pardonnerez, Monsieur, si je vous dis que je sens mon cœur se soulever, quand je pense qu'une guerre qui se fait entre des princes chrétiens, obligés aux lois les plus strictes de l'honneur et de la générosité, dégénère en une barbarie sauvage et sans bornes. Je ne puis concevoir qu'il soit possible de mettre fin à la guerre par de semblables moyens."
Dans le cours de l'hiver, il y eut en Terre-Neuve, une nouvelle expédition, où les Français se distinguèrent, à leur ordinaire, par leur bravoure. De l'aveu de M. DR CosTEBELLE, gouvcrneur de Plaisance, le sieur DE Saint-Ovide, lieutenant de roi de cette place, forma un parti d'environ cent-soixante hommes, soldats, matelots, habitans et Sauvages, auxquels se joignirent, comme volontaires, plusieurs officiers et gentilshommes, la plupart Canadiens : c'étaient, entre autres, MM. Des- PENSENS, DuPLESSis, La Chenaye, d'Argenteuil et I>'AiLLEBOUT. Cette petite troupe, qui ne se montait pas, en tout, à deux cents hommes, se mit en marche, le 14 décembre, et arriva le 31, à quelques lieues de Saint- Jean, sans avoir été découverte. Dès le lendemain, tout fut prêt pour l'attaque : deux des forts qui défendaient la ville furent emportés de vive force, et le troisième se rendit, par capitulation, Saint- Ovide aurait voulu conserver sa conquête, et ne demandait pour cela que cent hommes ; mais M. de Costebelle, qui craignait
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d*être attaqué lui-même à Plaisance, lui ordonna de s'en revenir, après avoir fait démolir les forts dont il s'était rendu maître
Tandis qu'une poignée de Français et de Canadiens se rendaient maîtres de Saint- J ean de Terre-Neuve, on apprenait à Québec, que les Iroquois avaient enfin cédé aux instances du gouverneur de la Nouvelle- York, et que la guerre avait été chantée, dans tous les cantons, excepté celui de Tsonnonthouan ; et de plus, qu'il se faisait, à Boston, un grand armement, qui devait être fortifié d'une escadre d'Angleterre, pour attaquer le Canada ; et qu'on assemblait, dans la Nouvelle York, un corps de 2000 hommes, qui devait d'abord s'emparer de Chambly, et tomber ensuite sur Mont-réal. Les troupes et les milices furent mises en état de marcher, au premier signal, et un parti de deux cent-cinquante hommes, sous la conduite de Rouville, fut envoyé du côté du lac Champlain.
Au mois de mai, M. de Yaudreuil assembla un grand conseil de guerre, où il fut résolu qu'on marcherait incessamment du côté de la Nouvelle- York, pour dissiper l'orage qui s'y formait ; afin que la colonie, rassurée de ce côté-là, pût réunir ses forces contre la flotte anglaise, si elle venait à Québec. Il fut assemblé un corps de 1,500 hommes, et après quelque hésitation, de la part du gouverneur général, le commandement en fut donné à M. de Ramsay. Cette petite armée se mit en marche, le 28 juillet. L'avant- garde, composée de cinquante Français et de deux cents Abénaquis, était commandée par Montigny, et soutenue par Rouville, avec cent Canadiens. Après eux venaient cent soldats, sous M. de La Chassaigne. Le gouverneur de Mont-réal suivait, à la tête de cinq cents Canadiens, distribués en cinq compagnies commandées par MM. Saint-Martin,
Deschaillons, Desjokdis, de Sabrevois et de Ligneris. Les Iroquois chrétiens, sous la conduite de Joncaire, faisaient l'arrière-garde. Des Algonquins et des Outaouais étaient sur les aîles. On fit, dans cet ordre, quarante lieues, en trois jours, et il est indubitable, dit Charlevoix, que si l'on fût allé jusqu'aux ennemis, campés à la Rivière au Chicot^ près du lac Champlain, on en eût eu bon marché. Le défaut de subordination dans les troupes, et de faux avis donnés à M. de Eamsay, firent échouer une entreprise dont le succès paraissait immanquable. Après qu'on eut mis en déroute un détachement de cent et quelques hommes, qui s'était trop avancé, le bruit s'étant répandu qu'une armée de 5,000 hommes n'était pas éloignée, et s'était bien retranchée, les Sauvages déclarèrent qu'ils n'étaient pas d'avis qu'on allât plus loin. Le conseil de guerre fut assemblé, et il y fut résolu qu'on se retirerait.
Les Anglais, qui ne profitèrent pas de la retraite de M. de Ram sa j, pour s'avancer, furent aussi abandonnés des Sauvages dont ils s'étaient fait joindre,* puis décimés par une espèce d'épidémie, et contraints de se retirer; et les vaisseaux destinés à faire le siège de Québec ne parurent pas.
Pendant l'hiver, les Onnontagués envoyèrent des députés à M. de Yaudreuil, pour le prier de les recevoir en ses bonnes grâces. Dans l'audience que ce général leur donna, après que celui qui portait la parole eut témoigné son chagrin de ce que deux peuples qu'il estimait, disait-il, étaient presque toujours occupés à
* Dans un conseil, qui fut tenu à Onnontagué, un des anciens se leva, et dit : " Ne vous souvenez-vous pas que nous nous trouvons placés entre deux nations puissantes, capables de nous exterminer, et intéressés à le faire, quand elles n'auront plus besoin de notre secours ? Nous devons donc faire en sorte de les mettre toujours dans l'obligation de nous ménager, et par conséquent, empêcher que l'une ne prévale sur l'autre."
s'entre-détruire, il ajouta, avec la franchise particulière aux Sauvages : " Etes-vous donc ivres, les uns et les autres, ou est-ce moi qui n'ai point d'esprit ?"
A peine les Onnontagués étaient-ils partis, qu'on vit arriver des Agniers, qui parlèrent sur le même ton, et protestèrent que leur canton ne lèverait jamais la hache contre les Français.
Yers la fin du printems, on apprit, à Québec, que FAcadie était menacée de nouveau, et qu'on faisait de grands préparatifs, à Boston, pour attaquer le Port Kojal. En effet, au mois d'août de cette même année, (1710) un vaisseau anglais de 60 canons et une goëlette s'aj)prochèrent de cette ville, et la tinrent bloquée, de manière qu'il n'y put entrer aucun secours ; et le 10 octobre, cinquante bâtimens anglais entrèrent dans le bassin, et jettèrent les ancres vis-à-vis du fort. Il y avait dant cette flotte, quatre vaisseaux de 60 canons, deux de 40, un de 36, et deux galiottes à bombes : le reste se composait de bâtimens de charge et de transport; le tout sous les ordres du général Nicolson, commandant en chef de toutes les forces de la reine d'Angleterre, en Amérique. Les troupes qu'il corn" mandait se montaient à 3,500 hommes, sans compter les matelots. Subercase, qui n'avait à leur opposer que trois cents hommes, assez mal affectionnés,* ne chercha point à empêcher le débarquement, et n'eut en vue que de sortir avec honneur d'une place, dans laquelle il prévoyait ne pouvoir pas tenir bien longtems. Il se défendit, pendant quelques jours, contre les attaques des assiégeans, avec assez de vigueur pour leur tuer beau-
* Depuis trois ou quatre ans, malgré les représentations du gouverneur au ministre des colonies, le gouvernement de France laissait les habitans .et les soldats mêmes, dans un dénuement presque absolu.
coup de monde ; mais la désertion d'une partie de ses gens, et le mécontentement qui se manifesta parmi les autres, l'obligèrent à demander à capituler, plutôt qu'il ne l'aurait voulu faire. Sa garnison, qui ne consistait plus qu'en cent-cinquante hommes tout délabrés, sortit avec armes et bagages. L'artillerie, qui aurait pu être emportée, fut vendue au général anglais, pour l'acquit des dettes publiques.
Subercase envoya le baron de Saint- Castin au marquis de Yaudreuil, pour lui faire connaître les articles dont il était convenu avec le général Nicolson. Ce dernier lui députa aussi M. Livingston, avec une lettre, dans laquelle il déclarait qu'il userait de représailles contre les Acadiens, si les Français et leurs alliés continuaient leurs hostilités contre la Nouvelle Angleterre, et proposait un échange de prisonniers, avec menace, en cas de refus, de livrer aux Sauvages alliés de l'Angleterre autant de Français qu'il j avait d'Anglais prisonniers en Canada.
M. de Vaudreuil lui écrivit^ en réponse, que les lois de la guerre ne lui permettaient pas de traiter en ennemis des gens qui s'étaient rendus à lui par capitulation ; qu'il consentirait volontiers à un échange de prisonniers ; mais qu'il n'était pas tout-à-fait le maître de ceux qui étaient entre les mains de ses alliés, et que si la menace de livrer des Français ou des Acadiens aux Sauvages de la Nouvelle Angleterre s'exécutait, il serait contraint d'user de représailles. Les sieurs de Rouville et Dupuys furent chargés de porter sa lettre au général anglais. Il nomma, en même temps, Saint-Castin son lieutenant en Acadie, et lui donna ses instructions, pour maintenir les Français restés en ce pays sous l'obéissance du roi de France.
La garnison que le général Nicolson laissa au Port
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Royal, souffrit beaucoup de la maladie, pendant Thiver, et fut tenue comme bloquée, jusqu'au printems, par un partie d'Acadiens et de Sauvages. M. de Vaudreuil se disposait à envoyer au baron de Saint-Castin, un renfort de deux cents bornâmes cboisis, sous le marquis d'ALOGNiES, commandant des troupes, lorsqu'il apprit qu'une partie de la flotte anglaise destinée à faire le siège de Québec, était arrivée à Boston, et que le reste n'en était pas éloigné. Après avoir donné ses ordres, pour mettre la ville en état de défense, le gouverneur se rendit à Mont-réal, pour y rencontrer les députés des tribus du Nord et de l'Ouest et des cantons iroquois. Il obtint des premières la promesse de prendre les armes pour la défense de la colonie, et des derniers, celle de demeurer neutres. A son retour à Québec, il fut accompagné des Abénaquis domiciliés et de M. de E-amsay, à la tête de six cents hommes de son gouvernement. Il trouva les ordres qu^il avait donnés, en partant pour Mont-réal, parfaitement exécutés. Beaucourt, qui en avait été chargé, non content de fortifier le corps de la place, de manière à la mettre en état de soutenir un long siège, avait pris de bonnes mesures pour empêcher que les envahisseurs ne débarquassent du côté de Beauport, comme ils avaient fait, en 1690 ; €t jamais peut-être, dans aucune ville, observe Charlevoix, on ne remarqua plus de résolution et de confiance, tous, jusqu'aux femmes, étant disposés à contribuer, de leur mieux, à la plus vigoureuse défense. Chacun, dans la ville et aux environs, avait son poste marqué, et toutes les côtes, au-dessous de Québec, étaient si bien gardées, que l'ennemi n'aurait pu y mettre pied à terre, dans aucun endroit habité, sans être obligé de livrer un combat que la situation du terrain lui aurait rendu désavantageux. Enfin, tout paraissait si bien
disposé, qu'on était dans une espèce d'impatience devoir paraître la flotte anglaise, lorsque, le 25 août, à huit heures du soir, un habitant vint donner avis que le 9, il avait vu, de Matane, de quatre-vingt-dix à quatrevingt-quinze voiles, portant le pavillon d'Angleterre ; sur quoi, chacun se rendit à son poste. Quelques jours après, des pêcheurs de Gaspé rapportèrent qu'ils avaient compté quatre-vingt-quatre vaisseaux qui descendaient le fleuve, et faisaient route, comme pour aller à Gaspé même.
Le 7 octobre, M. de Beaumont, qui commandait la vaisseau le Héros, mouilla devant Québec, et dit qu'il n'avait rencontré aucun bâtiment, dans la partie nord du fleuve, qu'il avait presque toujours suivie; et un autre navire, qui arriva, peu de jours après, et qui avait tenu la route du sud, assura qu'il n'avait rien apperçu.
