‹ Histoire du canton de VaudChapitre 2 sur 21 · CHAPITRE XVIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIU

lie Consensus*

Nouvelles doctrines religieuses. — Les Arminiens, les Universalistcs et les Particularistes. — Les Piétistes et les Anabaptistes. — Berne et Zurich prennent des mesures contre les sectaires et imposent à leurs sujets une formulaire de doctrine appelée le Consensus, et un Serment de Conformité à ce formulaire. — Chambre de Religion. — Persécutions religieuses. — Lettre missive de M. de Treytorrcns. — L'Académie de Lausanne accusée d'arminianisme. — Commission d'enquête. — Mesures prises à l'égard du clergé pour rétablir l'unité de doctrine. — Les députés bernois arrivent à Lausanne. — Ces députés donnent à l'Académie des explications sur certaines expressions du Consensus. — Concessions mutuelles. — Signatures du Consensus et serment, par les membres de l'Académie. — Réserves du professeur Polier. - L'Académie blâmée par le public. — Refus des signatures et du serment par les Impositiormaires. — Déclaration de M. Polier. — Dix-sept Impositionnaires signent et prêtent serment; sept persistent dans leur refus; ils sont destitués. — Réunion des Classes pour la signature et le serment. — Ministres qui refusent. — LL. EE. annoncent que tout Ministre qui persisterait dans son refus sera destitué. — Les baillis donnent de nouvelles explications aux refusants; ceux-ci , à l'exception d'un seul Ministre et de cjuatre Impositionnaires , signent et prêtent serment. — Manifestations de l'opinion publique au sujet des affaires du Consensus.

La paix d'Arau commençait en Suisse une ère de soumission pour tous les sujets des villes souveraines, lorsque, en 1716, l'académie de Lausanne et le clergé du Pays de Vaud osèrent résister aux conseils de Berne

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qui voulaient imposer de nouvelles doctrines à l'Eglise. La résistance fut longue, elle fut vive. Mais enfin , cédant à une volonté toute puissante, l'académie et le clergé durent se soumettre. Néanmoins, cet acte de soumission ne rendit point son unité à l'Eglise, et le clergé, accusé de sacrifier ses opinions à des intérêts temporels, perdit en considération. Bientôt, le clergé compta dans ses rangs moins d'hommes indépendants; les études théologiques furent resserrées dans des limites plus étroites; l'indifférence religieuse se propagea dans la société, laissant un champ libre aux idées philosophiques du XVIII*16 siècle.

L'Eglise du Pays de Yaud que Berne, préoccupée des événements du XYII01® siècle, avait laissée libre quant à ses doctrines, offrait à la jeunesse la carrière la plus indépendante. Le gentilhomme enviait pour son lils une chaire de l'académie , ou des fonctions pastorales dans l'Eglise : il ne croyait point déroger, en ouvrant à son fils une profession scientifique. Les fortes études étaient en honneur dans toutes les classes de la société, et la plus louable émulation animait la jeunesse. Aussi, l'Eglise et l'académie voyaient dans leurs rangs des orateurs distingués et des professeurs connus dans les sciences et les lettres. Parmis les orateurs, on remarquait les Bergier, les Saussure, les Hollard, les Treytorrens , les Rosset de Rochefort, et les Clavel de Ropraz. Dans J académie, Abraham Ruchat , professeur de belles-lettres, publiait son grand ouvrage, l' Histoire de la Réformation de la Suisse; le recteur David-Constant de Re-

becque, donnait son Traité de la Providence, qui occupa vivement le monde savant ; Jérémie Sterky, auteur d'un Manuel de Philosophie, était appelé comme professeur à Berlin ; Charles de Loys de Bochat, professeur de droit et savant historien, écrivait une Histoire de la Réforma- ' don au point de vue politique, dont le pouvoir empêcha la publication; il publiait son grand ouvrage, et avec ses savants amis, MM. de Seigneux deCorrevon, Bourgeois, Vernet et Ruchat, fondait la Bibliothèque Italique, recueil littéraire et scientifique qui obtint un succès mérité ; George Polier de Bottens , professeur d'exégèse , joignait, dit un auteur bernois, <r une vaste littérature, d une science sublime à un goût juste et délicat; » enfin, dit le même auteur, a Pierre de Crousaz, professeur de d philosophie et de mathématiques, philosophe judi- » cieux, bon mathématicien, écrivain spirituel, délicat j> et poli, remportait plusieurs grands prix à l'académie » royale des sciences de Paris *, d il publiait une Logique et un examen du Pyrrhonisme ancien et moderne. A ces savants, on doit joindre Mr Barbeyrac, qui, à la même époque enseignait le droit et fut ensuite appelé à l'université de Groningen.

