‹ Histoire du Canada, sous la domination françaiseChapitre 8 sur 10 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Contenant principalement les êvènemens de la dernière Guerre Américaine entre la France et V Angleterre.

M. DE LA JoNQUiERE cut pour successeur le marquis DuQUESNE DE Menneville, Capitaine de vaisseaux, sous le titre de gouverneur général du Canada, de la Louisiane, du Cap-Breton, de l'île Saint- Jean, et de leurs dépendances. Sa commission, datée du 1er., mars 1752, fut enrégistrée, à Québec, le 7 août suivant, lendemain de son arrivée.

Le marquis Duquesne avait des talens et de l'activité : M. de la Galissonnière, à la recommandation duquel il avait été nommé gouverneur, lui avait communiqué tous les renseignemens qu'il possédait sur le Canada. Persuadé que la paix ne pouvait pas durer longtems, M. Duquesne s'appliqua à discipliner les troupes et les milices : il forma les miliciens des villes de Québec et de Mont-réal en différentes compagnies, à la tête desquelles il mit des officiers expérimentés. Il passa les miliciens en revue, dans les paroisses de la campagne, et prit tous les moyens qui lui parurent propres à mettre la colonie en état de défense.

Les instructions qu'il avait reçues, concernant les limites, étaient trop positives et trop explicites, pour qu'il pût s'en écarter, ou négliger de s'y conformer : elles portaient qu'il devait regarder comme les véritables bornes des possessions françaises celles qui avaient été tracées par M. de la Galissonnière, et construire des forts, de distance en distance, pour empêcher que les Dd

Anglais ne s'avançassent à l'ouest des monts Apalaclies. Il envoya donc plusieurs détachemens de troupes sur la Belle-Kivière, avec ordre aux commandans de bâtir des forts, et de s'assurer, par des présens, de Talliance des Sauvages. Il donna avis au gouverneur de la Louisiane de la démarche qu'il faisait, et lui recommanda de faire en sorte que les Sauvages de son gouvernement se joignissent aux troupes françaises de l'Ohio. Le fort Duquesne fut bâti, au confluent de l'Ohio et de la rivière nommée par les Français, Malenguélée, et par les Anglais, Monongahela ;* des détachemens de troupes furent stationnés aux postes de Machault et de la Presqu'île, entre le fort Duquesne et le Détroit, et il fut construit des vaisseaux, sur les lacs Erié et on Ontario, pour la facilité du transport.

On apprit bientôt, au fort Duquesne, que les Anglais, ou plutôt, les colons anglais de la Virginie, avaient franchi les monts Apalaches, s'étaient avancés à l'ouest, comme à la rencontre des Français, et se fortifiaient, sur les bords de la Monongheylé, M. de Contrecœur, qui commandait à ce poste, crut que son devoir l'obligeait à s'opposer à l'entreprise des Anglais ; mais avant d'employer la force ouverte, il voulut tenter des voies pacifiques : il envoya au commandant anglais un officier distingué, avec une lettre, dans laquelle il le sommait de retirer ses troupes de dessus les terres de la domination française. Les Anglais, suivant l'écrivain qui nous sert ici de guide, feignirent d'abord de se retirer en elFet ; mais au lieu de le faire, ils se hâtèrent d'achever le fort qu'ils avaient commencé, et qu'ils avaient appellé, ou qu'ils appellèrent alors, Necessity (de la Nécessité.)

♦C'est le nom indigène orthographié différemment et nirgXigemment, ipour Mononghe7/ïé probablement, en prononçant longuement, ou accentuant la pénultième syllabe.

Cependant, M. de Contrecoeur ignorait si les Anglais s'étaient retirés, ou non: pour s'en assurer, il fit partir M. DE JuMONViLLE, jeune officier de mérite, accompagné de trente hommes, avec ordre de découvrir si les Anglais étaient encore sur les terres de la France, et s'il les y rencontrait, de faire à leur commandant une seconde sommation de se retirer.

Jumonville était encore à une certaine distance du fort Necessity, lorsque, tout-à-coup, il se vit environné d'Anglais, qui firent sur lui un feu terrible. Il fait signe de la main au commandant, montre ses dépêches et demande à être entendu. Le feu cesse alors ; il annonce son caractère et sa qualité d'envoyé, et commence à lire la sommation dont il est porteur ; mais à peine était-il à la moitié de la lecture, que les Virginiens recommencèrent à tirer sur lui, très probablement, sans l'ordre de leur commandant, qui était le colonel Washington, devenu, depuis, si célèbre. Jumonville et une partie de ses gens furent tués, et les autres furent faits prisonniers, à l'exception d'un seul, qui se sauva, et vint apporter au fort Duquesne la nouvelle de ce désastre.*

M. de Contrecœur assembla aussitôt les officiers de la garnison, et les Sauvages des environs, et leur raconta ce qui venait de se passer. Tous se montrèrent indignés de la conduite des Anglais, et furent d'avis qu'il fallait aller, sans perte de temps, investir le fort Necessity. Une partie de la garnison et quelques centaines de Sauvages furent mis sous les ordres de M. de Villiers,

* " Lescarbot,DiEiiEviLLE,DE Chevrier avaient publié, dans le XVIIe. siècle, des descriptions médiocrement rimées de la Nouvelle France ; sujet que l'académicien Thomas n'a pas traité plus heureusement, en 1760. La Mort de Jumonville est un de ces poëmes vag'ues, classiques sans vérité locale, dont l'Europe était déjà fati^ guée." — M. Isidore Lebrun.

HISTOIEE

frère de Jumonville. Cette petite armée se mit aussitôt en marche, arriva au fort Necessity, et l'investit, dans l'intention de le prendre à l'assaut, s'il ne se rendait pas, à la première sommation. Les Anglais n'attendirent pas l'attaque : n'espérant point de quartier, si leur fort était emporté de vive force, il se hâtèrent de capituler, et se rendirent prisonniers de guerre.* Quoique parti pour venger la mort de son ff ère, de Yilliers se conduisit avec une modération qui lui fit le plus grand honneur. Cette affaire eut lieu au commencement de juin 1753.

L'Angleterre n'eut pas plutôt appris ce qui s'était passé, sur les bords de l'Ohio, qu'elle résolut défaire les plus grands efforts pour chasser les Français des postes qu'ils occupaient dans ces quartiers. Non seulement elle donna ordre aux gouverneurs de ses colonies de repousser la force par la force ; elle fit encore passer plusieurs régimens d'Irlande en Amérique, pour les mettre en état d'agir sur l'offensive. La France, qui regardait sa rivale comme ayant été l'aggresseur, dans l'affaire de J umonville, et qui prévoyait que la paix ne pouvait pas se prolonger encore bien longtems, se prépara, de son côté, à soutenir la guerre, en Amérique, et fit partir de Brest, sous le commandement de l'amiral Dubois de la Mothe, une flotte considérable, portant plusieurs régimens de vieilles troupes, et un grand approvisionnement de munitions et d'effets militaires.