Ces avis firent résoudre le gouverneur général à renvoyer, sur-le-champ, M. de Ramsay à Mon-réal, avec les six cents hommes qu'il en avait amenés : il le suivit lui-même, de près, avec six cents soldats ; ce qui, joint au corps de troupes qui était resté sous les ordres du baron de Longueil, pour garder la tête de la colonie, faisait une armée de 3,000 hommes. M. de Yaudreuiî la fit camper à Chambly, son dessein étant d'y attendre le général Nicolson, qu'il savait être en marche, de ce côté-là ; mais il apprit bientôt que son armée avait rebroussé chemin, et Rouville fut détaché, avec deux cents hommes, pour en avoir des nouvelles plus exactes.
Cet officier apprit, en route, que la flotte anglaise avait fait naufrage, dans le fleuve Saint-Laurent, vis-à-vis des Sept-lles. Dès que M. de Yaudreuiî fut instruit du fait, il envoya sur les lieux quelques barques, qui trou-
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vèrent les carcasses de huit gros vaisseaux, et près de trois mille cadavres étendus »ur le rivage.
Le général Htll, ou l'amiral Walker, commandant de cette flotte, ne dut qu'à lui-même, suivant Charlevoix, le malheur qui lui arriva. Il avait sur son bord, un prisonnier français, nommé Paradis, ancien navigateur, qui connaissait parfaitement le fleuve Saint- Laurent. Cet homme l'avertit, lorsqu'il fut par le travers des Sept-Iles, qu'il ne fallait pas s'approcher trop de terre ; et comme le vent n'était pas favorable, et qu'on ne pouvait aller qu'à la bouline, l'amiral se lassa, à la fin, de cette manœuvre, et soupçonna même peut-être le Français de vouloir fatiguer son équipage. 11 ne voulut pas revirer, et s'approcha de si près d'une petite île, appellée Vile aux Œufs, qu'y ayant été surpris par un coup de vent du sud-est, il s'y brisa, avec sept autres de ses plus gros vaisseaux, dont il ne se sauva que très peu de monde. Le reste de la flotte redescendit le fleuve, après être restée quelques jours à l'ancre, pour enlever la charge des vaisseaux brisés.*
Au commencement de 1712, le bruit ayant couru que les Anglais se disposaient à mettre en mer une nouvelle flotte, pour assiéger Québec, le gouverneur trouva, dans la bourse des marchands de cette ville, une somme de cinquante mille écus, pour y ajouter des fortifications. " Voilà, dit l'auteur des Beautés de V Histoire du Canada, ce que fait un pays pauvre, tandis que de grandes
* Dans leur manifeste, dont plusieurs exemplaires furent trouvés sur les bâtiments naufragés, les commandans anglais reprochaient, entre autres choses, au gouvernement du Canada, de donner quarante francs à ses alliés sauvages, pour chaque chevelure apportée au bureau de la guerre ; mais à des plaintes peut-être fondées, ils ajoutaient des prétentions ridicules, en disant, que toute l'Amérique du Nord appartenait, de droit, à l'Angleterre, en Tertu de la priorité de découverte, et que la France ne possédait le Canada que par usurpation.
nations florissantes ont peine à se priver de quelques jouissances de luxe,, pou» subvenir aux besoins de la patrie."
Cette même année, les gouverneurs généraux du Canada et des colonies anglaises reçurent de leurs souverains des ordres précis de faire cesser tout acte d'hostilité entre les sujets des deux nations et leurs alliés. Par le traité conclu entre Louis XIYet la reine Anne, Tanné suivante, la France cédait à l'Angleterre l' Acadie, avec la ville de Port-Royal, appellée depuis Annapolis, et tout ce que les Français avaient possédé, jusqu'alors, dans l'île de Terre-Neuve et à la Baie d'Hudson. Le roi Très- Chrétien renonçait aussi aux droits qu'il prétendait avoir sur le pays des Iroquois ; sans beaucoup de perte pour la France ni de gain pour l'Angleterre, puisque ces Sauvages s'étaient maintenus jusqu'alors, et se maintinrent encore, par la suite, dans leur indépendance.
En cédant la presqu'île de l' Acadie, appellée depuis Nouvelle Ecosse, la France s'était réservé le continent voisin, et possédait encore l'Ile Royale,, ou du Cap- Breton, et celle de Saint- Jean, Dès l'an 1706 M. Rodot avait envoyé à la cour de France un mémoire, où il recommandait fortement la colonisation du Cap- Breton, comme devant être du plus grand avantage à la France et au Canada, particulièrement sous le rapport du commerce ; après la perte de l'Acadie et de Plaisance, on pensa sérieusement, non seulement à peupler cette île, mais encore à la fortifier. Après avoir délibéré, pendant quelque temps, sur le choix du lieu où il convenait de former le principal établissement, et hésité entre le port de Sainte-Anne^ et le Havre à l'Anglais, on se décida pour ce dernier, et l'on commença à y bâtir une ville, à laquelle on donna le nom de Louisbourg, Costebelle,
qui avait perdu le gouvernement de Plaisance, fut chargé de celui de la nouvelle colonie.
On s'était d'abord attendu à pouvoir transporter dans rile Royale tous les Français établis en Acadie, et même tous les Sauvages compris sous le nom d'Abénaquis ; et quelques uns de ces derniers y formèrent, en effet, une bourgade ; mais les Acadiens, n'y trouvant pas de quoi se dédommager de ce qu'ils possédaient dans leur pays, ne voulurent pas consentir à la transmigration. Les habitans de Plaisance, au contraire, passèrent tous à Louisbourg, et s'y trouvèrent bientôt beaucoup plus à leur aise qu'ils n'avaient jamais été en Terre-Neuve.
Tandis qu'on se donnait ces mouvemens, au sujet de rile Royale, le marquis de Yaudreuil, de concert avec M. Begon, successeur de M. Rodot, dans l'intendance du Canada, s'occupait du soin de fortifier et de peupler cette colonie. , " Le Canada, dit-il, dans une lettre qu'il écrivit à M. de Pontchartrain, en 1714, n'a que 4484 habitans en état de porter les armes, depuis l'âge de seize jusqu'à soixante, et les vingt-huit compagnies des troupes de la marine, que le roi y entretient, ne font, en tout, que six-cent- vingt- huit hommes. Les colonies anglaises ont 60,000 hommes en état de porter les armes, et l'on ne peut douter qu'à la première rupture, elles ne fassent un grand effort pour s'emparer du Canada."
Il demandait, en conséquence, qu'il lui fût envoyé un renfort de troupes, et qu'il fût pris des moyens pour augmenter le nombre des habitans.
Le Canada " se trouvait, dit Raynal, à l'époque de la pacification d'Utrecht, dans un état de faiblesse et de misère inconcevable. C'était la faute des premiers Français, qu'on avait vus s'yjetter plutôt que s'y établir. La plupart s'étaient contentés de courir les bois. Les plus raisonnables avaient essayé quelques cultures, mais
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Bans choix et sans suite. Un terrain où Ton avait bâti et semé à la hâte, était aussi légèrement abandonné que défriché. Cependant, les dépenses que faisait la métropole dans cet établissement, et le commerce des pelleteries, donnèrent, par intervalle, quelque aisance aux habitans. Mais ils la perdirent bientôt, dans une suite de guerres malheureuses. En 1714, les exportations du Canada ne passaient pas cent mille écus. Cette somme, jointe à celle de trois cent-cinquante mille livres, que le gouvernement y versait, chaque année, était toute la ressource de la colonie pour payer les marchandises qui lui venaient d'Europe. Aussi en recevait-elle si peu, qu'on était généralement réduit à se couvrir de peaux, à la manière des Sauvages. Telle était la situation des vingt mille Français qu'on comptait dans ces régions immenses."
Fendant qu'on jouissait des avantages de la paix, sur les bords du Saint-Laurent, les contrées de l'Ouest étaient troublées par de nouvelles hostilités. Les Iroquois n'avaient pas repris les armes, depuis leurs dernières députations, mais ils avaient suscité à la colonie française un nouvel ennemi, moins politique qu'eux, mais aussi brave et plus féroce. C'étaient les Outagamis, plus connus des Canadiens, sous le nom de Renards, Par l'entremise des Tsonnonthouans, ces barbares avaient fait alliance avec les Anglais, au commencement de l'année 1712, et avaient projetté de brûler le fort du Détroit, et de faire main-basse sur tous les Français qu'ils y rencontreraient. Les Mascoutins et les Kikapous étaient entrés dans leur complot. Ils étaient venus s'établir, en assez grand nombre, près du Détroit, et ils n'attendaient, pour exécuter leur dessein, qu'un renfort de guerriers, lorsqu'ils apprirent que des Outaouais et des Pouteouatamis avaient tué environ cent-cinquante
Mascoutins, tant hommes que femmes et enfans. A cette nouvelle, ils se mirent en marclie, la fureur dans le cœur, et résolus de ne faire aucun quartier.
Heureusement, le commandant du fort, nommé Du- BUissoN, fut averti à temps du danger qui le menaçait. Il n'avait avec lui que vingt Français, ou Canadiens ; toute sa ressource était dans les Sauvages amis ; mais ces derniers étaient alors à la chasse. Il les envoya avertir en diligence de se rendre auprès de lui : il fit ensuite abattre les maisons qui étaient hors de l'enceinte de son fort, et prit toutes les autres mesures qu'il crut nécessaires pour soutenir les premiers efforts de l'ennemi. Ses alliés arrivèrent bientôt, et en bon ordre. Il y avait parmi eux des Hurons, des Outaouais, des Sakis, des Illinois, des Malhomines, des Osages et des Missouris, ou Missourites^ et chaque tribu avait un pavillon particulier.
Les Outagamis avaient construit un fort à une portée de mousquet de celui des Français. Ils répondirent bravement à la première attaque ; mais le feu continuel qu'on faisait sur eux les força bientôt à creuser de grands trous en terre, pour se mettre à l'abri. Alors, les assiégeans dressèrent deux espèces d'échafauds de vingtcinq pieds de haut, d'oii iî battirent les assiégés avec succès. Ceux-ci n'osèrent plus sortir pour avoir de l'eau, et leurs vivres se consommèrent. Dans cette extrémité, tirant des forces de leur désespoir, ils combattirent avec une valeur qui rendit longtems la victoire douteuse : ils s'avisèrent même d'arborer, sur leurs palissades, des couvertures rouges, en guise de drapeaux, et crièrent, de toutes leurs forces; "Corlar est notre père ; son drapeau flotte sur nos têtes ; il protège notre bras : ou il viendra nous secourir, ou il vengera notre mort."
Les confédérés leur répondirent : " Vous aviez perdu l'esprit, lorsque vous vous êtes liés avec Corlar: si la terre doit être teinte de sang, comme vous le voulez faire entendre par ce drapeau, elle le sera du vôtre."
Pressés de plus en plus, les Outagamis remplacèrent leurs drapeaux rouges par un pavillon blanc, et leur grand chef, Pemoussa, accompagné de deux guerriers, se présenta, et fut introduit dans le camp des alliés. Il remit les captifs et présenta des colliers au commandant français et aux chefs sauvages, dans la vue de les apaiser, et d'en obtenir la permission de se retirer ; mais Dubuisson ayant laissé la décision de la chose à ses alliés, ceux-ci se montrèrent inexorables, ne voulant recevoir les Outagamis qu'à discrétion. Réduits à la dernière extrémité, ces derniers se battirent en désespérés : ils décochaient à la fois jusqu'à trois cents flèches, au bout desquelles il j avait du tondre^ allumé, et à quelques unes des fusées de poudre, pour mettre le feu au fort des Français. Ils y brûlèrent, en effet, plusieurs maisons, qui n'étaient couvertes que de paille ; et pour empêcher que l'incendie ne gagnât plus loin, il fallut couvrir tout ce qui restait, de peaux d'ours et de chevreuils, et les arroser à chaque instant.
