‹ Histoire du canton de VaudChapitre 7 sur 21 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

lie XVIIIe siècle.

§ 1er. LES SEIGNEURS, LES VILLES ET LES VILLAGES.

La noblesse minée par les institutions bernoises. — Des étrangers, marchands enrichis, achètent des fiefs nobles, et prennent le nom de terre de gentilshommes Vaudois. — Berne favorise ce trafic de fiefs. — Les seigneurs vendent leurs fiefs et se retirent dans les villes. — Aristocratie bourgeoise des villes ; démocratie des villages ; conséquences de cet état de choses- — La jeunesse, privée de ressources, suit à l'étranger la carrière des armes , celle de l'Eglise , ou de l'enseignement, ou du service domestique. — Influence du retour de ces migrations sur les mœurs et la fortune publique. — La Rue de Bourg. — Voltaire à Lausanne ; ses lettres sur Lausanne. — J.-J. Housscau dans le Pays de Vaud; la Nouvelle Héloïse. — Concours d'étrangers dans le Pays de Vaud. — Séjour de Gibbon à Lausanne ; ses Mémoires et ses Lettres ; le professeur Pavilliard ; le pasteur Allamand ; Mlle Curchod ; Mr Deyverdun ; Mr de Mézeri. — Lettre de Gibbon sur le gouvernement bernois.

Le système que Berne, pendant deux siècles, n'avait cessé de suivre, portait maintenant ses fruits : l'Eglise était soumise au pouvoir spirituel et temporel de l'Etat; la noblesse, privée de ses privilèges les plus importants et appauvrie, restait sans force; les villes isolées entre elles, et divisées d'intérêts, voyaient de mesquines oligarchies exercer une ombre de pouvoir; quanlaux villages

ils voyaient se développer chez eux le germe d'institutions démocratiques, qui bientôt devaient pousser de profondes racines dans le Pays de Vaud.

La race des Dynastcs, ces barons, tels que les sires de Grandson et de Cossonay, qui, dans les temps de la féodalité, ne reconnaissaient pour suzerain que le chef de l'Empire, — cette race avait disparu. A cette puissante noblesse, minée par les institutions des princes de la maison de Savoie, et anéantie par la politique du bourgeois de Berne, avait succédé une antique noblesse, jadis vassale, ou de l'Eglise, ou des puissants dynastes de THelvétie Romande. Cependant cette noblesse, privée des précieuses ressources qui soutenaient les gentilshommes dans les pays monarchiques, s'appauvrissait et se voyait forcée de chercher au dehors une carrière qui lui était fermée chez elle. Cette triste position de la noblesse du Pays de Vaud n'avait point échappé aux regards de ces deux hommes éminents, qui, pendant la guerre de la succession d'Espagne , avaient représenté

en Suisse deux grandes puissances alors ennemies. L'un d'eux , Mr A. Stanian , ambassadeur de la cour de Londres en Suisse, s'exprime ainsi, sur la noblesse du Pays de Vaud , dans son Tableau Historique et Politique de l(t Suisse, publié en 1722.

ce Les vassaux et la noblesse, c'est-à-dire, les hommes » d'une classe plus relevée que celle des paysans, mais » qui n'étant pas citoyens de la capitale, sont en conséj> quence exclus chez eux de tous les emplois, forment, » à mon gré, la classe la moins heureuse. Ces nobles

d ont, à la vérité, des terres et des seigneuries, dont » ils jouissent avec beaucoup de tranquillité, et ils ne » paient que peu de chose ou rien du tout au Souverain. » Mais comme ils sont inhabiles à posséder toutes sortes » d'emplois de confiance (à moins qu'on ne veuille ho- » norer de ce nom quelques petites magistratures de » leurs villes) , comme ils vivent dans un pays où le jo commerce est mort , et où il n'y a aucune profession » dans laquelle on puisse faire quelque profit, ceux qui » sont le plus à leur aise, ont encore bien de la peine de » se contenter de leur état. Les autres n'ont d'autres d ressources que d'aller chercher fortune au service, en s> quelque pays étranger; et ils y réussissent rarement, jd tant à cause des difficultés que tous les étrangers troud vent à s'établir en quelque cour que ce soit, que par d la préférence que l'on donne toujours sur eux à leurs » propres concitoyens pour le service militaire. Car les » Cantons préfèrent toujours leurs concitoyens à leurs » sujets, lorsqu'ils donnent des troupes à quelque prince o ou à un état étranger *. »

Un autre homme d'état, l'ambassadeur de Louis XIV, le comte du Luc, écrivait à la même époque au roi : a Les Vaudois sont plus aguerris que le reste des Suisses, » parce que la noblesse dont cette province est remplie, » n'a point de moyens de subsister que celui des armes d qu'elle porte au service des étrangers, étant exclue » des emplois dans sa patrie, et sucée par les baillis qui

* A. Stanian. Tableau historique et politique de la Suisse. 4714. Page 215.

d se succèdent incessamment, et dont l'avarice ne peut » s'assouvir*. »

Privée ainsi de ressources, cette noblesse s'appauvrissait et disparaissait, lorsqu'une circonstance lui rendit quelque force en jetant dans ses rangs des marchands anoblis. Après la mort de Louis XIV, et sous la régence du duc d'Orléans, le système financier de Law créa le jeu des fonds publics, l'agiotage devint effréné, et des fortunes immenses se créèrent ou s'évanouirent en un jour, a Alors, dit un patricien de Berne, un grand j> nombre d'étrangers , riches, mais sans naissance, asi> surèrent leur fortune en fonds de terre dans le Pays » de Vaud; ils acquérirent des fiefs nobles, et placèrent d en même temps leur argent à un gros intérêt. Mais si » par ce moyen le pays s'enrichit par l'importation de » l'argent, plusieurs bonnes maisons se dépouillèrent » volontairement de leurs anciennes possessions; et la x> noblesse qui vivait autrefois avec simplicité, mais ho- » norablement, dans ses châteaux, apporta dans la ville y> la valeur en argent comptant des terres qu'elle venj> dait. Le luxe, l'oisiveté, prirent la place de la vie d campagnarde; et tel gentilhomme dont la famille se d serait soutenue avec honneur dans l'enceinte des fosd sés et des tours bâties par ses ancêtres, ne laissa après 2) lui que des héritiers d'un beau nom sans ressources. d C'est ainsi que l'on vit s'éteindre peu â peu cette nom- 3> breuse noblesse du Pays de Vaud , tandis que des fa- J> milles nouvelles s'enrichissaient par le commerce, et

* Le comte du Luc au roi.

» que des étrangers se paraient de ses noms et de ses » titres achetés... Je me souviens que passant dans un j> des plus beaux châteaux du Pays de Vaud, aujourd'hui » entre les mains d'un de ces étrangers parvenus, et » voulant en voir les appartements, le valet qui me » conduisait me dit : Voici le comptoir de Monsieur » le baron* /» En effet, Prangins; Aubonne, Coppet, S1 Légier, Grandcourt, voyaient d'heureux joueurs, d'habiles négociants, prendre le nom de ces anciennes baronies, et y construire des demeures princières. On voyait alors le comte de Dohna vendre sa baronnie de Coppet à Mr d'Erlach, celui-ci au banquier S1 Gallois Hoguer, celui-là à un heureux spéculateur genevois, celui-ci au marchand hollandais Van der Laer, qui la faisait passer successivement entre les mains de financiers étrangers, et tomber enfin dans celles du célèbre banquier genevois, Mr Necker. La seigneurie d'AUaman était vendue par le marquis de Gentil à un marchand genevois, nommé Sellon; le fils d'un teinturier de Genève, nommé Labat, devenait le baron deGrandcour: partout, dans le Pays de Faudy dit Mr Sinner, la finance prenait la place de la noblesse!