Quoique la guerre n'eût pas encore été déclarée, le cabinet britannique crut qu'il lui était permis d'empêcher la France de se fortifier en Canada, et en conséquence, une escadre d'onze vaisseaux de ligne et plusieurs

*Ils furent échangés, ou renvoyés sans échange, quelque temps après; car Washington, leur commandant, se trouve, l'été suivant, dans l'armée du général Braddock.

frégates sortit de Plymouth, le 27 avril 1754, sous les ordres de l'amiral Boscawen. Les deux escadres arrivèrent, presque en même temps, sur les bancs de Terre- Neuve. Deux des vaisseaux de l'escadre française, VAlcide et le Lys, s'en trouvèrent alors séparés par les chances de la navigation. Le capitaine Hocquart, commandant de VAlcide, ayant apperçu, le 8 juin, un groupe de vaisseaux vers l'horison, crut avoir retrouvé l'escadre de La Mothe, et chercha à s'en approcher. Maïs la flotte qu'il avait signalée était celle de Boscawen, qui l'ayant également apperçu, arrivait sur lui à pleines voiles. Un engagement devenait inévitable, et le capitaine français s'y prépara résolument, quelle que fût la disproportion de ses forces. Après avoir soutenu le combat contre plusieurs vaisseaux anglais, il fut bientôt enveloppé par un nombre d'autres ; mais il ne se rendit qu'après avoir vu toutes ses manœuvres coupées, ses mâts prêts de tomber, et ses canons démontés. Le Lys, qui était alors trop éloigné pour concerter sa défense avec VAlcide, fut attaqué, à son tour, par plusieurs vaisseaux anglais: il se trouva entre deux feux ; essuya plusieurs bordées d'artillerie, et combattit, à la portée du mousquet, jusqu'au moment où il dut céder â. des forces trop supérieures. Il y avait sur ces deux vaisseaux huit compagnies de troupes, et un grand nombre d'officiers du génie. La Mothe arriva quelques jours après, à Québec, avec le reste de son escadre, à la grande joie du gouverneur général et de toute la colonie.

Aussitôt que la prise des deux vaisseaux français eût été eonnue, à la cour de France, le comte de Mirepoix, ambassadeur français à Londres, fut rappellé: il fut publié un manifeste, et les journaux retentirent de plaintes contre la conduite du gouvernement anglais. Dd2

mSTOlRÉ

Celui-ci répondit que la conduite des Français, sur les bords de TOhio, avait rendu la mesure à laquelle il avait recouru nécessaire et justifiable. E n'en fut pas moins regardé par plusieurs des puissances neutres de l'Europe, comme coupable d'une violation flagrante du droit des gens.*

Cependant, le général Braddock s'était mis en marche, le 10 juin de cette année 1754, à la tête de 2,200 hommes, pour se rendre sur les lieux où le colonel Washington avait été fait prisonnier, avec ses gens. Tannée précédente ; et les colons de la Virginie et de la Pensylvanie avaient fait partir plusieurs détachemens de volontaires, pour le renforcer.

M. de Contrecœur, qui commandait toujours, au fort Duquesne, fut informé, de bonne heure, de la marche des troupes anglaises, sous le général Braddock, et envoya un parti consistant en deux cent-cinquante Canadiens, et six cent-cinquante Sauvages, sous le commandement de MM. DE Beaujeu et Dumas, pour les attaquer, à un défilé qu'elles avaient à passer, à environ trois lieues du fort. Braddock s'avança sans méfiance et sans précautions, jusqu'à l'endroit où les Français s'étaient postés, comme en ambuscade. Ceux-ci firent une décharge générale de leur mousqueterie, sur l'avantgarde des Anglais, qui se replia aussitôt, en désordre, sur le corps d'armée. Le mouvement rétrograde et précipité de leur avant-garde jetta les Anglais dans une espèce de terreur panique, et ils se mirent presque tous à fuir, dans le plus grand désordre. Braddock parvint néanmoins à en rallier un certain nombre, et alla, avec

* " War, though not formalhj decîared, was, hy this eventy actually commenced; but by not complying with the usual cérémonies^ the administration exposed themselves to the censures of several neutral powers of Europe, andfixed the imputation of fraud and freebooting on the beginning of the war" — M. Haliburton.

eux, à la charge, une seconde fois, mais avec aussi peu de succès que la première : il j fut blessé mortellement, et les soldats, découragés par la perte de leur chef, se mirent aussitôt à fuir, en désordre et pêle-mêle. La perte des Anglais se monta à environ six cents hommes, parmi lesquels il y avait plusieurs officiers de mérite. Toute leur artillerie, leurs munitions et leur bagage tombèrent entre les mains des Français, ainsi que les plans et les instructions du commandant.

Du côté des Français, il y eut une trentaine d'hommes de tués, et à peu près autant de blessés : M. de Beaujeu, et MM. DE LA Perade et Corneval, officiers du corps de la marine, furent du nombre des derniers. M. Dumas se distingua particulièrement dans ce combat, qui se livra, le 9 juillet, à midi : les Canadiens y donnèrent de nouvelles preuves de leur bonne volonté, et les Sauvages s'y conduisirent en alliés fidèles et zélés.

Au lieu de se fortifier, après leur retraite, de crainte que la victoire que les Français venaient de remporter ne les portât à tenter de pénétrer dans la Virginie, ou dans la Pensylvanie,* les Anglais, se contentèrent de laisser un petit détachement, au fort Cumberlandy sur le PotomaCy et se retirèrent, sous la conduite du colonel Washington. Ils arrivèrent à Philadelphie, le 2 août, au nombre de 1,600 hommes, et furent aussitôt embarqués pour Albany, où l'on formait un dépôt de troupes pour une expédition contre le Canada. .

Le marquis Duquesne s'étant démis du gouvernement du Canada, pour rentrer dans le service de mer, on lui donna pour successeur le marquis de Vaudreuil de

* La plupart des écrivains anglais prétendent que c'étaient les Français qui avaient empiété, en érigeant le fort Duquesne^ etc. Ce fort, situé au confluent de VOhio et de la Monongheylé^ se trouvait dans les limites données depuis à la Pensylvanie, mais quinze ou vingt lieues à l'ouest des monts Apalaches.

Cavagnal, gouverneur de la Louisiane. Les provisions de ce dernier, datées du 1er janvier 1755, furent enrégistrées à Québec, le 13 juillet de la même année.* M. Bigot, qui était passé en France, l'année précédente^ en était revenu depuis quelques mois. M. Yarin, avait rempli, en son absence, les fonctions d'intendant.

Les liabitans des colonies anglaises, plutôt animés que découragés par la défaite de Braddock, mirent sur pied deux nouveaux corps de troupes, l'un sous le commandement du général Shirley, et l'autre sous celui du général Johnson. Ce dernier partit, le 8 août 1755, accompagné de plusieurs centaines d'Agniers, et autres Iroquois, pour le lac George, où le général Lyman était déjà arrivé, avec près de 6,000 hommes de troupes provinciales. Il s'y posta dans un endroit avantageux, entourré de bois, ayant derrière lui le lac, devant, un long abattis d'arbres, et sur les aîles, des terrains marécageux.

Assitôt qu'il fut connu à Mont-réal, que les troupes anglaises étaient parties d' Albany, et que le but du général Johnson était d'attaquer les forts de Carillon et de la Pointe de la Couronne, le baron Dieskau, récemment arrivé de France, fut envoyé à ce dernier poste, avec un corps de 3,000 hommes, composé de troupes de ligne, de troupes de la marine, de Canadiens et de Sauvages. Arrivé au fort Saint-Frédéric, le baron y laissa le moitié de son armée, et s'avança par la Baie du Sud, avec 1,500 hommes seulement et sans artillerie.