Lassés d'une si opiniâtre résivStance, les conférés parurent désespérer du succès, et Dubuisson eut lieu de craindr^ qu'ils ne se retirassent, et ne le missent à la merci d'un ennemi, envers lequel ils venaient de se montrer impitoyables. Il fallut, pour les retenir auprès de lui, qu'il les comblât de présens, et employât tout ce que la raison et l'éloquence ont de plus persuasif.
Les assiégés furent bientôt aux abois ; ils demandé-
*Nous ne trouvons dans aucun dictionnaire ce mot, que Charlevoix emploie ici, et dont la signification est bien connue en Canada.
rent, de nouveau, à parlementer; mais les Sauvages furent aussi inexorables que la première fois. Ne voyant plus de ressource que dans la fuite, les Outagamis s'évadèrent, de nuit, à la faveur d'un orage, qui avait écarté les assiégeans.
On se mit, dès le matin, à leurs trousses, et on les trouva retranchés, à quatre lieues du Détroit, dans une anse du lac Sainte- Claire, Il fallut commencer un nouveau siège qui dura quatre jours, et qui eût même été plus long, si Dubuisson n'y eût fait venir deux pièces de campagne. Le premier en avait duré dixneuf. Les Outagamis se rendirent enfin à discrétion. La plupart furent impitoyablement massacrés, sur-lechamp: les autres furent faits esclaves et distribués entre les tribus confédérés, qui ne les gardèrent pas longtems, mais les massacrèrent presque tous, avant de se séparer.
Quoique les Outagamis et leurs alliés eussent perdu plus de 2,000 personnes, il ne se passa pas deux années entières, sans qu'ils recommençassent leurs incursions. Ils infestaient de leurs brigandages, non seulement les environs de la Baie, leur pays natal, mais presque toutes les routes qui faisaient la communication des postes éloignés avec la colonie, et celles qui conduisaient du Canada à la Louisiane, ou depuis quelques années, comme on Ta vu plus haut, les Français avaient construit des forts, et formé des établissemens. Toutes les tribus qui commerçaient avec les Français se trouvaient beaucoup incommodées par ces hostilités : craignant qu'elles ne s'en trouvassent fatiguées au point de s'accommoder avec ces barbares, M. de Yaudreuil leur fit proposer de se réunir à lui, pour les exterminer. Elles y consentirent toutes, et ce général leva un parti de Français, dont il confia le commandement à M. de
Louvigny. Cet officier fut joint, sur la route, par un grand nombre de Sauvages, et se trouva bientôt à la tête de huit cents hommes.
Les Outagamis, au nombre de cinq cents guerriers, s'étaient enfermés, avec leurs femmes et leurs enfans, dans une espèce de fort, entourré d'un bon fossé, et de trois rangs de palissades, en-dedans. Louvigny les attaqua dans les formes : il ouvrit la tranchée, à trente toises du retranchement, avec deux pièces de campagne et un mortier à grenades, et dès le troisième jour, il n'en était plus éloigné que de douze, quoique les assiégés fissent un très grand feu. 11 se disposa ensuite à faire jouer des mines sous leurs courtines ; mais dès qu'ils s'en apperçurent, ils demandèrent à capituler, et proposèrent des conditions qui furent rejettées. Ils en proposèrent ensuite d'autres, que le commandant communiqua aux chefs des Sauvages, et qui furent acceptées. Elles portaient, lo. Que les Outagamis feraient la paix avec les Français et leurs alliés : 2o. Qu'ils rendraient tous les prisonniers qu'ils avaient faits ; 3o. Qu'ils remplaceraient les morts par les prisonniers qu'ils feraient sur les tribus éloignées avec lesquelles ils étaient en guerre ; 4o. Qu'ils paieraient les frais de la guerre, du produit de leur chasse.
Ce traité fut ratifié par le gouverneur général, mais assez mal exécuté, de la part des Outagamis, bien qu'ils eussent donné six otages, tous chefs, ou fils de chefs, pour la sûreté de son exécution.
En 1717, sur les représentations de M. de Yaudreuil, il fut émané un édit, ou une ordonnance royale, pour régler l'office de notaire.
Cette même année 1717, M. de Yincennes, officier canadien, commença, sur la rivière Ouabache, un établissement qui fut appellé, de son nom, Poste Vincennes.
M. Crozat, qui, en 1712, avait obtenu le commerce delà Louisiane, fit l'abandon de son privilège en 1717 ; et alors se forma la compagnie d'Occident, à qui le roi accorda le droit de faire, pendant vingt-cinq ans, le commerce de la Louisiane, et de recevoir du Canada toutes les peaux de castor qui proviendraient de la traite des pelleteries.
Ce fut aussi en 1717 que les plans de ville de la Nouvelle- Orléans furent tracés par de Bienville, Canadien, et frère d'Iberville.*
L'année suivante 1718, le P. LAFiTAU,f jésuite, découvrit, dans les forêts du Canada, le ginseng, plante qu'on avait cru ajDpartenir exclusivement à la Corée, et à la Tartarie Chinoise. Le ginseng était très estimé à la Chine, et s'y vendait très cher : il devint, en Canada, un article d'exportation, et se vendit, à Québec, jusqu'à ving-cinq francs, la livre. Malheureusement, ce haut prix excita la cupidité, et l'on perdit tout, pour vouloir gagner trop, ou trop promptement : au lieu d'attendre que la racine fût parvenue à sa grosseur et à sa maturité, c'est-à-dire, au mois de septembre, on la cueillit, au mois de mai : on employa les Sauvages, pour parcourir les bois, et arracher la plante, partout oii elle pouvait se trouver ; et à la faute de la cueillir trop tôt, on ajouta celle de la faire sécher trop promptement, dans des fours. La détérioration du ginseng du Canada en fit diminuer le prix, à la Chine, et il devint, à la fin, si rare, qu'il cessa presque entièrement d'être un article de commerce.
* "Glorieux et noble établissement, que sa situation destinait à devenir un des plus florissants entrepots du commerce." — M.
Roux DE liOCIIELLE.
f Outre son " Mémoire concernant la précieuse plante du Ging-Seng de Tartarie, découverte en Canada," le P. Lafitau a publié les "Mœurs des Sauvages Américains comparées au,>5 mœurs des premiers temps."
Jusqu'au temps dont nous parlons, les Français Bravaient fait nulle attention à Tile Saint-Jean, quoiqu'elle fût voisine de l'Acadie, et on ne peut mieux située pour la pêche de la morue ; mais en 1719, il se forma, en France, une compagnie, pour peupler cette île, ou du moins j faire un établissement. Le comte de Saint-Pierre, premier écuyer de la duchesse d'ÛR- LEANS, se mit à la tête de l'entreprise, et le roi, (Louis XY), par ses lettres-patentes, datées du mois d'août de cette même année, lui concéda les îles de Saint- Jean et de 31iscou, " en franc-aleu noble, sans justice, que sa majesté se réservait, à la charge de porter foi et hommage au château de Louisbourg, dont il devait relever, sans redevance."
Au mois de janvier de l'année suivante, le mêmt; seigneur obtint de nouvelles patentes de concession, aux mêmes titres et conditions, pour les îles de la Madeleine, Botou ou Bamées^ îles et îlots adjacents, tant pour la culture des terres, exploitation des mines, que pour les pêches des morues, loups-marins et vachesmarines."
Cette même année 1720, les fortifications commencées à Québec, par MM. de Beaucourt et Levasseur, et ensuite discontinuées, furent reprises, d'après le plan de M. Chaussegros de Lery, lequel avait été envoyé en France, et jugé préférable à celui des deux premiers ingénieurs. La population de Québec était alors d'environ 7,000 personnes, et celle de Mont-réal de 3,000. Les ouvrages en bois, qui avaient été érigés pour mettre cette dernière ville à l'abri d'un coup de main, ou d'une surprise, de la part des Sauvages, étaient tellement tombés en ruine, que le gouvernement ordonna, par im arrêt daté de cette même année, qu'ils fussent démolis, et remplacés par un mur de pierre, avec bastions.
etc. Ces ouvrages furent commencés, deux ans après, et les frais en furent répartis entre le gouvernementale séminaire de Saint- Sulpice et les habitans.
Il y avait déjà quelque temps que le gouvernement de la métropole s'occupait du soin de régler les limites des paroisses établies dans la tRolonie : la considération de ce sujet fut remise au gouverneur, à l'intendant et à l'évêque de Québec. Ces messieurs dressèrent uu projet de règlement, qui fut soumis à la cour. Après mûre délibération, ce projet fut approuvé parle duc d'ORLEANS, alors régent de France, qui par une ordonnance datée de 1722, en enjoignit la mise à exécution, d'après sa forme et teneur.
Quand les divers évènemens de la guerre n'occupent pas les esprits, ils s'arrêtent volontiers sur des objets moins grands, aux yeux du vulgaire : nous remarquerons donc qu'en 1722, deux vaisseaux de guerre et six bâtimens marchands, construits à Québec, firent voile pour la France, vers l'automne. Dix-neuf vaisseaux partirent de Québec, cette même année, chargés de productions du pays. Ces productions consistaient en pelleteries, bois de merrain, goudron, tabac, farine, pois et porc salé. Les pelleteries se portaient en France, et les provisions de bouche aux Antilles. Ce commerce d'exportation, florissant pour le temps, était dû à la tranquillité dont le Canada jouissait, depuis quelques années.
Ce pays se trouvait, suivant Charlevoix, dans la situation la plus heureuse, peut-être, où il eût jamais été,* lorsqu'un accident déplorable vint lui causer une perte dont il se ressentit pendant longtems.
*Le passage suivant de Raynal était alors, en apparence, applicable au Canada : " La n ature elle-même dirigeait les travaux du cultivateur : elle lui avait appris à dédaigner les terres aquati-
HISTOmË
Dans la nuit du 25 août, 1725, le Chameau, vaisseau du roi, qui venait à Québec, avec environ deux centcinquante passagers, se brisa sur la côte de File Royale, près de Louisbourg. M. de Chazel, qui devait relever M. Bégon, dans l'intendance ; M. de Louvigny, nommé gouverneur des Trois-Rivières -, plusieurs autres officiers de la colonie, des prêtres séculiers, des jésuites, des récollets, périrent avec l'équipage ; et la côte parut, le lendemain, toute couverte de cadavres.
M. de Yaudreuil mourut, le 10 octobre de la même année, après avoir gouverné le Canada pendant vingt et un ans. Le marquis de Beauharnois, capitaine de vaisseaux, lui succéda, au printemps de l'année suivante. M. Bégon s'embarqua pour la France, cette même année 1726, laissant la place d'intendant à M. Dupuy, nommé en remplacement de M. de Chazel.
Pendant que le Canada jouissait de la paix et de la tranquillité intérieure et extérieure, quelques centaines de Canadiens se distinguaient, par leur bravoure et leur activité, vers l'embouchure du Micissipi, et sur les côtes de la Floride, dans la petite guerre que les Français et les Espagnols se faisaient, dans ces quartiers, principalement au sujet des bornes de la Louisiane. Quoique les détails de cette petite guerre, ainsi que ceux des démêlés que les Français eurent avec les diverses tribus sauvages du pays, et particulièrement avec les Natchez,
ques, sablonneuses ; celles où le pin, le sapin, le cèdre cherchaient un asile isolé. Mais quand il voyait un sol couvert d'érables, de chênes, de hêtres, de charmes et de merisiers, il pouvait lui demander d'abondantes récoltes de froment, de seigle, de maïs, d'orge, de lin, de chanvre, de tabac, de légumes et d'herbes potagères de toutes les espèces. La plupart des habitans avaient une vingtaine de moutons, dont la toison leur était précieuse ; dix ou douze vaches qui leur donnaient du lait ; cinq ou six bœufs consacrés au labourage. Tous ces animaux étaient petits, mais d'une chair exquise. Ils faisaient portion d'une aisance inconnue, en Europe, aux gens de la campagne."