Cependant, loin d'entraver ces ventes de fiefs, Berne, dans l'intérêt de ses finances , et avant tout, dans le but de diminuer l'influence de familles, dont la noblesse était plus ancienne que celle de la plupart des familles de son patriciat, Berne facilitait ces ventes, en abolissant le droit de capacité d'acquérir, connu dans le Pays

* Sinner. Voyage dans la Suède occidentale.

de Vaud, sous le nom de cape. Ce droit qui frappait d'une double taxe celui qui, n'étant pas issu de parents anoblis , ou par l'épée , ou par la magistrature , voulait acheter dans le Pays de Yaud un fiéf noble , était aboli dans Tannée 1749. « Dès lors, dit Mr Sinncr, un grand » nombre de terres furent vendues a des gens de for- » tune, et la vieille noblesse se retira dans les villes. » Ce sénateur bernois parle , non sans dédain , de ces seigneurs improvisés; il déplore la chute d'une antique noblesse : <r Cependant, dit-il , on fait meilleure chère » chez ces barons financiers d'aujourd'hui, et l'on y est » mieux logé qu'on ne l'était jadis dans les antiques et jo les sombres demeures de la chevalerie. »

Berne, dans l'intérêt de sa puissance, avait aboli une partie des privilèges de la noblesse , et avait ainsi amélioré le sort des paysans du Pays de Yaud . La servitude féodale n'existait plus, la taille était abolie, et, dans la majeure partie des seigneuries, la dime et les cens étaient les seuls droits des seigneurs; dans quelques fiefs, le seigneur avait sa justice, et dans un petit nombre seulement il avait conservé la haute et moyenne justice, dont les arrêts devaient être ratifiés à Berne. Comme la noblesse n'avait* plus pour appui les Âssemsemblées des Etats, dont elle faisait partie sous la maison de Savoie, elle dut en chercher un dans les villes, et surtout à Lausanne, où une riche bourgeoisie, jouissant elle-même de droits seigneuriaux , avait conservé quelques vestiges des privilèges de Lausanne Ville-Impériale. Ce fut probablement dans ce but, que les familles de Mestral, de S1 Saphorin, d'Arrufens, Cerjat, de

Charrière, de Senarclens et de Sacconay, entrèrent à la lindu XVIIme siècle dans la bourgeoisie de Lausanne.

Dans toutes les villes* dans les moindres bourgs, quelques familles, imitant l'exemple du patriciat bernois, s'étaient peu à peu emparées du pouvoir, et l'avaient rendu héréditaire. Loin de s'opposer à cette usurpation, Berne la favorisa, voyant dans ces petites oligarchies des villes des auxiliaires à sa puissante oligarchie. Partout , dans les villes et les bourgs , les assemblées générales des bourgeois étaient mises de côté, et les droits, autrefois exercés par la généralité des bourgeois, étaient transférés à un Grand- Conseil, corps censé représenter la généralité, mais qui se recrutait lui-même entre les membres de la bourgeoisie , et élisait le Conseil-Etroit, ou Petit-Conseil, pouvoir exécutif de la ville. Dans les villes les plus importantes, il y avait, entre le Grand- Conseil et le Conseil-Etroit , un intermédiaire, nommé Ricre- Conseil , qui avait plus ou moins de part à la gestion des affaires dont le Conseil -Etroit était chargé. A côté de ces Conseils , chaque ville avait de nombreux employés. Lausanne, entre toutes, l'emportait par le nombre vraiment prodigieux de ses fonctionnaires.

Lausanne, ville de sept mille âmes, avait un Bourgmaitre, un Conseil du Deux-Cent, les Seigneurs du Conseil des Vingt-cinq, un Conseil des Soixante, les Seigneurs Auditeurs des Comptes, le Vénérable Consistoire, la Chambre des Examens des Criminels, les Soixante en Appellations, les Appellations des Vingt-quatre, la Cour des Fiefs, la Noble Justice. Elle avait de nombreuses administrations, telles que les Chambres : Economique, de m. 8 *

Fabrique, de Police, des Orphelins, des Pauvres, des Bois, des Vins, des Vignes, des Déviances. Parmi les oflices, on voyait cinq Bannerets, un Contrôleur -Général , chargé par LL. EE. de la surveillance de leurs intérêts souverains, le Maisonneur, le Haut-Forestier, le Procureur-Palrimonial-Fiscal , le Receveur des Pauvres, le Châtelain de l'Evêché, le Métrai, leMaisonncur- Forain, l'Inspecteur des Chemins , le Directeur de l'Hôpital, le Directeur du Magasin de Bois, quatre Châtelains, et leurs Curiaux , pour les seigneuries de Montheron , Ecublens, S1 Sulpice, Prilly et Renens, Colombier et Boulcns. Enûn, vingt-trois Dizcniers, un Hérault, un Crieur Publicet sept Huissiers, complétaient celte cohorte d'officiers de la ville et seigneurie de Lausanne. C'était une population de trois mille âmes de la bourgeoisie, qui seule devait fournir à toutes ces fonctions, les habitants en étant exclus. Aussi, la bourgeoisie, habituée à vivre en grande partie des revenus de ces emplois, dédaignait les arts industriels et le négoce, devenus le partage des habitants et des étrangers. Néanmoins, comme la plus grande partie des familles bourgeoises étaient écartées des affaires de la ville, ces familles tombaient dans la médiocrité, ou dans une pauvreté qui devenait héréditaire. Car d'abondantes aumônes, de larges assistances, des distributions de denrées, de vêtements et de bois, leur ôlaient cette énergie qui fait sortir de la médiocrité et de l'indigence quiconque veut travailler. Aussi, les bourgeois de Lausanne, ainsi que ceux de la plupart des villes du Pays de Vaud , ne prenaient-ils aucun métier; ils préféraient être soldats en

Hollande ou en France, ou bien ils s'employaient comme manœuvres dans les exploitations rurales de la seigneurie de leur ville, et se présentaient sans cesse devant les Seigneurs du Conseil, pour en obtenir pitance.

Cependant Berne, loin de laisser s'introduire dans les villages, le système oligarchique des villes, y favorisa le développement d'institutions démocratiques, au moyen desquelles les communes rurales pouvaient lutter contre les seigneurs, affaiblir leur pouvoir, et diminuer ainsi leur influence dans le pays.

Dans ces communes, la généralité des bourgeois avait continué d'exercer les droits que les villes s'étaient laissé enlever par le Grand -Conseil. Ces communes de campagne, composées de plusieurs villages, délibéraient par hameaux, nommés sections. Chaque section, présidée par ceux de ses membres qu'elle avait nommés au Petit- Conseil , avait son suffrage , et la pluralité des voix des sections exprimait le voeu de la généralité de la commune. Le Petit-Conseil, ainsi composé, réglait les affaires de police et de l'administration, qui concernaient la commune entière. Les assemblées de sections s'occupaient isolément de leurs intérêts particuliers, et pourvoyaient aux dépenses d'administration et de police qui concernaient plus particulièrement leurs hameaux respectifs, d'après les usages, les coutumes ou des arrangements économiques. Dans ces assemblées, il s'agissait assez ordinairement de l'administration des biens communaux , de l'entretien des fontaines , des pavés , de la pension et du logement des maîtres d'école. Dans les très-petites communes, il n'y avait pas même de Petit-

Conseil : la généralité des bourgeois y formait un conseil, nommé Commun, sous la direction d'un président et d'un secrétaire. Pour être membre du Commun, il fallait être, ou père de famille, ou détronqué, ou avoir atteint un certain âge. Un Gouverneur, ou un Syndic, ou un Recteur des pauvres, ou bien un Hôpitalier, pris à tour de rôle entre les bourgeois les plus aisés, faisait l'office d'économe des biens et des revenus publics; il avait la direction des travaux , il représentait la Commune dans les difficultés qu'elle avait à soutenir, et rendait ses comptes au Commun. Ces comptes étaient soumis à la révision annuelle du bailli, qui exerçait un contrôle sur cette comptabilité, par l'intermédiaire des châtelains. Un mandat baillival de 1738, remettait aux Communes rurales le soin de procurer la reddition des comptes des pasteurs pour les pauvres, d'après un modèle fourni à cet effet. Dans quelques villages, le Gouverneur était en même temps le président de la Commune; la bourse des pauvres, là où il y en avait une, était confiée à un Boursier , qui était en même temps le distributeur des aumônes. Les pasteurs et les consistoires concouraient à la distribution de ces secours. Dans la plupart des Communes, les emplois étaient desservis à tour de corvée par les bourgeois et les habitants, et en général sans rétribution. L'administration des villes se rapprochait donc des formes du gouvernement de la capitale : elle était oligarchique, tandis que celle des campagnes était demeurée démocratique *.