* " Aucun de ses prédécesseurs ne prit possession de son gouvernement avec autant d'agrément que lui : tous les Canadiens l'avaient désiré, et accouraient pour voir leur compatriote : les complimens qu'il reçut se ressentirent de la joie qu'on avait de le voir, et de l'espoir qu'on avait qu'il ferait succéder au temps malheureux qu'on avait passé jusqu'alors, ces jours fortunés qu'oa se iappellait sous le gouvernement de son père." — Mémoires^ etc.

Il rencontra une garde avancée de 1,000 à 1,200 hommes, sous le colonel Williams, la défit, et arriva en la poursuivant, à la vue des retranchemens des Anglais. Au lieu de continuer à avancer *sur ces retranchemens, pendant que les fuyards y arrivaient en désordre, il s'arrêta à cent-cinquante verges de distance, pour faire ses dispositions d'attaque. Il fit sa grande attaque de centre avec ses troupes régulières, pendant que les Canadiens et les Sauvages, dispersés sur les flancs, faisaient nn feu de tirailleurs. La bataille devint bientôt générale sur toute la ligne : les soldats français combattirent avec un ordre et une bravoure, qui firent croire que, si leur commandant n'avait pas fait la faute de laisser la moitié de son monde bien loin derrière lui, il aurait remporté une victoire éclatante, au lieu d'essuyer une défaite signalée; car accablées par la grande supériorité du nombre de leurs adversaires, les troupes de ligne furent obligées de faire un mouvement rétrograde, sur la droite des Anglais, et quoique renforcées par un corps de Canadiens, après quatre heures d'un combat si inégal, il ne leur fut plus possible de résister, et la retraite leur devint inévitable.

Les Français la firent, sous M. de Montreuil, sans être poursuivis; mais leur perte avait été énorme: les historiens anglais la font de sept à huit cents hommes, tandis qu'ils ne portent celle de leurs gens qu'à deux cent-quatre-vingts. Ces derniers y perdirent, entre autres officiers, les colonels Williams et Titcombe et le major Ashley, et les Agniers leur grahd chef Hen- DÈiCK. Le baron Dieskau, qui combattit avec la plus grande bravoure, fut blessé grièvement, à la jambe et à la hanche, et fait prisonnier. Le général Johnson fut aussi blessé, mais légèrement. La bataille du lae

George se livra le 8 septembre, et dura depuis midi jusqu'à quatre heures.*

Le corps que commandait le général Shirley était parti d'Albanj, àlafin de juillet, et était arrivé à Ochouégo, au commencement d'août. Le général j attendit • des provisions qui ne lui arrivèrent qu'à la fin de septembre. Il crut qu'il était trop tard alors pour entreprendre une expédition contre Niagara, qu'il avait eue en vue, et ayant laissé une garnison de six à sept cents hommes à Ochouégo, il repartit, le 24 octobre, pour Albany.

Le Canada souffrait, depuis quelques temps, de la rareté et de la cherté des provisions de bouche: les choses empirèrent, sous ce rapport, pendant l'hiver de 1755 à 1756, en grande partie, par la faute de l'intendant Bigot, et de plusieurs des employés du gouvernement, entre lesquels l'histoire signale particulièrement

* " Le baron Dieskau, arrivé au fort Saint-Frédéric, avec 3,000 hommes, partagea sa petite armée en deux, et en laissa la moitié pour couvrir le fort et la colonie, en cas de malheur. Les Canadiens blâmèrent la conduite du général, s'imaginant qu'on ne devait prendre aucune précaution, et persuadés qu'on serait victorieux. M. le baron n'écouta point leurs raisons, et leur ordonna de le suivre. Il courut aux retranchemens, croyant être suivi de toute l'armée; et, sans faire reposer son monde, il fit attaquer. Les officiers de la colonie, peu accoutumés à être menés si fièrement, n'exécutèrent point ses ordres : en vain leur donna-t-il l'exemple de la valeur : blessé de plusieurs coups, il se fit porter contre un arbre, la tête tournée du côté de l'ennemi. Après la retraite, les Anglais le comblèrent d'éloges et de politesses. On attribua cette retraite au peu de bravoure du sieur de Montreuil, surtout aux principaux officiers canadiens, qui se croyaient les seuls capables de commander dans le pays."

Sans parler du reste, l'auteur des Mémoires sur le Canada se montre ici aussi dépourvu de jugement que l'avait été son " brave officier saxon." Les officiers anglais pouvaient, par politesse, louer le baron Dieskau de sa bravoure personnelle ; ils auraient pu même, si les convenances l'avaient permis, lé remercier de leur avoir rendu la victoire si aisée ; mais les Canadiens, qu'il menait presque évidemment à la défaite, ne pouvaient guère s'abstenir de blâmer tout haut sa présomption et sa témérité.

les sieurs Yarin, Bréard, Pean, fait major de Québec par faveur de M. Bigot ; Imbert, trésorier ; Cadet, munitionnaire ; Martel et Clavery, commis aux vivres ; Deschenaux, Penissault, secrétaires ou com^ mis. A en croire l'auteur des Mémoires sur le Canada, un peu exagérateur, sans doute, et d'après lui, M. Smith, il n'y aurait pas eu de fraudes, de violences, de voies iniques et tjranniques, auxquelles, avec l'autorisation, ou la connivence de l'intendant, ils n'eussent eu recours, pour s'enrichir aux dépens du gouvernement et du public. Les marchands s'étaient plaints ; ils avaient député à la cour le sieur Tache', homme intègre et d'esprit," gour faire des représentations, et demander des règlemens, ou " un arrangement de commerce" pour le Canada ; mais les odieux accapareurs, soutenus par M. Bigot, l'emportèrent, et ils purent continuer leur manège, les années suivantes.

Cependant, M. de Vaudreuil ne restait pas inactif, dans la capitale : ayant appris que les Anglais avaient construit un nombre de petits forts, sur la route d'Ochouégo, afin de couper la communication , entre le lac Ontorio et les postes français situés au-dessus, il forma un parti d'environ trois cent-cinquante hommes, qu'il mit sous le commandement de M. de Léry. Ce détachement partit de Mont-réal, le 17 mars 1756, et après avoir traversé un immense désert, et enduré de grandes fatigues, il arriva à la vue d'un fort en pieux debout, où était posté un lieutenant, avec vingt-cinq hommes. De Lery fit sommer cet ofîicier de se rendre : sur son refus, le fort fut attaqué avec vigueur, et emporté de vive force. La plus grande partie de ceux qui le défendaient furent massacrés par les Sauvages, malgré les efforts de M. de Léry et des Français, pour les sauver.

Cette expédition fut suivie d'une autre, sous M. de

Yilliers, le même dont il a été parlé plus haut. Cet officier, parti de Mont-réal, à la tête de trois cents hommes, construisit, à quelque distance d'Ochouégo, un fort en palissades, tellement entourré d'épaisses forêts, qu'il fallait en être tout près, pour l'àppercevoir ; ce qui lui donna le moyen d'intercepter, à plusieurs reprises, les effets et les provisions envoyés d'Albany à Ochouégo.

Sur ces entrefaites, trente députés iroquois arrivèrent à Montréal, pour assurer le gouverneur général que leur nation désirait observer la neutralité entre les Français et les Anglais, et le prier de ne lui pas fermer le (%emin entre Ochouégo et Mont-real.

M. de Vaudreuil leur répondit, que la coutume de ses guerriers était d'aller chercher leurs ennemis et de les combattre, partout où ils les trouvaient ; mais que, quant à la nation iroquoise, tant qu'elle continuerait à demeurer neutre, elle n'aurait rien à craindre, de leur part.