Dti CANADA.
nous paraissent étrangers à l'histoire du Canada, nous croyons devoir nommer au moins ceux de nos compatriotes qui s'y distinguèrent davantage. Ce sont : MM, Juchereau de Saint-Denis, qui agit, pendant plusieurs années, dans ces contrées, et comme négociateur et comme guerrier ; de Bienville, qui eut pendant quelque temps, le gouvernement général de la Louisiane ; Serignj et Chateauguay, ses frères ; Dugué deBoisbriand, déjà renommé, ainsi que Serigny, par plusieurs actes de bravoure et d'habileté dans les combats ; de Vienne, CouLONGES. La guerre avec les Espagnols se termina en 1722 ; mais celle que les premiers colons de la Louisiane eurent à soutenir contre les indigènes se prolongea au-delà de 1730, et fut accompagnée de beaucoup de trahisons, de dévastations et de massacres, de la part de ces barbares.
Pour revenir au Canada, M. Burnet, gouverneur général de la Nouvelle York, ayant fait construire un fort et un comptoir, ou maison de commerce, à l'entrée de la rivière d'Onnontagué, ou d' Ocliouégo^^ afin d'in'^ duire les Iroquois à porter leurs pelleteries à Albany, M. de Beauharnois crut qu'il était de son devoir de contrecarrer l'effet de cette mesure. Il envoya le baron de Longueil chez les Onnontagués, avec ordre de faire tous ses efforts pour obtenir de ces Sauvages la permission de construire aussi un fort et un comptoir à Niagara. Les Onnontagués ne parurent pas goûter d'abord la proposition de Longueil ; mais à la fin, il parvint à leur faire comprendre qu'il était de leur intérêt que les Français eussent aussi un fort dans leur pays, afin que la partie fut égale, entre les deux nations qui les avoisinaient, et que les Anglais ne pussent tenter impuné-
* La même que les Français appellaient aussi Chouaguen^ et les Anglais, Oswego,
Aa2
ment de les asservir, ou de les opprimer, s'ils en avaient le dessein.
La permission demandée ayant été accordée, les Français mirent aussitôt la main à l'ouvrage. Mais les autres cantons n'avaient pas été consultés ; aussi déclarèrent-ils, dès qu'ils eurent appris ce qui s'était passé, que le territoire où le fort devait se bâtir appartenant aux Tsonnonthouans, la permission donnée par les Onnontagués devait être regardée comme nulle ; et ils envoyèrent incontinent aux Français une députation, pour leur enjoindre de discontinuer les ouvrages commencés. Sur cela, Longueil, J oncaire, qui était comme l'ambassadeur du gouverneur général du Canada dans les Cantons, et les missionnaires, mirent tout en œuvre pour apaiser les craintes, ou détruire les soupçons des Sauvages ; ils y réussirent, à la fin, et les ouvrages furent continués.
M. Burnet, voyant qu'il ne pouvait empêcher les Français de se fortifier à Niagara, se liâta d'achever son fort d'Ochouégo, et y envoya une forte garnison. M. de Beauharnois fit alors ce qu'il aurait eu meilleure grâce à faire, avant l'entreprise de Niagara, ou si cette entreprise n'avait pas été formée ; il envoya sommer l'ofîicier anglais qui commandait à Ochouégo de se retirer, et fit partir, en même temps, M. de la Chassaigne pour New- York, avec une lettre pour M. Burnet, dans laquelle il se plaignait, en termes énergiques, de la conduite de ce gouverneur. Celui-ci lui répondit sur le mênae ton, c'est-à-dire, en lui reprochant la construction, ou le rétablissement du fort de Niagara. Le général français répliqua, en envoyant au commandant d'Ochouégo une nouvelle sommation de se retirer, et à M. Burnet, une note, où il le menaçait d'employer la force des armes, si le fort n'était pas abandonné. Cette
menace n'eut d*autre effet que d'induire le gouverneur de la Nouvelle York à renforcer la garnison d'Ochouégo. Ceci se passa dans l'été et l'automne de 1726.
L'année suivante, M. de Mornay fut nommé, par lettres-patentes, évêque de Québec, en remplacement de M. de Saint-Yallier, démissionnaire. Ce dernier d'une piété éminente, d'une charité exemplaire, et d'un zèle infatigable, avait été le bienfaiteur de la colonie, sous le le rapport de la religion. Deux communautés de religieuses, qui ont toujours été depuis, de la plus grande utilité dans ce pays, lui durent leur fondation, et une partie, au moins, de leur dotation.* M. de Mornay, son successeur, ne vint point en Canada : en son absence, les fonctions épiscopales y furent remplies par M, Bosquet, son coadjuteur, sous le titre d'évêque de Samos.
Cependant, les Outagamis, oubliant les terribles leçons de 1712 et de 1714, ou animés de l'esprit de vengeance, avaient recommencé leurs pillages et leurs assassinats : M. de Beauharnois prit la résolution de les exterminer, et pour cet effet, il forma, sous le commandement de M. de Ligneris, une expédition composée de quatre cent-cinquante Français, ou Canadiens, et de sept à huit cents Sauvages, Hurons et Iroquois domiciliés, Outaouais et Nippissingues,
Cette petite armée partit de Mont-réal, en canots, le 5 juin 1728, et fit route par la rivière- des Outaouais, le lac Nipissing et la rivière des Français, d'où elle entra dans le lac Huron. Les premiers arrivés attendirent les autres, en un endroit appellé la Prairie, Toute l'expédition s'y trouva réunie, le 26 juillet, et le lendemain, elle se remit en route pour Michillimakinac, où elle arriva, après six jours de navigation. Elle en
* L'IIôpital-géncral de Québec, en 1693, et les Ursulines des Trois-Rivières, en 1697.
repartit, le 10 août, traversa, en partie, le lac Michigan, et arriva, le 14, au détour de Chicagou. Le lendemain, les Malhomines, ou Folles- Avoines,^ s'avancèrent, pour s'opposer à la descente des Français, et furent entièrement défaits. ^
Après cet exploit, l'armée continua sa route, et arriva, le 17 au soir, près du village des Sakis, alliés des Outagamis : le commandant fit cerner le village par les Sauvages, et ordonna au reste de l'armée d'y entrer. Mais quelles que précautions que les Français eussent prises, pour cacher leur arrivée, les Sakis et leurs alliés en avaient eu connaissance, et s'étaient sauvés, à l'exception de quatre, que les Sauvages mirent à mort.
On remonta ensuite la rivière des Outagamis, ou des Honards, et le 24, on arriva au village des Puants^ dans la disposition d'exterminer tout ce qu'on y trouverait d'iiabitans ; mais leur fuite avait prévenu l'arrivée des Français, et ils en furent quittes pour la perte de leurs cabanes, et de leur blé-d'inde, qui faisait leur principale nourriture. On les poursuivit néanmoins, dans leur
* Ou Menomenis, gens du riz, ou mangeurs de l'espèce de riz appelle par les Sauvages me/iowiew, et par les Canadiens folle-avoine. C'est particulièrement au sud du lac Supérieur, et à l'ouest du lac Michigan, que ce grain précieux croît avec une abondance presque inépuisable, sur les bords des étangs et des ruisseaux, et sur les fonds bourbeux des petits lacs et des rivières où les eaux sont basses et coulent lentement. Il croît là où l'eau a de quatre à six pieds de profondeur, et où le fond n'est ni dur ni sablonneux. Il s'élève de quatre à six pieds au-dessus de la surface de l'eau, et il est quelquefois si fort que les canots n'y peuvent passer. Les Sauvages entrent à force de rames, ou d'avirons, dans ces champs de riz, un peu avant que le grran soit mûr, et le lient en grosses bottes, pour empêcher que les oies et les canards ne l'abattent et ne le détruisent. Lorsqu'il est mûr, ils y passent de nouveau, et étendant leurs couvertures de laine dans l'intérieur de leurs canots, ils inclinent au-dessus les bottes, ou gerbes, qu'ils ont liées, et y battent le grain avec des bâtons. Ils le font ensuite sécher au soleil, et le conservent dans des outres. La farine faite de cq grain est, dit-on, substantielle et de bon goût.
retraite : l'armée traversa le petit lac des Renards, et le lendemain, on arriva près de la principale bourgade de ceux qu'on cherchait : elle avait aussi été abandonnée. On s'avança jusqu'au dernier fort des Outagamis, situé sur une petite rivière qui tombe dans TOuisconsin, à trente lieues de l'entrée de cette dernière rivière dans le Micissipi. On le trouva désert comme les précédents? et il fallut se contenter de le détruire, et de ravager la campagne d'alentour, afin d'ôter à l'ennemi le moyen d'y subsister.
Ce fut là à quoi se borna l'excursion contre les Outagarais ; car, comme il aurait été à peu-près inutile d'aller plus loin, M. de Ligneris donna l'ordre du retour. Il fit démolir, en passant, le fort de la Baie, parce qu'étant trop voisin des ennemis, il n'aurait pas été une retraite sûre pour les Français qu'on y aurait laissés en garnison.
Dans l'été de 1731, on vit une nouvelle forteresse s'élever dans les forêts du Canada, ou de ce qu'on appellait alors de ce nom. Le gouverneur de la Nouvelle France, voyant qu'il ne pouvait contraindre celui de la Nouvelle York à abandonner son fort d'Ochouégo, et ne croyant pas, apparemment, l'entreprise de ce dernier assez contrebalancée par la construction du fort de Niagara, résolut d'en ériger un autre, à la Pointe à la Chevelure, ou Pomte de la Couronne (en anglais Croum Point,) sur le lac Champlain.* On ne pouvait guère choisir, pour ce dessein, une situation plus convenable ; car, outre qu'une forteresse érigée en cet endroit donnait au gouverneur du Canada le commandement des eaux
* Le marquis de Beauiiarnois avait envoyé à la cour de France une espèce de mémoire, accompagné de la carte du territoire contesté entre la France et l'Angleterre, et en avait obtenu l'autorisation de fortifier ce qu'on regardait comme la frontière des possessions françaises.
du lac Champlain, elle servait encore de poste avancé, pour tenir en échec les établissemens anglais situés sur les rivières à^Hudson et de Connecticut, C'est ce que l'on comprit parfaitement, dans les colonies anglaises voisines du Canada. Mais, quoique la Nouvelle York eût plus à appréhender de Tentreprise de M. de Beauharnois que la Nouvelle Angleterre, cette dernière province fut la première à prendre l'alarme. On n'eut pas plutôt appris, à Boston, que la nouvelle forteresse, à laquelle on donna le nom de Fort Frédéric^ avait été commencée, que le gouverneur Belcher envoya une lettre à M. Yan-Dam, le nouveau gouverneur de la Nouvelle York, pour l'informer que l'assemblée générale de sa province s'était engagée, par un vote, à encourir sa quote-part des frais d'une députation au Canada, à l'elFet d'empêcher la continuation des ouvrages commencés à la Pointe à la Chevelure, et pour le prier de faire en sorte que les cantons iroquois s'opposassent aussi à l'entreprise des Français. M. Yan-Dam mit la lettre du gouverneur de la Nouvelle Angleterre devant son conseil, dans l'hiver de 1732; mais ces démarches n'eurent pas de suite, et M. de Beauharnois acheva tranquillement son fort, et y mit une garnison.
Dans le printems et l'été de 1733, la petite- vérole fit de grands ravages dans ce pays, tant parmi les Français que parmi les Sauvages. Des familles entières furent enlevées par cette épidémie, contre laquelle on ne connaissait pas alors de préservatif. Yers l'automne, il y eut un tremblement de terre des plus violents, ou plutôt, une suite de tremblemens de terre, dont les secousses se firent sentir dans toutes les parties alors habitées dans la colonie.
Cette même année, le même sujet qui avait déjà été une occasion de dissention entre le premier évêque de
Québec et différents gouverneurs, revint encore sur le tapis. Sur les plaintes qui furent portées au pied du trône, sinon par le marquis de Beauliarnois, du moins par quelques officiers ou notables du pays, M. de Mau- REPAS, alors ministre de la marine et des colonies, écrivit, par ordre du roi, à Févêque de Samos, qui avait fait un cas réservé à lui seul de la vente des liqueurs fortes aux Sauvages, une lettre, où il lui mandait, que le roi regardait une telle restriction comme impolitique, par son extrême rigueur ; que sa majesté avait appris avec regret, que quelques uns de ses officiers avaient été obligés de descendre du fort de Frontenac à Québec, pour obtenir l'absolution, et qu'elle ordonnait, en conséquence, qu'aussitôt après la réception de sa lettre, cette restriction fût levée, ou du moins, modifiée de manière à ne plus donner lieu à des plaintes bien fondées.