* Clavel (landammann). Essai sur les Communes , etc. 2 vol. in-8°. Lausanne, 1828.

La noblesse, les villes et les villages, jouissaient donc sous le bon plaisir de LL. EE. de Berne, d'une apparence de pouvoir et de liberté. Néanmoins, Berne qui, pendant plus de deux siècles , avait prélevé sur le Pays de Yaud d'énormes revenus annuels, près de deux millions pendant les dernières années de sa domination, ne faisait cependant rien pour la prospérité de ce pays. Elle y comprimait tout développement intellectuel, en asservissant le clergé, en affaiblissant renseignement académique, et en abandonnant l'enseignement primaire à l'avarice ou à l'ignorance des autorités communales. Elle laissait le pays s'appauvrir et se dépeupler. Elle faisait peu pour l'agriculture , entravait la vente de ses produits, laissait les routes dans un état déplorable. Pendant sa domination , elle ne construisit que les deux routes qui conduisent à la capitale, laissant impraticable la route de France en Italie. Berne n'éleva dans le Pays de Vaud, qu'elle pressurait, aucun monument, pas un bâtiment public, pas même un hôpital; et l'hospice de Villeneuve, fondé par le frère de Pierre de Savoie , détourné de sa pieuse destination , enrichissait le patricien bernois qui en était le gouverneur. Un port à Morges , destiné à la défense de son Pays de Vaud contre le duc de Savoie , une jetée à Ouchy, quelques greniers à grains, étaient les seuls monuments que Berne élevait dans notre pays. Tandis que des gentilshommes enrichis à l'étranger, ou des riches étrangers devenus gentilshommes vaudois, élevaient de splendides demeures dans nos campagnes, le patricien bernois, ou bailli, ou gouverneur, ou seigneur de fiefs dans le Pays de Vaud , accumulait ses re-

venus. Cependant, si le patricien bernois ne construisait ni château, ni maison sur la terre romande, il élevait de belles demeures, d'opulents châteaux, de riches métairies dans les bailliages allemands , que Berne aimait à couvrir de routes, de ponts, et d'autres constructions d'un caractère monumental. Berne nous exploitait donc, comme l'Angleterre exploitait l'Irlande. Aussi , le Pays de Vaud offrait-il, au voyageur étonné, les mêmes contrastes qui existent de nos jours encore entre l'Irlande et l'Angleterre. Tandis que dans les bailliages du pays allemand, on voyait partout de beaux villages, des paysans riches , bien logés , bien vêtus , et maîtres de vigoureux attelages, et d'un bétail qui faisait l'admiration du voyageur, ce même voyageur parcourant le Pays de Yaud , était attristé par la vue de villages délabrés et misérables, de paysans pauvres, mal logés, mal vêtus, n'ayant que de mauvais attelages et un chétif bétail.

Ce contraste avait frappé l'auteur du Dictionnaire historique, politique et géographique de la Suisse. Mais cet auteur, Mr de Tscharner , patricien bernois, loin de l'attribuer aux mauvaises institutions dont sa caste avait doté le Pays de Vaud , en trouve la cause dans le caractère léger des Vaudois. « Dans le Pays de Vaud, dit-il, » le peuple est en général plus gai, plus poli que dans le j> pays allemand , montrant une imagination plus vive ; » il est souple dans son caractère; travaillant avec plus » d'ardeur que de constance ; mais léger, peu prévoyant; » ambitieux de sortir de son état : le bourgeois, pour se » titrer du nom d'un fief; le villageois, pour atteindre » au rang des bourgeois par le titre de quelque emploi

» de justice inférieure; les jeunes gens, pour acquérir » un air et des manières plus élégantes, les uns au ser- » vice militaire , les autres au service domestique dans 2 l'étranger. Ce dernier abus , que la langue française » favorise, serait la source d'une dépopulation trop sen- » siblc, si ce vide qu'elle occasionne n'était réparé par ï> des ouvriers des pays allemands, et par les protestants » français qui se réfugient dans les villes du Pays de » Yaud. Les femmes de ce dernier pays, qui n'abandonj> nent pas leurs foyers, sont surtout peu adroites, peu » soigneuses dans leur économie, généralement désœuvrées, d babillardes , négligentes dans les petits soins de l'éducaj> lion et du ménage qui sont de leur département. On n'a d qu'à jeter un coup-d'œil sur les dehors d'une ferme j> allemande ou française , pour être frappé de l'extrême » différence entre le bon ordre, la propreté, l'air d'ai- » sance d'une part, et la négligence, le délabrement de » l'autre. »

Cependant, ce besoin de s'expatrier, si naturel à une jeunesse qui voyait que dans son pays toute carrière fructueuse lui était fermée, ce besoin devint une ressource. Beaucoup «de jeunes paysans , et de filles des campagnes , domestiques en France ou en Angleterre , rapportaient une honnête aisance dans leurs villages ; des gentilshommes, des messieurs des villes, entrés au service, y parvenaient parfois à des grades supérieurs. Mais la plupart de ces derniers, voyant que leur avancement était arrêté par les capitulations bernoises, avaient quitté le service capitulé, et passé dans les troupes nationales de l'étranger.

C'est ainsi que parmi les quarante ou cinquante officiers généraux vaudois, que l'on compte pendant les quatre-vingt premières années du XVIIIme siècle, la plupart servaient dans des troupes nationales, impatients de servir plus longtemps dans les grades subalternes des régiments bernois. Nous citerons comme exemple , les généraux de Porte , de Crousaz et Roguin en Piémont; les généraux Warnéry, Rolaz du Rosey, et Monod de Froidcville en Prusse ; le général de Ribeaupierre en Russie ; les généraux de S1 Saphorin , Haldimand et Bouquet en Angleterre; le général Doxat de Démoret en Autriche. Eniin , les généraux Roy de Roraainmôtier, Mayor de Lutry, d'Arbonier de Disy, Bernard, de Joffrey de la Cour-au-Chantre , de Treytorrens, Audibcrt, Rocmondct et Rossiei*. D autres officiers généraux , dont nous ferons mention dans la Biographie Faudoise, pour laquelle nous recueillons des matériaux, étaient dans le même cas.

Ces hommes, la plupart enrichis, rapportaient dans leur patrie l'urbanité et le goût du grand monde. Le général de S' Saphorin quittait son ambassade de Vienne, construisait son château sur les ruines du vieux manoir des preux chevaliers de S1 Saphorin , il en faisait le séjour de la science, des lettres et de l'élégance. Le général de Villars-Chandieu élevait son château de l'Isle, sur le modèle de Versailles; les généraux de Sdcconay, de Mestral, de Porte, de Crousaz, Constant d'Hermanchcs, Rolaz du Rosay, rentrés dans le Pays de Vaud, y apportaient aussi , et la fortune et cette distinction de ma-

ni ères, héritage du sièele de Louis XIV, et contribuaient ainsi à changer les mœurs de la vieille société.

La jeunesse instruite du Pays de Vaud trouvait des f ressources lucratives et honorables et d'autres carrières

à Tétranger. L'Angleterre , la Hollande , la Prusse et les états protestants de l'Allemagne nous demandaient des pasteurs pour leurs églises françaises, et chaque année, on voyait des Vaudois, élèves de l'académie de Lausanne, être appelés comme gouverneurs ou précepteurs dans des familles nobles, ou enrichies par le négoce. Ce fut ainsi que le professeur Pierre de Crousaz, las des tracasseries que le clergé bernois ne cessait de lui susciter au sujet de sa résistance dans les affaires du Consensus, quittait l'académie de Lausanne qu'il illustrait, et était appelé à La-Haye pour l'éducation du fils du prince d'Orange; mais le professeur lausannois préférait être le gouverneur du prince de Hesse, à la cour duquel il se trouvait à l'abri des intrigues de ses antagonistes en matière religieuse *. A l'époque où Mr de Crousaz quittait sa chaire de philosophie, une grande partie des jeunes impositionnaires, mal notés à Berne à l'occasion du Consensus, quittaient aussi le Pays de Vaud, obtenaient des églises à l'étranger ou devenaient précepteurs, ou gouverneurs de lils de quelques grands seigneurs. La plupart de ces hommes reprenaient ensuite leurs fonctions pastorales dans leur pays, ou bien, ils y vivaient de leurs pensions, ou du fruit de leurs épargnes. Beaucoup voyageaient avec leurs élèves*, les suivaient dans les univer-

* Bibliothèque du professeur Gaullieur, Lettre du professeur de Crousaz (manuscrit.)

sites, et séjournaient avec eux à Lausanne, où les attirait cet amour du pays , qui suit partout l'exilé.