Alors que ces hommes illustraient la patrie vaudoise, la société n'était point encore préoccupée de ces questions qui bientôt l'agitèrent tout entière. Malgré la condamnation d'un roi par le parlement d'Angleterre, la prééminence royale, celle des nobles et des magistrats^ n'était point contestée en Europe, et le prestige de

* Grùncr. Fragments historiques, II.

la souveraineté n'avait point encore perdu de son éclat. Mais le prestige de l'Eglise romaine pâlissait de plus en plus; l'unité de cette Eglise était brisée par les libertés gallicanes , par le jansénisme et par toutes les sectes chrétiennes , nées du XVlIme siècle. Quant aux Eglises protestantes , leur unité était aussi brisée par l'action irrésistible du libre examen , qui renversait les digues que les premiers réformateurs avaient élevées contre de futurs réformateurs. Les institutions de Calvin, la confession d'Augsbourg, la confession Helvétique, les arrêts des synodes, même les textes des Saintes-Ecriturcs, sujets sur lesquels les docteurs protestants dirigèrent leur esprit d'examen, n'étaient point épargnés.

Entre ces docteurs, les professeurs de l'école protestante de Saumur eurent le plus d'influence sur le clergé des Eglises de la Suisse romande. L'un d'eux, Cappel, appliquait à l'Ecriture Sainte les règles de critique historique et grammaticale; La Place expliquait le péché originel par la corruption héréditaire des générations; Amyrault cherchait entre le dogme d'une prédestination absolue et le mystère d'une grâce universelle une voie qui satisfît la raison et la foi, — il manifestait dans ses écrits des sentiments arminiens, dans ce sens, toutefois, que le sacrifice de Notre Seigneur avait sauvé les hommes, et que tous finiraient par obtenir le bonheur éternel. Les partisans de cette doctrine consolante, désignés sous le nom d' Universalistes, furent combattus par des théologiens qui, n'admettant l'efficacité du sacrifice du Sauveur qu'en faveur d'un petit nombre d'élus prédestinés de toute éternité à jouir du salut, étaient m. 2 *

ùi LE CONSENSUS.

nommés Particularistes. L'académie de Lausanne, et la plupart des membres du clergé du Pays de Vaud , de Genève et de Neufchàtel, penchaient pour la doctrine des universalistes. Il en résulta un schisme dans les Eglises de la Suisse romande, où quelques théologiens partageaient les sentiments des particularistes. Cependant, à côté de ce schisme, on voyait surgir dans le Pays de Vaud des sectes diverses , entr'autres celle des Piétistes et des Quiélistes, chrétiens mystiques, disciples de la célèbre Madame Guyon. Dans la ville de Berne on comptait un grand nombre de Piétistes, tandis que dans les bailliages allemands on voyait des villages entiers peuplés d'Anabaptistes.

Les gouvernements de Zurich et de Berne conçurent des alarmes au sujet de ces sectes qui méconnaissaient le pouvoir spirituel de l'Etat. Ils chargèrent Mr Henri Heidegger, savant théologien de Zurich, de rédiger une profession de foi, destinée à rendre l'unité à l'Eglise. Ce docteur maintint le texte des Ecritures, le dogme de la prédestination; il condamna les univcrsalistes, les arminiens; il fut plus loin encore que Calvin etZwingle, et, avec toute la rigueur d'une doctrine absolue, écrivit le formulaire qu'on appela le Consensus. Ce formulaire, acte de foi additionnel à la confession Helvétique, était adopté dès l'année 1 679 par tous les gouvernements de la Suisse protestante, celui de Neufchàtel excepté. Genève n'y adhérait qu'avec répugnance, cédant aux instances de Berne et de Zurich , dans un moment où elle avait un pressant besoin du secours de ses alliés.