La restriction ne fut pas entièrement levée, mais suffisamment mitigée, pour faire cesser les plaintes et les murmures, ou les empêcher de se faire entendre au-delà de l'Atlantique.
Vers la fin de cette même année 1733, M. Dosquet devint, de droit, évêque de Québec, par la démission de M. de Mornay.
Depuis l'année 1733, ou 1734, jusqu'au premier siège de Louisbourg, en 1745, le Canada se trouve dans un état à peu près nul pour l'histoire: il ne s'y passe presque aucun événement digne d'entrer dans les annales de la colonie, ou pour mieux dire, il n'y a pas, dans cet espace de temps, d'annales canadiennes: tous les regards sont tournés du côté de la Louisiane ; tous les voyageurs se portent vers l'embouchure du Micissipi, et les relations, naguère en si grand nombre, cessent pour le Canada, dont on semble ne plus s'occuper, dans la métropole. Ce fut dans cet intervalle de silence et de
HlSTOIIlE
repos, que le marquis de Beauharnois entreprit de faire pénétrer un de ses officiers, bien accompagné, jusqu'à la mer du Sud. Charlevoix, qui fait mention de cette entreprise, sans nommer la personne qui en fut chargée, n'a pu parler de son résultat, parce qu'on ne le connaissait pas, lorsqu'il achevait d'écrire son histoire ; mais il parait qu'elle ne réussit point, ou qu'elle n'aboutit à rien d'utile, soit pour la France, soit pour le Canada.
Cependant, le pays se peuplait de plus en plus, tant par l'accroissement naturel de la population indigène que par l'émigration de France, et assez rapidement, s'il en faut j uger par le nombre des nouvelles concessions : il ne fut pas concédé moins de trente espaces de terre, plus ou moins considérables, en fief et seigneurie, dans l'intervalle de 1732 à 1742, par le marquis de Beauharnois et M. Hocquakt, successeur de M. Dupuy, dans l'intendance. La colonie faisait aussi des progrès, du côté de l'industrie : en 1733, on commença à exploiter les mines de fer de Saint-Maurice et de Batiscan, découvertes en 1667, mais entièrement négligées, durant l'espace de soixante-dix ans. Le minerai fut d'abord mis en œuvre avec assez peu d'habileté ; mais en 1739, on fit venir de France un artisan qui réunissait la connaissance des différentes branches de manufactures de fer fondu et travaillé à une connaissance suffisante de l'art d'exploiter les mines ; et la compagnie qui avait entrepris cette exploitation, put s'y livrer, avec profit pour elle-même et avantage pour le pays.
Cette même année 1739, M. Dosquet ayant donné sa démission, M. Pourot de l'Auberiviere fut nommé pour le remplacer. Il s'embarqua, le printems suivant, pour ce pays ; mais il mourut, quelques jours après son arrivée à Québec, d'une fièvre putride, contractée dans le vaisseau sur lequel il avait fait la traversée. Ce prélat
eut pour successeur M. Dubreuilde Pontbriand, qui gouverna l'église du Canada jusqu'à 1760, année de sa mort.
Le Canada était quelquefois visité, ou habité temporairement, par des savans. Il parait certain que Cor- NUTi, qui publia vers 1635, une Histoire des Plantes du Canada,* n'était pas venu dans ce pays ; mais de 1742 à 1743, M. Gauthier, médecin du roi, faisait, à Québec, des Observations botaniques, météorologiques et médicales. Il avait fait la découverte, ou reconnu les propriétés de la plante qui a été appellée de son nom, galtheria, et que nous nommons vulgairement ^'thé du Canada." Quelques années auparavant, M. Sarrazin, autre médecin habile, avait découvert la plante curieuse qui a été appellée de son nom, sarrazine, et publié une " Lettre au sujet des eaux du Cap de la Madeleine." A peu près dans le même temps, le sieur C. Lebeau, avocat, faisait un " Yojage curieux et nouveau " au Canada, et "parmi les Sauvages de l'Amérique Septentrio- fj nale."
Dès l'année 17(^3, il avait été émané un édit royal, par lequel il était défendu aux communautés religieuses d'acquérir des biens-fonds au-delà d'une certaine valeur: par un édit subséquent, toute acquisition de ce genre fut interdite aux gens de main-morte, à moins qu'ils n'en eussent préalablement demandé et obtenu la permission par écrit. Enfin, en 1743, il fut émané un troisième édit royal, prohibant strictement tout achat, mutation, et aliénation en main-morte, sans une autorisation du roi ou delà justice.
Un ordre du conseil supérieur de la même année, défend aux curés de marier les mineurs, et leur enjoint
* Canadensium Plantarum, aliarumque nondùm editarum His^ toria.
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de se conformer, en tout, aux règles canoniques, concernant la publication des bans de mariage.
L'année suivante, le roi de France, persuadé à juste titre, que les lois et ordonnances du royaume n'étaient pas toutes convenables aux colonies, écrivit au gouverneur et à l'intendant de la Nouvelle France, une lettre portant que sa majesté entendait qu'à l'avenir, les ordonnances et édits royaux, auxquels elle voulait que ses sujets du Canada obéissent, fussent enrégistrés au conseil supérieur de Québec, et que conséquemment, aucun édit, arrêt, déclaration, lettres-patentCvS, etc., ne fussent enrégistrés au dit conseil, sans un ordre exprès de sa part, signifié par le ministre de la marine et des colonies.
La même année 1744, en conséquence d'une lettre édite à l'évêque de Québec par M. de Maurepas, d'après des représentations envoyées en France par les autorités civiles de la colonie, ce prélat supprima, ou abolit plusieurs des fêtes qui se célébraient dans son diocèse.
I^es Français établis dans la presqu'île de l'Acadie, devenue la Nouvelle Ecosse, avaient obtenu, par capitulation, le privilège de n'être pas obligés de porter les armes contre leur ancienne métropole : c'était à ce prix qu'ils avaient consenti à rester dans les cantons qu'ils avaient défrichés, et à ne pas passer dans l'Ile Royale, comme avaient fait les Français de Terre-Neuve ; et le gouvernement britannique avait mieux aimé garder dans sa nouvelle colonie ces cultivateurs paisibles et inoffensifs, qu€ delà priver de leur travail et de leur industrie. L'Angletexre avait quelque intérêt à retenir dans la Nouvelle Ecosse les Acadiens, ou "Français neutres," comme on les appellait ; ils lui épargnaient au moins les frais d'une nouvelle colonisation, qui n'aurait pas pu 3e faire aisément et sans danger, durant la guerre, à
cause du voisinage des Français et des Abénaquis, leurs allies.
Pendant la paix pourtant, les établisseraens anglais commencèrent à se multiplier dans la Nouvelle Ecosse : des troupes j furent envoyées ; des forts j furent érigés ; Halifax fut fondé, en 1743,* près de la baie de Chibouctou, et devint la capitale de la province, au préjudice d'Annapolis.
Mais l'acquisition et la possession paisible de la péninsule acadienne ne remplissaient pas toutes les vues d'aggrandissement colonial de l'Angleterre ; les avantages de cette possession se trouvaient limités, d'un côté, par les établissemens que la France avait conservés au nord de la baie Française, ou de Fund?/, et de l'autre, par ceux de l'Ile Royale, qui n'est séparée de la péninsule que par un détroit de peu de largeur. La position de cette île, à l'entrée du golfe Saint-Laurent, l'avait fait regarder par la France, comme un entrepôt commode, ou les Canadiens pouvaient apporter les produits de leur sol, et prendre une partie des marchandises qui leur venaient d'Europe. La pêclie était abondante dans les environs ; la préparation du poisson et celle des huiles devenaient l'objet d'un commerce important, auquel se pouvait joindre celui des bois de construction, des résines, des charbons de terre, et des autres productions territoriales, qu'un système de culture bien dirigé pouvait encore multiplier. Les ports de cette île étaient des lieux de relâche commodes pour les vaisseaux qui, en temps de guerre, avaient à protéger les avenues du Canada, et les pêcheurs français ou canadiens.
La réunion de tant d'avantages différents ne pouvait manquer d'exciter la jalousie de l'Angleterre, et de lui
* Suivant M. Koux de Kochelle. Suivant M. Haliburton, et autres, Halifax ne fut réellement fondé qu'en 1749.
inspirer le désir d'en dépouiller sa rivale. La France l'avait senti ; elle n'avait pas épargné les dépenses pour faire de Louisbourg une place forte, en état de soutenir un long siège, et elle y entretenait, depuis plusieurs années, une garnison nombreuse.
La guerre ayant éclaté entre la France et l'Angleterre, en 1744, M. Duviyiek, commandant à Louisbourg, sous M. DuQUESNAL, n eut pas plutôt été informé de ce nouvel état de choses, qu il arma quelques vaisseaux de guerre, qui se trouvaient dans le port, y fit embarquer environ neuf cents hommes, tant troupes réglées que miliciens, et se dirigea sur le poste de Camps eau, dans la Nouvelle Ecosse, dont il se rendit maître, sans coup-férir. Après en avoir transporté la garnison et les habitans à Louisbourg, M. Du vivier retourna sur les côtes de l'Acadie, et tint le Port Royal bloqué, pendant plusieurs semaines. Mais ayant appris qu'il y venait du secours de la Nouvelle Angleterre, il se retira aux Mines, autre poste peuplé de Français, dont il se rendit maître, mais qu'il abandonna ensuite, comme intenable, pour retourner à Louisbourg, où sa présence devenait nécessaire.
Le 5 février 1745, il fut arrêté, dans l'assemblée générale du Massachusetts^ qu'il convenait de faire un armement contre Louisbourg, afin d'ôter aux Français, par la prise de cette forteresse, les moyens faciles qu'elle leur fournissait d'incommoder la Nouvelle Angleterre, et de faire des incursions dans la Nouvelle Ecosse. M. Shirley, homme actif autant qu'habile, qui était alors gouverneur de la Nouvelle Angleterre, entra avec ardeur dans les vues de l'assemblée générale : les enrôlemens commencèrent aussitôt: et au bout de deux mois, le nombre des volontaires fut de plus de 4,000. Ces troupes furent mises sous les ordres de M. Pepperal, commandant en chef des milices de la colonie, et embar-
BU CANADA
quêes sur une escadre commandée par le commodore Warren. Cette escadre se rendit d'abord à Campseau, oh elle resta trois semaines, pour attendre que les rivages de rile Eojale fussent débarassés des glaces qui les rendaient inabordables. Elle remit à la voile, le 10 mai, et jetta l'ancre, le lendemain, dans la baie de Gabori ou Gabarus,
Les Français voulurent s'y opposer au débarquement des troupes de terre ; mais ils j perdirent quelques hommes tués ou faits prisonniers, et furent repoussés. Le même jour, un détacliement des troupes débarquées brûla l'établissement de Saint-Pierre. Le lendemain, elles érigèrent une batterie de petits canons et quelques mortiers, sur une colline, à sept-cent-cinquante toises d'un des bastions.
Le 13, 4,000 hommes marchèrent, à l'abri des hauteurs, au hâvre du nord-est, et y brûlèrent les magasins ; sur quoi les troupes françaises qui étaient stationnées à une grande batterie érigée en-dehors des murs, enclouèrent leurs canons, et se retirèrent dans la ville. Ces canons furent presque aussitôt décloués, et tournés contre la place. Les assiégeans furent obligés d'amener les plus gros des leurs sur des traînaux, par des marais impénétrables pour les bœufs et les chevaux. Ils ne firent point d'approches régulières, par des tranchées en parallèles et en zigzags, mais se contentèrent de canonner et de bombarder la ville au hazard ; ce qui ne laissa pas de causer beaucoup de dommages aux murs et aux bâtimens intérieurs, mais sans qu'il en résultat aucune brèche praticable.