Toutes ces circonstances : les protestants étrangers qui achetaient des fiefs dans le Pays de Vaud , et y obtenaient ainsi la noblesse; le retour dans son pays du Vaudois, domestique, soldat, officier ou général; le retour du précepteur, du gouverneur, du ministre dans sa patrie; la vente de ses fiefs par la noblesse, le séjour de cette noblesse dans les villes; enfin, la présence d'une foule d'étrangers : toutes ces circonstances durent modifier les mœurs du pays, et surtout celles de Lausanne, le centre du pays. Aussi, pour les connaître , arrêtonsnous dans cette ville; écoutons ce que Voltaire, Rousseau et Gibbon y disent de noire patrie, et passons quelques instants auprès des Lausannois du XVIIIme siècle.

La noblesse, nous l'avons observé, se fixait à Lausanne de jour en jour en plus grand nombre , coalisée avec la haute bourgeoisie dans le quartier privilégié le vieux Bourg. Si elle était privée de ses droits politiques, ainsi que toutes les classes de la société vaudoisc, elle y exerçait néanmoins un pouvoir absolu, contre lequel les mandats de LL. EE. et les ordonnances souveraines de Berne étaient impuissantes... Cette noblesse régnait sur l'opinion... Aux privilèges que le Plaid-Général du XIIP siècle avait légués aux citoyens de la Rue de Bourg, fiers dans le moyen-âge du droit exclusif, en vertu duquel à eux seuls appartenait le droit d'ouvrir boutique eu tout temps , et de tenir hôtellerie, pour les pèlerins , les lombards, les merciers et les colporteurs, à ces privi-

4723— J79i. 487 légcs tombés dans l'oubli, un autre avait subsisté : la Rue de Bourg régnait sur l'opinion; elle laissait les baillis régner au nom de LL. EE. , sur la chose publique , diriger la justice, gouverner le clergé et l'académie, surveiller les Conseils des villes, recevoir la cour de leurs subordonnés, et entasser les revenus que leur apportaient de riches bailliages. La Rue de Bourg, ce faubourg S1 Germain du Pays de Vaud , restait libre et indépendante dans ses réunions. Elle n'y admettait que par faveur insigne les étrangers à sa société, et même le bailli. Cette Société, qui, chaque hiver était rendue plus brillante par le retour de familles qui laissaient leurs châteaux pour la ville, était animée par une foule d'étrangers de haute distinction. La poésie légère, les madrigaux, les sonnets, les épigrammes, les bons mots, la musique, la comédie, enfin , les causeries, et mille riens aimables et de bon goût, faisaient le charme de ces soirées de Bourg.

Ce fut pendant le cours de ces années, d'une aimable insouciance, que Voltaire, fuyant la royale colère de Frédéric - le - Grand , et cherchant un genre de liberté que la France lui refusait, s'arrêtait dans le Pays de Vaud en 1756. Voltaire, étonné, et plus charmé encore de trouver dans la petite ville de Lausanne des disciples, des admirateurs , et tout un monde qui le comprenait , fut transporté de joie. Enthousiasmé du climat et de la magnificence du site de Lausanne, il y achetait une maison de ville et une demeure à la campagne. <r Je vais d d'Alpe en Alpe , écrit-il à Paris , passer une partie de d l'hiver dans un petit hermitage, appelé Monrion, au

» pied de Lausanne, a l'abri du cruel vent du nord. » — a Faites comme moi , » écrit-il à la comtesse de Lutzclbourg, en janvier 1757, « mon appartement est si chaud, i) que j'y suis incommodé des mouches, en voyant qua- » rante lieues de neige. Je me suis arrangé une maison » à Lausanne, qu'on appellerait palais en Italie; quinze «croisées de front en ceintre, donnent sur le lac, à » droite, à gauche et par devant. Cent jardins sont au- » dessus de mon jardin ; le grand miroir du lac les » baigne. Je vois toute la Savoie au-delà de cette petite d mer , et par de là la Savoie , les Alpes qui s'élèvent en » amphithéâtre, et sur lesquelles les rayons du soleil » forment mille accidents de lumière. Mr Desalleur n'a- » vait pas une plus belle vue à Constantinoplc. Dans » cette douce retraite on ne regrette point Potsdam... »

oc Votre soeur, Mme Denis, écrit Voltaire à Mme de » Fontaine, fait ajuster la maison de Lausanne comme » si elle était située sur le Palais Royal. Il est vrai que la » position en vaut la peine. La pointe du sérail de Consje> laritinople n'a pas une plus belle vue. Je voudrais vous » tenir dans cette maison délicieuse; je n'en suis point » sorti depuis que je suis à Lausanne. Je ne peux me » lasser de vingt lieues de ce beau lac, de cent jardins, » des campagnes de la Savoie, et des Alpes qui les cou- » ronnent dans le lointain; mais il faudrait avoir un es- » tomac, ma chère nièce, cela vaut mieux que l'aspect » de Constantinoplc... Pour moi, je ne travaille plus » que pour notre petit théâtre de Lausanne : il vaut » mieux se réjouir avec ses amis que de s'exposer à un » publie toujours dangereux. »

Voltaire trouvait dans la société de Lausaune des acteurs dignes de représenter les personnages de ses tragédies, de ses autres pièces de théâtre, et même capables de chanter l'opéra italien. Ravi de ses succès, il invitait un pasteur, son ami Mr Ternes de Genève, à ses représentations de Monrion :

<r On ne jouera Y Enfant prodigue que samedi 12 fc- » vricr. Tous pourriez, mon cher Monsieur, en qualité » de ministre du S1 Evangile, assister à une pièce tirée d de Y Evangile, et entendre la Parole de Dieu dans la » bouche de madame la marquise de Gentil , de madame ud'Aubonne, de madame d'Iicrmanchcs , qui valent » mieux que les trois Magdeleines, et qui sont plus jd respectables. Tous devriez, vous et Mr Claparède, x> quitter votre habit de prêtre et venir à Monrion en » habit d'homme. Nous vous garderons le secret; on ne » se scandalise point à Lausanne; on y respire les plai- » sirs honnêlcô et les douceurs de la société. »

<r Je voudrais, écrit Toltaire à Mr Thiriot, que vous » eussiez passé l'hiver avec moi à Lausanne. Si vous » u'aviez été euchainé, selon votre louable coutume, au » char des jeunes cl belles dames, vous auriez vu jouer d Zaïre en Suisse, mieux qu'on ne la joue à Paris; vous » auriez entendu la Serva Padrona sur un joli théâtre; » vous y verriez des pièces nouvelles, exécutées par des d acteurs excellents ; les étrangers accourir de trente y> lieues à la ronde , et mon pays Roman, mes beaux ri D vages du lac Léman, devenus l'asile des arts, des plaij> sirs et du goût, tandis qu'à Paris le parlement et l'ar- » ehevèque bataillent pour une place à l'hôpital et pour

» des billets de confession, qu'on ne rend point la justice, d et qu'en Un on assassine un roi. Jouissez de tant de » charmes et de tant de gloire, Messieurs les Parisiens, x» et applaudissez au Catilina de Crébillon. x>

a Au comte d'Argental, Monrion, 4 mars 1757.