Cependant, la plupart des postes de l'Ouest avaient changé de commandans: Contrecœur avait été remplacé, au fort Duquesne, par M. Dumas : Bienville avait eu pour successeur, au Détroit, M. Demut, capitaine dans les troupes de la colonie ; et ce dernier avait été remplacé ensuite par M. Picote' de Belestre, gentilhomme canadien.

Au commencement de juillet, il arriva à Québec un grand corps de troupes, sous les ordres du marquis de MoNTCALM, maréchal-de-camp, du chevalier de Levis, brigadier, et dê M. de Bourlamaque, colonel. Le marquis de Montcalm monta incontinent à Mont-réal, où était le gouverneur, afin de se concerter avec lui, sur les opérations de la campagne. Il approuva fort qu'on eût envoyé des troupes pour bloquer Ochouégo, ou lui couper la communication avec Albany ; et après

avoir donné les ordres qui lui parurent nécessaires, il se rendit au fort Frontenac, pour y attendre l'arrivée des troupes qui montaient de Québec, ainsi que des Canadiens et des Sauvages, qu'on assemblait à Montréal. En attendant, il fit bloquer l'embouchure de la rivière d'Onnontagué par deux vaisseaux armés, de 15 à 20 canons, commandés, l'un par le sieur Laforce, et l'autre par le sieur de la Broquerie.* Il envoya aussi des partis de Sauvages en différents endroits, sur la route d'Albany, afin d'ôter aux Anglais tout moyen de communication.

Les troupes attendues arrivèrent enfin, et le 4 août, Montcalm se mit en route, par eau, avec la première division, et fut joint, deux jours après, par la seconde, avec l'artillerie et les provisions. M. Eigaud de Vau- DREUiL, gouverneur des Trois-Kivières, avait eu ordre de prendre les devans, avec un corps considérable de Canadiens : il arriva le 7, à trois lieues d'Ochouégo, et fut joint, le 10, par la première division. Rigaud s'avança, par les bois, jusqu'à une demi-lieue des forts anglais, (car il y en avait deux, à l'embouchure de la rivière), afin de favoriser le débarquement du principal corps d'armée. Les deux divisions s'y étant réunies, le débarquement se fit, le 12, à minuit.

Le général ayant fait ses dispositions, ouvrit d'abord la tranchée devant le fort nommé Ontario, La garnison fit un feu soutenu, le 13, depuis la pointe du jour jusqu'à six heures du soir; mais alors ses munitions se trouvant épuisées, elle encloua ses canons, et se retira au fort Ochouégo. Aussitôt que Montcalm se fut apperçu de ce mouvement, il fit occuper par un gros détachement le fort abandonné. • Plusieurs des canons

* Ces officiers croisèrent aussi sur le lac Ontario, et y prirent, ou y coulèrent à fond plusieurs goélettes et barges anglaises. Ee

laissés par la garnison s'étant trouvés en état de servir, on les dirigea contre l'autre fort, qui était le plus considérable. Le feu de ces canons, joint à celui des batteries qu'on avait érigées, effectua bientôt une brèche considéreble dans les murs du fort Ochouégo, et le colonel Mercer, qui y commandait, ayant été tué, la garnison, forte de plus de 1,200 hommes, demanda à capituler, à la condition d'être conduite à Mont-réal prisonnière de guerre ; ce qui lui fut accordé.

La perte des Anglais fut de cent-cinquante hommes, tués et blessés, et celle des Français de quarante. Le colonel Bourlamaque fut du nombre des blessés. Outre les deux forts, sept bâtimens de 10 à 18 canons, deux cents bateaux, plusieurs pièces d'artillerie, et une grande quantité de provisions de bouche et d'effets militaires tombèrent au pouvoir des Français. Les étendards pris aux Anglais furent suspendus, comme des trophées, dans les églises de Québec, de Mont-réal et des Trois- Rivières. Les prisonniers, au nombre de 1,200, furent traités avec beaucoup d'humanité, à Mont-réal, et échangés, avant la fin de l'année.

La victoire d' Ochouégo ajouta beaucoup à la réputation que le marquis de Montcalm s'était déjà faite en Europe, et ne contribua pas peu à entretenir, a augmenter même le goût pour la guerre, l'enthousiasme militaire des Canadiens. Ce général, après avoir démoli les forts dont il venait de se rendre maître, redescendit à Mont-réal, avec ses troupes.

Par la destruction des forts anglais d'Ochouégo et d'Ontario, les Français devenaient maîtres de tous les grands lacs ; les communications entre les Anglais et les Iroquois se trouvaient coupées, et les plantations anglaises situées sur la rivière Mohaivk, ou des Agniers, demeuraient exposées aux ravages des alliés sauvages de la

colonie française, qui, en effet, se prévalurent de cet état de choses.

Vers Fautorane, le fort Grenville^ sur les frontières de la Pensylvanie, fut surpris, pillé et brûlé par les Français, qui emmenèrent prisonniers les soldats et les liabitans.

Pour se venger de cette défaite, et des fréquentes expéditions déprédatoires dont ils avaient eu à souffrir, les liabitans des frontières de la Pensylvanie et de la Virginie, formèrent un parti d'environ quatre cents hommes, pour aller détruire le village à^Astigné, ou Astigué, sur rOhio, d'où ils pensaient que la plupart de ces expéditions étaient parties. A l'approche des Anglais, les Sauvages sortirent du village, pour aller mettre leurs femmes et leurs enfans en sûreté ; mais il s'y trouvait deux officiers, et un nombre de coureurs de bois, ou de voyageurs canadiens, qui purent le défendre, en attendant le retour des guerriers sauvages. Les Anglais, étonnés de la résistance qu'ils éprouvaient, et découragés par la perte d'une trentaine d'entre eux, tués aux premières attaques, se mirent à fuir par les bois. Les Sauvages les poursuivirent, et en tuèrent encore un grand nombre.

Cependant, le commandement important de Beauséjour avait été donné à un favori de l'intendant, nommé DE Vergor, capitaine des troupes de la marine, mais dépourvu de courage, de jugement, et de toute espèce de talent ou de vertu.* Ce fort fut attaqué, en juin 1755, par le colonel Monkton, et se rendit par capitulation, après quelques jours de résistance. Le petit fort

* Avant de partir pour la France, M. Bigot lui avait écrit : " Profitez, mon cher Vergor, de votre place : taillez, rognez, vous avez tout pouvoir ; afin que vous puissiez bientôt venir me joindre en France, et acheter un bien à portée de moi,"

voisin de Gasparaux, où commandait un sieur de Vil- LERAY, se rendit, quelques jours après, aux mêmes conditions, dont les principales étaient, que les troupes seraient transportées à Louisbourg, et que les Acadiens qui avaient combattu avec les Français, ne seraient pas inquiétés. Cette dernière condition n'empêcha pas le major Scott, laissé commandant à Beauséjour, d'inquiéter ceux de Tendroit et des environs. Les ayant invités à le venir trouver, sous le prétexte d'avoir à leur exposer les intentions du lieutenant gouverneur, il leur demanda leurs armes, qu'ils lui remirent, et un serment de fidélité à Georges II, qu'ils refusèrent de prêter : sur quoi, d'après l'ordre qu'il en avait reçu du général HoPSON, successeur du colonel Cornwallis, il les fit envelopper par ses soldats, et enfermer comme prisonniers.