Bientôt, l'académie de Lausanne recevait de LL. EE.

l'ordre que tous les professeurs, les régents du collège, et les ministres impositionnaires signassent le Formulaire de Consentement, ou Consensus. Ces ecclésiastiques, n'ajoutant pas une gl ande importance à cette exigence , signèrent sans faire d'observations. Cependant, le Consensus ne tardait point à alarmer des consciences , et déjà en 1682, un jeune impositionnaire, Mr Clavel, fils du seigneur de Ropraz, faisait précéder sa signature par ces mots : Je signe ce Formulaire, pour autant qu'il est conforme aux Saintes-Ecritures. Mr de Ropraz fut imité dans ses réserves par la plupart des jeunes gens que l'académie consacrait annuellement au S1 Ministère. Quelques années se passèrent ainsi, lorsqu'on 1698, quatre étudiants de Lausanne, MM. Porta, Arthaud, Terraz et Feygoz, furent accusés de soutenir et de répandre des doctrines arminiennes. LL. EE. ordonnèrent une enquête, et, sur le refus de ces étudiants de rétracter leurs doctrines, de signer le Consensus et de prêter un serment contre les piétistes, les arminiens et les sociniens, ils furent rayés du rôle académique et bannis des terres de LL. EE.

Cette sévérité, loin de diminuer le nombre des dissidents , les augmentait dans tous les rangs de la société. Les chaires du Pays de Vaud retentissaient de l'accent de la controverse, et il devenait du bon ton de s'occuper de questions théologiques et de critiquer les dogmes imposés par l'Etat. Dans les bailliages allemands, le nombre des piétistes faisait de grands progrès, surtout dans la capitale ; on en voyait aussi à Yverdon , à Morges et à Lausanne. Alarmé de cet état de l'opinion publique, le

36 tfi CONSENSUS.

Sénat, en 1699, convoquait le Deux-Cent et invitait les baillis à venir y siéger. Les mesures les plus rigoureuses étaient adoptées. Ainsi, nous remarquons les dispositions suivantes dans l'arrêt de ce Conseil :

a Tous les sujets de LL. EE. sont tenus de prêter le » Serment de Conformité au Consensus. — Le refus de » serment est puni de bannissement et dc#conûscation » des biens. — Le banni qui rentre dans le pays est » condamné au fouet et à la marque. — Une seconde » récidive, aux galères ou à la mort. — Les actes civils d contractés par tout sectaire, piéliste ou anabaptiste, » sont déclarés nuls. »

L'exécution de cet arrêté souverain était confiée à une commission spéciale, dite Chambre de Religion t composée de quatre membres du sénat, de quatre membres du Deux-Cent, des trois premiers pasteurs et du premier professeur de théologie de Berne. Cette Chambre , présidée par le banneret Tillier, recevait le pouvoir de faire telles enquêtes et informations qu'elle jugerait à propos à l'égard des personnes professant des doctrines contraires à celles de l'Etat. Aussitôt installée, la Chambre dirigeait ses premières enquêtes contre les piétistes et les anabaptistes. On était à la veille d'une promotion pour le Deux-Cent, et, comme entre les prétendants à ce conseil on comptait plusieurs piétistes qui, parleur influence de famille, avaient le plus de chanee à être nommés, la Chambre de religion faisait composer par un de ses membres, le professeur Rodolph , un formulaire du serment que devaient prêter tous les prétendants aux

emplois civils, a M. Rodolpb, dit le ministre Baraaud *, 9 y mit en peu de mots tout ce que son zèle pour Por- » thodoxie lui inspira de plus fort. Il n'y ménagea ni » les termes, ni la conscience; et pour rendre le pié- » tisme plus odieux, il y joignit le socinianisme, comme d deux sectes également dangereuses pour l'Etat et per- » nicieuses à la religion réformée.... Les Conseils ap- » prouvèrent ce Formulaire , et l'on peut dire que Pin o trigue, l'intérêt, l'esprit de parti, la politique, et d d'autres considérations mondaines, y curent plus de j> part que l'amour de la vérité et le zèle pour la bonne d cause. j> Cependant la Chambre de Religion ne voulait imposer le serment d'association qu'aux laïques, mais le Deux-Cent y soumit aussi tous les théologiens. Voici le serment qui fut imposé au clergé du Pays de Vaud :

« Jurent tous ceux qui sont admis au St. -Ministère , comme » aussi tous les Professeurs et Régents d'Ecole dans les villes » du Pays de Vaud , de maintenir et de défendre la Sainte » Religion Evangélique Réformée , et le culte Divin , comme » ils ont été introduits par nos Souverains Seigneurs de la Ville » et Canton de Berne , et contenus dans la Confession Helvé- » tique ; et de s'opposer de tout leur possible à toutes les doc- » trincs contraires à la dite Religion, comme au Piétismc, So- »> cinianisme , Arminianismc , sans nullement supporter , ni » favoriser à cet égard les personnes qui en sont ou seront » infectées : Ainsi que Dieu nous soit en aide. »

La plupart des membres des conseils souverains et des corps de Ja bourgeoisie de Berne prêtèrent ce serment, appelé le serment d'association. Quelques membres,

* Mémoires pour servir à VHist. des troubles arrivés en Suisse à l'occasion du Consensus.

néanmoins, avant de le prêler, exigèrent des explications ; mais suspendus de leurs emplois , ils ne purent y être rétablis qu'en se soumettant à a l'arrêt souverain » auquel chacun devait se conformer selon la nature de b sou emploi et le devoir de sa charge. » Plusieurs magistrats, ajoute Barnaud, aimèrent mieux être exclus de toute prétention aux emplois civils et ecclésiastiques que de prendre de tels engagements contre leur conscience.

