‹ Histoire du Canada, sous la domination françaiseChapitre 9 sur 10 · SS · texte numérisé non relu

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HISTOîEE

marché sûr pour le surplus de leurs grains et de leurs viandes de boucherie, et la perte de l'ile Saint-Jean ne contribua pas peu à augmenter la disette de vivres en Canada.

Dès le commencement de l'année 1758, le marquis de Yaudreuil avait reçu avis qu'un gros corps de troupes anglaises s'assemblait à Albany, sous le commandement du général Abercrombie, dans là vue 4'attaquer Carillon. Comme la possession de ce poste important n'était pas à négliger, il envoya des renforts au marquis de Montcalm, qui était toujours dans ces quartiers. Ces renforts arrivèrent à Carillon, le 20 juin. Le 1er juillet, le général fit prendre les de vans à M. de Bourlamaque, avec les régimens de la Reine, de Guienne et de Béarn, et les suivit, avec ceux de la Sarre, de Languedoc et de Roussillon, et le premier bataillon de Berry, jusqu'à la Chute, où il campa. Le second bataillon de Berry, et plusieurs compagnies de Canadiens furent laissés au fort, comme garnison.

Le lendemain, 2 juillet, M. de Bourlamaque reconnut les montagnes, à la gauche du camp, et forma deux compagnies de volontaires, sous les capitaines Bernard et DuPRAT, pour être envoyées en avant, et obtenir avis de l'approche de l'armée anglaise, qui était alors à l'autre extrémité du lac George. Le 5, un de ces ^ partis donna avis que l'armée d'Abercrombie s'était embarquée pour descendre le lac. Cette armée consis^ tait en 6,0(>0 hommes de troupes réglées, et 12,000 de troupes provinciales. Aussitôt que le signal de son embarquement eut été donné, le colonel Bourlamaque détacha le capitaine de Trepezee, avec trois cents hommes^ pour épier ses mouvemens.

Le 6, on apperçut Tavant-garde de l'armée anglaise, et à son approche du portage, Bourlamaque retraita.

pour rejoindre Montcalm, qui avait pris possession des hauteurs, où l'ingénieur en chef Pont-le -Roy avait érigé des retranchemens, et fait faire un grand abattis d'arbres. Dans sa retraite, le détachement de Trépézée, qui s'égara, fut rencontré par un plus fort détachement d'Anglais, commandé par lord Hov^e. Il s'en suivit un combat, où le commandant anglais fut tué, mais où les Français furent défaits, avec perte d'un grand nombre de morts et de blessés, et de cent-cinquante prisonniers. M. de Trépézée y fut blessé mortellement.

Le 8 au matin, toute la garnison fut sous les armes : les régimens de la Reine, de Guienne et de Béarn étaient postées à la droite, sous les ordres de M. de Lévis, qui venait d'arriver sur les lieux ; ceux de la Sarre et de Languedoc, et deux forts piquets, à la gauche, sous M. de Bourlamaque. Le centre, où s'était placé le marquis de Montcalm, se composait des régimens de Roussillon et de Berry, et de plusieurs piquets. Les volontaires attachés à l'armée avaient pris position dans les bois ouverts, entre la rivière et la chûte. Les troupes de la colonie et les Canadiens étaient postées derrière les retranchemens érigés dans la plaine, et étaient soutenus par un corps de réserve, composé des huit compagnies de grenadiers et de plusieurs piquets. Ces dispositions faites, l'armée attendit avec impatience l'arrivée des Anglais.

Vers midi, on entendit le feu commencer sur les gardes avancées, qui se replièr-mt, en bon ordre, sur le régiment de la Sarre, et bientôt, les Anglais arrivèrent, en quatre colonnes, formées de 14,000 hommes, trois sur la hauteur, et une sur le penchant de la côte. Celle de la droite attaqua, la première, la gauche des Français. La colonne du penchant de la côte, qui venait presque en front des Canadiens, après avoir

essuyé leur première et leur seconde décharge, se replia entièrement sur la régiment de la Reine, en montant la colline, pour forcer ses retranchemens. Cette colonne essuya le feu du régiment de la Reine, en tête, et celui des Canadiens, en écharpe. Le combat ne fut nulle part plus meurtrier qu en cet endroit. Les Canadiens, divisés en quatre brigades, commandées par MM. Raymond, DE Saint -Ours, de Lanaudiere et de Gaspe', alternativement, firent des sorties sur cette colonne, en la prenant par-derrière, et lui tuèrent beaucoup d-e monde.

Déjà le combat était devenu général, sur toute la ligne : les Anglais se précitaient sur les retranchemens avec la fureur la plus aveugle : inutilement on les foudroyait, du haut du parapet, sans qu'ils pussent se défendre; inutilement, ils tombaient enfilés, embarrassés, dans les tronçons au travers desquels leur fougue les avait emportés : tant de perte ne faisait qu'accroître cette rage efîrénée. Elle se soutint pendant plus de quatre heures, et leur coûta près de 4,000 hommes tués ou blessés, avant qu'ils abandonnassent une entreprise aussi téméraire.

Sur les quatre heures, le feu se rallentit un peu : le général Abercrombie avait laissé une réserve de 6,000 hommes à la Chûte : il en fit venir 5,000, qui, joints aux autres, recommencèrent un combat désespéré ; mais la défense ne fut pas moins opiniâtre que la première fois. Enfin, voyant qu'il n'y avait pour lui aucune espérance de succès, et que s'opiniâtrer plus longtems, c'était s'exposer à une entière défaite, le général anglais prit le parti d'ordonner la retraite. Les derniers des Anglais qui tinrent ferme furent ceux de la colonne du penchant de la côte, et ce furent les Canadiens, sortis de leurs retranchemens, qui eurent l'honneur de les mettre en pleine retraite.

La perte des Français fut d'environ cinq cents hommes tués ou blessés, et celle des Anglais d'environ 4000 : il en fut enterré de 14, à 1,500, dans les retranchemens et dans les bois voisins. Le marquis de Montcalm ne parut jamais plus grand que dans cette journée : il se montrait partout, avec un air gai et assuré, et s'exposait, comme le simple soldat, au plus grand danger, en faisant mouvoir sa réserve, pour fortifier les endroits qui lui paraissaient les plus faibles. MM. de Lé vis et de Bourlamaque j donnèrent aussi des preuves éclatantes de bravoure et d'habileté. Ce fut M. de Lévis qui dirigea les mouvemens des Canadiens contre la colonne de gauche des Anglais. M. de Bourlamaque fut blessé grièvement.

L'armée française n'était pas composée de plus de 4,000 hommes, au commencement de l'action, et elle se trouvait diminuée de cinq cents : celle des Anglais était encore de 13 à 14,000 hommes : aussi s'attendait-on à la voir revenir, le lendemain ; mais on apprit que le général Abercrombie avait fait rembarquer ses troupes, à la hâte, et s'était retiré, avec elles, à l'extrémité du lac George.

La victoire de Carillon ne dédommagea pas les Français de la perte de Louisbourg ; mais elle retarda peutêtre d'un an encore l'envahissement du Canada.

Le général Abercrombie renonça au projet de se rendre maître de Carillon et de Saint-Frédéric, mais il accueillit favorablement la proposition que lui fit le colonel Bradstreet d'attaquer le fort de Frontenac. M. Payen de Noyan, qui commandait à ce poste, ayant eu avis qu'il allait être attaqué, envoya, en diligence, demander au gouverneur un renfort de troupes. M. de Yaudreuil fit partir 1,500 hommes de milices, sous le commandement de M. Duplessis-Fabert ; mais à

peine cet officier était-il arrivé à la Chine, qu'il apprit que de Noyan s'était rendu. Bradstreet ayant traversé le Saint-Laurent, le 25 août, à la tête de 3,000 hommes, s'établit d'abord, à cinq cents verges du fort Frontenac, s'en approcha ensuite, en s'emparant d'un retranchement abandonné, et battit la place avec tant d'effet, qu'au bout de trois jours, la garnison, que la maladie ou la désertion avait réduite à cent-vingt hommes, fut contrainte de se rendre prisonnière de guerre. Le fort Frontenac contenait des canons, des petites armes, des munitions et des vivres pour une grosse garnison. Les Anglais y trouvèrent encore une grande quantité de marchandises destinées au commerce avec les Sauvages, et s'emparèrent d'une huitaine de vaisseaux de 10 à 18 canons, qu'on n'avait pas eu la précaution de faire éloigner, ou qui manquaient d'hommes pour la manœuvre.* Après avoir démantelé la place, brûlé les vaisseaux, et détruit les effets qu'il ne pouvait pas emporter, Bradstreet retraversa le fleuve, et alla rejoindre son général.

Aussitôt que le gouverneur général eut été informé que les Anglais s'étaient éloignés de Catarocouy, il y envoya un détachement de troupes et l'ingénieur Pontle-Roy, avec ordre de rebâtir le fort. Il fit partir, en même temps, un autre détachement, sous le capitaine DE MoNTiGNY, pour renforcer la garnison de Niagara, et prêter main-forte, s'il était nécessaire, à M. de Ligneris, successeur de M. Dumas, au fort Duquesne.

* Cet endroit était l'entrepôt général de toutes les fournitures des postes des pays d'en haut : cela seul le rendait de conséquence, et aurait dû mériter l'attention du marquis de Yaudreuil, si les intérêts du roi lui eussent été chers. En vain, lui avait-on représenté l'importance de ce poste, demandé qu'on le fit fortifier, et qu'on y prît garde." — Mémoires, Sfc.

Mais pour ce dernier poste, le renfort ne fut pas envoyé à temps, ou n'était pas assez considérable.

Dès la fin de juillet, le brigadier Forbes était parti de Philadelphie, avec un gros corps de troupes réglées. Il fut joint, en route, par un corps de troupes provinciales, sous le colonel Washington ; continua à s'avancer à l'ouest ; fit jonction, à Raystowrij avec le colonel Bouquet, qui commandait, en cet endroit, et se trouva à la tête de 7 à 8,000 hommes. Bouquet, envoyé en avant, avec 2,000 hommes, s'arrêta à seize ou dixsept lieues du fort Duquesne, et détacha le major Grant, avec huit cents hommes, pour en aller reconnaître les approches.

Les Français, avaient été instruits, de bonne heure, de tous ces mouvemens, et s'étant placés en ambuscade, ils attaquèrent Grant, à l'improviste, le défirent, et le firent prisonnier, avec trois cents de ses gens, après lui en avoir tué ou blessé un égal nombre.

Cet échec n'affaiblissait pas assez l'armée anglaise, pour donner à Ligneris la confiance de pouvoir lui résister, dans son fort ; aussi se hâta-t-il de se retirer, avec sa garnison, dès qu'il sut que Forbes allait arriver. Le général anglais, en prenant possession du fort Duquesne, en changea le nom en celui de fort Pitt^ ou Pittsburg, Il y laissa une forte garnison, et s'en retourna à Philadelphie.

La prise des forts Frontenac et Duquesne ne permit plus au marquis de Yaudreuil de douter que le but du gouvernement anglais ne fût l'anéantissement de la puissance française en Amérique. Il adressa aux capitaines de milice une circulaire, où il leur indiquait la conduite qu'ils devaient tenir, et ordonna que toute la population mâle, depuis l'âge de seize ans jusqu'à celui de soixante, fut enrôlée et prête à marcher, au premier avis. Les

ordres du gouverneur furent exécutés, de point en point; mais il était moins difficile de trouver des soldats que des vivres, pour les nourrir: les devoirs militaires auxquels les cultivateurs étaient soumis, augmentèrent encore la disette, qui se faisait sentir depuis l'automne de 1755, où l'on avait été contraint de réduire la ration de pain et de viande des troupes du roi, et où il y avait eu, à Québec, une espèce d'émeute, surtout parmi les femmes, en conséquence de la rareté du pain et des viandes de boucherie. La récolte de 1758 fut très médiocre, et les réquisitions de grains, que faisait le gouvernement, augmentèrent encore la cherté du bled. Quoique l'intendant en eût fixé le prix à douze francs, le minot, les particuliers ne pouvaient s'en procurer à ^noins de trente six à quarante francs. Ce n'était même qu'avec beaucoup de difficulté que le gouvernement pouvait en obtenir pour les troupes, quelque peu qu'il leur en fallût, après la diminution de la ration ; diminution, à laquelle elles ne s'étaient soumises, ainsi qu'à l'obligation de manger de la chair de cheval, qu'après une mutinerie qui aurait pu avoir des suites fâcheuses, mais qui fut appaisée, dès le principe, par la prudence et la fermeté du chevalier de Lé vis. Durant l'hiver de 1758 à 1759, on fut obligé d'augmenter la paie des officiers, et de mettre une partie des soldats en quartiers, chez les habitans des campagnes.