Du 18 mai, jour où la ville fut, pour la première fois, sommée de se rendre, jusqu'au 23 juin, les assiégeans érigèrent plusieurs nouvelles batteries; les assiégés firent quelques sorties, et il y eut des escarmouches assez
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chaudes, mais sans résultat important. Dans cet inter- \^alle, un vaisseau de 64 canons, qui amenait un renfort de troupes à Louisbourg, fut pris par Warren, qui couvrait le siège avec son escadre.
Le 23 juin, les commandans anglais décidèrent que le lendemain on donnerait l'assaut à la place, par mer, tandis que les troupes du camp feraient une attaque, du côté de terre, par voie de diversion. Quoique les murs de Louisbourg fussent de quatre-vingts pieds de hauteur, et que le fossé en eût autant de largeur ; qu'il y eût soixante canons de gros calibre en batterie dans la ville, et que la place fût abondamment pourvue de munitions et de vivres, la garnison, forte de neuf cents hommes, fut effrayée des préparatifs des assiégeans, et M. Du- CHAMBON, successeur de Duquesnal, se détermina, peutêtre trop tôt, à capituler.
Comme les échelles se trouvaient trop courtes de dix pieds, il est probable que l'assaut n'aurait pas réussi, et que les assiégéans auraient été découragés par le manque de succès. Quoiqu'il en soit, il fut convenu que la garnison sortirait de la place, avec les honneurs de la guerre, et serait transportée en France, aux frais de l'Angleterre, à la condition de ne pas servir contre cette puissance, durant l'espace d'une année. La population de l'île était d'environ 2,000 âmes: elle fut déportée tout entière en France sur des vaisseaux anglais*
La reddition de Louisbourg et du Cap-Breton ne fut pas plutôt connue en France, que le gouvernement fit préparer un armement considérable, dans le port de Rochefort. La flotte fut prête à mettre en mer, dès le
* " Les usages de la guerre et le droit des gens, que les hostilités ne doivent pas interrompre, ont toujours prescrit de laisser aux habitans des villes dont on s'est emparé, la liberté d'y rester, en se soumettant aux lois : expatrier la population, c'était excéder toutes les prérogatives de la victoire." — M. Roux de Rochelle.
commencement de mai 1746; mais elle fut retenue par des vents contraires, et ce ne fut que le 22 juin, qu'elle sortit du port, sous les ordres du duc d'ANViLLE, officier de mer, dans le courage et l'habileté duquel on avait la plus grande confiance. Elle consistait alors en onze vaisseaux de ligne, trente vaisseaux de 30 à 10 canons, et bâtimens de transport, et portait 3,000 hommes de débarquement, sous M. de Pommeril, maréchal-decarap. Cette flotte devait être renforcée de quatre vaisseaux des Antilles, commandés par M. de Conflans, et l'on s'attendait que l'armement serait joint par les Acadiens, ou habitans français de TAcadie, où M. de Ramsays'était rendu, avec 1,700 Canadiens et Sauvages, pour attendre l'arrivée de la flotte.
C'en était bien autant qu'il fallait pour enlever le Cap-Breton et l'Acadie aux Anglais, sans l'espèce de fatalité qui sembla s'attacher alors, comme plus tard, à toutes les entreprises des Français, en Amérique. A peine la flotte avait-elle perdu de vue les côtes de France, qu'elle fut assaillie par une tempête qui sépara les vaisseaux les uns des autres ; de sorte qu'il n'en arriva qu'un petit nombre, avec celui de l'amiral, à Chédabouctou, le 12 septembre, c'est-à-dire, plus de deux mois après le départ de Rochefort.
Pour comble d'infortune, M. d' Anville tomba malade, le jour même de son arrivée à Chédabouctou, et mourut quatre jours après.
Le 18, il fut assemblé un conseil de guerre : le viceamiral, Destournelles, y proposa de retourner en France, attendu qu'il ne restait plus que sept vaisseaux, et que la plus grande partie des troupes se trouvaient sur ceux qui manquaient. MrDE la Jonquiere, qui le 15 mars précédent, avait été nommé gouverneur du Canada, en remplacement du marquis de Beauharnois, et le
plus grand nombre, combattirent la proposition du vice-amiral ; pensant qu'il n était pas à propos de s'en retourner, sans avoir fait, au moins, quelques tentatives contre les établi ssemens anglais de l'Acadie, et particulièrement contre le Port Royal. M. Destournelles, qui était indisposé depuis quelques jours, voyant que son avis ne prévalait pas, tomba dans une espèce de délire, et se passa son épée au travers du corps.
Cet événement fit passer le commandement à M. de La Jonquière, qui, quoiqu'âgé de plus de soixante ans, se montra plus actif et plus résolu que son prédécesseur, et releva, par-là, le courage de la flotte et de l'armée. Il fut donc décidé qu'on attaquerait le Port Royal; mais tandis qu'on s'y préparait, on eut nouvelle qu'une escadre, commandée par l'amiral Lestock, avait fait voile d'Angleterre pour l'Amérique. Dans la crainte d'être attaqué, M. de La Jonquière se hâta de mettre à la voile : une tempête, qui l'accueillit, près du Cap de Sable, dispersa encore le peu des vaisseaux qu'il avait sous son commandement, et le contraignit de s'en retourner, sans avoir rempli aucune des vues que son gouvernement s'était proposées, en faisant cet armement.
Dans l'hiver, il y eut, près du poste des Mines, un combat meurtrier, entre M. de Ramsay, resté en Acadie, avec environ six cents hommes, Canadiens et Sauvages, et le colonel Noble, à la tête de sept à huit cents miliciens, fournis par les provinces de la Nouvelle Angleterre. Pris comme à l'improviste, le 31 janvier, à trois heures du matin, et durant une violente tempête de neige, les Anglais éprouvèrent une défaite signalée. Ils eurent soixante-quinze hommes de tués, y compris leur commandant et plusieurs officiers ; une trentaine de blessés, et une centaine de faits prisonniers. Le
reste capitula, à la condition de pouvoir se retirer au Port Royal, avec armes et bagage. L'historien qui rapporte ce fait d'armes, observe que les raquettes que les Canadiens avaient aux pieds, leur donnèrent un grand avantage sur les Anglais, qui avaient négligé, ou dédaigné de se chausser de la même manière.*
Loin d'être découragé par le mauvais succès de son entreprise, le gouvernement de France résolut de faire incontinent de nouveaux efforts, pour reprendre Louisbourg, et même tout ce qu'il avait perdu en Acadie. Il fit appareiller, dans le port de Brest, une escadre dont le commandement fut donné à M. de La Jonquière, qui joignait la commission de vice-amiral à celle de gouverneur général de la Nouvelle France. Cette escadre mit à la voile, au mois d'avril 1747, de conserve avec une autre, qui était commandée par M. de Saint- Georges, et qui devait agir contre les établissemens anglais des Indes Orientales.
Le ministère anglais, qui avait été informé, de bonne heure, des préparatifs de la France, et qui savait que les deux escadres devaient, pendant quelque temps, faire route de compagnie, comprit qu'il n'avait rien de mieux à faire que d'essayer à les faire attaquer, avant qu'elles se fussent séparées. En effet, à peu près dans le même temps que les escadres françaises sortaient du port de Brest, l'amiral Anson et le contre-amiral Warren firent voile de Plymouth, avec une escadre supérieure à celle qu'ils avaient ordre de chercher. Cette dernière se composait de six vaisseaux de ligne, d'autant de frégates, et de quatre vaisseaux armés de la
* ** On marche bien plus vite avec ces machines sur la neige, qu'on ne ferait avec des souliers sur le chemin battu. Elles sont si nécessaires, qu'il serait impossible, non seulement de chasser et d'aller dans les bois, mais même d'aller aux églises, pour peu qu'elles soient éloignées des habitations." — Lahontan.
compagnie des Indes, ayant sous convoi une trentaine de navires chargés de marchandises. Elle fut rencontrée par les Anglais, sur les côtes de la Galice, au commencement de mai. Les amiraux français ne refusèrent pas le combat ; mais ayant fait la faute de laisser toutes leurs frégates s'éloigner d'eux, pour protéger les bâtimens marchands, ils se trouvèrent bien inférieurs en forces à leurs adversaires, et furent, à la fin, obligés d'abaisser leurs pavillons.
Dans le même temps que la France faisait les armemens dont nous venons de parler, on levait, dans les colonies anglaises, de nouvelles troupes, pour faire partie d'une expédition contre le Canada. Ces troupes furent tenues sur pied pendant l'année 1746, et le printems et l'été de 1747, dans l'attente d'une flotte d'Angleterre ; mais au mois d'octobre de cette dernière année, le gouvernement anglais, craignant de ne pas réussir dans l'entreprise, ou prévoyant qu'il serait obligé de restituer, à la paix, qui paraissait alors prochaine, ce qu'il aurait enlevé à la France, en Amérique, envoya aux gouverneurs de la Nouvelle Angleterre et de la Nouvelle York, Tordre de licencier les troupes et les milices levées pour une expédition contre le Canada.
Le gouvernement de la Nouvelle France étant devenu vacant par la captivité du marquis de La J onquière, le roi nomma, pour le remplacer ad intérim^ le comte de LA Galissonniere, dont les provisions sont datées du 10 juin 1747. M. Hocquart, qui avait été rappellé, en même temps que le marquis de Beauharnois, eut pour successeur, dans l'intendance, M. François Bigot, par commission du 1er janvier 1748. Les pouvoirs de ce dernier, comme intendant, furent augmentés dans la ïcolonie, et s'étendirent à la Louisiane, et à toutes les terres et îles dépendantes de la Nouvelle France.
M. de La Galissonnière, homme instruit, habile et entreprenant, n'eut pas plutôt pris les rênes de l'administration, qu'il travailla à se procurer des renseignemens exacts sur le pays qu'il avait à gouverner : il s'étudia à en connaître particulièrement le sol, le climat, les productions, la population, le commerce et les ressources. Mais son activité ne lui permit pas de se borner à acquérir ces connaissances, ou d'attendre pour agir, qu'il les eût acquises ; persuadé que la paix ne pouvait pas tarder beaucoup à se conclure, et comprenant de quelle importance il était de donner au Canada et à l'Acadie continentale des limites fixes et bieu déterminées, il fit partir M. Celeron de Bienyille, accompagné de trois cents hommes, pour le Détroit, avec ordre de traverser de là les contrés du Sud- Ouest, jusqu'aux monts Apalaches ou AUeghanys, qu'il disait être les bornes des possessions de Angleterre, et audelà desquels il soutenait qu'elle ne pouvait avoir aucune prétention. Cet ofiicier avait ordre, non seulement d'engager un certain nombre de Sauvages à l'accompagner, dans son excursion, mais encore de tirer parole de toutes les tribus chez lesquelles il passerait, qu'elles ne permettraient, à l'avenir, à aucun commerçant, ou traitant anglais, de les venir visiter. Il lui fut fourni des plaques de plomb, sur lesquelles étaient gravées les armes de France, et qu'il avait ordre d'enterrer, à des stations particulières ; ce dont il devait être dressé des procès-verbaux, signés de lui, et des officiers qui l'accompagnaient.
Céleron s'acquitta ponctuellement de la commission dont le gouverneur général l'avait chargé ; mais %on sans exciter des soupçons et des craintes dans l'esprit des Sauvages, dont plusieurs ne se génèrent pas de dire tout haut, qu'ONONTHio, en prenant ainsi posses-
sion de leurs pays, pourrait bien avoir dessein de faire d'eux ses sujets, et peut-être même ses esclaves. La masse des procès-verbaux, qui furent dressés dans le cours de cette expédition, fut apportée à M. de La Galissonnière, et par lui transmise à la cour de France. Deux ans après, M. Céleron fut récompensé des services qu'il avait rendus, en cette occasion, par la place de commandant du Détroit, avec le rang de major.