M. de Boishébert, qui avait brûlé son fort de Saint- Jean, dans la crainte de ne le pouvoir défendre, s'il était attaqué, mais qui était encore dans l'endroit, informé de ce qui se passait à Beauséjour, accourut, avec le peu de troupes qu'il commandait, au secours des Acadiens ; et ayant réuni ceux qui s'étaient échappés du fort, ou qui n'avaient pas voulu s'y rendre, il leur donna des armes, et battit avec eux les Anglais, en différentes rencontres; mais il ne put empêcher qu'à la fin, ces derniers ne brûlassent toutes les habitations, et ne contraignissent ceux des habitans qu'ils ne purent joindre, à se réfugier dans les bois. Le plus grand nombre pourtant de ceux de Beauséjour et des environs purent se retirer dans l'Ile Royale, dans celle de Saint- Jean, à Miramichi, à la baie des Chaleurs et à Québec : mais il n'en fut pas ainsi de ceux de Grand- Pré ^ des Mines, de Port-Royal, et autres endroits de la presqu'île. L'émigration d'une partie d'entre eux sur le territoire

de la France, dans la vue d'y redevenir sujets de cette puissance, ou de n'être pas forcés à combattre contre elle, avait inspiré aux autorités la méfiance et la haine que leur avait portées, de tout temps, la population anglaise de la Nouvelle Ecosse, particulièremejQt à cause de la difFérence de leur langue et de leur religion.* Après avoir fait tout au monde pour les retenir dans la presqu'île, et leur avoir imputé à crime la simple volonté d'émigrer, comme s'ils avaient été des serfs attachés à la glèbe, on crut que la partialité, le déni de justice ç même, qu'ils éprouvaient parfois de la part des tribunaux récemment établis dans la province, ne punissaient pas suffisamment ceux qui étaient restés de la faute de ceux qui étaient sortis, et l'on se permit de les traiter, et même de les faire traiter par des agens subalternes, bien plutôt en esclaves qu'en citoyens.

Déjà le général Hopson, avait menacé ceux de Chibouctou, ou de Port-Royal, de faire tirer, sur eux le canon de la ville, pour s'en débarrasser d'un coup, s'ils ne prêtaient pas, sur-le-champ, le serment qu'il exigeait d'eux. j* Plus tard, Lawrence, dèvenu lieutenant gouverneur de la province, donna à de simples officiers de troupes des pouvoirs discrétionnaires, et pour ainsi dire, illimités, contre leurs biens et leurs personnes. J Enfin, on leur donna à entendre qu'il fallait se résoudre à prêter un serment qui les obligeât à combattre et contre les Français, leurs compatriotes, et contre les Abénaquis

Papists and Frenchmen, their submissions never gained much crédit with their Protestant and English masters, by whom they were both hated and feared, — Haliburton, Nova Scotia. f Mémoires sur le Canada^ &C;

% They were informed by captain Mure A y, at Pusiquid, that unless they supplied his detatchment with fuel^ their houses would be used for that purpose ; or that if they failed to furnish the engineer with timber for the repair of fort Edward, they should suffer imme- 4iate military exécution" — M. Haliburton.

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HISTOIEE

leurs amis et alliés, à peine d'éprouver le traitement le plus rigoureux. Ce serment ayant été refusé, il fallut songer à mettre la menace à exécution, et l'on fut quelque temps embarrassé sur le mode et les moyen s, vu la position, le cas particulier des Acadiens : " ils n'étaient pas sujets britanniques, dit l'historien de la Nouvelle Ecosse, M. Haliburton, puisqu'ils n'avaient pas prêté le serment de fidélité (allcgiance), et ne pouvaient conséquemment être regardés comme rebelles ; ils ne pouvaient pas non plus être considérés comme prisonniers de guerre, ni être convenablement envoyés en France ; puisque, depuis près d'un demi-siècle, on leur laissait leurs possessions, à la simple condition de demeurer neutres."* Enfin on se détermina à les expatrier, à les déporter en masse et à la fois ; mais avant d'employer la violence, on crut pouvoir recourir aussi à la ruse. On adressa aux habitans des différents établissemens des espèces de proclamations couchées en termes aussi vagues et aussi ambigus que possible, leur enjoignant de se rendre, vieillards, jeunes gens, et enfans au-dessus de dix ans, à jour nommé, à leurs églises respectives, pour y entendre ce qu'on avait à leur communiquer de la part da roi. Après qu'ils eurent entendu les reproches qu'on avait jugé à propos de leur adresser, on leur annonça que leurs terres, leurs bestiaux et autres effets étaient confisqués, et qu'ils étaient tous condamnés à la déportation.

" L'impartialité de l'histoire, dit uii écrivain moderne, f oblige à déclarer que quelques hommes avaient encouru la • forfeiture, en cherchant à soulever les Micmacs,

* ** Thei/ had heen suffered for nearly half a century to retain their possessions ; and their neutrality hçid been accepted iji lieu of their alîegiance,^'

f M. Roux DE Rochelle.

qui occupaient une contrée de TAcadie, et en les excitant à commettre des hostilités sur le territoire britannique mais il eût été équitable de ne poursuivre que les provocateurs. Au lieu de se borner à une si juste répression, on eut la cruauté d'envelopper dans le même exil toute la population, et 12,000 hommes furent condamnés à chercher un refuge hors de l'Acadie. La plupart furent même réduits à se procurer à leurs frais les moyens de transport pour s'expatrier et se disperser dans d'autres colonies." Il en périt un grand nombre; encore plus, dit Raynal, de chagrin que de misère. " Cependant, continue l'écrivain plus haut cité, il y eut quelques émigrations plus favorisées ; la cause de l'infortune trouva des défenseurs ; la bienveillante pitié des citoyens chercha à réparer les rigueurs du gouvernement, et les vertus privées donnèrent une leçon à la politique." [ Plusieurs navires, après avoir inutilenient cherché

des lieux d'asile, ramenèrent leurs voiles vers la baie de Fundy, et abordèrent aux territoires encore possédés par la France. Chassés de leurs possessions d'Acadie, ils se trouvaient, ou croyaient se trouver, entièrement affranchis de leurs devoirs de neutralité ; ils armèrent en course quelques bâtimens, et pendant la durée de la guerre, ils causèrent au commerce maritime des colonies anglaises de nombreux dommages. Tous ceux qui purent gagner les possessions françaises y trouvèrent les secours dus à leur infortune. On leur donna des terres, des instrumens d'agriculture et quelques bestiaux, et ils recommencèrent des établissemens où

* Les Anglais avaient particulièrement à se plaindre de déprédations et d'assassinats commis par les Sauvages, dans les environs d'Halifax, à l'instigation de quelques Acadiens aussi dépourvus de sens que d'humanité.

ils devaient être troublés, après quelques années d'épreuves, par de nouveaux ehangemens de domination.

Les Anglais de la Nouvelle Ecosse, qui avaient regardé comme nécessaire à leur sûreté le bannissement des anciens colons, étaient d'autant moins disposés à les ménager, qu'ils s'attendaient à être prochainement attaqués par Tescadre de Dubois de La Mothe, qui se trouvait dans le port de Louisbourg. Une flotte anglaise de vingt-deux vaisseaux de ligne et de sept frégates, sous les ordres de l'amiral Holburne, avait paru, le 19 août, devant la même rade ; mais, au lieu de chercher à engager le combat, elle s'était retirée vers la baie de Chibouctou, et le 25 septembre, elle avait éprouvé une violente tempête : plusieurs vaisseaux avaient été détruits, ou délabrés, et les autres avaient été trop maltraités pour qu'on en pût attendre quelque service.