» Béni soit Dieu qui vous donne la persévérance dans b le goût des beaux arts, tandis qu'on n'entend parler a que des querelles des parlements et des prêtres, qu'on v ne rend point la justice, et qu'on assassine des rois! j> Vous m'approuverez de passer mes hivers dans un » petit pays, où on ne vit que pour son plaisir, et ou » Zaïre a été mieux jouée à tout prendre qu'à Paris... j> Je fais le bonhomme Lusignan, cela me convient fort. n Nous avons un bel Orosmane, un 01s du général Consj> tant, un très-beau et très-bon Orosmane , un Nérestan » excellent, un joli théâtre, une assemblée qui fondait » en larmes . . . Madame d'Hermanchcs a très-bien joué d Enide, et que dirons-nous de la belle fille du marquis » de Langallerie , belle comme le jour?... On vient de j> trente lieues pour nous entendre. Nous mangeons des » gélinotes, des coqs de bruyère, des truites de vingt » livres, et dès que les arbres auront remis leur livrée » verte, nous allons à cet ermitage des Délices, qui méd rite son nom... »

a Est-il bien sûr, enfin , qu'on a fait partir cinquante » mille hommes , qu'on va faire une guerre très-vive au d dehors , et que les affaires s'accommodent au dedans? d Pour nous, pauvres Suisses, nous ne songeons qu'à d des plaisirs tranquilles. On croit, chez les badauds de » Paris, que toute la Suisse est un pays sauvage : on

» serait bien étonné si on voyait jouer Zaïre à Lausanne d mieux qu'on ne la joue à Paris : on serait plus surpris » encore de voir deux cents spectateurs aussi bons juges » qu'il y en ait en Europe. Il y a, dans mon pays Roman, d car c'est son nom, beaucoup d'esprit, beaucoup de » raison, point de cabales, point d'intrigues pour per- » sécuter ceux qui rendent service aux belles -lettres. » Nous sommes libres, et nous n'abusons point de nôtre » liberté; les tribunaux ne cessent point de rendre jusj> lice; il n'y a ni margouillistes , ni convulsionnaires, d ni de Robert -François Damiens. Notre climat vaut » mieux que le vôtre; nous avons plus longtemps de » beaux jours ; il n'y a que de très-méchant vin autour y> de Paris , et nos coteaux en produisent d'excellents : » nous avons mangé l'automne et l'hiver des gélinotes » et des griannaux que vous ne connaissez guère... »

Cependant, le séjour de Voltaire aux Délices près de Genève, et à Monrion près de Lausanne, et la foule d'étrangers, ses admirateurs qu'il y attirait, propageaient dans la Suisse romande la philosophie du XVIIIme siècle, dont Voltaire était l'apôtre.

« Mon cher et ancien ami, écrivait -il de Monrion à » Mr ïhiriot, de tous les éloges dont vous comblez mon x> faible Essai sur l'histoire générale, je n'adopte que j> celui de l'impartialité, de l'amour extrême pour la vé- » ritp, du zèle pour le bien public, qui ont dicté cet j> ouvrage.

i> J'ai fait tout ce que j'ai pu toute ma vie pour conj> tribuer à étendre cet esprit de philosophie et de toléi> rance qui semble aujourd'hui caractériser ce siècle.

» Cet esprit qui anime tous les honnêtes gens de l'Eu- » rope, a jeté d'heureuses racines dans ce pays, où x> d'abord le soin de ma mauvaise santé m'avait conduit, » où la reconnaissance et la douceur d'une vie tranquille 7> m'arrêtent.

» Ce n'est pas un petit exemple du progrès de la » raison humaine qu'on ait imprimé à Genève dans cet » Essai sur l'histoire générale, avec l'approbation pud blique, que Calvin avait une âme atroce, aussi bien » qu'un esprit éclairé.

» Le meurtre de Servet parait aujourd'hui abomid nable ; les Hollandais rougissent de celui de Barnevelt.

» Je ne sais encore si les Anglais auront à se repro- » cher celui de l'amiral Bing.

» Mais savez-vous que vos querelles absurdes, enfin, » l'attentat de ce monstre de Damiens, m'attirent des » reproches de toute l'Europe littéraire.... cet attentat » a saisi d'étonnement et d'horreur la France et l'Eu- » rope.

» Nous détournons les yeux de ces abominations, j> dans nôtre petit pays Roman, appelé autrement le » Pays de Vaud, le long du beau lac Léman, nous y d faisons ce qu'on devrait faire à Paris; nous y vivons » tranquilles, nous y cultivons les lettres sans cabale. » Tavernier disait que la vue de Lausanne ressemble à » celle de Constantinople; mais ce qui m'en plaît da- » vantage, c'est l'amour des arts qui anime tous leshon- » nêtes gens de Lausanne.

» On ne vous a point trompé quand on vous a dit » qu'on y avait joué Zaïre , Y Enfant prodigue , et d'au-

» très pièces, aussi bien qu'on pourrait les représenter » à Paris : n'en soyez point surpris, on ne parle, on ne d connaît ici d'autre langue que la nôtre; presque toutes 9 les familles y sont françaises, et il y a ici autant d'es- » prit et de goût qu'en aucun lieu du monde. »

Voltaire, quoique poète et philosophe, s'était enrichi par d'heureuses spéculations financières. Enchanté du Pays de Vaud et de l'agrément que lui procurait le genre de vie lausannois, il désirait s'y fixer. Hors de l'atteinte du clergé catholique, contre lequel il ne cessait d'écrire, éloigné de l'influence de la cour de France, qui, toute dépravée qu'elle était, défendait parfois les principes religieux auxquels il ne cessait de faire une guerre acharnée, Voltaire voulait acheter une seigneurie dans le Pays de Vaud. Il fut sur le point de devenir seigneur d'AUaman; mais comme les catholiques ne pouvaient point acquérir de fiefs nobles dans les lerres bernoises, et que le clergé protestant le voyait d'un mauvais œil , Voltaire dut renoncer à ce projet. Il se fixa dans le pays de Gex , où , dans une terre féodale , il fonda Fernex. Là, il était en France, mais éloigné de ses nombreux ennemis; il touchait à la Suisse protestante et française, où la liberté de penser était plus étendue que dans un pays monarchique. A Genève, son libraire Cramer, et, à Lausanne, ses éditeurs Bousquet et Grasset, imprimaient sous ses yeux ses ouvrages. Il conservait ses relations dans le Pays de Vaud; à Lausanne, il trouvait un collaborateur pour l'Encyclopédie, dans la personne de son ami Mr Polier de Bottens , qui

\9i SEIGNEURS, VILLES, VILLAGES*

écrivait dans cet ouvrage les articles Mages, Magiciens, Magic, Messie.

Un autre homme d'une grande célébrité, J.-J. Rousseau , attira plus encore l'attention sur le Pays de Vaud par ses écrits, et surtout par son roman, La Nouvelle Héloîse. Ce roman eut un succès immense, lit connaître à chacun le Pays de Vaud , donna une réputation universelle aux rivages de notre lac, et attira sur leurs bords une foule toujours croissante de visiteurs, avides de contempler les rochers de Meillcrie, et de parcourir les bosquets de Clarens. Rousseau nous apprend dans ses Confessions les circonstances qui le déterminèrent à placer à Clarens les héros de son roman, et nous donne des détails qui ne sont point étrangers au sujet de notre ouvrage.

« Je revins à Lausanne : je voulais me rassasier de ce beau lac qu'on voit de là dans sa plus grande étendue. M'étant égaré dans ma route, je me trouvais le soir à Moudon, où je dépensais le peu qui me restait, et arrivé le soir au village de Montpreveyres , j'y entrais dans un cabaret sans un sou pour payer ma couchée, et sans savoir que devenir. J'avais grand faim : je fis bonne contenance et je demandai à souper. Après avoir déjeûné le matin, et compté avec l'hôte, je voulus pour sept batz, à quoi montait ma dépense, lui laisser ma yeste en gage. Ce brave homme la refusa : il me dit que grâce au ciel , il n'avait jamais dépouillé personne, et qu'il ne voulait pas commencer pour sept batz, que je gardasse ma veste et que je le payerais quand je pourrais.... Des services

plus importants sans doute , mais rendus avec plus d'ostentation, ne m'ont pas paru si dignes de reconnaissance que l'humanité simple et sans éclat de cet honnête homme. En approchant de Lausanne, je rêvais à la détresse où je me trouvais et aux moyens de m'en tirer... Je me mis en tête d'enseigner la musique, comme si je l'avais sue. En conséquence , comme il n'y avait point là de maitrises où je pusse vicarier, je commençai par m'informer d'une petite auberge où l'on pût être assez bien et à bon marché. On m'enseigna un nommé Perrotct, qui tenait des pensionnaires. Ce Perrotct se trouva être le meilleur homme du monde , et me reçut fort bien : je lui contai mes petits mensonges comme je les avais arrangés. Il me promit do parler de moi et de tâcher de me procurer des écoliers : il ajouta qu'il ne me demanderait de l'argent que quand j'en aurais gagné. Sa pension était de cinq écus blancs. II me conseilla de ne me mettre d'abord qu'à la 'demi-pension qui consistait, pour le diner , en une bonne soupe et rien de plus, mais bien à souper le soir... »