Dans le même temps que le comte de La Galissonnière faisait partir Céleron pour les contrées du Sud- Ouest, il envoya une lettre à M. Hamilton, gouverneur de la Pensylvanie, pour l'informer de la démarche qu'il faisait, et le prier de donner ses ordres, pour qu'à l'avenir, les habitans de sa province n'allassent pas commercer au-delà des monts Apalaches, attendu qu'il avait reçu de son gouvernement l'injonction expresse d'arrêter les personnes et de confisquer les effets de ceux qui seraient trouvés faisant la traite avec les Sauvages, dans les contrées situées à l'ouest de ces montagnes.
Les Acadiens qui avaient mieux aimé rester sur leurs terres, dans la Nouvelle Ecosse, que de passer dans rile Eoyale, y étaient demeurés jusqu'à cette époque, sans que les Anglais eussent eu à se plaindre d'eux, ni eux des Anglais. Ceux-ci n'avaient pas d'abord poussé leurs prétentions sur les établissemens français situés hors de la péninsule, le long de la baie de Fundy et de la rivière Saint- Jean ; mais, suivant l'auteur des Mémoires sur le Canada^ etc., les habitans de ces postes, né^igés par la France, s'étant adressés à eux, pour en obtenir des juges ou des magistrats, l'idée leur vint de s'en emparer. M. de La Galissonnière comprit qu'il était de son devoir de les empêcher de le faire. Peutêtre eût-il dû s'en tenir là, et ne pas chercher à attirer
sur le continent les Aeadiens restés dans la presqu'île, sous la domination, ou la protection de l'Angleterre. Mais il vit, ou crut voir, dans cet état de choses, une inconvenance ou une anomalie préjudiciable au bien de son gouvernement ; il pensa qu'il ne convenait pas que des hommes qui étaient français d'origine, de langue, de religion, demeurassent sous un gouvernement étran ger, souvent ennemi de la France ; tandis qu'à quelques lieues de distance, ils pouvaient se trouver sous la domination française, parmi leurs compatriotes, et faire corps, pour ainsi dire, avec les autres habitans du Canada. Pour mieux réussir dans le dessein de faire émigrer les Aeadiens de la presqu'île sur le continent, il eut tecours à leurs prêtres, et particulièrement au P. Germain, curé, ou missionnaire, au Port Royal, et à l'abbé DE Laloutre, missionnaire à Beaubassin, au sud de la petite rivière Missagouche^ qui, avant la détermination des limites, était censée séparer les possessions des deux couronnes rivales. Le P. Germain ne fit peut-être pas tout ce qu'on aurait exigé de lui ; mais, à en croire l'écrivain que nous venons de citer, M. de Laloutre poussa son zèle et son activité bien au-delà des bornes, non seulement de la modération, mais encore de la prudence, de la saine politique et de la charité chrétienne.*
* L'auteur anonyme des Mémoires sur le CanadaV accuse d'avoir mis lui-même le îeu à l'église, et de l'avoir fait mettre aux maisons de Beaubassin,* et il ne cherche point à le laver d'une accusation plus grave encore, celle d'avoir complotté l'assassinat d'un pourvoyeur anglais, du nom de Hovte, à qui il avait, dit-il, donné rendez-vous sur le bord de la petite rivière Missagonche, ou de Beaubassin, et qui fut tué d'un coup de fusil tiré (très probablement au hazard,) par un des Sauvages dont il était accompagné^
♦ "Les Français (Aeadiens) qui possédaient un village au midi de la baie de ChinectOy où les Anglais avaient érigé le fort Beaubassin, furent attaqués (ou inquiétés), en 1745, par le major Lawrence; et se voyant réduits à abandonner leurs habitations, qui n'avaient aucun moyen de défense, ils aimèrent mieux les brûler que de les laisser à l'ennemi, et ils se retirèrent dans le fort Beauséjour, placé au nord de la même baie." — M. de Rochelle.
ce
Pour seconder les missionnaires dans leurs efforts, M. de La Galissonnière envoya au nord de la presqu'île et sur la rivière Saint- Jean, des détacliemens de troupes et de milices, avec ordre aux commandans d'y construire des forts, et de s'y maintenir par la force des armes, s'il était nécessaire. On parvint, pas ces moyens, à induire plusieurs familles acadiennes à sortir de la presqu'île, et à venir s'établir au nord de la rivière Missagouche.
Flatté de ce premier succès, et persuadé, qu'avec un peu d'encouragement, un grand nombre d'Acadiens suivraient l'exemple de ces premiers émigrés, et qu'il se formerait, par ce moyen, une nouvelle colonie, qui serait comme une barrière contre les Anglais, de ce côté-là, M. de La Galissonnière s'adressa au ministère français, pour lui demander des fonds qui le missent en état d'exécuter pleinement le plan qu'il s'était proposé, par rapport aux Acadiens. Ce plan fut approuvé en France, et il fut accordé huit cent mille livres, par année, pour le mettre à exécution.
Sur ces entrefaites, le comte de La Galissonnière fut remplacé par M. de La Jonquière, qui ayant recouvré sa liberté, à la paix de 1748, rentra en possession de son gouvernement, en vertu de sa première commission.
Par le traité d'Aix-la-Chapelle, la France recouvrait tout ce que l'Angleterre lui avait enlevé, durant la guerre, et nommément la forteresse de Louisbourg et File du Cap-Breton.
Avant de s'embarquer pour la France, M. de La Galissonnière communiqua à son successeur tous les renseignemens qu'il s'était procurés, concernant la colonie, et lui indiqua les plans qu'il croyait être les plus propres à la faire fleurir et prospérer. Il fut ensuite nommé, conjointement avec M. Silhouette, commis-
saire de la part de la France,* pour le règlement des limites des possessions anglaises et françaises, et particulièrement de l'Acadie, et ne se montra pas, comme tel, moins actif et moins zélé qu'il ne l'avait été, comme gouverneur de la Nouvelle France. Il dressa un mémoire, où il exposait, d'une manière détaillée, tous les avantages que la France pouvait retirer du Canada ; et il proposa un plan, qui, s'il eût été adopté à temps, aurait probablement empêché la conquête de 1760. Ce plan était de prendre possession de l'intérieur du pays, au moyen de forts érigés, de distance en distance, et d'envoyer, en même temps, 10,000 paysans de France, pour peupler les bords des lacs, du Micissipi et des principales rivières qui s'y déchargent. " Si ce plan avait été adopté, dit l'historien anglais du Canada, M. Smith, les colonies anglaises auraient été bornées par les monts AUeghanys, et seraient conséquemment restées toujours faibles ; les mesures qui occasionnèrent les hostilités de 1756 n'auraient pas eu lieu, et l'envahissement de 1759 n'aurait pas été entrepris."
Malheureusement pour la France et pour le Canada, l'administration du comte de La Galissonnière fut de trop courte durée : son successeur immédiat, quoique doué de talens, ne se montra pas animé du même zèle pour le bien public, et il lui était de beaucoup inférieur, du côté des connaissances acquises, "j*
* Les commissaires, de la part de l'Angleterre, furent MM.
ShIRLEY et MlLDMAY.
f " Si, sous le gouvernement français, dit M. Lambert, dans son voyage au Canada, les Canadiens avaient été disposés à cultiver les arts et les sciences, cette disposition se serait manifestée sous le comte de La Galissonnière, qui fut le gouverneur le plus actif et le plus éclairé qu'ait eu le Canada. Il était, à tous égards, un homme d'état accompli ; et ses connaissances dans l'histoire naturelle, la philosophie et les mathématiques furent utiles aux vues de son gouvernement. Il se procura des reu'-
HISTOIKE
Le marquis de La Jonqûière ne crut pas d'abord devoir suivre les plans de son prédécesseur, par rapport à TAcadie ; pensant qu'avant que les limitqs de cette province eussent été déterminées par les commissaires nommés à cet effet, il ne convenait pas d'y rien entreprendre qui pût donner de l'ombrage â l'Angleterre, et peut-être entraîner la France dans une nouvelle guerre avec cette puissance. Ce plan de conduite, dicté, peut-être, par la prudence, fut taxé, en France, de timidité. M. de La Jonqûière fut blâmé de son inactivité, et réprimandé, pour n'avoir pas, de luimême, continué ce que le comte de La Galissonnière avait commencé. Il lui fut envoyé de nouvelles instructions, par lesquelles il lui était ordonné de prendre, sans délai, possession de la terre-ferme de l'Acadie, d'y construire des forts, d'y envoyer des troupes, et de
seignemens des parties les plus éloignées de la Nouvelle France, concernant ses habitans, ses animaux, ses arbres et ses plantes, ses terres et ses minéraux ; ainsi que sur ses lacs, ses rivières et ses mers. H s'était même mis en état de donner la description des endroits éloignés qu'il n'avait pas vus, mieux que ceux qui les habitaient. Enfin, M. de La Galissonnière était l'homme qu'il fallait pour réveiller, dans l'esprit des Canadiens, le goût des sciences et des arts, s'il n'y avait été qu'endormi."
Malheureusement, ce goût n'était pas encore né chez nos ancêtres. " On ne leur trouvait, dit l'abbé Raynal, aucune sensibilité pour le spectacle de la nature, ni pour les plaisirs de l'imagination ; nul goût pour les sciences, pour les arts, pour la lecture, pour l'instruction. Les habitans des villes passaient l'hiver, comme l'été, dans une dissipation continuelle. L'amusement était l'unique passion, et la danse faisait les délices de tous les âges.
" L'oisiveté et la frivolité, continue-t-il, n'auraient pas pris cet ascendant, en Canada, si le gouvernement avait su y occuper les esprits à des objets utiles et solides." Mais loin de là, ce gouvernement semblait se complaire, ou trouver son intérêt à tenir le peuple dans l'ignorance : l'institution décorée d'abord du nom de collège ne fut jamais tel en réalité ;* il n'y avait pas d'imprimerie dans le pays, et l'on ne pouvait y faire venir des livres de France qu'avec difficulté, et à grands frais.
* " Les R. R. P. P. jésuites ont un grand bâtiment' assez superbe, et un collège ouvert, ou plutôt une école, qui sert à instruire un petit nombre d'enfans, qui y vont étudier." — Lebeau.
s'aider de rinfluence des missionnaires, qu'on lui recommandait de ménager et de traiter avec toutes sortes d'égards, comme gens particulièrement nécessaires, dans les circonstances où Ton se trouvait.
En conséquence de ces instructions, le chevalier de La Corne fut envoyé dans l'Acadie continentale, afin d'y choisir un endroit convenable pour l'érection d'un fort, d'où l'on pût facilement donner appui et protection aux familles acadiennes qui voudraient se soustraire à la domination anglaise.
M. de La Corne fit d'abord choix de Chêdiac^ parce qu'étant près de la mer, on y devait être à portée de recevoir des secours et des approvisionnemens du Canada. Ce choix ne plut ni au gouverneur, ni aux missionnaires : ils trouvèrent que le poste serait trop éloigné des établissemens acadiens, et il fut finalement choisi un autre endroit, entre la baie Française et la Baie Verte, comme plus capable de remplir les vues du gouvernement.