D'après le recensement qui fut fait, au mois de janvier, le nombre des hommes en état de porter les armes était de 7,411, dans le gouvernement de Québec; de 6,405, dans celui de Mont-réal, et de 1,313, dans celui des Trois-Kivières ; faisant un total de 15,229 miliciens.

Pendant le reste de l'hiver, une grande partie des troupes et des milices furent employées à la réparation

et à l'approvisionnement des différentes garnisons de la colonie.

Le gouverneur reçut, par le colonel de BougaînviLLE, qui arriva à Québec, le 14 mai, la confirmation de Tavis qu'il avait déjà reçu, que le dessein du gouvernement anglais était d'attaquer le Canada, par terre et par mer. Il lui était ordoliné de faire les meilleures dispositions possibles, pour la défense de la colonie, à défaut des secours qu'on ne pouvait pas lui envoyer.

M. de Bougainville était porteur des nouvelles promotions pour les principaux officiers de la colonie : le marquis de Yaudreuil était nommé grand-croix de l'ordre de Saint-Louis ; le marquis de Montcalm, commandeur du même ordre et lieutenant -général ; le chevalier de Lévis, maréchal-de-camp ; MM. Bourlamaque et Sen- NEZERGUES, brigadiers, et M. Dumas, major-général et inspecteur-général des troupes de la marine.

Le 20 mai, M. de Yaudreuil émana une proclamation, dans laquelle, après avoir enjoint aux capitaines des milices de tenir leurs compagnies prêtes à marcher, au premier ordre, il disait, entre autres choses, aux habitans:

" Que la prochaine campagne fournirait aux Canadiens l'occasion de se signaler; que sa majesté connaissait la confiance qu'il avait en eux, et qu'il n'avait pas manqué de l'informer des services qu'ils avaient rendus ; que le roi ne doutait pas qu'ils ne fissent tous les efforts qu on pouvait attendre de sujets fidèles, d'autant plus qu'ils auraient à mettre leur religion, leurs femmes et leurs enfans à l'abri du cruel traitement qu'ils éprouveraient, de la part des Anglais, qui portaient contre eux la haine jusqu'à les rendre responsables des cruautés des Sauvages ; qu'il avait la satisfaction de pouvoir dire qu'il n'appréhendait nullement pour le salut de la colonie ;

mais que cependant il prendrait les mesures les plus efficaces, pour mettre en sûreté les biens et les droits des habitans."

Quelques jours après, les milices du gouyernement de Québec eurent ordre de se rendre dans les environs de la capitale. Il fut assigné, dans les bois, des endroits particuliers, où les vieillards, les femmes et les enfans devaient se retirer, avec les bestiaux, à l'approche de la flotte anglaise. Afin que cette approche fût connue aussitôt que possible, il fut établi trois postes à signaux, le premier, sur l'île du Portage^ sous la direction de M. de Lérj ; le second, à Kamouraska, sous celle de M. de MoNTESSON, et le troisième, sur l'île d'Orléans, sous celle de M. de Lanaudiere.

Dans un grand conseil de guerre, tenu à Mont-réal, pour aviser aux moyens de défendre efficacement la colonie^ il fut arrêté qu'un corps de troupes, sous le marquis de Montcalm et deux officiers généraux, MM. de Lévis et de Sennezergues, serait posté à Québec ; que M. de Bourlamaque se rendrait à Carillon, avec ordre de détruire les fortifications et de descendre le lac, dans le cas de l'approche des Anglais, pour s'établir à Vile aux Noix, et y faire face à l'ennemi, afin de l'empêcher de pénétrer dans le pays ; que les petits forts de la Présentation et de la Pointe au Baril^ seraient abandonnés, comme incapables de défense ; mais qu'un détachement de huit cents hommes, sous M. de La Corne, se rendrait incessament à la tête des rapides, pour y élever de forts retranchemens.f

* Construit en 1758, à trois lieues de celui de la Présentation, mais sur la rive opposée du Saint-Laurent.

f Arrivé à la tête des rapides La Corne " se porta sur Vile aux Galops, qui en est l'entrée : c'est un endroit où l'eau, par une pente forte se précipite, et forme en bas de sa chûte, un clapotage qui pourrait faire périr des canots qui ne seraient pas bien gou-

Ces résolutions furent aussitôt mises à exécution. A son arrivée à Québec, le général Montcalm ordonna que les troupes et les milices fussent employées à élever des retranchemens à Beauport. Il ne négligea rien de ce qui pouvait mettre la capitale dans le meilleur état de défense possible : il assura la communication de la ville basse à la haute, par une forte palissade, et y fit élever une plate-forme, sur laquelle furent placés des canons, pour enfiler la rue. Une batterie érigée derrière TEvéché fut étendue de chaque côté, et jointe par une forte palissade, qui se prolongeait sur le penchant de la colline.

Il fut érigé plusieurs batteries pour la défense de la basse ville, et toutes les communications avec le fleuve furent barricadées. Saint- Roch et le palais de l'intendant furent entourrés d'une palissade et protégés par de petites batteries. On établit une batterie de gros canons sur deux vaisseaux, qui furent calés dans la rivière Saint- Charles, et l'on érigea une redoute, près du gué, où l'on avait construit un pont de bateaux. Il fut construit une batterie flottante de dix-huit canons et plusieurs brulôts, pour harrasser et tenter d'incendier la flotte anglaise, et toutes les bouées et autres marques, pour la navigation du fleuve, furent enlevées,

La garde des batteries de la basse ville fut confiée à un détachement de troupes de la colonie, sous les ordres de M. Vaudain, lieutenant de marine. Il fut formé un petit corps de cavalerie, dont le commandement fut donné à M. de la Roghe-Beaucourt, aide-de-camp du marquis de Montcalm. Enfin, la milice de Québec

vernés. Il fit faire des retranchemens sur l'île, entre laquelle et la grande terre est cette chute. Il est surprenant qu'on ne se fut pas jusqu'alors apperçu qu'on pouvait passer autre part." — • Mémoires, Sçc,

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IIISTOIIIE

fut formée en compagnies, et eut ordre de se tenir prête à agir, au premier avis.

Le conseil de guerre dont nous venons de parler, fit rapport d'un plan de campagne, dont les principales dispositions étaient comme suit:

" La brigade de Québec, composée de 8,500 hommes, et commandée par M. de Saint-Ours, campera sur la droite : la brigade des Trois-Rivières, forte de neuf cent- vingt hommes, sous le commandemant de M. De- LORME, campera aussi sur la droite, à la gauche de la brigade de Québec : la milice de Mont-réal, consistant en 1,500 hommes, sous les ordres de M. Prud'homme, campera à la gauche des forces précédentes, et la brigade de la ville et de l'ile de Mont-real, forte de 2,300 hommes, sous le commandement de M. Herbin, formera la gauche de la ligne. La réserve se composera de la cavalerie, (au nombre de trois cent-cinquante hommes), des troupes légères, composées d'un choix des troupes de la colonie et de quelques volontaires acadiens, (formant 1,400 hommes), et des Sauvages, au nombre de quatre cent-cinquante ; formant un total de 2,200 hommes, sous les ordres de M. de Boishébert.

" L'artillerie, les effets et provisions, sous la direction de M. Mercier, seront placés, ainsi que la réserve, dans les endroits qui paraîtront les plus convenables, selon qu'ils leur seront assignés. La milice de Québec, composée de six cent-cinquante hommes, sera laissée en garnison dans la ville, sous le commandement de M. de Ramsay, lieutenant de roi. Les équipages des autres vaisseaux qui seront désarmés et deviendront inutiles, entreront dans la ville, pour y être employés aux batteries. Tous les vaisseaux, bateaux, etc., seront aux ordres de M. YAuCLAiN, commodore de la baie, qui les emploiera de la manière qui lui paraîtra la plus avantageuse, d'après Texigeance des cas.

''Les dispositions pour s'opposer à la descente seront celles-ci : l'armée passera la rivière de Saint- Charles : la droite, composée des brigades de Québec et des Trois-Rivières, campera dans la plaine, depuis la redoute de la Canardière jusqu'à celle de l'embouchure de la petite rivière de Beauport. Les deux brigades retrancheront le front de leur camp, pour le mettre à l'abri du canon de l'ennemi. Les troupes de ligne, formant le centre de l'armée, camperont sur les hauteurs de Beauport, et le long du chemin qui suit la petite rivière de ce nom. La gauche, composée des brigades de la ville et du gouvernement de Mont-réal, campera à la gauche de l'église de Beauport, et s'étendra le long du sommet de la grande escarpe, ou côte élevée, qui règne sur les derrières de cette paroisse. La réserve se postera sur le niveau de la chute de Montmorency, et étendra sa droite le long de la hauteur dont on vient de parler, afin de joindre la gauche de la ligne. Dans cette position, l'armée retranchera la totalité de son front, pour se mettre à couvert de l'artillerie de l'assaillant. On fortifiera aussi les endroits qui paraîtront propres à servir de communication avec le corps principal."

Dans le cas où la retraite deviendrait nécessaire, après une défaite, l'armée principale devait traverser la rivière Saint- Charles, au pont de bateaux, et la réserve suivre le chemin de Charlesbourg, et même se retirer jusqu'à Lorette, si elle était trop pressée par les ennemis, en tenant ferme, à chaque défilé, afin de retarder leurs progrès. Tout ce qu'il y avait à faire, dans ce cas extrême, est également détaillé, dans le rapport du conseil de guerre, où l'on parait avoir prévu tout ce qui se pouvait faire de mieux, avec le peu de forces que l'on avait, soit pour l'attaque, soit pour la défense, ou enfin pour la retraite. Le but principal était d'em-

pêcher que Québec ne tombât au pouvoir des Anglais ; car on était bien convaincu que du sort de la capitale dépendait celui de toute la colonie.

Ce n'était pas assez d'avoir fait, ou ordonné les meilleures dispositions, et assemblé le plus de soldats et de miliciens qu'il avait été possible, il fallait encore trouver le moyen de nourrir ces troupes : c'était principalement TafFaire de l'intendant, et il faut convenir qu'il y mit un zèle plus qu'ordinaire. Pour rencontrer moins de difficultés, dans l'achat du bled, il emprunta, sur sa garantie personnelle, afin de le pouvoir payer en argent, et au prix courant, au lieu de le payer en ordonnances, et à un prix déterminé par lui, comme il avait fait précédemment. Il écrivit une circulaire aux curés de la campagne, pour les induire à vendre eux-mêmes le bled qu'ils avaient reçu pour dîmes, et à exhorter leurs paroissiens à vendre au gouvernement ce qu'ils en avaient de reste. Plusieurs citoyens se firent un devoir de seconder l'intendant dans ses effi)rts, et particulièrement M. d'Eschambault, agent de la compagnie des Indes, qui offrit généreusement tout l'argent qu'il possédait, et alla même, en personne, dans différentes paroisses, afin d'y acheter du bled et de la farine pour les troupes.

L'escadre qui devait remonter le Saint-Laurent, avec les troupes destinées à mettre le siège devant Québec, avait fait voile d'Angleterre, vers la fin de février, sous les ordres des amiraux Saunders et Holmes. Cette escadre arriva devant Louisbourg, le 21 avril: mais le port était encore tellement embarrassé de glaces, qu'elle fut obligée de relâcher à Halifax. Le contre-amiral DuRELL en fut détaché, avec quelques frégates, pour le Saint-Laurent, qu'il avait ordre de remonter jusqu'à rHe aux Coudres, afin d'intercepter tous les secours ou

approvisionnemens qui auraient pu être envoyés de France pour Québec ; mais lorsqu'il arriva à l'endroit qui lui avait été assigné, une flotte de dix -sept navires, portant des eflets militaires, des provisions de bouche, et quelques recrues, était déjà entrée dans le port de Québec, sous convoi de trois frégates.

L'amiral Saunders étant revenu à Louisbourg, afin d'y embarquer les troupes qui n'étaient pas nécessaires pour la garnison de cette place, mit à la voile, pour le Saint-Laurent, et remonta ce fleuve, sans accident, jusqu'à File d'Orléans.* Les troupes de terre, commandées par le major-général "Wolfe, ayant sous lui les brigadiers Monkton, Townsend et Murray, débarquèrent sur cette île, le 27 juin, et aussitôt, le commandant anglais fit répandre, parmi les Canadiens, un manifeste, portant, en substance: Que le roi, son maître, justement irrité de la conduite du monarque français, avait fait un armement considérable, pour humilier son orgueil, en lui enlevant les principales de ses possessions en Amérique ; que ce n'était point aux industrieux paysans, non plus qu'à leurs femmes, à leurs enfans et à leur religion, qu'il pi^étendait faire la guerre ; qu'au contraire, il leur offrait sa protection, et leur promettait de les maintenir dans la possession de leurs biens, et le libre exercice de leur culte religieux, pourvu qu'ils se tinssent tranquilles, et ne prissent point part au différent qui s'était élevé entre les deux couronnes ; que la neutralité était pour eux le parti le plus sage et le plus sûr, vu que les Anglais étaient maîtres du

* En arrivant à l'Ile aux Coudres, l'amiral j avait débarqué des troupes, et avait envoyé sonder la baie Saint-Faul. *'Le sieur Desriviehes, Canadien, à la tête de quelques milices et Sauvages abénaquis, se glissa, sans être apperçu, dans l'île, où il se mit en ambuscade. Trois officiers anglais étant venus à cheval, sans se défier de rien, furent faits prisonniers."