On n'exigea le serment, dans le Pays de Vaud, que des candidats au S* Ministère, qui, cette année-là, au nombre de vingt-deux, le prêtèrent entre les mains du recteur, Mr Daniel Constant. Quant aux ministres et aux magistrats ils en étaient dispensés, car c'était alors contre les piétistes et les anabaptistes que la Chambre de religion exerçait ses rigueurs. Ainsi :

« Elle défendait la lecture de leurs écrits, elle faisait inviter Genève et Ncufchâtel à ne point laisser imprimer de livres « mystiques ou athées; » les conventicules étaient interdits, tout autre prédication que celle du pasteur de la paroisse défendue; des récompenses étaient promises aux dénonciateurs des sectaires; toute correspondance avec des piétistes étrangers était déclarée criminelle, et la poste recevait l'ordre d'ouvrir toute lettre suspecte. Accusé de piétisme, le diacre de la cathédrale de Berne était suspendu de ses fonctions , et le fils du bailli d'Interlacken , qui avait blâmé cet acte, puni d'une amende de cinq cent livres. Un étudiant de Lausanne, Mr Frossard, accusé de piétisme, était traîné dans les cachots de la capitale où il mourut. Les prisons regorgeaient de captifs dont le crime était de professer

les doctrines des piétistes ou des anabaptistes. Un grand nombre de ces sectaires furent envoyés aux galères de Naples et de Gènes*. »

Un Yaudois , Mr Nicolas-Samuel de Treytorrens, qui professait les doctrines des piétistes, prit fait et cause pour les persécutés; il les visita dans leurs prisons, les consola, ne craignit point d'élever la voix en leur faveur, et même sollicita de LL. EE. une mission pour visiter et délivrer les piétistes et les anabaptistes qu'elles avaient envoyés aux galères. LL. EE'. indignées d'une telle audace, ûrent arrêter Mr de Treytorrens et le condamnèrent à un bannissement perpétuel. Ces rigueurs ne ralentirent cependant point le zèle de Mrde Treytorrens; il persévéra dans ses efforts eu faveur de ses frères, et publia une série de lettres à LL. EE *\ Dans la première lettre, il fait un exposé des maux causés par le serment d'association :

a Avant ce pernicieux serment, dit-il, plusieurs lisaient parfois quelques bons livres spirituels , fréquentaient des gens de bien et pieux, qui leur émouvaient souvent le cœur d'une conversion et amendement de vie. Mais dès que ce serment a été une fois par eux juré, on les a vûs peu à peu se retirer et dire adieu à tous les bons moyens , livres et entretiens désavoués par leurs

* Vulliemin. Histoire de la Confédèr. Suisse. L. XII, ch. IX.

** Les lettres de M* de Treytorrens portent le titre suivant : Lettre Missive escrite à LL. EE.de Berne en Suisse par un de leurs sujets , ou est contenus des choses d'une fort grande importance concernant cet Etat et autres. Divisée en trois parties ou petits Traités. Dans le premier l'on fait voir par divers

sçavants. Mon propre pasteur défunet, m'a dit plus d'une fois, que sans ce serment il ne m'aurait jamais fait persécuter. Chacun sait qu'en Sénat, et dans tout le clergé, dès qu'aucun de leurs membres semble vouloir favoriser les persécutés ou leurs écrits, on leur met ce beau serment devant le nez pour les retenir. Ce fut ainsi qu'on l'a vu arriver à l'égard d'un jeune minisire, Mr de Graffenried, d'une des plus illustres familles de Berne, auquel on reprocha dans la Chambre ardente de Religion, d'avoir contrevenu au Serment d'Association, pour avoir envoyé quelque assistance et une lettre consolatoire aux pauvres anabaptistes que LL. EE. avaient envoyés comme de présent au roi de Sicile pour mettre sur ses galères et esclavage perpétuel , et cela , non pour crimes , mais pour leur simple foi au sentiment; là où ces pauvres gens périssaient de misère et d'anxiété de corps etd'àme, comme il est arrivé à l'un d'eux, un très-bon vieillard, qui allant aux galères, fut, aux abois de la mort, forcé par les prêtres romains, à Turin, d'abjurer sa religion pour embrasser la leur; comme les pauvres galériens l'écrivirent au pays. Ce que ce bon ministre, Mr de Graffenried , ayant appris, leur écrivit sa lettre consolatoire et un peu d'assistance... Ce fut pour cela que Messieurs les Inquisiteurs lui iirent reproche , à quoi il répondit :