Après la description de son fameux concert chez Mr de Treytorrens, Rousseau continue ainsi :

« Comme mes écoliers ne m'occupaient pas beaucoup, et que la ville natale de Madame de Warrens n'était qu'à quatre lieues de celle où j'étais, je lis une promenade à Vevey de deux ou trois jours, durant lesquels une douce émotion ne me quitta point. L'aspect du lac et de ses admirables côtes , eut toujours à mes yeux un attrait particulier que je ne saurais expliquer... Toutes les fois que j'approche du Pays de Vaud, j éprouve une im-

pression composée de souvenirs, et, ce me semble, de quelqu'aulre cause encore plus secrète et plus forte que tout cela. Quand Tardent désir de cette vie heureuse et douce, qui me fuit, et pour laquelle j'étais né, vient * enflammer mon imagination , c'est toujours au Pays de Yaud, près du lac, dans des campagnes charmantes, qu'elle se fixe. Il me faut absolument un verger au bord de ce lac , et non pas d'un autre ; il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache et un petit bateau. Je ne jouirai jamais d'un bonheur parfait sur la terre , que quand j'aurai tout cela;... Dans ce voyage de Vevey, je me livrai, en suivant ce beau rivage, à la plus douce mélancolie. Mon cœur s'élançait avec ardeur à mille félicités innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et je pleurais comme un enfant.... Je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi dans tous mes voyages , et qui m'y a fait établir, enfin, les héros de mon roman. Je dirais volontiers aux gens qui ont du goût et qui sont sensibles : « allez à Vevey, visitez le pays, examinez les sites , promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n'a pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Glaire et pour un Saint-Preux.... Le contraste des positions, la richesse et la variété des sites, la magnificence, la majesté totale du spectacle qui ravit les sens, émeut le cœur, élève l'àme, me déterminèrent : j'établis à Vevey mes jeunes pupilles, Julie et Claire. »

Cependant, de nouvelles circonstances ramenèrent Rousseau dans ce pays. Les doctrines du Contrat-Social et de V Emile alarmèrent le gouvernement français, et leur auteur, J.-J. Rousseau, vieux et infirme, dut fuir la

France. Il prit la résolution de se réfugier à Yvcrdon,

<r patrie de son bon vieux ami Mr Roguiu » « En

entrant dans le Pays de Vaud, dit le fugitif, je fis arrêter, je descendis, je me prosternai, j'embrassai la terre et m'écriai dans mon transport: Ciel protecteur de la vertu, je te loue, je touche une terre de liberté !.. Peu d'heures après j'eus la joie aussppure que vive de me sentir pressé dans les bras du respectable Roguin ...» a A Genève , mon livre y fut brûlé , et j'y fus décrété de prise de corps, le 18 juin 1762, c'est-à-dire, neuf jours après Tavoir été à Paris. Je tremblai qu'une si manifeste et criante infraction de toutes les lois, à commencer par celle du bon sens , ne mit Genève sens dessus dessous : j'eus de quoi me rassurer, tout resta tranquille !.. Je me trouvais si bien du séjour d'Yvcrdon, que je pris la résolution d'y rester la vive sollicitation de Mr Roguin et de toute sa famille. Mr de Gingins de Moiry, bailli de * cette ville, m'encourageait aussi par ses bontés de rester

dans son gouvernement, quand tout-à-coup j'appris qu'il s'élevait à Berne un orage contre moi... Le sénat, excité sans qu'on sût par qui, paraissait ne vouloir pas me laisser tranquille dans ma retraite. Au premier avis qu'eut Mr de Gingins de cette fermentation , il écrivit en ma faveur à plusieurs membres du gouvernement, leur reprochant leur aveugle intolérance, et leur faisant honte de vouloir refuser à un homme de mérite opprimé l'asile que tant de bandits trouvaient dans leurs états. Des gens sensés ont présumé que la chaleur de ses reproches avait plus aigri qu'adouci les esprits. Quoi qu'il en soit, son crédit, ni son éloquence ne purent parer le

coup. Prévenu de l'ordre qu'il devait me signifier, il m'en averlit-d'avance... »

Rousseau, accompagné par le colonel Roguin, se rendit au Yal-de-Travcrs, d'où il fut expulsé. II se réfugia à l'ile de S1 Pierre, « où bientôt, dit-il, je reçus une lettre de Mr le bailli de Nidau , par laquelle il m'intimait de la part de LL. EE. Tordre de sortir de l'île et de leurs états. x> Rousseau, mis au ban des états du continent de l'Europe, dut se réfugier en Angleterre.

Nous ne rappellerons point ici les noms de tous les étrangers célèbres qui se fixèrent dans le Pays de Yaud, et, par leurs séjours prolongés, y exercèrent de l'influence sur ses mœurs et ses destinées. Toutefois, nous ne devons point passer sous silence le célèbre Gibbon, qui , faisant de Lausanne sa seconde patrie, y rentre dans la communion protestante qu'il avait, abjurée , y compose un ouvrage qui le met au rang des premiers historiens, nous fait connaître dans ses mémoires plusieurs de nos compatriotes, et signale les maux dont la politique bernoise accablait le Pays de Vaud.

Edouard Gibbon, fils unique d'un membre du Parlement anglais, fit ses études à l'université d'Oxfort, où, dit -il , a l'aiguillon aveugle de l'oisiveté m'excita à me » jeter dans le labyrinthe de la controverse; à seize ans, » je dévoyais de moi-même dans les erreurs de l'église a de Rome. » Son père, suivant les avis de lord Elliot, l'envoya à Lausanne, et le mit sous la tutelle de Mr Pavilliard, professeur d'éloquence latine à l'académie de Lausanne, a Mr Pavilliard, dit Gibbon, était doué d'un entendement net, et d'un cœur chaud ; sa bienveillance

naturelle avait tempéré en lui l'esprit de l'Eglise. Il était raisonnable et modéré. Dans le cours de ses études, il avait acquis une connaissance juste de plusieurs branches de la littérature. Une longue pratique l'avait formé à l'art d'enseigner, et il l'appliqua avec une patience assidue à connaître le caractère, gagner l'aiTection, et ouvrir l'esprit de son pupille, » ajoute Gibbon : a II me û" t passer avec art, d'un goût sans choix, pour la lecture, dans la route d'une véritable instruction.... Sa prudence réprima quelques saillies de jeunesse; et, quand il reconnut que l'habitude de la tempérance et de l'ordre avait pris racine en moi, il me mit les rênes dans les mains, et il désira adoucir les désagréments de la manière dont j'étais logé et meublé chez lui. Les principes de philosophie s'associaient aux exemples de goût que m'inspirait Mr Pavilliard; et, par un singulier hasard, le livre, aussi bien que l'homme qui ont le plus efficacement contribué à mon éducation, ont plus de droits à ma reconnaissance qu'à mon admiration. Mr de Crousaz , l'adversaire de Bayle et de Pope, n'est point distingué par le brillant de l'imagination , dans son propre pays son nom et ses écrits sont presque oubliés. Sa philosophie, cependant, était formée à l'école de Locke; sa théologie à celle de Limborch et de Leclerc; dans le cours de sa vie longue et laborieuse, il instruisit plusieurs générations d'élèves à penser et même à écrire. Grâces à ses leçons , Facadémie de Lausanne se dégagea de la plupart des préjugés calvinistes; et il eut le rare mérite de répandre dans le clergé et les habitants du Pays de Vaud le goût et l'esprit des lettres. Son système

3i(X> SEIGNEURS , VILLES , VILLAGES.