Saint-Laurent, et pouvaient empêcher qu'il ne leur arrivât aucun secours de France, et qu une autre armée anglaise, sous le général Amherst, attaquerait bientôt le pays, du côté de terre; que les cruautés exercées par les Sauvages alliés des Français sur les sujets de sa majesté britannique, l'autoriseraient à user de représailles sur les habitans du Canada ; mais qu'il espérait qu'ils ne l'obligeraient pas à en venir à des mesures violentes, en rejettant les avantages qu'il leur offrait."

Ce manifeste ne produisit pas, pour lors, le moindre effet, sur l'esprit des Canadiens; ils n'en furent ni moins disposés à affronter les périls, les fatigues et tous les inconvéniens de la guerre, ni moins attachés à leur gouvernement, quelles que vexations qu'ils eussent éprouvées, depuis peu, de la part de quelques uns de ses employés. Il faut convenir aussi, que le point de vue sous lequel ils pouvaient envisager le traitement fait aux colons français de l'Acadie et à ceux de l'île Saint- Jean, n'était pas propre à leur inspirer beaucoup de confiance dans les promesses du général anglais ; et l'on ne doit pas être surpris, comme le paraît être M. Smith, qu'ils aient mieux aimé abandonner leurs habitations et exposer leurs familles à la ruine, que d'adopter un plan qui devait leur paraître bien moins prudent que pusillanime, et indigne de toute leur conduite passée.

Montcalm avait posté un détachement de troupes, avec du canon, à la Pointe Lévy, dans l'intention de harasser la flotte anglaise, lorsqu'elle arriverait à la hauteur de cette place. Le commandant anglais n'eut pas plutôt été informé du fait, qu'il détacha le brigadier Monkton, avec quatre bataillons, pour déloger les Français. Monkton traversa la rivière, de nuit, et fit son attaque, dès la pointe du jour. Les Français furent

forcés de se retirer, et le poste fut aussitôt occupé par les Anglais.

Montcalm se doutant que le but du général anglais, en s'établissant sur cette hauteur, était d'y ériger une batterie de canons et de mortiers, pour battre la ville, y envoya un parti de 1,600 hommes, pour attaquer et détruire les ouvrages commencés, avant qu'ils fussent achevés. Mais la confusion se mit parmi ces troupes ; les soldats tirèrent, les uns sur les autres, et le détachement retraversa le fleuve, dans le plus grand désordre. La batterie de mortiers et de canons fut érigée, et bientôt, la basse ville ne fut plus qu'un monceau de ruines.

Les troupes anglaises étaient à peine débarquées sur rile d'Orléans, qu'il s'éleva une tempête furieuse : quelques uns des plus gros vaisseaux chassèrent sur leurs ancres ; plusieurs bâtimens de transport perdirent leurs agrès, et un nombre de vaisseaux plus petits coulèrent à fond, ou se brisèrent, l'un contre l'autre. Profitant de l'obscurité de la nuit, et du désordre de la flotte ennemie, le général français fit partir huit brûlots, pour la réduire en cendres. Hommes et vaisseaux eussent infailliblement péri, si l'opération avait été conduite avec le courage, le sang-froid et l'intelligence qu'elle exigeait ; mais ceux qui en avaient été chargés ne possédaient aucune de ces qualités, ou du moins, ne les réunissaient pas toutes. Impatients d'assurer leur retour à terre, ils mirent beaucoup trop tôt le feu aux bâtimens dont ils avaient la direction. Aussi les Anglais, avertis à temps du danger qui les menaçait, vinrent- ils à bout de s'en garantir, par leur audace et leur activité. Ils touèrent les brulôts sur le rivage, où ils brûlèrent à fleur d'eau, et il ne leur en coûta que deux faibles navires. On essaya quelques cageux d'artifice, commandés par le

sieur de Courval, Canadien, qui ne réussirent pas mieux.

Le général Wolfe traversa, le 9 juillet, de l'île d'Orléans sur la côte du nord, et campa à la gauche des Français, sur la rive gauche de la rivière de Montmorency. Il espérait qu'en montant le long de cette rivière, il pourrait la traverser à gué, et attaquer Montcalm, avec plus d'avantage que dans ses retranchemens. Mais le général français, qui avait reconnu la rivière Montmorency, avait eu la précaution d'élever des retranchemens, à l'endroit du gué, le seul qui offrît un passage praticable. Le détachement que Wolfe y envoya fut attaqué, deux fois, dans sa route, et contraint de s'en retourner, après avoir perdu une cinquantaine d'hommes.

Le général anglais, voyant peu d'apparence de succès, de ce côté, passa devant Québec, le 18 juillet, avec quelques vaisseaux portant des troupes, afin de reconnaître les bords du fleuve, du côté de cette ville, et voir s'il n'y trouverait pas un endroit favorable à la descente. Ayant trouvé partout la côte inaccessible, entre Québec, et le Cap Rouge, il se contenta d'envoyer le colonel Carleton à la Pointe aux Trembles, où on lui avait dit qu'il y avait des magasins d'armes et de munitions, et s'en retourna découragé, et désespérant presque du succès de l'entreprise contre la capitale du Canada.

Cependant, les généraux Prideaux et Johnson s'étaient mis en marche, pour aller assiéger Niagara. En passant à l'embouchure de la rivière d'Ochouégo, ils y laissèrent un détachement de 2,000 hommes, avec l'ordre de rebâtir le fort détruit d'Ontario. Le chevalier de La Corne s'avança, du même côté, dans le dessein de harceler les Anglais, et de les empêcher, s'il était possible, d'avancer vers Niagara. Les Français et les Anglais se trouvèrent en présence, les uns des autres -,

maïs, comme le combat allait s'engager, la terreur s'empara du détachement de La Corne, qui fut contraint de s'éloigner. Quoique bien inférieur, du côté du nombre, il croyait pouvoir renouveller la tentative, le lendemain ; mais il trouva les Anglais sur leurs gardes, et trop bien retranchés, pour qu'il fût prudent de les attaquer.

M. Pouchot ne fut averti qu'il allait être assiégé que par la vue des Anglais, qui parurent devant son fort, le 5 juillet. Dès le soir, il reçut du général Prideaux la sommation de se rendre. Il lui fit réponse que sa garnison était brave, que sa place était forte, et qu'il se flattait de mériter l'estime des Anglais, par la défense qu'il y ferait. Il dépêcha aussitôt des couriers à M. d'Aubey et à M. de Ligneris, qui commandaient à l'Ouest, pour leur mander de le venir joindre, avec autant d'hommes qu'ils pourraient

Sur la réponse du commandant de Niagara, les Anglais mirent le siège devant cette forteresse, et le poussèrent avec vigueur et habileté ; mais la défense ne fut ni moins vigoureuse, ni moins habile. Le 21, Prideaux fut tué, et remplacé, dans le commandement, par sir William Johnson. Le lendemain, M. Pouchot reçut une lettre de M. d'Aubry, lui annonçant qu'il arrivait, avec 1,600 hommes. Français et Sauvages, et qu'il se proposait d'attaquer les Anglais, dans l'espoir de leu^faire lever le siège de son fort.

Le combat se donna, en effet, le 23 ; les Français commencèrent l'attaque, à leur ordinaire, avec beaucoup d'impétuosité ; mais soit que leur commandant se fût laisssé envelopper par des forces supérieures, comme il est dit, dans les mémoires du chevalier de Lévis ; soit qu'il eût été abandonné de ses Sauvages, comme le porte une autre relation, au bout d'une heure, ils se iih

•trouvèrent hors d'état de résister. Tous les ofïicierg, au nombre de dix-sept, y compris MM. d'Aubry, de Ligneris, de Montignj, et Marin, et presque tous les Français, ou Canadiens, qui n'avaient pas été tués, furent faits prisonniers.

Le lendemain, Jolinson envoya un trompette au commandant français, avec une liste des dix-sept officiers faits prisonniers, pour le convaincre de l'inutilité d'une défense prolongée. Pouchot se montra persuadé de cette vérité, et il fut signé une capitulation, en vertu de laquelle la garnison de Niagara, forte de six cents hommes, sortit avec les honneurs de la guerre, pour être ensuite embarquée sur le lac Ontario, et conduite à New-York, Les femmes et les enfans furent envoyés à Mont-réal.

La défaite du corps d'Aubry, et la reddition du fort de Niagara firent une vive sensation dans la colonie, d'autant plus que la communication avec le Détroit se trouvait coupée, et qu'il devenait nécessaire d'évacuer plusieurs autres postes. On fut persuadé que les Anglais se présenteraient incessamment aux Rapides, d'oîl La Corne avait écrit qu'il était hors d'état de résister, et qu'il serait contraint de se retirer, à l'approche de l'ennemi.

Le général Amherst arriva en eifet, au commencement d'août, à Carillon, qu'il trouva abandonné et détruit, ea conséquence de l'ordre qu'avait reçu M. d'Hebe- OOURT, qui y commandait, de se retirer, à l'approche do forces supérieures. D'Hébecourt se retira d'abord au fort Saint-Frédéric, qu'il fit sauter, et ensuite à l'Ileaux-Noix, où Bourlamaque avait élevé des retranchemens, et commandait une garnison de 3,260 hommes. Ce général était parvenu à mettre cette place en état de soutenir un coup de main ; il inspirait du courage

à ses troupes, il les animait par son exemple ; mais la proximité d'une armée trois fois plus forte que la sienne, commandée par un général de réputation, le tenait dans une anxiété perpétuelle ; à peine ôsait-il prendre un moment de repos.* Il fit représenter au gouverneur général, par son frère Rigaud, la situation critique ou il se trouvait. Le général Montcalm ne croyant pas pouvoir diminuer les forces qu'il commandait à Québec, on adressa aux officiers de milice des lettres circulaires, par lesquelles on les invitait à se rendre à l'Ile-aux-Noix, avec les vieillards, et même les infirmes " qui se sentiraient de la disposition à écouter ce que leur courage leur dictait en faveur de la patrie." On adressa la même invitation, ou le même ordre, aux seigneurs, ou nobles, qui n'étaient pas à l'armée, et tous "allèrent avec plaisir" joindre le général Bourlamaque. Mais le secours n'était pas assez considérable, pour le mettre hors de danger et d'inquiétude.

Ayant appris que Saint-Frédéric avait aussi été abandonné, Amherst s'y rendit, avec son armée, forte d'environ 10,000 hommes, et y construisit un nouveau fort, qui prit le nom anglais de Crown-Point,

Pour nous rapprocher de Québec, le général Wolfe, désespérant de pouvoir efiectuer un débarquement, audessus de cette ville, résolut d'attaquer Montcalm, dans ses retranchemens. Dans ce dessein, il fit échouer deux

* " Afin d'être toujours prêt, à la première alerte, il se couchait de travers sur son lit, pour qu'une blessure, dont il se sentait encore, ne le laissât pas dormir longtems. Il faisait, toutes les nuits, quatre ou cinq rondes, et tous les jours il était aux travaux. Il fit punir sévèrement ceux qui manquèrent, et il n'eut jamais rien de commun avec les intéressés dans les affaires du roi ; aussi fut-il cher à tous les honnêtes gens. Sa dignité le sauva de la malignité de ceux à qui sa conduite reprochait la leur." — Mémoires^

pingues, ou navires à varangues plates, vis-à-vis de la principale redoute, à l'entrée de la rivière Montmorency, et fit placer un vaisseau de 60 canons entre ces deux bâtimens. Pendant que ces vaisseaux canonnaient la redoute, les brigades de Townsend et de Murray furent mises en bataille, pour tenter le passage du gué, quand l'ordre leur en serait donné ; et celle de Monkton eut ordre de traverser de la Pointe Lévy, pour soutenir les deux premières, s'il était nécessaire.

A une heure de l'après-midi, Lévis fut informé que 2,000 hommes de troupes anglaises étaient en mouvement, du côté du gué : il fit aussitôt partir cinq cents honuues et les Sauvages, pour renforcer ce poste, et donna ordre au capitaine Duprat de suivre le mouvement des ennemis, et de l'informer de ce qui se passerait. S'étant apperçu que les troupes anglaises embarquées dans des barges et des chaloupes paraissaient se diriger vers la partie du camp retranché qui était vis-à-vis delà pointe de l'île d'Orléans, il y fit marcher le régiment de Roussillon, avec ordre au commandant de ce corps de communiquer, par sa droite, avec les troupes qui s'avançaient du centre de l'armée vers les redoutes du Sault. Le général Montcalra joignit M. de Lévis, vers deux heures, et approuva les dispositions qu'il avait faites.