exemples , arrivés depuis peu dans le Pays , les grands maux d'iceluy par rapport à la vie et aux mœurs. Dans le second les mêmes maux par rapport à la Religion. Et dans le troisième qui est une lettre escrite depuis peu à leur Chambre de Religion, y représente à LL.EE. divers faits rigoureux, exercés jusques icy dans leur persécution faite à rencontre de leurs pauvres sujets Anabaptistes et autres. Imprimé cette année 47l7.

Puisque mon caractère de ministre et mes serments doivent m' empêcher dans la pratique des vertus chrétiennes, je remets mon ministère et mes serments aux pieds de LL, EE. de qui je les tiens, dans l'espoir que Dieu m'en donnera un jour de meilleurs en récompense, »

Dans sa troisième lettre, Mr de Treytorrens parle en ces termes des persécutions éprouvées par les sectaires dans le canton de Berne :

« Qui peut douter que le sang et l'aine de tant d'autres de vos sujets, persécutés pour leur foi, surtout les anabaptistes, avec pleurs, cris et gémissements de leurs femmes et enfants, de leurs v.euves et orphelins, dont si grand nombre sont déjà morts dans les prisons et esclavages, ou dans les misères de l'exil, ne crient vengeance à Dieu contre LL. EE. et leur Chambre de religion , et voir contre tout le pays, ne fût-ce que pour le sang et l'ème de ces malheureux esclaves, envoyés en esclavage sur les galères de Sicile , ou de cette troupe vendue il y a quelques années aux galères des Génois, sans que, depuis lors , on en aie jamais eu de nouvelle d'aucun d'eux... Sans parler du sang de tant d'autres, et entr'autres de celui auquel on fit trancher la tète il y a quelques années , et de ceux à qui on attribuait de s'être défaits eux-mêmes (suicidé) par dérangement de mélancolie , survenue par la longueur de leur prison.

» Votre Excellence (Mr Tillier), sait bien qu'un d'eux, après une longue prison, ayant été banni, fut à peine conduit hors des frontières, que par son dérangement il s'en retourna sur ses pas, et s'en allant tout droit vers Ja prison , demandait au géolier d'y pouvoir entrer pour

les visiter et les consoler, et qu'aussitôt la Chambre le lit serrer plus fortement, ce que voyant le pauvre homme, pour éviter ce malheur, fit appeler un pasteur de la ville à qui il dit que s'il obtenait sa liberté , il se soumettrait à tous les ordres de religion et serait bon réformé. Ce qu'ayant rapporté à la dite Chambre, on lui fit dire qu'à moins il ne promit cela par serment, on ne le libérerait point. Que lui , frappé d'une telle réponse, s'imaginanl qu'il irait faire par là un grand péché , il dit qu'il aimerait autant se pendre que de faire un serment. En effet, peu de jours après, on le trouva pendu à un clou de la porte de sa prison...

» En considérant toutes les rjgueurs exercées contre ces pauvres gens> l'on ne sait comment LL. EE. si bénins et éclairés, ont pu jamais venir à de telles extrémités envers des enfants du Pays et gens de bien. Si ces gens étafent des loups, Ton ne les poursuivrait pas avec plus de rigueur. Car pour un loup, LL. EE. ne donnent que quatre ou cinq écus, et ils promettent jusqu'à des cent écus par tète pour la prise des pasteurs de ces genslà, et trente écus pour les autres, soit hommes ou femmes; mais non à prendre dans la bourse de LL. EE. mais de celle de ces pauvres captifs... LL. EE. établirent un certain nombre d'hommes des plus scélérats du pays, qu'ils nommèrent Chasseurs, afin de chasser ces pauvres gens comme des loups à qui ils promirent les cent écus ci-dessus mentionnés dès qu'ils les livreraient à Berne.... S'il arrive que l'un d'eux vienne à mourir dans les prisons de Berne, ou dans leurs maisons, LL. EE. autant rigides que les Papistes, ne permettent point

qu'on les ensevelisse dans leurs cimetières, comme s'ils devaient infecter leurs morts. L'un d'eux, paysan, eut de la peine, avec soixante écus, d'obtenir la permission d'ensevelir dans le cimetière un sien, parent anabaptiste...