Dans l'automne de 1755, une partie des Acadiens qui s'étaient retirés à Miramichi, craignant d'y être attaqués par les Anglais, s'étaient embarqués pour Québec, sur les bâtimens qui leur avaient porté des vivres.

Dans l'automne de 1756, d'autres Acadiens de Miramichi, de Beauséjour, et autres lieux, passèrent aussi à Québec, pour être plus en sûreté, et dans l'espoir d'y trouver tout ce qui leur serait nécessaire. Ils étaient porteurs d'un mémoire, où parlant pour eux-mêmes et pour ceux de leurs compatriotes qui étaient restés en Acadie, ils représentaient au marquis de Yaudreuil : Que leur attachement à la France ne pouvait se mieux prouver que par le rejet des offres avantageuses que les Anglais leur avaient faites ; qu ils étaient réduits à un état d'autant plus déplorable qu'ils n'y voyaient pas de terme, si le gouverneur ne venait pas promptement à leur secours, et ne les prenait sous sa protection ; que la

DIT CANADA

cause de cet état déplorable était un attachement à la France, que les Anglais n'avaient jamais pu leur faire perdre ; qu'ils auraient cru se déshonorer, en acquiesçant à ce que les Anglais exigeaient d'eux, particulièrement dans un temps où ils étaient en guerre avec la France ; que les habitans de Beaubassin. des Mines, et autres villages, étaient ou prisonniers des Anglais, ou dispersés dans les bois ; que leur premier vœu était de se venger de leurs persécuteurs, et de redevenir, sous tous les rapports, les sujets d'un roi qui leur était devenu d'autant plus cher, qu il avait pris soin de les protéger, et de pourvoir à leurs besoins, en toutes occasions ; que leur état de dénuement, et le refus constant qu'ils avaient fait d'obéir aux autorités anglaises, en ce qui dépassait leur condition de neutralité, parlaient d'autant plus hautement en leur faveur, qu on savait que c'était en conséquence de leur attachement au gouvernement de France, qu'ils avaient abandonrié leur pays natal et les biens qu'ils y possédaient, pour venir s'établir, au nombre de 3,000, à Beauséjour, Miramichi, et autres lieux. Enfin, tous demandaient à être regardés et traités comme les autres sujets américains de sa majesté Très-Chrétienne.

Et certes ! ils étaient bien dignes qu'on eût égard à leur prière, et qu'on leur accordât leur demande: si c'est bien mériter d'un gouvernement, que de lui sacrifier volontairement ses intérêts privés et personnels, quels sujets méritèrent mieux que les Acadiens de celui de France? Sans doute, ce gouvernement eut toujours pour eux de la bienveillance, et leur donna même des preuves d'une sollicitude particulière ; mais il n'en fut pas toujours ainsi de ses employés dans ce pays : les Acadiens réfugiés éprouvèrent assez souvent, de leur part, du dédain, de la dureté, de l'ingratitude j quelquefois même des procédés iniques, une espèce de spoliation.

Ayant reçu de France Tordre de défendre les frontières de la colonie, et d'agir sur l'offensive, quand il croirait pouvoir le faire avec avantage, M. de Yaudreuil envoya, dans le cours de l'hiver, plusieurs partis de Canadiens et de Sauvages, pour reconnaître le pays, sur les frontières des colonies anglaises. Un de ces partis, qui avait pénétré au-delà du Ifc Champlain, revint avec la nouvelle que les Anglais étaient occupés à fortifier le fort George, à l'extrémité du lac Saint- Sacrement, et y avaient amassé une grande quantité de munitions et de vivres. Le gouverneur et le général Montcalm furent d'avis qu'il fallait attaquer le fort, avant que les ouvrages fussent achevés, et qu'il y eût été placé une forte garnison.

Comme il n'y avait pas de temps à perdre, on forma en diligence, un détachement de cent-cinquante soldats, de six cent-cinquante Canadiens et de quatre cents Sauvages. Le commandement en fut confié à M. Rigaud de Yaudreuil, frère du gouverneur, et on lui donna pour second, le chevalier de Longueil, lieutenant de roi, à Québec. Le commandant eut pour instructions d'attaquer le fort par escalade, et s'il était repoussé, de mettre le feu aux bateaux, aux magasins et aux bâtimens qu'il trouverait auprès.

Rigaud partit de Mont-réal, au commencement de mars, et campa, le 17 du même mois, derrière une colline, à une lieue et demie du fort George. Son dessein avait été de surprendre la garnison ; mais n'y ayant pas réussi, il prit le parti d'investir le fort. En même temps qu'il employait une partie de son monde à amasser des fascines, il posta un corps de Sauvages sur le chemin du fort Edward, afin de couper la communication avec Albany. Le 21, il somma le commandant anglais de se rendre; mais celui-ci répondit qu'il était résolu de se défendre j usqu à la dernière extrémité. Désespérant de

pouvoir emporter le fort par escalade, Eigaud se vit contraint de s'en tenir à la seconde partie de ses instructions ; il brûla toutes les maisons qu'il y avait aux environs du fort, l'hôpital, les magasins, trente bateaux, et un grand nombre de chaloupes ; après quoi, il reprit la route de Mont-réal.

Le gouverneur général approuva ce qu'avait fait son frère, et vit, dans l'incendie des bateaux et des magasins des Anglais, un moyen de retarder leurs progrès, s'ils avaient dessein d'attaquer Carillon, ou la Pointe de la Couronne. Afin de mettre les forts qu'il y avait en ces endroits, dans un meilleur état de défense, M. de Bourlamaque y fut envoyé, avec deux bataillons, pour continuer les ouvrages^ et s'assurer de la communication entre les deux lacs. Le capitaine Pouchot, du régiment de Béarn, fut envoyé, en même temps, à Niagara, avec ordre de mettre ce fort dans le meilleur état de défense possible. Cet officier envoya aux tribus du Nord et de l'Ouest l'invitation de faire descendre leurs chefs à Mont-réal, pour assister à un grand conseil qui devait s'y tenir. Elles acquiescèrent toutes, et promptement, à l'invitation, et envoyèrent à Mont-réal, non seulement leurs chefs, mais encore un grand nombre de leurs guerriers. Dans l'audience que leur donna M. de Yaudreuil, il leur dit, entre autres choses, que les Anglais étaient devenus les ennemis du grand Onontiiio, leur père ; qu'ils avaient bâti, sur le terrain de leur père, un fort qu'il avait reçu l'ordre de détruire, et qu'il ne doutait pas qu'ils ne fussent d'eux-mêmes portés à l'aider, dans cette entreprise. Ils lui répondirent qu'ils étaient déterminés à se conformer à sa volonté.

Comme l'entreprise contre le fort George exigeait, pour réussir, plus de moyens que n'en avait eus M. de

Rigaud, on assembla, à Saint-Jean, où il avait été bâti un fort, en 1749,* des troupes et des milices de toutes les parties de la colonie. Le transport des vivres et des munitions, qui se fit, en grande partie, par bateaux, de Mont-réal à Sorel, et de là à Saint- Jean, fut encore pour la plupart des employés corrompus et prévaricateurs du gouvernement, un moyen de s'enrichir par toutes sortes de fraudes et de déceptions, ou plutôt par le pillage de l'argent et des effets du roi.