Cependant, les barges anglaises faisaient divers mouvemens propres à inquiéter les Français, en les mettant dans l'impossibilité de deviner en quel endroit se ferait l'attaque principale, ou plutôt, en leur donnant à croire qu'ils seraient attaqués, en même temps, à différents endroits. Ces mouvemens divers venaient, en grande partie, de ce que la plupart des barges s'échouèrent sur des bas-fonds ; ce qui fit que les troupes ne purent débarquer aussitôt que le général l'aurait désiré.

La brigade de Townsend attaqua les retranchemens

CANADA

du Sault, avant qu'elle fût à portée d'être soutenue par les deux autres, et fut reçue par un feu si vif d'artillerie et de mousqueterie que, dès l'abord, les grenadiers, qui s'étaient avancés presque en désordre, à la tête des autres troupes, perdirent un grand nombre d'hommes, et surtout d'officiers. Lévis, voyant que les Anglais s'étaient déterminés à ne faire qu'une seule attaque, fit renforcer le point attaqué des régimens de Guienne et de RoussilloD. Les Anglais redoublèrent d'efforts, soutenus par le feu de leurs vaisseaux échoués, mais toujours sans succès, et perdirent beaucoup de monde- Vers cinq heures, la confusion se mit dans leurs rangs ; ils commencèrent à plier et à se retirer, et il survint une espèce de tempête, qui les déroba, pour quelque temps, à la vue de leurs ennemis.

Lorsque les Français les revirent, ils s'embarquaient dans leurs barges et leurs chaloupes, derrière leurs navires échoués.

La perte des Anglais, dans ce combat, qui se livra le 31 juillet, fut de cinq à six cents hommes, en tués, blessés et prisonniers. Celle des Français ne fut que d'une trentaine de soldats tués, et de quelques officiers blessés. La victoire que ces derniers remportèrent fut principalement due aux judicieuses dispositions et à l'activité du chevalier de Lévis.

Aussitôt après sa défaite, Wolfe détacha le brigadier Murray, avec 1,200 hommes, afin de seconder l'amiral Holmes, qui était passé au-dessus de Québec, avec quatre vaisseaux, pour tenter de détruire les frégates françaises. Murray tenta deux fois de descendre à la Pointe aux Trembles, et fut repoussé, chaque fois, par Bougain ville, qui y commandait, avec environ 1,000 hommes. Le général anglais réussit néanmoins à effectuer une descente à Déchambaulty c\x il brûla quelque Hh2

bagage appartenant aux officiers de l'armée française ; après quoi, il se rembarqua.

Quelques jours après le combat de Montmorency, le général Lévis fut envoyé dans le gouvernement de Mont-réal, pour y ordonner les travaux et les dispositions qu'il croirait les plus utiles pour la défense de cette partie de la colonie.

Les Anglais passèrent tout le mois d'août à canonner Québec et le camp de Montmorency, et à faire sur l'eau divers mouvemens propres à inquiéter les Français.*

* Suivant M. Smith, les Anglais firent aussi, clans le cours du même mois, des excursions qu'on pourrait appeller déprédatoires et barbares, si elles avaient été telles qu'il les rapporte. " Le 1er août, dit en substance cet historien, un détacliement, commandé par le capitaine Goreham, fut envoyé à la Baie Saint-Paul, pour y faire des vivres. Une corvette, qui convoyait le détachement, ayant jetté l'ancre vis-à-vis de l'île aux Coudres, elle fut saluée par une décharge de mousqueterie, qui lui tua un homme, et lui en blessa huit : sur quoi, le capitaine G oreham fit débarquer ses gens, chargea les habitans, et les mit en fuite. Peu content de cette facile victoire, il brûla toutes les maisons, et ne laissa sur pied que l'église, sur la porte de laquelle il mit un écriteau, portant qu'on en avait agi, et qu'on en agirait encore avec cette rigueur envers les Canadiens, en conséquence du peu de cas qu'ils avaient fait de la proclamation du général H olfe, et de Tinhumamté avec laquelle ils avaient traité les Anglais, en plusieurs occasions. Le capitaine Goreham fit ensuite un butin qui consista en vingt bêtes à cornes, quarante moutons, plusieurs cochons, des meubles, des ha^rdes, des livres, etc.

Le général Wolfe (dit toujours M. Smith,) ayant appris que le curé du Chafeaii-Richer s' était îortiûé, dans une grande maison, avec quatre-vingts de ses paroissiens, y envoya un détachement, avec une pièce de canon et un obusier. Au premier coup de canon tirée sur la maison fortifiée, les Canadiens en sortirent, pour aller au-devant des assaillans ; mais ils tombèrent dans une ambuscade, qui leur avait été dressée, à l'entrée du bois : il y en eut trente de tués, et les Anglais leur enlevèrent la chevelure, en conséquence (ajoute notre historien,) de ce qu'ils s'étaient déguisés en Sauvages."

Le trait suivant peut servir de pendant au précédent. Quelque temps après (le combat de Montmorency), fut tué l'abbé de PoRTNEUF, curé de Saint- Joachim. Ce prêtre avait endossé la cuirasse : il était constamment à harceler l'armée (anglaise), à la tête des habitans de sa paroisse. Un détachement qui s'était trouvé à la portée de cette paroisse, avait été insulté de paroles

Dans les premiers jours de septembre, le général Wolfe, voyant la saison avancée, et désespérant de pouvoir forcer les Français, dans leurs lignes de Beauport et de Montmorency, résolut, d'après l'avis de son conseil de guerre, de changer de position, et d'essayer de combattre Montcalm, dans une situation moins désavantageuse ; une victoire étant à peu près devenue, pour les assaillans, la seule alternative de salut.

Dans la nuit du 12 au 13 septembre (1759), les troupes anglaises traversèrent, en plusieurs divisons, dans des bateaux plats et d^es chaloupes, de la Pointe Lévy sur la rive du nord, et débarquèrent, successivement, à Fanse du Foulon, appellée aussi, depuis, l'anse de Wolfe ( Wolfé's Cove), sans que les Français s'apperçussent de leurs mouvemens, ou s'y opposassent. Un premier détachement, composé de cent-cinquante hommes, réussit d'abord, avec quelque difficulté, à gravir la côte, après avoir délogé la garde française qui défendait, ou devait défendre le passage, mais qui se laissa surprendre, quoique la nuit ne fût pas obscure.* Ce détachement fut bientôt suivi d'un gros renfort, et enfin de toute l'armée, qui se forma sur les plaines appellées les Hauteurs d'Abraham, Elle se trouva en ordre de bataille, à la pointe du jour, et s'avança alors, pour prendre une

par les habitans, qui avaient à leur tête ce prêtre. Le lendemain, ce détachement revint vers Saint-Joachim : l'abbé Portneuf fut fait prisonnier avec huit habitans. Les Anglais le tuèrent, en lui reprochant d'être sorti de son état, et d'avoir excite ces habitans à les insulter." — Mémoires, ^c.

* Cette garde, ou ce piquet, était commandée par l'inepte et indolent de Vergor, qui ne s'était pas mieux défendu, trois ans auparavant, dans son fort de Beauséjour. D'après les ordres réitérés de la cour, il avait été mis en jugement, pour la reddition de ce fort ; mais les démarches et les intrigues de l'intendant, auprès du gouverneur et des autres membres du conseil de guerre, l'avaient fait acquitter.

aso

position plus avantageuse, entre la ville et Tanse du Foulon.

Aussitôt que Montcalm eut été informé du débarque ment des Anglais, qu'il eût été si facile d'empêcher, s'il j eût eu des troupes pour s'y opposer, il se hâta de traverser la rivière Saint-Charles et la ville, pour venir offrir le combat au général Wolfe, laissant le marquis de Yaudreuil et le baron de Sennezergues dans le camp, avec un gros corps de Canadiens. L'armée Française, ou plutôt son général, ne consultant que son ardeur, en cette occasion, ou peut-être étourdi par l'apparition de "Wolfe sur les hauteurs d'Abraham, résolut de tout bazarder, malgré la disproportion des forces, et quoiqu'il ne tînt qu'à lui de combattre le général anglais, avec des forces supérieures, au moins du côté du nombre. Il ne fallait, pour cela qu'un peu de patience et de temporisation : la garnison de Québec pouvait se renforcer sur-le-champ, et la jonction de l'armée de Montcalm et du gros corps de troupes que commandait le colonel de Bougainville, au-dessus de Jacques-Cartier, pouvait s'effectuer dans l'espace de quelques heures. L'armée anglaise se trouvait alors, si elle eût voulu conserver sa position, entre le feu de la ville et celui de l'armée française ; et l'on avait encore le choix de combattre tout de suite, ou d'attendre l'arrivée d'un nouveau renfort de Mont-réal, en supposant qu'on eût eu le soin d'approvisionner Québec pour quelque temps. La précipitation de Montcalm, jointe à d'autres circonstances malheureuses, commença le désastre des Français, et celle de M. de Kamsay le compléta.*

* Le général Montcalm " n'avait point encore acquis Texpérience qu'il faut pour commander en chef : il se faisait lui-même des maximes nouvelles ; c'est ce qu'on voit par sa position pour la défense de Québec. Il paraissait très naturel que M. Wolfe cherchât à prendre Québec, et à éviter une bataille ; il fallait donc

Ayant été joint par M. de Sennezergiies, avec la plus grande partie des Canadiens, Montcalm rangea son armée en bataille. Cette armée se composait alors d'environ 2,000 hommes de troupes réglées, de 5,000 miliciens et de quatre à cinq cents Sauvages. Celle de Wolfe n'était pas plus nombreuse, si même elle ne l'était pas un peu moins; mais elle se composait toute de troupes réglées et agguerries.

Le combat commença par un feu de tirailleurs, que firent les milices canadiennes et les Sauvages, placés dans des buissons, sur les ailes. Vers 9 heures, les Français s'avancèrent, en assez bon ordre ; mais ils commencèrent à tirer de trop loin, et le firent assez irrégulièrement, comme on le devait attendre d'une armée presque toute composée de miliciens ; car, selon l'expression de M. deLévis, les bataillons mêmes étaient farcis d'habit!lns, qu'on avait incorporés avec les soldats," et les meilleurs d'entre ces derniers avaient été envoyés à Jacques- Cartier. Le feu des Anglais, au contraire, fut vif et bien dirigé ; aussi leurs adversaires ne tardèrent-ils pas à perdre du terrain. Pour comble de malheur, le marquis de Montcalm, le baron de Sennezergues, son second, et M. de Saint- Ours, qui faisait les

que M. de Montcalm se portât de façon que le général anglais ne pût faire l'un sans l'autre. Comme Québec n'a qu'un front d'attaque, M. de Montcalm, en le gardant, ôtait toute espérance à JM. Wolfe de réussir, puisqu'il n'aurait pu l'attaquer que de front, étant gardé, d'un côté, par des rochers escarpés, et de l'autre par un rideau assez haut et roide, pouvant à tout besoin secourir la ville, de tel côté qu'on l'attaquât, et Pennemi ne pouvant l'attaquer qu'avec un grand désavantage."

Il ne faut pourtant pas accuser ce général d'une imprudente précipitation, sans exposer les raisons qui l'en peuvent excuser. "Ne pensant pas avoir affaire à un corps considérable, mais à quelque détachement, il s'empressa d'attaquer, afin qu'en les culbutant vers les hauteurs, il ôtat l'espérance aux autres de pouvoir monter. Il fut surpris de voir un corps si considérable. Il jugea qu'il ne devait pas néanmoins reculer." — Mémoires^ ^c.

fonctions de brigadier, furent blessés mortellement, dans ce moment critique, et il ne se trouva personne en état de les remplacer.

Le général Wolfe, qui se tenait en avant, sur la droite de sa ligne, à Tendroit où l'attaque était la plus vive, fut aussi blessé, d'abord grièvement, et ensuite mortellement, par le feu des tirailleurs canadiens, au moment où les Français commençaient à reculer.* Il fut remplacé parle brigadier Monkton, qui blessé lui-même dangereusement, fut contraint de céder le commandement à Townsend. Ce dernier sut profiter des avantages déjà obtenus, en faisant avancer à propos les troupes tenues jusqu'alors en réserve. Ce fut vainement que les Français continuèrent à faire des efforts, sur leur droite, où se trouvait le plus grand nombre des troupes réglées, pour prendre les Anglais en flanc, suivant le plan de leur général ; n^êtant pas, comme leurs adversaires, soutenus par un corps de réserve, ils furent contraints de reculer, et ce mouvement rétrograde entraîna la retraite précipitée de l'aile gauche et du centre. Le marquis de Yaudreuil, qui se trouvait, en ce moment, à la porte de la ville, voulut rallier les troupes, mais sans succès. Elles le croyaient, suivant l'auteur des Mêmoii^es sur le Canada^ incapable de commander.