d Dans ce même temps-là, ayant pu entrer dans la prison, ou discipline, où sont renfermés ces pauvres anabaptistes, j'y en trouvais dans une ebambre une quarantaine, tant hommes, femmes que lilles, assis tous pêle-mêle, travaillant tous en laine, selon la tùcbe qu'ils avaient. J'y vis entr'autres un bon vieillard, tout blanc cl courbé de vieillesse , qui me dit avoir passé huilante ans, lequel travaillait son petit tâche à carder de la laine avec une telle tranquillité, qu'il me semblait voir un ancien Patriarche des temps passés.. Comme j'aperçus au inillieu de la chambre une femme à genou qui tétait son enfant à terre, dans le berceau. M'élant approché d'elle , je lui demandai si son mari était là aussi? — « Non ! » me dit-elle, et, en même temps les larmes commcnçaienl à lui couler des yeux et à en arroser les joues de son petit, « mon mari vient de mourir. Lorsqu'on d nous prit , j'étais enceinte et mon mari malade à la

# mort, nous priâmes tant la Chambre et les Chasseurs, » en donnant de l'argent à ces derniers , qu'à la fin ils » consentirent à ce que mon mari mourût dans son lit. a Mais pour moi, je ne pus obtenir de rester auprès de d lui, et on m'amena ici, où peu après j'accouchais de d cet enfant. Et, comme la maladie de mon mari a trainé

* près d'un an, voyant sa mort approcher, il lit sup- » plier la Chambre de religion de lui accorder la grâce

» de me revoir une seule fois avant de mourir , et sur- » tout son enfant qu'il n'avait jamais vu. Mais ce qu'il d ne put obtenir, et il est mort là-dessus. Encore, les » Chasseurs nous ont presque tout pris ce qui nous res- » tait pour se payer de leur prise. De sorte que je crains o que mes pauvres eufants ne souffrent de la misère, et s que mon mari n'y ait été. Il est vrai que pour mes » enfants, j'ai espérance en Dieu qu'il y pourvoira, les » remettant en tout entre les mains de la Providence...» Ce discours , avec larmes de cette femme , m'émut le cœur, ne pouvant assez m'étonner de la grande dureté qu'on use envers ces gens qui refusent de consentir à des choses qu'on leur demande, par la seule crainte d'offenser Notre Seigneur!... Après cela, je m'en allai dans une autre chambre, où il y en avait d'autres qui y travaillaient. Comme j'y remarquai une invention, faite comme une armoire, posée au mil lieu de la chambre, je leur demandai ce que c'était. Us me dirent de l'ouvrir, ce qu'ayant fait, j'y remarquai dedans deux traversins et un gros trou tout rond, à la paroi de derrière. Comme je n'y compris rien, l'un d'eux me dit: — a Monsieur, dès que quelqu'un fait ici quelque faute, le géolier ou ses valets , l'enferment dedans , en l'obligeant de mettre (sauf respect), son derrière à nud dans ce trou, et puis, on lui donne autant de coups de verges qu'on veut, sans qu'il puisse remuer de posture, dès que la porte est une fois fermée. »

ce Ce récit me fit horreur d'entendre. Je me dis, estil possible qu'il se puisse encore trouver parmi les chrétiens des abominations pareilles, telles qu'on en a pas

vu parmi les payens. Je m'en allais , dès que j'eus pris congé de ces malheureux, tout triste et gémissant pour les choses que je venais de voir. Ha ! que répondront, je me pensais, les auteurs de ces choses, lorsque leur grand Roi et Juge de l'univers , Jésus-Christ , lors qu'il leur •représentera ces abominations , et leur demandera s'il n'y avait pas parmi ces malheureux des gens auxquels on donnait le nom de piétistes et anabaptistes, et quelles sortes de gens c'étaient. Alors, je le scai, LL. EE. et leurs Chambres de religion, ou d'Inquisition, se verront obligées de dire que oui, et que c'étaient en général des gens de bien, droits, sincères, doux, paisibles, obéissant en tout ce qu'ils croyaient n'être contraire à l'Evangile, gens encore ennemis du mensonge, jurement, ivrognerie, tromperie, orgueil, vanités du monde et autres

tels vices

d À mon égard je fus détenu captif pour m'être charge d'une mission, autant pénible pour le corps que périlleuse pour la vie , d'entreprendre seul, au plus fort de l'hyver , de passer les hautes montagnes des Alpes et ensuite les mers , pour aller jusqu'en Sicile retirer de leurs fers et misères ces pauvres anabaptistes. Mais, comme de tout temps, les grands et scavants ont méconnu cet esprit de charité, il en arriva de même à mon sujet, à Berne; car le jour que je comparus devant votre Chambre, je rencontrais, au sortir d'icelle, dans l'antichambre, l'officier avec la femme du géolier, qui m'arrêtèrent, et me demandèrent la cause de ma détention. Ce que leur ayant dit, en peu de mots, l'un se mit à pleurer, et l'autre à s'écrier et à dire : <r Quoi î est-ce