Le chevalier de Lé vis, qui commandait à Saint - Jean, reçût, le 3 juillet, l'ordre de traverser le lac Champlain, pour aller joindre le marquis de Montcalm, à Carillon (ou Fort- Vaiidreuil), ou ce dernier s'était rendu, et était occupé à faire ses préparatifs, pour traverser le lac Saint- Sacrement. Après la jonction, l'armée se trouva forte de 5,500 Français et Canadiens, et de 17 à 1,800 Sauvages, avec trente-deux pièces de canon et cinq mortiers. C'était la plus formidable qui eût encore été assemblée en Canada.

Tandis qu'on se préparait à aller en avant, le colonel Parker, envoyé, à la tête de quatre cents Anglais, pour déloger une garde avancée, à Carillon, fut rencontré, sur le lac George, par cinquante Français et trois cents Sauvages, commandés par M. de Corbieres. Les Anglais, après un combat de courte durée, prirent la fuite, pour gagner la terre ; mais ils furent atteints et taillés en pièces.

Dans le même temps, le capitaine Marin, qui avait été envoyé vers le fort Lydius, avec deux cents Sauvages, attaqua les retranchemens avancés, et enleva un des principaux quartiers, où il tua deux cents hommes. Les Anglais, revenus à eux, se mirent à sa poursuite, mais il leur échappa.

* Sous la direction d'un ingénieur du nom de La Morandiere.

Cependant l'armée s'ébranla: le 29 juillet, M. de Lé vis prit sa route, par terre, avec 3,000 hommes: ensuite le reste de l'armée s'embarqua sur quatre cents bateaux ou canots. M. de Lévis, arrivé le premier près des retranchemens des Anglais, occupa les défilés qui conduisaient à l'endroit où l'on avait projetté de faire le débarquement, et en même temps, un gros de Sauvages assit son camp sur les derrières du fort George, pour lui couper toute communication avec le fort Lydius. A la faveur de ces mesures, la descente se fit, le 5 août, sans opposition, à environ une demilieue du fort George.

Ce fort était un quarré flanqué de quatre bastions : les murs en étaient formés par de gros troncs de sapins renversés, et soutenus par des pieux extrêmement massifs. Le fossé avait de dix-huit à vingt pieds de profondeur. Ce fort, où il y avait entre quatre et cinq cents hommes, et une vingtaine de canons, était protégé par un rocher élevé, revêtu de palissades assurées par des monceaux de pierres. La garnison de cette espèce de citadelle était de 17 à 1,800 hommes, et l'on ne pouvait l'attaquer avec l'artillerie que du côté de la place, à cause des bois touffus, ou des marais qui en bordaient les avenues, des autres côtés.

Après avoir disposé ses troupes comme pour commencer le siège, mais avant d'avoir ouvert la tranchée, le marquis de Montcalm envoya au colonel Monroe, commandant de la place, par M. Fontbkune, son aide-de-camp, une lettre, où il le sommait de se rendre, en lui disant, qu'il arrivait avec une armée nombreuse, un train considérable d'artillerie, et un grand corps de Sauvages, dont il ne pourrait plus restreindre la fureur, si quelques uns d'eux étaient tués ; qu'il lui était inutile d'entreprendre de défendre sa place, dans l'espoir rf

d'être renforcé, vu qu'il avait pris toutes les précautions pour qu'aucun secours ne pût lui arriver, et qu'il lui demandait une réponse immédiate et décisive. Le colonel Monroe lui fit réponse, qu'il craignait peu la barbarie, et qu'il avait sous ses ordres des soldats déterminés, comme lui, à vaincre ou à périr.

Cet officier croyait avoir des forces suffisantes pour résister pendant quelque temps, et il s'attendait que le général Webb, qui était à peu de distance, avec 4,000 hommes, attaquerait Montcalm, et le contraindrait à lever le siège de son fort, ou du moins parviendrait à y faire entrer des secours. L'inactivité de Webb ne surprit guère moins le général français que le colonel Monroe, et le premier en profita pour pousser le siège avec vigueur. La garnison se défendit avec bravoure; mais au bout de quatre jours, ayant perdu tout espoir d'être secouru, et voyant ses munitions presque épuisées, le commandant demanda à capituler. Les principales conditions furent, que la garnison sortirait avec les honneurs de la guerre, et serait conduite au plus proche des fox^ts anglais, par une escorte de cinq cents hommes, pour la mettre à couvert des insultes et de la barbarie des Sauvages. Malgré cette précaution, ces barbares, encore plus animés de l'amour du pillage que de celui de la vengeance, et épiant le moment favorable, celui de Féloignement du corps de l'armée française, tombèrent sur les Anglais, dans la route pour se rendre au fort Edward, et en massacrèrent un grand nombre, en dépit des effiDrts de l'escorte française, obligée ellemême d'agir avec prudence et ménagement, pour éviter d'être enveloppée dans le massacre. Les Sauvages prétendirent qu'on leur avait promis les armes et le bagage de la garnison du fort George, et quand ils virent qu elle emportait tout, ils résolurent de se payer

Sol

de leurs mains. C'est du moins ce qu'ils dirent, pour s'excuser ; et malheureusement, leur grand nombre et le besoin qu'on avait d'eux empêchèrent que les principaux coupables, au moins, fussent punis comme ils le méritaient. C'est ce qui est arrivé, toutes les fois qu'on a armé les Sauvages, sans être assez résolu, ou assez fort, pour les contraindre à observer les lois de la guerre.*

Tandis que quelques milliers de braves guerriers s'efforçaient de rehauser, dans ce pays, la gloire militaire de leur nation, des administrateurs infidèles semblaient avoir pris à tâche de dilapider ses finances. La

* *' La garnison, au lieu de sortir tout de suite, et de se mettre en chemin, attendit jusqu'au lendemain. Comme on avait (imprudemment) promis le pillage du fort à 1,500 Sauvages, qui s'étaient trouvés à cette expédition, ce retard leur fit penser qu'où voulait les tromper. Quelques uns s'ennivrèrent, sur cette idée, pendant la nuit. Comme ils n'étaient point accoutumés à des capitulations, en voyant sortir, le lendemain, la garnison avec ses effets, ils se crurent tout de bon trompés : ils se jettèrent dessus, en massacrèrent quelques uns, et en firent des prisonniers, et pillèrent tout. En vain, les généraux voulurent-ils s'y opposer : il fallut cacher ces infortunés au milieu des troupes françaises, et dans les tentes ; encore en vinrent-ils tuer inhumainement, au milieu de ceux qui s'étaient rendus leurs protecteurs. Cette action (des Sauvages) passa pour détestable, et elle l'est en effet ; mais il ne faut l'attribuer ni à M. de Montcalm, ni aux autres généraux, mais au peu de discipline que M. de Vaudreuil mettait parmi les Sauvages : il leur permettait tout ; qualité qu'il tenait de son père, comme de les croire absolument nécessaires." — Mémoires^ etc.