Ces démarches excitèrent les soupçons et la jalousie des Anglais : le premier bâtiment qui fut envoyé, avec des provisions, pour les forts qu'on bâtissait, fut pris par un croiseur de cette nation, quoiqu'il y eût paix entre l'Angleterre et la France ;* et le major Lawrence eut ordre du colonel Cornwallis, lieutenant gouverneur de la Nouvelle Ecosse, d'épier les mouvemens du chevalier de La Corne; de l'empêcher de prendre poste sur la territoire anglais, et finalement, de se fortifier, aussi près que possible du fort que ce dernier avait eu ordre de construire. Lawrence trouva M. de La Corne campé à Beauséjour, et eut avec lui un pourparler, au
*"En représaille, M. de La Jonquière ordonna d'arrêter à Louisbourg, les bâtimens marchands qui y commerçaient." — Mémoires, §'C.
ce 2
sujet de cet empiétement, comme il l'appellait. La Corne l'assura que ses ordres ne lui permettaient pas de passer au-delà de la rivière de Beaubassin, et qu'il pouvait prendre poste, et se fortifier, de l'autre côté de cette rivière, s'il le jugeait à propos. En effet, Lawrence bâtit un fort vis-à-vis de celui de La Corne, et les deux commandans se maintinrent chacun dans son poste. Celui de La Corne n'était pas tenable : bientôt cet officier fut remplacé par le capitaine de Yassan, accompagné du sieur de Lery, fils de l'ingénieur de ce nom, avec ordre d'achever le fort de Beauséjour. Le sieur de Boishebert, militaire habile et homme actif, avait été envoyé précédemment, avec quelques soldats et des Canadiens, à la rivière Saint- Jean, et y avait élevé des fortifications, un peu au-dessus du site de l'ancien fort Latour,
La découverte supposée faite, du côté de la terre, de l'océan Pacifique, ou plutôt d'un grand golfe, ou d'une mer de l'Ouest, communiquant avec cet océan par un détroit, occupait l'attention de M. de La Jonquière, depuis son arrivée en Canada. Il avait approprié de grandes sommes d'argent pour s'assurer d'un fait aussi important, et avait donné commission à M. de la Verandrye, qui avait déjà fait plusieurs voyages dans les quartiers de l'Ouest, de pénétrer, par le canal des lacs et des rivières de l'intérieur, jusqu'à cette mer, et de prendre possession, au nom du roi, des contrées qu'il traverserait. Cet officier s'avança à quelques centaines de lieues au-delà du lac Supérieur, et érigea, de distance en distance, des espèces de forts,* au dernier
* Ce sont : le fort de Caministigoia, à l'entrée dans le lac Supérieur de la rivière de même nom : le fort Saint- Pierre, à 100 lieues environ du premier, sur le lac des Pluies ; le fort Saint- Charles, 80 lieues au-delà, sur le lac des Bois; le fort Maurepas, à 100 lieues du dernier, et près du lac Ouinipig, ou Ouinipigon ;
desquels il donna le nom de fort de la Reine, C'était tout ce dont La Vérandrye était capable : il n'avait ni les talens, ni les connaissances nécessaires pour faire des découvertes importantes, ou même des observations utiles : il ne sut pas tracer une carte des immenses contrées qu'il avait parcourues ; son journal n'en contenait point la description ; il ne parlait ni de leur climat, ni de leur sol, ni de leurs productions ; il n'était rempli que du récit insignifiant de la marche de chaque jour, et des discours sans importance de quelques chefs sauvages. On le jugea incapable de remplir la tâche qu'on lui avait confiée ; sa commission fut révoquée, et donnée à d'autres. Mais des vues d'intérêt particulier vinrent se mêler au but noble et patriotique qu'on semblait s'être proposé d'abord ; il se forma une espèce de société, composée du gouverneur, de l'intendant, du sieur Breard, comptrôleur de la marine, et de deux autres officiers, Legardeur de Saint-Pierre* et Marin, f lesquels devaient partager entr'eux les profits de T-expédition, s'il y en avait.
Les deux derniers furent chargés de faire les découvertes. Saint-Pierre eut ordre de se rendre au fort la Reine, pour de là gagner en avant, jusqu'à im lieu dont il serait convenu avec son compagnon de voyage, pour leur rencontre. Marin devait remonter le Missouri, et
enfin, le fort de la Reine, 100 lieues au-delà, sur la rivière des Assiniboils.
Il fut encore construit trois autres forts, savoir : le fort DaU" phin, sur le lac des Prairies ; le fort Bourbon, sur le lac de même nom, et le fort Paskoyac, sur la rivière de ce nom, dont quelques géographes du temps placent la source à 25 lieues seulement de leur prétendue mer de l'Ouest.
* " Capitaine, officier recommandable par sa valeur, et une certaine intrépidité, qui le faisait craindre et aimer des nations, et qui joignait à la connaissance parfaite du commerce des Sauvages une grande intégrité."
f "Capitaine, décrié par sa cruauté, mais craint des Sauvages."
de là, s'il trouvait une rivière allant à Fouest, la suivre jusqu'à ce qu'il fut parvenu à l'océan Pacifique, où Saint-Pierre le devait joindre, si, de son côté, il trouvait une rivière qui j conduisît.
Ces messieurs partirent munis, aux frais de la couronne, de tout ce qui était nécessaire pour le voyage ; et ils auraient probablement réussi, non pas à trouver une mer de l'Ouest, comme on se la figurait, mais à atteindre la mer du Sud, s'ils eussent été plus entrepenants, ou s'ils n'eussent pas eu plus à cœur leur intérêt privé que le bien de leur pays. Mais, presque indifférents, quant au but ostensible de faire de nouvelles découvertes, ils ne s'avancèrent, dans les pays sauvages, qu'autant qu'il leur fut nécessaire pour amasser une immense quantité de pelleteries, avec lesquelles ils s'en revinrent à Québec, où la vente qui s'en fit rapporta à chacun des associés un énorme profit. Le part du gouverneur se monta, suivant M. Smith, à la somme de 300,000 francs, et le reste fut partagé entre l'intendant, le comptrôleur et les deux voyageurs.
La cour de France ayant approuvé la conduite du comte de La Galissonnière, par rapport aux pays du Sud- Ouest, elle renouvella à M. de La Jonquière l'ordre de mettre fin au commerce cles Anglais dans ces contrées, en arrêtant ceux qu'on y rencontrerait, et en saisissant leurs marchandises. En conséquence, le gouverneur général envoya M. de CoNTRECŒur, gentilhomme canadien, et quelques autres ofiâciers, bien accompagnés, sur les bords de l'Ohio. A peine ces officiers furent-ils arrivés dans le pays, qu'ils arrêtèrent trois traitans anglais, et les envoyèrent prisonniers à Mont-réal, avec leurs pelleteries. Dans l'interrogatoire qu'ils subirent devant le baron de Longueil et le commissaire ordonnateur Varin, quelques jours après
Dti CANADA.
leur arrivée, il parut qu'ils tenaient des gouverneurs de leurs provinces, des permissions écrites pour faire la traite avec les Sauvages, à l'ouest des monts Apalaches, et ils furent renvoyés, quelque temps après. Les détails de l'interrogatoire qu'on leur fit subir furent envoyés en France, et communiqués, par ordre du gouvernement, à l'ambassadeur d'Angleterre.
M. de La Jonquière prévoyait bien que si la guerre avait lieu entre la France et l'Angleterre, l'Amérique en serait le théâtre ; il représenta donc à son gouvernement la nécessité de faire passer au Canada un grand corps de troupes, et d'y envoyer, en même temps, une grande quantité de munitions et de marchandises, afin qu'on en pût toujours fournir suffisamment et à un assez bas prix, a-ux Iroquois, pour détacher ces Sauvages de l'alliance et de la fréquentation des Anglais de la Nouvelle York. En attendant que ces troupes et ces effets fussent arrivés, M. de La Jonquière crut devoir faire, de son côté, tout ce qui lui paraissait pouvoir faciliter le dessein qu'il avait en vue: il fit partir M. DE LA Jonquière- Chabert, accompagné de M. Piquet, du séminaire de Mont-réal,* et d'un parti d'Iroquois domiciliés, pour le canton des Agniers, avec ordre de demander à ces Sauvages la permission de bâtir un fort, sur la frontière de leur pays, en leur promettant qu'ils y trouveraient constamment, et à bon compte, tous les effects dont ils pourraient avoir besoin. M. Chabert s'acquitta si adroitement de la commission dont le gouverneur l'avait chargé, et fut si bien
* Que les Anglais appellaient le " Jésuite de l'Ouest," et à qui M. HocQUART avait donné le titre " d'Apotre des Iroquois." Quant au capitaine Chabert, *'il avait sa cabane" chez ces peuples. " Depuis longtems, il^ vivait avec eux et comme eux, en sorte qu'il était adopté parmi eux, et qu'ils le regardaient comme de leur nation." — Mémoires, Sçc.
secondé par Tabbé Piquet, qu'il obtint sans beaucoup de peine la permission désirée. Le fort fut bâti, à l'entrée de la petite rivière Ossouêgatchi dans le Saint- Laurent, et nommé de la Présentation, Les Agniers et autres Iroquois furent si satisfaits de la chose, que sans l'intervention de M. William Johnson, qui avait déjà acquis une grande influence parmi ces peuples, la plupart auraient abandonné les Anglais, pour se joindre aux Français.
Un autre petit fort fut bâti, à peu près dans le même temps, sur la baie de Toronto, à l'extrémité nordouest du lac Ontario. On l'appella fort Rouillé, du nom du ministre de la marine.
Jusqu'à 1750, les Canadiens n'avaient pas eu sujet d'accuser leurs gouverneurs, ou leurs intendans, de péculat, de concussion, ni même d'une conduite sentant l'injustice ou la partialité, dans l'administration des affaires générales, et particulièrement des finances: mais au temps dont nous parlons, la corruption commença à se montrer à découvert cbez la plupart des fonctionnaires publics de la colonie. Le marquis de la Jonquière, qui ne touchait pas moins de soixante mille livres, par an, d'apointemens et de pension, était d'une avarice sordide ; Tintendant Bigot ne se trouvait pas assez riche, ou pas assez payé, pour soutenir dignement le rang qu'il occupait ; et ils avaient l'un et l'autre des parens et des favoris à enrichir. Pour suppléer à ce qui leur manquait, ou à ce qu'ils croyaient leur manquer, du côté de la fortune, ils eurent recours, comme on Ta déjà vu plus haut, à la traite avec les Sauvages, et ils la firent au moyen de sociétés, qu'ils formèrent, et où ils firent entrer leurs parens et leurs amis, et quelquefois, ils mirent en œuvre des moyens plus odieux encore.
Par Tédit de 1716, il était expressément défendu à
tout habitant du Canada de commercer avec les Sauvages, sans une permission écrite du gouverneur général : M. de la Jonquière sut faire tourner cet édit à son avantage ; ou plutôt, il en abusa d'une manière tout-àfait odieuse. Outre qu'il se faisait payer une forte somme d'argent pour les permissions, ou congés^ qu'il donnait à des particuliers, pour aller vendre des marchandises aux Sauvages, il accorda à M. Saint- SauyeuKj son secrétaire, la vente exclusive des eaux-de-vie à ces peuples, moyennant une part considérable dans les profits. Il fit aussi venir de France plusieurs de ses neveux, dans le but de les enrichir par le commerce, ou autrement, et entre autres, M. Taffanel, curé de campagne en France, et le capitaine de Bonne de Miselle. N'ayant pu obtenir pour ce dernier le grade d'adjudant général, il résolut de l'avancer d'une autre manière : il lui concéda une seigneurie, et lui accorda le privilège exclusif du commerce avec les Sauvages, au Sault Sainte-Marie.
Ce Népotisme mit le comble au mécontentement qui régnait déjà, depuis longtems, dans la colonie, contre M. de la Jonquière: on fit parvenir en France des plaintes nombreuses contre son administration ; et prévoyant, sans doute, qu'il ne tarderait pas à être rappellé, il demanda lui-même son rappel; mais il mourut, à Québec, le 17 mai 1752, âgé de 67 ans. Il n'avait pas amassé, en Canada, moins d'un million de livres tournois, qui se trouvèrent, à sa mort, entre les mains de M. DE Verduc, greffier du conseil supérieur ; ce qui ne Tempêcha pas de se refuser le nécessaire, "jusqu'à sa mort," et même dans sa dernière maladiê.*
* On a rapporté, comme exemple de l'excès auquel il portait la mesquinerie, que ses domestiques ayant allumé des bougies près de son lit, il les fit ôter, et remplacer par des chandelles de suif, en disant qu'elles coûtaient moins cher, et éclaireraient aussi bien.
Charles Lemoyne, baron de Longueil,* alors gouverneur de Mont-réal, étant le plus ancien officier de la colonie, prit les rênes de l'administration, en attendant l'arrivée du successeur du marquis de La Jonquière.
* " Ce gouverneur (ou administrateur du gouvernement,) était d'une maison anoblie en Canada, fort chéri des cinq Nations, et dont les ancêtres s'étaient distingués parleur valeur." — Mémoires^