de logique, qui, dans les dernières éditions, s'est grossi jusqu'à former six volumes, mérite des éloges comme étant un exposé clair et méthodique de Fart de raisonner, depuis nos idées les plus simples, jusqu'aux opérations les plus compliquées de l'entendement humain. ' J étudiai, méditai et fis l'extrait du système deMrde Crousaz, jusqu'à ce que j'eus acquis l'habitude facile de cet instrument universel , que bientôt j'appliquai à mes opinions catholiques. Mr Pavilliard n'oubliait pas que sa tâche principale était de me tirer des erreurs du papisme. Le mélange des sectes a rendu le clergé suisse subtil et habile sur les sujets de controverse, et j'ai quelques lettres de Mr Pavilliard, dans lesquelles il fait valoir la dextérité de ses attaques, et ma défaite graduelle , après une défense vigoureuse et bien conduite. Je consentais, et je consens à lui laisser une bonne part à l'honneur de ma conversion. Enfin, les différens articles du symbole romain s'évanouirent comme un songe; et après une pleine conviction, le jour de Noël 1754, je reçus le sacrement dans l'église de Lausanne. Je suspendis dès-lors mes recherches religieuses, acquiesçant avec une foi implicite au dogme et aux mystères adoptés par le consentement général des catholiques et des protestants. X)

La famille Pavilliard procura bientôt à Gibbon l'entrée de sociétés plus élégantes. Il fut reçu dans les meilleures maisons de Lausanne, dans l'une desquelles il forma une relation intime et soutenue avec cMr Deyverdun, jeune homme d'un aimable caractère et d'un excellent jugement. » Pendant les hivers des années 1 746 et 1 747,

il suivit les cours d'algèbre et de géométrie de Mr de Treytorrens, et ceux sur le droit des gens et des nations donné par Mr Yicat, « professeur qui ne manquait ni de savoir ni de réputation. »

a Mon avidité de m'instruire, et l'état languissant des sciences à Lausanne, m'excitèrent bientôt à solliciter une correspondance littéraire avec plusieurs savants.... Cependant, ces professeurs de Paris, Zurich et Gottingue, étaient des étrangers, auxquels je hasardai de m adresser sur la foi de leur nom; mais Mr Allamand, ministre à Bex, était un ami personnel , avec qui j'entretins une correspondance plus libre et plus intéressante. Il était maître en langues, en sciences, et surtout en dispute; et sa logique subtile et flexible pouvait soutenir avec une égale adresse, et peut-être avec une égale indifférence , les cotés opposés de toutes sortes de questions. Son esprit était actif, mais sa plume indolente, Mr Allamand avait encouru de grands reproches, et donné lieu à un grand scandale, par une lettre anonyme aux protestants de France , dans laquelle il s'efforce de leur persuader que l'autorisation du culte public est un droit, un devoir de l'état qui lui appartient exclusivement; et que leurs nombreuses assemblées de dissidents et de rebelles n'étaient autorisées, ni par les lois, ni par l'Evangile. Son style est animé, ses arguments spécieux, et si le papiste semble percer sous le masque du protestant, le philosophe se cache sous le déguisement du papiste. Après quelques tentatives en France et en Hollande, déjouées par la fortune, ou par son caractère, ce génie fait pour éclairer, ou pour séduire le monde, vint

s'ensevelir dans une vie de campagne, inconnu à la réputation et brouillé avec le genre humain. Est sacrificatus in pago, et rusticos decipil. Toutes les fois que des affaires particulières ou ecclésiastiques l'appelaient à Lausanne, je jouissais du plaisir et des avantages de sa conversation. Notre correspondance, dans son absence, roulait principalement sur la métaphysique de Locke , qu'il attaquait, et que je défendais : l'origine des idées, les principes de l'évidence , et la doctrine de la liberté.

j> En m'exerçant avec un maître si expert, j'acquis quelque dextérité dans le maniement des armes philosophiques. Mais j'étais trop esclave encore de l'éducation et des préjugés; il avait lui-même quelques mesures à garder; et je soupçonne beaucoup qu'il ne me montra jamais, sous ses véritables couleurs, son secret scepticisme.... » Vingt ans après, en 1764, Gibbon écrit dans le journal de ses lectures : ce Mr Allamand est un des » plus beaux génies que je connaisse... ses idées sont d lines et lumineuses, son expression heureuse et facile... » Cet homme, qui aurait pu éclairer ou troubler une na- » tion , vit et mourra dans l'obscurité. Il est singulier y> qu'il n'ait presque rien écrit, que deux petits ouvrages j> de commande. »

Après un séjour de cinq années à Lausanne, Gibbon fut rappelé en Angleterre, où il se livra à des études historiques. Il visita Paris en 1762, d'où il partit pour l'Italie.

a A la pensée de Lausanne, que je devais revoir dans mon voyage , je sentis renaître tous les plaisirs et les études de ma première jeunesse. J'arrivai sur les bords

du lac de Genève au mois de mai 1763. Mon intention avait été de passer les Alpes en automne; mais l'attrait seul du lieu lut tel, qu'une année s'était écoulée avant mon départ de Lausanne au printemps suivant. Une absence de cinq ans n'avait que bien peu changé les manières et les personnes. Mes vieux amis de l'un et de l'autre sexe firent bon accueil à mon retour volontaire; et le bon Pavilliard répandit des larmes de joie en embrassant un pupille , dont il attribuait de bonne foi le mérite littéraire à ses soins.... Quelques querelles ecclésiastiques avaient forcé Voltaire à quitter Lausanne, et à se retirer à son château de Fcrnex. Mais le théâtre qu'il avait fondé , les acteurs qu'il avait formés , survivaient à la perte de leur maître ; et nouvellement arrivé de Paris , j'assistai avec plaisir à la représentation de plusieurs tragédies et comédies. Je ne m'attacherai point à nommer les personnes et à peindre les caractères; mais je ne puis oublier une institution particulière qui fera connaître l'innocente liberté des mœurs du Pays de Vaud.

» Ma société favorite avait pris , d'après l'âge de ses membres, la dénomination orgueilleuse de Société du printemps. Elle était composée de quinze à vingt demoiselles de bonne famille , sans être des premières de la ville. La plus âgée n'avait pas peut-être vingt ans; toutes agréables, plusieurs jolies, et deux ou trois d'une beauté parfaite. Elles s'assemblaient dans les maisons les unes des autres presque tous les jours, sans y être sous la garde* ni même en présence d'une mère ou d'une tante. Au milieu d'une foule de jeunes gens de toutes les

nations de l'Europe, elles étaient confiées à leur seule prudence. Elles riaient, chantaient, dansaient, jouaient aux cartes, et même des comédies. Mais, au sein de cette gaité insouciante , elles se respectaient elles-mêmes et étaient respectées par les hommes. La ligne délicate entre la liberté et la licence n'était jamais franchie, par un geste, un mot, ou un regard; et leur insouciance virginale ne fut jamais souillée par le plus léger souffle de scandale ou de soupçon. Institution singulière, témoignage de l'innocente simplicité des mœurs suisses. »

Ce fut dans cette société , connue sous le nom de Société de la Cite', que le jeune Gibbon s'éprit de Mademoiselle Susanne Curchod, tille unique du pasteur de Crassier, fi L'esprit, la beauté, l'érudition de MUe Curchod s> étaient le sujet des applaudissements universels. Je la » vis, et j'aimai. Je la trouvai savante sans pédanterie, » animée dans la conversation , pure dans ses senti y> ments, et élégante dans ses manières.... Je me livrai » à l'illusion du bonheur, mais à mon retour en Angle- » terre je découvris que mon père ne voudrait jamais d consentir à cette alliance. Après un combat pénible, » je cédais à ma destinée. Je soupirais comme amant , jo j'obéis comme fils. . . . j> Mr Curchod mourut bientôt après , et avec lui s'éteignit son salaire. Sa fille donnant des leçons à déjeunes personnes, vécut et soutint sa mère au moyen de cette pénible ressource. Mais dans sa plus grande détresse, elle conserva une réputation intacte et lit respecter en elle la dignité de sa conduite. Un riche banquier de Paris, citoyen de Genève, eut le bonheur et le bon sens de découvrir et de s'attacher à ce trésor ines-

timable ; et dans la capitale du goût et du Juxe, elle résista aux tentations de la richesse, comme elle avait soutenu les dures épreuves de l'indigence. Le génie de son mari Ta élevée à une place qui Ta mise en évidence à l'Europe. Dans toutes les vicissitudes de la prospérité et des disgrâces , il s'est reposé dans le sein d'une fidèle amie : et M Curchod est à présent la femme de Mr Necker, ministre, et peut-être le législateur de la monarchie française

v Après avoir goûté du luxe de l'Angleterre et de Paris, je ne serais pas revenu avec satisfaction à la table sobre et peu délicate de Madame Pavilliard, et son mari ne trouva pas mauvais que je me plaçasse comme pensionnaire dans la maison élégante de Mr de Mézery, qui a droit à une petite place dans ces mémoires , comme n'ayant pas eu peut-être pendant vingt ans son semblable en Europe.