Après ce passage d'un écrivain qui, d'ordinaire, voit tout en beau chez les Anglais, et trouve tout mal chez ses compatriotes, on ne doit pas être moins indigné que surpris, en lisant une note où il est dit, que *' les généraux français négligèrent, ou même refusèrent, pendant le massacre, de prendre les précautions st^'pulées par la capitulation, pour sauver la vie des prisonniers," et que "ni les officiers, ni les troupes françaises, ne leur donnèrent aucune protection." Le témoignage de l'historien de la Nouvelle York, M. Smith, invoqué ici, peut être apprécié à sa juste valeur, quand il affirme que Montcalm avait 11,000 hommes de troupes ; et M. Carver, qui " fut fait prisonnier dans cette affaire," et qui " n'échappa qu'avec la plus grande difficulté," comment le put-ij faire, si ce ne fut par la protection des officiers français ? '

corruption, qui avait commencé à marcher, le front levé, sous l'administration de M. de La Jonquière, ne sut plus où s'arrêter, sous celle du marquis de YaudreuiL L'exemple donné par des fonctionnaires indignes, fut suivi par une partie des commandans des postes militaires, dont quelques uns allèrent jusqu'à présenter des comptes pour des articles qu'ils n'avaient point fournis, et qui leur furent néanmoins payés, par ordre de l'intendant. De là cette énorme quantité de papier-monnaie, ou ordonnances^ dont le pays se trouva comme inondé, en 1 760. Nous regrettons d'avoir à ajouter, que le débordement de Louis XV et de ses courtisans, était imité, comme à l'envi, par l'intendant et par une partie des employés publics, au grand scandale de la population canadienne, et particulièrement de celle des villes de Québec et de Mont-réal.

Il n'y eut aucun événement militaire remarquable, depuis la prise du fort George j usqu'au siège de Louisbourg. Cette place, qui avait été bloquée, en 1757^ par une escadre anglaise, aux ordres de l'amiral Lou- DOUN, fut attaquée et prise, dans l'été de l'année suivante. Ce fut le 2 juin 1758, dit Haynal, à qui nous empruntons, en grande partie, ce récit, qu'une flotte composée de vingt-trois vaisseaux de ligne et de dixhuit frégates, qui portaient 16,000 hommes de troupes agguerries, jetta Tancre dans la baie de Gabarus, à une demi-lieue de Louisbourg. Comme il était démontré qu'un débarquement fait à une plus grande distance ne pouvait servir de rien, parce qu'il aurait étâ impossible de transporter l'artillerie et les autres choses nécessaires pour un grand siège, on s'était attaché à le rendre impraticable, au voisinage de la place. L'assaillant vit la sagesse des mesures qui lui annonçaient des difficultés et des périls : il crut alors devoir appeller la

ruse à son secours, et pendant que, par une ligne prolongée, il menaçait et couvrait toute la côte, il descendit en force sur le rivage de l'anse au Cormoran,

Cet endroit était faible de sa nature ; mais les Français l'avaient étayé d'un bon parapet, fortifié par des canons, dont le feu se soutenait, et par des pierriers d'un gros calibre. Derrière ce rempart étaient 2,000 bons soldats et quelques Sauvages. En avant, il y avait un abattis d'arbres si serré, qu'on eût eu bien de la peine à y passer, quand même il n'aurait pas été défendu. Cette espèce de palissade, qui cachait tous les préparatifs de défense, ne paraissait, dans l'éloignement, qu'une plaine verdoyante.

C'était le salut de la colonie, si l'on eût laissé à l'assaillant le temps d'achever son débarquement, et de s'avancer, dans la confiance de ne trouver que peu d'obstacles à forcer. Alors, accablé, tout-à-coup, par le feu de l'artillerie et de la ihousqueterie, il eût infailliblement péri sur le rivage, ou dans la précipitation du rembarquement. Cette perte inopinée aurait pu rompre le fil de tous ses projets : mais l'impétuosité française fit échouer toutes les précautions de la prudence : à peine les Anglais eurent-ils fait quelques mouvemens, pour s'approcher du rivage, qu'on se hâta de découvrir le piège où ils devaient être pris. Au feu brusque et précipité qu'on fit sur leurs chaloupes, et plus encore à l'empressement qu'on eut de déranger les branches d'arbres qui masquaient les forces qu'on avait tant d'intérêt à cacher, ils devinèrent le péril où ils allaient se jetter. Dès ce moment, revenant sur leurs pas, ils ne virent plus d'endroit pour descendre, qu'un seul rocher, qui même avait paru jusqu alors inaccessible. Le brigadier Wolfe, quoique fortement occupé du soin

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de faire rembarquer ses troupes, fit signe au major Scott de s'y rendre.

Cet officier s'y porta aussitôt, avec les soldats qu'il commandait. Sa chaloupe étant arrivée la première, et s'étant enfoncée, au moment où il mettait pied à terre, il grimpa tout seul sur le rocher. Il espérait y trouver cent des siens, qu'on y avait envoyés, depuis quelques heures ; il n'y en avait que dix. Avec ce petit nombre d'hommes, il ne laissa pas de gagner le haut du rocher. Les Français lui tuent deux hommes et lui en blessent deux autres mortellement ; mais malgré sa faiblesse, il se soutient dans ce poste important, à la faveur d'un épais taillis. Enfin, ses intrépides compagnons bravant, pour le joindre, et le courroux de la mer et le feu du canon, achèvent de le rendre maître de la seule position qui pouvait leur assurer la descente.

Dès que les Français virent l'assaillant solidement établi sur le rivage, ils prirent l'unique parti qui leur restait, celui de s'enfermer dans les murs de la ville. Les fortifications do Louisbourg manquaient de solidité : les revêtemens des différentes courtines étaient entièrement écroulés. Il n'y avait qu'une casemate et et un petit magasin à l'abri des bombes. La garnison qui devait défendre la place n'était que d'environ 3,000 hommes, non compris les soldats de marine.

Le capitaine Deshehbiers parvint à jetter quelques secours dans la place ; mais l'artillerie anglaise ayant mis le feu à un des vaisseaux français, l'incendie se communiqua aux autres, et le port n'offrit plus qu'un bassin désolé et couvert de débris flottants.

Malgré ces désavantages, les assiégés se déterminèrent à la plus opiniâtre résistance. Pendant qu'ils se défendaient avec cette fermeté, les grands secours qu'on leur faisait espérer pouvaient ai-river, et à tout évène-

ment, ils préservaient le Canada de toute invasion, pour le reste de la campagne. Qui croirait que tant de résolution fut soutenue par le courage d'une femme ? Madame de Drucourt, continuellement sur les remparts, la bourse à la main, tirant elle-même trois coups de canon, par jour, semblait disputer au gouverneur, son époux, la gloire de ses fonctions. Rien ne décourageait les assiégés, ni le mauvais succès des sorties qu'ils tentèrent, à plusieurs reprises, ni l'habileté des opérations concertées par Famiral Boscawen et le major -général^ Amherst. Ce ne fut qu'à la veille d'un assaut impossible à soutenir, qu'on parla de se rendre. La garnison de Louisbourg devait être prisonnière de guerre, et conduite en Angleterre. Sa perte, en tués et blessés, n'était pas considérable. Celle des assiégeans, suivant Jefferys, fut de moins de deux cents hommes tués, et d'environ trois cent-cinquante blessés.

Dans la capitulation de Louisbourg furent comprises l'île du Cap-Breton et celle de Saint- Jean. Le gouverneur de cette dernière, qui ne se croyait pas lié par la capitulation de Louisbourg, fit d'abord quelque résistance, dans le fort qui la défendait ; mais il se rendit ensuite au lieutenant-colonel Rollo, par une nouvelle capitulation, en vertu de laquelle, les habitans de l'île devaient remettre leurs armes au commandant anglais, et être ensuite transportés en France, aux frais de l'Angleterre. Ces habitans, la plupart Acadiens réfugiés, étaient au nombre d'environ 4,000, répartis en différents endroits de l'île. Ils y vivaient presque tous dans l'aisance, et plusieurs récoltaient jusqu'à 1,200 minots de bled, par année. Le nombre de leurs bêtes à cornes était de plus de 10,000. Québec était un

* Maréchal-de-camp, ou général de division.

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