» pour cela qu'on vous traite de la sorte ? Il ne se trou- » verait peut-être pas dans le pays une personne qui » voulut entreprendre ce que vous faites, pour secourir » des gens qui ne vous sont ni de chair ni de sang, et » encore à vos dépends, et en hy ver. A quoi bon, ajouta d la femme du géolier, nous tant prêcher du chrislia-* s> nisme, pendant qu'il n'y en a pas tant parmi nous i> que parmi les payens mêmes. » L'officier à qui on commanda de me mener en prison, où l'on met les criminels, m'en demanda perdon.,.. Ainsi, étant allé dans votre ville de Berne, par le seul motif de charité, pour solliciter la délivrance d'esclaves, selon les prières et réquisitions de leurs parents, à peine y fus-je entré, que je me vis moi-même captif et jeté dans un cachot obscur et puant, avec la perle de ma patrie. Mais comme la charité m'avait couduit à Berne, elle m'accompagna aussi dans ma prison, en m'y faisant ressentir le doux effet de sa présence, par la grande joie, la paix, la tranquillité d'âme qu'elle m'y donna. »

Banni des terres de LL. EE. ce vrai disciple de Christ, ajoute : « Je suivis le conseil du Seigneur, de tout donner aux pauvres ce que j'avais, et puis de m'en aller où sa Providence me conduirait pour le servir librement sans empêchement. Ce que je résolus d'exécuter, dressant pour cet effet un acte de donation de tout mon avoir en faveur des pauvres.... »

Cependant, les Etats-Généraux de Hollande, eux qui toléraient toutes les sectes religieuses de la communion réformée, s'émurent en faveur des victimes de cette

odieuse persécution. Ils intercédèrent en leur faveur. Mais LL. EE. furent inexorables. «N'ayant pas de troupes » de ligne, répondirent-elles, nous devons employer les » moyens qui sont en notre pouvoir, de maintenir nos i> sujets dans l'obéissance, d Les Etats-Généraux donnèrent alors asile dans leurs provinces aux sectaires. Un grand nombre d'entr'eux s'y rendirent de bonne volonté; d'autres furent exportés en Amérique; d'autres y émigrèrent en grand nombre. L'un d'eux , Mr Cristophe de Graffenried, que nous avons vu être renvoyé de ses fonctions pastorales, fonda la colonie piétiste de Neuhourn dans la Caroline du Nord.

Cependant, les persécutions paraissaient cesser dans le Pays de Vaud : les préoccupations de la guerre de Villmergen détournaient l'attention des conseils de Berne. Le bailli de Lausanne, Mr Jean- Jaques Sinner, magistrat libéral, laissait l'académie accepter des candidats en théologie, donnant leurs signatures au formulaire, avec toute espèce de restrictions. Mais cet état de chose eut un terme. Quelques membres de la Classe de Morges, en 1716, accusaient i'acaclémie sur la manière dont les imposilionnaires signaient le Consensus, et sur les progrès que faisait Tarminianismc dans le Pays de Vaud. L'académie, pour répondre à cette accusation, chargeait son recteur, Mr Babeyrac, d'écrire à la Chambre de religion.

Mr Barbeyrac représentait dans son mémoire que c'était lui, recteur, qui avait admis les signatures avec les réserves, se fondant sur les considérations suivantes : c|c semblables réserves avaient été admises depuis qq

grand nombres d'années; elles sont conformes à la confession de foi; l'Ecriture -Sainte étant Tunique règle de la foi et des mœurs des protestants , admettre une autre règle , dictée par des hommes , ce serait renoncer aux principes protestants et admettre un pape ; enfin le Consensus contenait des articles qui ne sont point des articles de foi, mais des questions grammaticales, sur lesquelles on ne saurait prêter serment. Quant à l'accusation d'arminianisme , le recteur Barbcyrac s'élevait contre elle avec énergie, déclarant qu'on ne connaissait point d'étudiants qui le professassent; que plusieurs, il est vrai , lisaient des livres arminiens , mais qu'on ne pourrait qu'approuver ces jeunes gens, vu que cette lecture était favorable à leur instruction , en leur faisant connaître le pour et le contre.