Le colonel de Bougainville, parti de son poste, avec environ 1,000 hommes, n'arriva pas assez tôt sur les derrières de l'armée anglaise, pour faire changer le sort de la journée. Il attaqua un des postes de l'ennemi ; mais n'ayant pas réussi à s'en rendre maître, et apprenant que l'armée de Montcalm avait été défaite, il se

* Les forces lui manquant, il s'appuya sur l'épaule d'un lieutenant. Cet officier voyant les Français plier, s'écria : "Ils fuient. Qui sont ceux qui fuient, dit Wolfe. — Les Français, répondit le lieutenant — Quoi déjà"! répartit le général anglais : je dois donc mourir content/'

retira vers la Vieille Lorette, pour j attendre les ordres de M. de Vaudreuil.

La perte, en tués et blessés, fut d'environ six cents hommes, dans Fune et dans l'autre armée; mais les Français perdirent, en outre, deux cent-cinquante prisonniers. M. de Sennezergues fut recueilli sur le champ de bataille, et porté sur un des vaisseaux de la flotte anglaise, où il mourut, le lendemain. Le général Montcalm fut porté dans la ville, après sa blessure, et mourut aussi, le 14 au so'r, après avoir indiqué les mesures qu'il croyait les plus propres à réparer le revers de la veille.* Son corps fut enterré dans un trou qu'une bombe avait fait dans l'église des ursulines.f

Pour revenir à l'armée française, après avoir traversé la ville, et la rivière de Saint- Charles, au pont de bateaux, elle rentra dans le camp de Beauport. Le premier soin du gouverneur fut d'envoyer cinquante hommes par bataillon, pour renforcer la garnison de Québec. Le soir, il assembla un conseil de guerre, composé des commandans des différents corps, pour décider des mesures à prendre, dans les circonstances où Ton se trouvait. Sur la crainte que l'on avait que les Anglais ne marchassent au poste de Jacques- Cartier, et

* On a écrit qoe les chirurgiens qui le pensaient lui ayant dît que sa blessure était mortelle, et qu'il ne passerait pas le lendemain, il s'écria : *' J'en rends grâce à la pr(widence ; je ne serai pas témoin de la reddition de Québec." Outre que ces paroles, toutes belles qu'elles sont, ne s'accordent pas avec les avis encourageants que le marquis de Montcalm donna aux siens, avant sa mort, il est certain, qu'avec des hommes habiles et résolus, la reddition de Québec ne devait pas être la conséquence inévitable d'un combat où les vainqueurs avaient presque autant perdu que les vaincus, et pouvaient être attaqués, dans une mauvaise position, par des forces supérieures à celles qu'ils venaient de combattre. Dans les autres choses que M. Smith fait dire au marquis do Montcalm mourant, cet écrivain ne mérite pas la moindre croyance*

f In excavatâ humo quam globus bellicus decidens dissiliensqu^ defoderat, dit l'Epitaphe.

sur l'exposé qu'on allait manquer de vivres, il fut décidé qu'on se retirerait, à l'entrée de la nuit. Afin que l'ennemi ne s'apperçût pas de la retraite, et pour la faire avec moins d'embarras, attendu qu'on manquait de moyens de transport, on laissa le camp tendu, et l'on abandonna le bagage, l'artillerie, les munitions et les vivres.

Ainsi dénuée de tout, par la pusillanimité des chefs, l'armée se mit en marche, dans le plus grand silence, et passa par la Jeune et l'Ancienne Lorette, traversa la rivière du Cap Rouge, et arriva, en partie, à la Pointe aux Trembles, le 14 à midi. Bougain ville, chargé de faire l'arri ère-garde, eut ordre de rester, ce même jour, à Saint- Augustin. Les miliciens du gouvernement de Québec se dispersèrent, pour s'en retourner chez eux : une partie de ceux des autres gouvernemens en faisaient de même ; tandis que d'autres pillaient, dans les campagnes, sans qu'il fût possible d'arrêter ce désordre.

On arriva, le 15, dans le même ordre que la veille, à Jacques- Cartier. Bougainville vint à la Pointe aux Trembles, d'où il écrivit à M. de Vaudreuil, afin de savoir s'il j ugeait à propos qu'il y restât, pour observer les ennemis. Le même jour, le chevalier de Lé vis reçiit, à Mont-réal, une lettre, par laquelle M. de Yaudreuil lui apprenait la défaite du 13, et lui mandait de le venir joindre, à Jacques- Cartier, pour prendre le commandement de l'armée.'*

*Le chevalier de Levis, revenu des Rapides à Mont-réal, " apprenant que les Canadiens quittaient l'armée, pour courir à leur récolte, pour la sauver, fit le projet défaire publier contre eux une ordonnance, sous peine de la vie. On lui représenta qu'il ne pouvait exécuter cette ordonnance, qu'elle ne parût être émanée de M. de Vaudreuil, mais que ce général n'avait pas le pouvoir de la cour ; que les Canadiens ne pouvaient être regardés que comme des volontaires, qui servaient sans solde ; et qu'en outre, il paraissait criant que tout le monde en général abandonnant ses biens pour

Ce général se mit en route, le même jour, après avoir donné ses ordres, pour la défense des frontières et pour la subsistance des troupes, et arriva à Jacques- Cartier, le 17. Il fit part à M. de Yaudreuil des ordres qu'il avait donnés, et de ceux qu'il convenait de donner, pour empêcher la désertion, qui devenait, de jour en jour, plus considérable. Il lui représenta que pour arrêter ce désordre, le seul moyen était de marcher en avant ; qu'il fallait faire tout au monde, et tout hazarder, pour empêcher la prise de Québec, et au pis-aller, faire sortir tout le monde de la ville, et la détruire ; de manière que les Anglais n'y pussent point passer l'hiver ; observant qu'ils n'étaient pas assez forts pour garder la circonvallation de cette place, et empêcher les Français d'y communiquer ; qu'il fallait se mettre en mesure de menacer et d'attaquer les ennemis, et s'approcher d'eux, à la faveur des bois du Cap Rouge et de Sainte-Foy^ et que s'ils s'avançaient, de leur côté, il les fallait combattre ; que s'il arrivait que l'armée française fût battue, elle se retirerait vers le haut de la rivière du Cap Rouge, laissant, vers le bas, un gros détachement, de manière à favoriser la sortie de la garnison de Québec, après avoir incendié la ville.

Le gouverneur général approuva le plan de M. de Lé vis, et dépêcha des couriers au commandant de Québ3C, pour l'informer des mesures qu'on allait prendre. M. de Lévis écrivit aussi au chevalier de Bernest, qui y commandait en second, pour l'exhorter à ranimer le courage et à réchauffer le zèle de la garnison.

le service, on voulût punir de mort quelques uns que de pressants besoins faisaient revenir chez eux, et marchaient autre part, presque aussitôt leur arrivée ; le tout sans murmurer. Ces repré« sentationsne produisirent autre chose, que de faire intituler l'ordonnance au nom du marquis de Vaudreuil. On la lui envoya ; mais ce général ne voulut pas la signer, disant qu'il ne le pouvait sans un ordre précis du roi.'' — Mémoires^ Sfc.

Le manque de vivres fut cause qu'on ne put se mettre en marche que le lendemain, 18. Le même jour, le chevalier de Laroche-Beaucourt entra dans la ville, avec cent chevaux portant des sacs de biscuits, et annonça que l'on était en marche pour secourir la place, à quelque prix que ce fût. L'armée arriva, le soir, à la Pointe aux Trembles, et le détachement de Bougain ville, qui faisait alors l'avant-garde, à la rivière du Cap Rouge. Le 19, l'avant-garde se porta sur la rivière Saint- Charles, et le corps de l'armée à Lorette. En arrivant sur la rivière Saint-Charles, M. de Bougainville apprit que, par une précipitation inconcevable, pour ne pas dire, par une insigne lâcheté, le commandant de Québec avait capitulé, malgré les espérances certaines d'un secours prochain, qu'on lui avait données, et avant, dit un historien anglais, qu'il y eût une seule batterie de dressée contre la place. Eh ! qu'obtenait -on, par cette capitulation ? des choses qu'on n'est plus dans l'habitude de perdre par les évènemens de la guerre, telles que l'exercice de sa religion, la conservation de ses biens, la liberté personnelle.

11 est vrai que les habitans de Québec, dont plusieurs avaient déjà cruellement soulFert du bombardement de la ville, avaient bien sujet d'appréhender les suites d'un siège ; aussi l'auteur des Mémoires sur le Canada prétend-il que ce furent eux, qui, par leurs instances et leurs représentations, forcèrent, en quelque sorte, M, de Ramsay à se tant hâter de capituler. Il est vrai aussi, qu'en retraitant précipitamment, jusqu'à Jacques- Cartier, M. de Yaudreuil n'avait pas agi de manière à inspirer beaucoup de courage et de fermeté à la garnison et au commandant de Québec ; mais ce commandant ne paraît plus excusable, lorsqu'il se rend, après avoir appris que le secours arrive.

Dû CANADA.

Cet événement rendait inexécutable le dessein qu^on avait formé d'attaquer les Anglais, et il fallut rebrousser chemin. Bougainville sauva une partie des effets et des munitions laissés d'abord dans le camp deBeauport, dont les Anglais ne s'étaient pas approchés. Le gros de l'armée fut, le 21, à la Pointe aux Trembles, et le 24, à Jacques-Cartier, où l'on commença à travailler à la construction d'un fort.

" L'Europe entière, dit Raynal, crut que la prise de Québec finissait la grande querelle de l'Amérique Septentrionale. Personne n'imagina qu'une poignée de Français, qui manquaient de tout, à qui la fortune même semblait interdire jusqu'à l'espérance, osassent songera retarder une destinée inévitable. On les connaissait mal. On perfectionna, à la hâte, des retranchemens, qui avaient été commencés, à dix lieues au-dessus de Québec. On y laissa des troupes suffisantes pour arrêter les progrès de la conquête, et l'on alla s'occuper, à Mont-réal, des moyens d'en effacer la honte et la disgrâce."

Le Canada eût probablement passé sous la domination anglaise, dès l'automne de 1759, si l'armée du général Amherst eût pu pénétrer dans le pays. Ce général fit embarquer ses troupes, dans des bateaux, sur le lac Champlain, le 11 octobre; mais une tempête furieuse le contraignit de relâcher dans une baie, et d'y faire débarquer ses troupes. Dans l'intervalle, le capitaine Loring, qui commandait une flotille de brigantins, donna la chasse à une corvette et à deux xebecs, que M. de Bourlamaque avait fait lancer sur le lac, au commencement de l'été. La goélette se sauva ; les xebecs, à la veille d'être pris, s'échouèrent sur des bas-fonds, et les équipages s'échappèrent à travers les bois. Amherst fit rembarquer ses troupes, au bout de quelques jours ;

mais assailli, de nouveau, par une tempête, et voyant la saison trop avancée pour commencer une campagne, il prit le parti de reconduire ses troupes à la Pointe à la Chevelure. Il laissa de grosses garnisons aux forts de Crown- Fomt ç^i de Ticonderoga, (ci-devant Carillon,) et alla passer l'hiver à New-York.

Le général Townsend était parti pour l'Angleterre, avec la flotte, presque aussitôt après la capitulation de Québec. Le général Murray fut laissé dans cette ville, avec une garnison de 5 à 6,000 hommes.

Aussitôt que la nouvelle officielle de la reddition de Québec fut parvenue en Angleterre, la ville de Londres et plusieurs autres corporations du royaume, présenté^ reiit au roi (Georges II) des adresses de congratulation ; et dès que le parlement fut assemblé, il résolut, unanimement, qu'il serait présenté au roi une adresse pour le prier d'ordonner qu'il fût érigé un monument à la mémoire du général Wolfe, dans l'abbaye de Westminster. Il fut voté, en même temps, des remercimens aux généraux et aux amiraux employés dans Texpédition contre Québec. Enfin, il fut ordonné, par une proclamation royale, qu'il serait célébré un jour d'actions de grâces générales, dans tous les domaines de la Grande- Bretagne.

Le mois de novembre fut principalement employé, du côté des Français, à mettre les troupes en quartiers d'hiver. Une partie des soldats de la colonie fut envoyée

à Mont-réal ; le reste demeura dans les environs de

Québec. Le régiment de Languedoc fut cantonné dans le gouvernement des Trois-Rivières, et les autres, dans celui de Mont-réal, de la manière suivante : le régiment de Béarn, dans l'île de Mont-réal : celui de la Sarre, dans l'Ile Jésus ; celui de Guienne, à Sorel et à Varen^ nés ; le royal Roussillon, à Boucherville et à Laprairie ;

et les deux bataillons de Berrj, à Terrehonne et à Ber^ tiiier. Deux frégates et autres vaisseaux furent envoyés à Sorel, pour y passer l'hiver.