Loin d'admettre ces observations , la Chambre de religion donnait l'ordre formel de ne recevoir aucune signature suivie de restrictions. Néanmoins, l'académie persévérait et chargeait (1 717) le doyen Bergier de présenter de nouvelles réclamations à LL. ££.

ce Les Eglises , disait le doyen dans son mémoire , ont bien le droit de faire des confessions de foi; mais ces confessions ne doivent pas rouler sur des choses épineuses, indifférentes : elles doivent être courtes et ne contenir que le suc et la moëlle de l'Ecriture-Sainte ; les formulaires ne préviennent pas les disputes; le meilleur moyen d'entretenir la paix est de ne pas permettre que l'on inquiète quelqu'un pour ses sentiments... C'est l'intolérance qui est la cause des troubles qui agitent le pays... Exiger une signature donnée par pure bassesse

d'âme, sans avoir bien examiné, sans être bien convaincu de la vérité; enfin, donnée par des vues mercenaires ou intéressées; ou, enfin, par un principe de profancté cl d'indifférence pour toutes les matières de religion ; exiger de telles choses d'un homme, ce serait exiger de lui qu'il manque à Dieu, à la religion et à son souverain. »

Mais au langage de la raison, le clergé de Berne répondait avec hauteur, dans un mémoire adressé en 1718 à LL. EE., mémoire rempli d'insinuations offensantes pour l'académie, et dans lequel on alléguait que « toute » opposition était une offense envers LL. EE. et que le j> Consensus était une nécessité pour combattre le Lijd bertinisme , YArminianùme, l'Indiffcrcntismc , le Naît turalisme, le Socinianismc, enfin VJûicïsme. »

À l'ouïe des troubles religieux du Pays de Vaud , Mr Barbeyrac, qui, fatigué de ces dissensions, avait quitté Lausanne, et accepté une chaire de premier professeur de droit à l'université de Groningen en Hollande, intercédait, en faveur de la tolérance, auprès de son ami Sinner, ancien bailli de Lausanne : a Un Consensus, lui écrivait Mr Barbeyrac, mal appelé de ce nom, puisque c'est l'ouvrage de quelques peu de théologiens entêtés, est une véritable semence de discorde entre les chrétiens. Tombé en désuétude à Lausanne, ne le signait qui voulait, ou bien avec restriction : le rétablir, cela ne serait pas sans danger... LL. EE. devraient remarquer que partout, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, les puissances et les particuliers prennent de plus en plus l'esprit de tolérance, ou plutôt l'esprit du christianisme, que des ecclésiastiques voudraient étouffer m. 3

JK) LE CONSENSUS.

pour régner eux-mêmes sur les consciences.... Les esprits ont commencé à s'éclairer et à s'adoucir, en Suisse comme ailleurs; et vouloir ramener la contrainte , serait s'exposer à quelque grande révolution, ou du moins, faire bien des hypocrites et des parjures. Je frémis, quand je pense aux fâcheuses suites qu'aurait un arrêt souverain qui donnerait gain de cause à des ecclésiastiques brouillons En voulant établir une parfaite

uniformité de sentiments, on va multiplier les dissidents.... Le meilleur moyen de rapprocher autant que possible les esprits, c'est de laisser à chacun une honnête liberté de suivre les lumières de sa conscience: c'est un droit, aussi bien qu'une obligation générale de tous les hommes.... Je vous conjure, Monsieur, par tout ce qu'il y a de plus sacré, par l'intérêt de votre patrie, par votre propre gloire , et plus encore , par votre piété solide et éclairée, de vouloir bien employer tout votre crédit pour maintenir les droits de la tolérance et de la liberté chrétienne, et pour protéger une académie que vous aimez, et qui ne saurait mieux mériter votre estime, qu'en soutenant le bon parti qu'elle a pris. »

Malgré les efforts du parti de la tolérance dans le sénat de Berne, ce conseil persévérait, et envoyait à Lausanne une commission chargée d'examiner la gestion de l'académie, et de faire un rapport sur l'esprit et la tendance de cette institution. Cette commission, composée des hommes les plus prononcés en faveur du Consensus, les bannerets Tillier et de Lcrbcr, Mr Malacrida, professeur de théologie, et Dachs, pasteur de Berne, cette commission, aussitôt après son arrivée, faisait une en-

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