Avant la clôture de la navigation, le gouverneur et l'intendant préparèrent leurs dêpêclies pour le ministre des colonies. Le munitionnaire, M. Cannon, qui en fut chargé, partit de Mont-réal, le 22 novembre, avec un nombre de corvettes et de navires, et descendit jusqu'à trois lieues au-dessus de Québec, pour être à la portée de tenter le passage, devant la ville. Un coup de vent accompagné d'un épais brouillard y assaillit la flotille française: quatre vaisseaux s'échouèrent, et furent perdus; les autres, sur l'un desquels était le sieur Cannon, passèrent devant la ville, sans être apperçus, et arrivèrent en France, sans accident.

Deux jours après le naufrage, les Anglais envoyèrent une quarantaine d'hommes, sous le commandement d'un capitaine et d'un lieutenant, dans une goélette armée, pour piller les bâtirnens échoués. Le capitaine ayant fait allumer une bougie, sur l'un des navires, pour en examiner l'intérieur, quelques étincelles tombèrent sur de la poudre, qui y avait été laissée par hasard, ou à dessein ; le navire sauta, et le capitaine (Miller), son lieutenant, et une trentaine d'hommes y périrent.

Dans le cours de décembre, les Acadiens de Miramichi, de Kichibouctou, et autres lieux, le long du golfe de Saint* Laurent, envoyèrent des députés au colonel Frye, qui commandait au fort Cumberland, pour lai annoncer qu'ils se mettaient sous la protection de l'Angleterre.

Au mois de janvier, le capitaine Saint-Martin, de la marine, fut envoyé, avec quatre cents hommes, dans les paroisses situées au sud du fleuve, au-dessus de Québec, afin d'en faire passer dans les gouvernemens supérieurs ii2

le plus qu'il pourrait de bêtes à cornes. Cet officier s'avança jusqu'à la Pointe Lévy, afin d'empêcher les Anglais de traverser, en bateaux, sur la rive du sud, et de le troubler dans ses opérations. Ils ne le troublèrent pas, en effet, tant qu'il ne fut pas possible de traverser le fleuve autrement qu'en bateaux, et il eut le temps d'assembler et d'envoyer sur la rive du nord, une grande quantité de gros et de menu bétail. Mais au commencement de février, la glace ayant pris devant Québec, le général Murray fit marcher un gros détachement à la Pointe Lévy, afin d'en déloger les Français. Après quelques escarmouches, Saint-Martin se retira à travers les bois, et passa la rivière delà Chaudière. M. Dumas qui commandait, sur cette frontière, lui envoya un renfort, avec l'ordre de demeurer sur les bords de cette rivière, pour en défendre le passage. Quelques jours après, un parti de cinquante Anglais s'étant avancé, pour reconnaître la position de Saint-Martin, cet officier traversa la rivière, les attaqua, en ambuscade, fit quelques prisonniers, et tua ou dispersa le reste.

Les Anglais n'ayant laissé qu'un détachement peu considérable à la Pointe Lévy, on crut qu'il serait possible de les en chasser. Afin de rendre plus facile Texécutlon de ce dessein, M. de Bourlamaque, qui arrivait de Mont-réal, devait exécuter divers mouvemens autour de Québec. Mais au lieu de marcher lui-même sur-lechamp, ou de faire marcher le capitaine Saint-Martin, droit au poste anglais, Dumas envoya d'abord cet officier avec un gros détachement, se poster à la Pointe des Pères^ vis-à-vis de la ville, afin de couper la communication entre la garnison et le poste de la Pointe Lévy. Les Anglais firent une sortie considérable, et Saint- Martin fut contraint de se retirer à son poste, sur la rivière de la Chaudière. Bourlamaque voyant qu'il

était impossible de rien tenter avec succès contre les postes anglais, s'en retourna à Mont-réal.

Vers le milieu de mars, les Anglais envoyèrent des partis vers la rivière du Cap Rouge, et jusqu'à Saint- Augustin, où ils brûlèrent des moulins, et enlevèrent la garde-avancée des Français, forte de soixante hommes. Ces derniers, craignant que leurs postes de la Pointe aux Trembles et de Jacques- Cartier ne fussent attaqués, y firent descendre un corps de miliciens des Trois- Rivières et deux cent-vingt-cinq hommes du régiment de Languedoc. Yers la fin du même mois, Bougainville partit, accompagné de M. de Lotbiniere, ingénieur, pour aller prendre le commandement, à l'Ile-aux-Noix.

Le dessein de reprendre Québec, au moyen d'un siège, avait été formé, dans le camp des Français, dès le mois de novembre, et une partie du mois suivant avait été employée à en faire les préparatifs. Ces préparatifs, discontinués, pendant quelque temps, à cause des grands froids qu'il fit, et de la difiSculté des communications, qui ne permit pas d'amasser les provisions de bouche nécessaires, avaient été recommencés, dans le mois de janvier. On avait compté pouvoir mettre le siège devant Québec, à la fin de ce mois, ou au commencement du suivant ; mais de nouveaux obstacles, dont le principal était toujours le manque de vivres pour la subsistance des troupes, firent qu'il ne fut pas possible de tenter l'expédition avant le départ des glaces; ce qui conduisit jusque vers le milieu d'avril.

Avant que les troupes se missent en marche, M. de Vaudreuil adressa aux capitaines des milices du gouvernement de Québec, une circulaire, dans laquelle il leur disait :

Que depuis le commencement de la dernière campagne, il avait toujours déploré la situation où les mal-

heurs de la guerre avaient mis les habitans du gouvernement de Québec : que le mauvais traitement qu'ils avaient éprouvé, de la part des commandans anglais, et en particulier, du général Murray, joint à leur zèle pour Je service du roi, et à leur attachement pour leur pays natal, avait augmenté le désir qu'il avait toujours eu de reprendre Québec ; que c'était dans cette vue, qu'il avait préparé toutes les choses nécessaires à un siège, et assemblé une puissante armée, composée de troupes réglées, de miliciens et de Sauvages, dont le zèle et l'ardeur lui promettaient un succès presque certain ; que pour le bien du service, qui exigeait sa présence à Mont-réal, il avait remis le commandement en chef au général Lévis, dont le zèle et l'habileté leur étaient bien connus ; qu'enfin il avait reçu l'assurance d'un prompt et puissant secours de France."

Cette puissante armée, dont parlait le gouverneur, ne se composait que d'environ 7,000 hommes, moitié troupes réglées, et moitié Canadiens et Sauvages, et elle était très peu munie d'artillerie de siège. Malgré cela, l'entreprise contre Québec était peut-être pour les Français ce qu'il y avait de mieux à faire dans les conjonctures où ils se trouvaient. En reprenant la capitale, ils redevenaient maîtres de tout le gouvernement de Québec, et mettaient les Anglais dans la nécessité d'assiéger, de nouveau, cette place, en supposant qu'ils fussent entrés, les premiers, dans le Saint-Laurent ; dans le cas contraire, les renforts de France trouvaient, à leur arrivée, où se loger et se poster avantageusement, ou des troupes prêtes à les aider à se rendre maîtres de Québec, supposé que le siège eût traîné en longueur, ou eût été converti en blocus.

Vers le milieu d'avril (1760), le fleuve s'étant débarrassé des glaces, dans les environs de Mont-réal, on

BU CANADA

fit venir les frégates, les navires et les autres bâtimenSj qui avaient hiverné à Sorel et ailleurs, afin d'y embarquer les troupes, rartillerie, les munitions et les vivres. Le 17, M. de Lé vis fit partir M. de la Pause, aide^ maréchal des logis, pour aller reconnaître les endroits propres au débarquement des troupes, et faire préparer à Jacques -Cartier, et aux environs, tout ce qui était nécessaire pour que l'armée fût en état de marcher sans délai en avant. Les bateaux qui portaient ces troupes furent mis à Teau, le 20 et le 21 : les frégates et les bâti mens de transport les suivirent de près. Les bateaux arrivèrent à la Pointe aux Trembles, le 24, et les plus gros vaisseaux, le lendemain,

En arrivant à l'entrée du gouvernement de Québecj on trouva le fleuve encore plein de glaces ; ce qui, joint au grand froid qu'il faisait, semblait devoir arrêter l'armée ; mais sentant combien il était important d'arriver devant Québec, avant que les Anglais fussent instruits de sa marche, le général fit surmonter tous ces obstacles. La Pause fut encore envoyé en avant, pour voir jusqu'où l'on pourrait aller en bateaux, et reconnaître la position des Anglais, qu'on savait avoir établi des postes, depuis la ville jusqu'à la rivière du Cap Rouge, dont ils gardaient le passage. Il ne parut pas possible de tenter de traverser, au bas de cette rivière, ni de faire un débarquement entre le Cap Pouge et Québec. Il fut donc résolu qu'on gagnerait l'intérieur des terres, et qu'on traverserait la rivière du Cap Rouge, à deux lieues de son embouchure, pour, après avoir passé par la Vieille Lorette, retomber dans le grand chemin, et s'emparer des hauteurs de Sainte-Foy.

On descendit, le 26, jusque vis-à-vis de Saint- Augustin, dans les bateaux, qu'on traîna sur la glace, et qu'on laissa dans l'endroit, avec une garde ; et les troupes

ilIStOIRÊ

s'acheminèrent, avec une partie des vivres et des munitions, et trois pièces de canon. M. de Bourlamaque fut envoyé en avant, avec un détachement de l'artillerie, les grenadiers et les Sauvages, pour construire des ponts sur la rivière du Cap Rouge, et avertir quand il serait temps que l'armée se mît en mouvement.

Vers deux heures de l'après-midi, sur l'avis que reçut le général, qu'il y avait deux ponts de jettés sur la rivière du Cap Rouge, l'armée avança, et Bourlamaque eut ordre de traverser la rivière, et de s'emparer de toutes les maisons qui couvraient le passage. La partie de l'armée qui arriva la dernière, ne put traverser la rivière que durant la nuit, et elle le fit, à la lueur des éclairs, qui se succédaient, à courts intervalles.

Ayant appris que les Anglais s'étaient retirés de l'Ancienne Lorette à Sainte-Foy, M. de Lévis envoya au général Bourlamaque l'ordre de se porter en avant, autant qu'il le pourrait faire, sans se compromettre, et fit avancer les brigades, à mesure qu'elles avaient traversé ; mais l'artillerie n'ayant pu passer, durant la nuit, il fut forcé d'attendre jusqu'à 10 heures du matin, pour la faire marcher, en même temps, aux Anglais, qu'il se proposait d'attaquer incessamment. Ayant reconnu leur position, il ordonna à M. de La Pause de faire avancer l'armée, pour qu'elle pût se former ; mais voyant les Anglais se renforcer, et occuper tous les endroits accessibles, et ne pouvant faire déboucher son armée qu'à travers des bois marécageux, ni la former ensuite que sous le feu de leur artillerie et de leur mousqueterie, il résolut d'attendre la nuit, pour avancer, et les tourner, par leur gauche.

Le détachement anglais de Sainte- Foy eût été tourné, en effet, et très probablement taillé en pièces, sans un incident des plus singuliers. Un canonnier Français

étant tombé à l'eau, en voulant sortir de sa chaloupe, vis-à-vis de Saint-Augustin, un glaçon se rencontra sous sa main ; il y grimpa, et se laissa aller au gré du flot. Il fut porté ainsi jusqu'auprès de l'île d'Orléans, et ramené devant Québec par le reflux. La sentinelle ayant apperçu un homme sur un glaçon, cria au secours. On court au malheureux, et on le trouve sans mouvement. Son uniforme l'ayant fait reconnaître pour un soldat français, on se détermine à le porter chez le gouverneur, où la force des liqueurs spiritueuses le rappelle, un moment, à la vie ; et il recouvre assez de voix pour dire que l'armée du chevalier de Lévis est aux portes de la ville. Le général Murray expédia à la garde avancée l'ordre de rentrer dans la place, en toute diligence ; ce qu'elle fit, après avoir brûlé l'église de Sainte-Foy, où il y avait un dépôt d'armes.

Dès que le feu fut apperçu, les gardes avancées, les grenadiers et la cavalerie eurent ordre de marcher en avant. Le corps d'armée suivit les avant-gardes, mais ne les rejoignit, qu'à l'entrée de la nuit, près d'une maison fortifiée, d'où les Anglais tirèrent quelques coups de canon, avant de l'abandonner.

Le général français se proposait d'aller prendre position sans délai à l'anse du Foulon ; mais, le 28 au matin, ayant vu les Anglais, sortis de la place, s'avancer en force, pour reprendre les redoutes qu'ils avaient abandonnées, pendant la nuit, et n'ayant pas de troupes à portée de soutenir les piquets qu'il y avait placés, il leur fit donner l'ordre de la retraite. Il avait précédemment, donné à l'armée l'ordre de se reserrer, en avançant. Les ordres pour les positions sur le champ de bataille, furent donnés avec une promptitude et une présence d'esprit remarquables,

La troisième des brigades, qui devait former la droite^

HISTOIKE

débouchait encore, lorsque les Anglais, qui étaient formés, se mirent en mouvement, pour charger les Français, avec vingt-quatre pièces d'artillerie. M. de Lévis ût aussitôt reculer les deux premières brigades, à l'entrée du bois qui était derrière, pour attendre que les autres fussent formées, et pussent les soutenir; ce qui s'exécuta, dans le plus grand ordre, quoique sous le feu du canon et de la mousqueterie des Anglais.

Pendant que la dernière brigade se formait, les Anglais marchèrent à la droitç des Français, oiji les grenadiers occupaient une des redoutes dont il vient d'être parlé. Ces derniers furent forcés d'abandonner leur position : la brigade se retira un peja, pour achever de se former, et remarcha aussitôt en avant, pour soutenir les grenadiers, qui se remparèrent de la redoute.

En arrivant à l'aile gauche, où il devait commander, le brigadier Bourlamaque fut blessé et eut un cheval tué sous lui. Le général en chef passa à cette aîle, pour y donner ses ordres, et repassa ensuite à l'aîle droite, entre les deux armées. Il s'était proposé de charger les Anglais en flanc, avec les brigades de la Reine et de Roussillon, qui débordaient les hauteurs dont ils s'étaient emparés ; mais en conséquence d'un ordre mal rendu par un officier, la brigade de la Reine alla se poster derrière la gauche, où elle devenait inactive. Il prit sur-le-champ, la résolution d'exécuter son mouvement avec le seul régiment de Roussillon ; et il le fit si à propos, et si vigoureusement, que l'aîle gauche des Anglais fut enfoncée, en un instant. Le désordre se communiqua promptement à l'aile droite, qui avait devant elle le colonel Darquier, à la tête du régiment de Béarn ;* et toute l'armée de Murray fut forcée de

* Ayant remarqué quelque désordre vers le centre de l'armée, pendant le mouvement rétrograde de l'aîle droite, " le brave

BU CANADA

retraiter précipitamment, laissant sur le champ de bataille, ses morts, ses blessés et toute son artillerie.

La bataille de Sainte-Foj, ou de Sylleri, dura environ deux heures. Les Français et les Anglais y montrèrent une bravoure et une ardeur à peu près égales : la perte des premiers, en tués et blessés, fut d'environ huit cents hommes, et celle des Anglais de 12 à 1,500, * sans compter un nombre assez considérable de prisonniers. Cette perte aurait sans doute été plus grande encore, si les troupes françaises n'eussent pas été excédées de fatigues, au point de ne pouvoir suivre les fuyards. Le nombre des combattans était d'environ 4,000, du côté des Anglais, et d'environ 6,000, de celui des Français ;f mais environ 1,400 de ces derniers n'eurent point de part à l'action, entre autres, le régiment de la Reine et la cavalerie. Quant aux Sauvages, ils s'étaient retirés, avant le combat. J Les blessés des

Darquier s'adresse vivement à ses soldats : " Mes enfans, leur dit-il, ce n'est pas le moment de se retirer ; nous sommes à vingt pas de l'ennemi ; jettons-nous sur lui, tête baissée et labayonnette en avant ; c'est le meilleur parti." Ses troupes s'élancent aussitôt sur l'ennemi, le culbutent, et s'emparent comme l'éclair d'une partie de ses canons. Darquier reçoit au travers du corps une blessure ; mais il se fait soutenir par ses soldats, et il continue à donner des ordres." — M. Koux de Rochelle.

* Raynal exagère, sans doute, en disant que les Anglais laissèrent 1,800 des leurs sur le champ de bataille ; mais M. Smith exagère encore plus, et d'une manière bien plus improbable, lorsqu'en portant la perte du général Murra^ à 1,000 hommes, il dit que les Français avouaient en avoir perdu 1,800 !

f Pour une raison, ou pour une autre, M. Smith diminue d'un quart l'armée de M. Murray, et augmente du double celle du chevalier de Lé vis.

• t Ce fait prouve la fausseté de l'assertion de M. Smith, qui ose dire que la plupart des blessés anglais laissés sur le champ de bataille, furent abandonnes par les Français, comme des victimes, pour assouvir la rage de leurs barbares alliés. Les Sauvages n'eurent, en cette occasion, ni rage ni vengeance à assouvir, puisque, par leur lâcheté, leur défiance, ou leur prudence, ila s'étaient mis dans le cas de ne pas perdre un seul homme.

Kk -

deux armées furent portés à rhôpital-général. Les Canadiens eurent à regretter, entre autres officiers, les apit aines de la Ronde et Réaume.

La défaite de Murray fut le dernier triomphe des Français en Canada. Rentré dans Québec, le général anglais n'eut rien de plus pressé que d'augmenter ses moyens de défense, en garnissant de canons les remparts, en élevant des cavaliers et autres ouvrages extérieurs. Dans le cours de l'hiver, il avait ouvert des embrasures, érigé des batteries de canons, barricadé les avenues des fauxbourgs, formé un amas de 4,000 fascines, et fait emmagasiner pour onze mois de provisions de bouche. Le soir du même jour (28 avril), il émana un ordre général, pour ranimer la confiance de ses troupes, et les exhorter à supporter patiemment les fatigues d'un siège, et à en affronter bravement les périls.

Après que les Anglais furent rentrés dans Québec, les Français s'emparèrent de la crête des hauteurs, à environ trois cents toises de la place, et y passèrent la nuit. Le côté de Québec terminé par la côte d'Abraham et l'escarpement du fleuve, le seul qui fût accessible, était défendu par une enceinte de six bastions revêtus, et presque sur une ligne droite : un fossé peu profond, quelques terres rapportées sur la contreescarpe, et six ou sept redoutes de bois, construites par les Anglais, couvraient cette enceinte. Le terrain est partout pierreux, sur les hauteurs, et devient presque un roc vif, en approchant de la ville. Après avoir reconnu la place, le général français décida qu'on commencerait par une parallèle aux hauteurs, au front des bastions de Saint-Louis, de la Glacière et du Cap aux Diamans, et qu'on y établirait des batteries ; le mauvais état du revêtement, dans cette partie, faisant espérer

qu'on pourrait de là faire brèche, malgré réloignement, et la faiblesse du calibre des pièces.

Les travaux préparatoires durèrent depuis le 29 avril jusqu'au 9 mai ; le 10, les batteries de canons et de mortiers commencèrent à jouer sur la place, et le firent avec assez d'activité, mais sans beaucoup de succès, jusqu'au 15. Ce même jour, le général français fut averti que deux gros vaisseaux, qui paraissaient être anglais, venaient d'arriver entre l'île d'Orléans et la Pointe Lévy. Une frégate anglaise était entrée, dès le 9, dans le port de Québec. Sur cet avis, le général envoya ordre aux bâtimens de transport, où étaient les vivres, les munitions et une partie de Tartillerie, de se retirer, et aux frégates celui de se tenir sur leurs gardes. Mais, soit que ces ordres eussent été reçus trop fard, ou qu'on n'y eût pas obéi assez promptement, les vaisseaux Anglais s'étant avancés, le lendemain, 16, sous les ordres du commodore Swanton, les frégates françaises n'eurent que le temps de s'échouer, l'une, un peu au-dessus du Cap aux Diamans, et l'autre, vis-à-vis de la Pointe aux Trembles, où on les brûla, pour empêcher que les Anglais ne s'en rendissent maîtres.* Quelques nns des bâtimens de transport furent aussi détruits.

Le 21, le chevalier de Lé vis, désespérant de voir

* M. DE Vauclain qui commandait une des frégates, avait combattu, en retraitant, afin de protéger l'embarquement de quelques effets, qui se faisait, et lorsqu'il voulut se jetter à la côte, les Anglais l'avaient prévenu. Il lui fallut combattre de nouveau, et il le fit jusqu'à ce qu'il ne lui restât ni boulet ni poudre. Alors il envoie à terre les hommes de son équipage qui pouvaient encore servir, puis reste à bord, avec les blessés, et continue, sans demander à se rendre, d'essuyer tout le feu de l'ennemi. Les Anglais s'approchent, dans des canots armés, du vaisseau qui ne leur répond plus : ils y trouvent Vauclain couvert de blessures, mais debout, au milieu d'hommes mourants. Le général Murray sut honorer sa valeur, en le traitant avec distinction.

mSTÔIHE

arriver prochainement des secours de France, et voyant son armée presque réduite aux seules troupes réglées, par la désertion du plus grand nombre des miliciens, et sur le point de manquer de vivres, se détermina à la reconduire dans le gouvernement de Montréal, à l'exception d'un corps d'environ 1,800 hommes, qu'il laissa aux ordres de M. Dumas, pour occuper la Pointe aux Trembles, le fort de Jacques- Cartier et l'église de Déchambault.*

Aussitôt après le départ des Français, le général Murray envoya un détachement, pour abattre les ouvrages qu'ils avaient élevés. Il sortit ensuite de la ville, avec ses troupes, dans l'espoir de ^joindre leur arrière -garde ; mais elle avait déjà passé la rivière du Cap Rouge. Le lendemain, il émana une proclamation peu différente, quant au fond, de celle du général Wolfe, mais d'ailleurs remplies d'expressions assez inconvenantes. 'I*

Dans le même temps qu'on lisait cette proclamation, qui promettait conditionnellement aux Canadiens l'exercice de leur culte, la conservation de leurs lois et de leurs usages, on recevait de France des nouvelles bien capables de porter le découragement dans tous les esprits : on apprenait, non seulement que les secours attendus n'arriveraient point, parce que le peu de vaisseaux qui restaient à la France étaient bloqués dans ses

* M. le chevalier de Lévis fit d'abord défiler ses troupes, et laissa dans les batteries quelques habitans, commandés par le sieur Decoigne, capitaine de milice de Mont-réal qui eut l'honneur de faire le dernier sa retraite, et en bon ordre." — Mémoires, etc.

f " Le chevalier de Lévis ayant su que quelques uns l'avaient, à Mont-réal, menaça de les faire pendre, et il l'eût fait, s'il l'eut pu : il s'en plaignit au marquis de Va'udreuil, qui lui répondit (très sensément), que le meilleur remède était de sembler n'y faire aucune attention, et même d'en badiner, lorsque l'occasion s'en présenterait."—

ports, mais encore que les lettres de change tirées, Tannée précédente, sur la trésorerie, n'avaient pas été payées, et que le pouvoir de l'intendant d'en tirer de nouvelles était suspendu. Le système financier de M. Bigot était devenu, depuis longtems, l'objet de l'animadversion publique, et la cour de France avait fait passer M. de Thèmes en Canada, pour prendre des informations sur le sujet. Ce commissaire, homme de talent et de pénétration, découvrit bientôt les frauduleuses manœuvres d'une partie des officiers civils, et la coupable connivence de l'intendant. D'après le compte qu'il rendit, il fut décidé qu il ne serait plus fait de paiemens avant la plus mûre considération. Mais comme il était nécessaire que le crédit du papiermonnaie se soutint en Canada, tant que les troupes du roi y demeureraient, le gouverneur et l'intendant eurent ordre de faire connaître aux habitans les arrangemens qui avaient été pris concernant les lettres de change et les ordonnances. Conformément à leurs instructions, ils adressèrent, conjointement, aux habitans du Canada une circulaire, portant,

" Qu'ils venaient de recevoir une lettre du ministre des colonies, par laquelle il leur était ordonné de faire connaître que les évènemens qui avaient eu lieu mettaient sa majesté dans la nécessité de suspendre lo paiement des lettres de change tirées sur la trésorerie ; que celles qui avaient été tirées en 1757 et 1758 seraient payées, trois mois après que la paix aurait été conclue; celles de 1759, dix-huit mois après; et les ordonnances, aussitôt que les circonstances le permettraient ; qu'ils avaient ordre d'assurer les habitans du Canada que rien qu'un manque total de fonds dans la trésorerie n'avait pu contraindre le roi à adopter ce plan de conduite envers des sujets qui lui avaient donné Kk2

HISTOrRE

tant de preuves de fidélité et d'attachement, et que sa majesté était persuadée qu'ils attendraient, avec patience et résignation, le moment où tout ce qui leur était dû leur serait payé."

Le dérangement des finances de la France était réel, et il n'y a guère à douter que le péculat qui avait eu lieu, dans ce pays, n'y eût contribué jusqu'à lin certain point.

Pour revenir aux mouvemens militaires, M. Dumas laissa quatre cents hommes à la Pointe aux Trembles, sous le commandement de M. de Laroche-Beaucourt, et quatre cents à Jacques- Cartier, sous M. de Repen- TiGNY, et se porta lui-même à Déchambault, avec environ 1,000 hommes. M. de Lévis donna ses ordres, en passant, aux Trois-Rivières et ailleurs, et arriva à Mont-réal, le 29 mai. Le premier résultat d'une conférence qu'il eut avec le gouverneur, sur les mesures à prendre pour la défense du pays, fut une circulaire adressée aux capitaines de milice, dans la vue de contrecarrer l'effet de la proclamation du général Murray, et de rassurer les habitans, par l'espoir, non pas tant de prompts secours de France, que d'une paix prochaine et avantageuse.

La paix était bien, en effet, ce que les Canadiens devaient désirer le plus ardemment, dans les conjonctures fâcheuses et embarrassantes où ils étaient, depuis quelque temps ; pressés, contraints même, d'un côté, d'être constamment armés pour la défense de leur pays natal, liée à la cause de leur souverain ; menacés, de l'autre, de tous les maux que peuvent infliger des ennemis armés et triomphants, s'ils ne mettaient bas les armes, et ne demeuraient tranquilles chez eux, leur anxiété et leur malaise devaient être extrêmes, et pres- ' que sans exemple, dans les annales de la guerre. Ceux

Djj CANADA.

qui durent se trouver dans le plus grand embarras, au printems de 1760, furent, sans contredit, les habitans des paroisses situées entre Québec et les Trois -Rivières, ou même plus haut : en suivant lés Français dans le gouvernement de Mont-réalj ils laissaient leurs femmes, leurs enfans et leurs biens à la merci d'un ennemi dont ils avaient tout lieu de redouter le ressentiment et la vengeance; en ne le faisant pas, ils s'exposaient à être punis sévèrement, dans le cas où le roi de France demeurerait éventuellement maître du paj^s. Le danger présent, joint à l'intérêt privé, l'emporta néanm.oins sur la crainte d'un mal éloigné ; et presque tous ceux qui avaient été enrôlés se retirèrent chez eux, à mesure qu'ils trouvèrent, pour le faire, une occasion favorable, ou un prétexte plausible.

Après la levée du siège de Québec, Mont-réal devint le quartier-général, et â peu près le seul point de défense des Français. On j érigea de nouvelles fortifications ; on y forma des magasins de vivres et de munitions, et Ton arma en guerre quelques uns des vaisseaux, grands et petits, qu'on y avait. On érigea aussi des batteries dans l'île Sainte-Hélène, et l'on envoya un ingénieur dans les îles qui se trouvent à l'entrée du lac Saint-Pierre, pour y faire faire les ouvrages qu'il croirait propres à arrêter la flotte anglaise qui devait remonter le fleuve.

Le 15 juin, trois cents Anglais surprirent le poste de Sainte- Thérèse, entre Saint- Jean et Chambly ; enlevèrent les effets militaires qu'il y avait, brûlèrent quelques maisons, et emmenèrent prisonniers une vingtaine d'habitans. Dans le cours du même mois, le colonel Fraser fut envoyé de Québec, avec environ neuf cents hommes, pour réduire le fort de Jacques -Cartier. Le marquis d' Albergotti, qui y commandait alors, répon-

HISTOIKE

dit à la sommation qui lui fut faite de se rendre, qu'il défendrait son fort jusqu'à la dernière extrémité. Sur quoi, le colonel Fraser fit avancer deux pièces de campagne et deux obusiers, pour battre la place, forma ses troupes en trois divisions, et leur ordonna de marcher pour donner l'assaut. Le commandant français, qui s'en apperçut, battit la chamade, et se rendit à discrétion. La garnison ne consistait plus qu'en cinquante hommes de troupes réglées et cent-cinquante miliciens. Les troupes laissées précédemment, à la Pointe aux Trembles, en avaient été retirées.

Le général Murray s'embarqua, au commencement de juillet, avec la plus grande partie des troupes qu'il commandait, sur une escadre accompagnée de batteries flottantes, afin de se trouver près de Mont-réal, en même temps que l'armée du lac Champlain, sous le colonel Haviland, et celle du général Amherst, qui devait descendre le Saint-Laurent. Dès qu'on eut eu avis, à Mont-réal, du départ de la flotte anglaise de Québec, on envoya à M. Dumas l'ordre de la suivre, sur la rive du nord, avec toutes les troupes qu'il avait sous son commandement, afin de s'opposer aux débarquemens qu'elle pourrait tenter d'y faire, et de la harceler, quand la chose serait possible.

M. Murray fut environ deux mois sur le fleuve, et eut tout le temps de faire des excursions, et quelquefois des exécutions militaires, dans les campagnes, particulièrement du côté du sud, où l'on n'avait presque point de troupes à lui opposer. Ayant appris qu'il y avait un parti de soldats français, ou de miliciens, sous un lieutenant, dans la paroisse de Sainte- Croix, il y envoya un détachement de troupes. Les habitans sans armes s'enfuirent dans les bois, à l'approche des Anglais; mais les hommes armés furent attaqués, et, suivant M,

Smith, presque tous tués, blessés, ou faits prisonniers, y compris leur commandant.

Les vents contraires ne permettant pas à la flotte anglaise d'avancer, M. Murray fit débarquer ses troupes à Sainte- Croix, à Saint-Antoine de Tilly et à Lotbinière, Les habitans ne s'enfuirent pas, cette fois, mais mirent bas les armes, et prêtèrent serment de neutralité, après avoir entendu une harangue que leur fit le général anglais, dans un language qui aurait fait peu d'honneur à l'éducation et à la politesse de ce militaire, s'il eût été celui que M. Smith lui met ingénûment à la bouche.

En passant vis-à-vis de Déchambault, des Grondines et de Batiscan, la flotte anglaise essuya le feu des batteries qui y avaient été érigées, ou de corps de miliciens assemblés pour la harceler, et perdit quelques hommes. En arrivant aux Trois-Eivières, elle trouva la ville défendue par plusieurs redoutes, et par un corps d'environ 2,000 hommes, et le fleuve obstrué par une espèce de barre, formée par un cable de seize pouces passé dans de forts anneaux de fer, couverts de pièces de bois attachées avec des cordes, et allant d'un bout à l'autre du chenal. Il fallut quelques heures aux maielots anglais pour lever cet obstacle; après quoi, la flotte continua sa route, et entra dans le lac Saint- Pierre.

M. de Bourlamaque, qui commandait, au sud du fleuve, voyant qu'on n'aurait pas le temps d'achever les ouvrages commencés dans les îles, en rappela les troupes qui y étaient, de peur qu'elles ne fussent coupées, et les fit passer à Sçrel. La flotte anglaise' arriva vis-à-vis de cette place, le 13 août. Quelques jours après, le lord Rollo débarqua, à la tête d'un détachement, au-dessous du fort, brûla un grand nombre de

maisons, et dévasta toute la partie du nord de cette paroisse. Il s'avança ensuite, à la vue du fort, en ordre de^bataille, et s'efforça, par diverses manœuvres, d'attirer les Français hors de leurs retranchemens ; mais voyant qu'ils s'obstinaient à y demeurer enfermés, il se rembarqua.

Le chevalier de Lévis se porta à Berthier, où le corps de M. Dumas était arrivé ; mais ayant appris que l'armée anglaise du lac Champlain avait fait sa descente, une demi-lieue au-dessus de l'Ile aux Noix, il revint, en hâte, à Mont-réal, et envoya à Saint-Jean les régimens de la Reine et de Roussillon, aux ordres de M. de Rauquemaure, et la plus grande partie des milices du gouvernement de Mont-réal. Le chevalier de La Corne fut envoyé, en même temps, aux rapides du fleuve, à la tête de quatre cents hommes.

Les Anglais, débarqués à l'embouchure de la rivière du Sitd, commencèrent à tirer sur les retranchemens de rile-aux-Noix, le 23 août. Bougainville, craignant d'être coupé, laissa une cinquantaine d'hommes dans le fort, avec ordre de capituler, puis se retira, avec le reste de sa garnison, par la rive gauche de la rivière de Richelieu, et joignit Rauquemaure, à Saint- Jean, le 28. Quelques barges anglaises ayant paru, à la vue de ce fort, les troupes françaises se retirèrent derrière la petite rivière de Mont-réal,

Cependant, la flotte de M. Murray était arrivée, le 25, à quatre lieues au-dessous de Mont-réal : le corps de troupes de M. Dumas, qui la suivait par le nord, et celui de Bourlamaque, par le sud, étaient aussi arrivés, le premier, dans l'île de Mont-réal, et le second, à Boucherville et à LongueiL M. de Lévis voyant le corps de Bourlamaque à portée de se joindre à celui de Rauquemaure, alla reconnaître la position de ce dernier,

BU CANADA

dans la vue de tenter un combat contre l'armée anglaise de Saint- Jean ; et revint conférer avec M. de Bourlamaque ; mais ayant appris que M. Murray avait fait débarquer un détachement à Varennes, il envoya à Rauquemaure Tordre de se replier à Laprairie. Trois cents miliciens attaquèrent le détachement anglais; mais ils furent repoussés, avec perte de quelques hommes blessés, et d'une vingtaine de prisonniers.

Le général Amherst s'était embarqué, le 10 août, sur le Saint-Laurent, avec une armée de 10,000 hommes. Il rencontra, sur sa route, le fort Lévis^ dans Vile Royale, ou à' Oraconenton, où commandait M. Pouchot. Il érigea des batteries dans les îles voisines, investit le fort, et commença à le canonner. La canonade n'ayant pas un effet aussi prompt qu'il l'aurait désiré, il se disposait à faire donner l'assaut, lorsque Pouchot se rendit.

Le 2 septembre, comme M. de Lévis haranguait les Sauvages du Sault Saint-Louis, qu'il avait fait venir à Laprairie, pour les engager à le seconder, dans son dessein d'attaquer l'armée du colonel Haviland, un député de leur village vint leur annoncer que le général Amherst était aux Cèdres, et ils se retirèrent tous, en disant qu'ils allaient faire la paix avec les Anglais.*

* C'étaient-là les alliés sur lesquels quelques uns des gouverneurs du Canada avaient cru pouvoir compter aussi sûrement que sur des Français ou des Canadiens. Ceux des Sauvages qui étaient descendus des environs du Détroit et de Michillimakinac, dans l'été de 1759, étaient remontés, l'automne, chargés de présens, " quoiqu'ils n'eussent été que spectateurs, pour ainsi dire, de ce qui s'était passé." M. de Saint-Luc, le Canadien qui alors avait sur eux le plus d'influence, et " aux sentimens duquel ils déféraient volontiers," avait été chargé, à Mont-réal, de les engager "à ne pas se rebuter, et à attendre encore quelque temps."* D'après l'ordre qu'il en avait reçu, il avait " engagé quelques uns de chaque nation à rester, sous le spécieux prétexte

* " Ce peuple, qui ignorait la façon des Européens de faire la guerre, s'ennuyait d'être si lougtems à attendre l'ennemijOu àl'attaquer." — Mèmoirest

Cette nouvelle fut confirmée par La Corne, qui s'était retiré, à rapproche de l'armée anglaise, et qui ajouta qu'elle pourrait être, le lendemain, à La Chine.

Le général français ne vit d'autre parti à prendre que de faire replier dans l'île de Mont-réal les corps de troupes qui étaient au sud du fleuve. Le corps que commandait le général Bourlamaque se porta au-dessus de la ville, et celui de Rauquemaure, au-dessous. Le général Murraj ayant débarqué dans File, avec environ 8,000 hommes, M. Dumas se rapprocha de la ville.

L'armée du général Amherst, qui avait séjourné, quelques jours, dans l'Ile Perrot, débarqua à La Chine, le 6, vers 1 1 heures du matin. Les volontaires à cheval, qui étaient dans cette partie, se retirèrent devant elle, pied à pied ; car elle se mit en marche vers la ville, aussitôt après , avoir débarqué. Toutes les troupes françaises entrèrent dans la ville. Tous les miliciens s'étant retirés, ainsi qu'un nombre de soldats mariés, elles ne se montaient pas à beaucoup plus de 3,000 hommes, non compris cinq cents hommes, qu'il j avait sur l'île Sainte-Hélène, et la petite garnison de Chamblj. Elles n'avaient presque plus de munitions, et les vivres ne pouvaient pas durer plus de quinze à vingt jours.

L'armée d' Amherst campa dans les plaines de Saint- Gabriel^ à un quart de lieue de la ville : celle d'Haviland était arrivée à Laprairie. Pendant la nuit du 6 au 7, il fut tenu une assemblée chez le gouverneur : M. Bigot y lut un mémoire sur l'état de la colonie, et un projet de capitulation. Tout le monde fut d'avis qu'il

du besoin qu'en avait leur père Ononthio, mais au fond, pour servir d'otages et répondre des Français qui restaient encore dispersés parmi eux," et il leur avait fait "promettre de revenir Tannée d'ensuite." Ils laissèrent des otages ; mais il ne remplirent pas, il paraît, la promesse de revenir ; probablement en conséquence de la " funeste nouvelle de Québec."

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