s La maison de Mézery était grande et commode, située dans la plus belle rue, et ayant sur le derrière une superbe vue de la campagne et du lac. La table était servie avec propreté et abondance; les pensionnaires étaient choisis; nous étions libres d'inviter des hôtes à notre choix, à un prix convenu; et en été le lieu de la scène changé , était transporté à une charmante maison de campagne, le château de Mézery, à une lieue environ de Lausanne. Les caractères du maître et de la maîtresse étaient heureusement assortis l'un à l'autre, et à leur situation. A soixante-quinze ans, Madame de Mézery, qui a survécu à son mari, était encore une femme agréable, j'ai presque dit belle. Elle était également propre à pré-

âOÔ SEIGNEURS, VILLES, VILLAGES.

sider à sa cuisine et à recevoir au salon; et telle avait été l'exactitude de sa conduite, que parmi deux ou trois cents étrangers, aucun ne manqua jamais de respect envers elle, aucun n'eut à se plaindre de sa négligence, et aucun à se vanter de sa préférence. Mézery luimême , de la noble famille de Crousaz , était homme du monde, convive jovial , et ses manières aisées et ses saillies naturelles entretenaient chez lui la gaîté. Son esprit savait sourire à son ignorance : il déguisait sous une apparence de profusion une attention stricte à ses intérêts, et on l'aurait pris dans celte situation pour un gentilhomme qui dépense sa fortune et régale ses amis. Je passai près de onze mois dans cette agréable société. »

Après un voyage en Italie, où il conçut le plan de son grand ouvrage, Gibbon retourna en Angleterre, où, après la mort de son père, il vécut dans ses terres. <r Ma solitude fut bientôt animée, et le fut souvent, par la visite *de l'aini de ma jeunesse , Mr Dey verdun de Lausanne. Trois ans après mon premier départ de cette ville, il avait quitté le lac, sur les bords duquel il était né, pour ceux de l'Oder en Allemagne. La res angusta domi, la dissipation d'un patrimoine honnête par un père imprévoyant, l'avaient obligé, ainsi qu'il arrive à plusieurs de ses compatriotes, d'en appeler à son industrie; et l'éducation d'un jeune prince de la famille royale de Prusse lui avait été confiée. Une passion malheureuse, quoique honorable , lui fit quitter la cour d'Allemagne , et l'attrait de l'espérance et de la curiosité l'appela en Angleterre. Pendant quatre étés successifs , Deyverdun passa chez moi, à Beriton, des mois entiers; et nos libres en-

(retiens, sur toutes sortes de sujets intéressants pour le cœur ou la raison, m'auraient réconcilie avec un désert ou une prison... Nos conversations parcouraient le champ vaste de la littérature ancienne et moderne; et mes études, mon premier essai et mes projets futurs, étaient le sujet de nos libres discussions. Je ne considérais encore qu'à travers une distance imposante, la décadence et la chiite de Rome ; mais je soumettais au goût de Deyverdun les deux sujets historiques qui avaient balancé mon choix; et dans le parallèle entre les révolutions de Florence et de Suisse, nôtre partialité commune pour une patrie qui était la sienne par sa naissance, et la mienne par adoption, fît pencher la balance en faveur de la dernière. D'après un plan qui fut bientôt conçu et digéré, j'embrassai une période de deux cents ans, depuis la première association des trois paysans des Alpes, jusqu'au complément, et à la prospérité du Corps Helvétique dans le XYImc siècle... Ce glorieux sujet satisfaisait mon jugement et mon enthousiasme, et les secours de Dey verdun semblaient avoir écarté un obstacle insurmontable... Après deux ans de travaux et de difficultés, je pus enfin, en 1767, me mettre au travail de la composition. L'hiver suivant, dans une société littéraire, réunie à Londres, un échantillon de mon histoire fut en étal d'être lu; et comme l'auteur y était inconnu, j'entendis les libres censures et le jugement défavorable que prononcèrent mes juges. La sensation du moment fut pénible; mais la froide raison ratifia la condamnation qu'ils avaient portée. Je livrai aux flammes mes feuilles imparfaites...

» C'était dans l'intention et dans l'espérance de trouver quelque place lucrative et honnête que mon ami Dey verdun était venu en Angleterre. ... Je pus enfin parvenir à lui obtenir une place de commis dans un bu- 1 reau de l'un des secrétaires d'Etat.... Comme peu d'étrangers ont possédé comme lui la connaissance critique de la langue et de la poésie anglaise, le sentiment de sa force et la conliance en mes secours, l'enhardirent; il se proposa de publier un journal qui réunissait aux objets littéraires un examen philosophique des arts et des mœurs de la nation anglaise. Notre jourual pour l'année 1 767, sous le titre de Mémoires littéraires de la Grande-Bretagne... Mon ami fut redevable à ce journal de la protection de lord Chesterficld, qui lui promit de le charger de l'éducation de son héritier. Les matériaux du troisième volume étaient à peu près complets, lorsque Dey verdun partit pour les voyages du jeune sir Richard Worslcy , auprès duquel il était appelé comme gouver- g neur. »

Gibbon, parvenu à une grande réputation littéraire, fut nommé membre du Parlement, et devint Lord du Bureau de Commerce, sous le ministère de LordNorth; mais entraîné par la chute de l'administration de ce ministre, il voulut quitter l'Angleterre. « D'après mon ancienne habitude de Lausanne j'avais toujours caressé l'idée que l'école de ma jeunesse deviendrait la retraite de mon âge avancé. Le pays, les habitants, les mœurs, l'aisance y étaient en rapport avec mon goût ; et je jouissais de l'espérance de passer quelques années dans la société domestique d'un ami. Mr Dey verdun, après avoir voyagé

avec différents anglais, était alors établi chez lui , dans une habitation charmante qu'une tante défunte lui avait laissée . . . J'arrivai à Lausanne vingt ans après en être parti... Plus de sept ans se sont écoulés depuis mon établissement à Lausanne; et si tous les jours n'ont pas été également doux et sereins, il n'y en a pas eu un seul, pas un moment même, où je me sois repenti de ma détermination. Pendant mon absence, longue période pour la vie humaine, bien des changements avaient eu lieu. Mes anciennes connaissances avaient quitté la scène; les jeunes filles étaient devenues mères, les jeunes gens avaient atteint la virilité, mais les mêmes manières s'étaient transmises d'une génération à l'autre; mon ami Deyvcrdun était seul un trésor inestimable... »

Après plusieurs années d'études et de travaux, qui ne l'empêchèrent point de jouir de la société de Lausanne, et de recevoir à sa table chaque jour un ou deux amis, Gibbon termina le deuxième volume de son ouvrage, ce Ce fut le jour, ou plutôt la nuit du 27 juin 1 789, que dans mon jardin , dans ma maison d'été, j'écrivis les dernières lignes de la dernière page. Après avoir posé ma plume, je fis plusieurs tours sous un berceau d'acacia , d'où la vue domine et s'étend sur la campagne, le lac, les montagnes. L'air était tempéré, le ciel serein, le globe argenté de la lune était réfléchi par les eaux, et toute la nature silencieuse. Je ne dissimulerai pas mes premières émotions de joie, à cet instant du recouvrement de ma liberté, et peut-être de l'établissement de ma réputation. Mais mon orgueil fut bientôt humilié, et une mélancolie pensive s'empara de mon

esprit, à l'idée que j'avais pris un congé éternel d'un vieux et agréable compagnon, et que, quelle que pût être la durée future de mon histoire, la vie précaire de l'historien ne pouvait plus être longue. »

Pendant tout le cours de sa vie , Gibbon étudia avec ardeur, et les Extraits raisonnes de ses lectures , que chaque jour il écrivit, prouvent l'immensité de ses recherches et de ses travaux, g Nous ne devons lire, disail- » il, que pour nous aider à penser, » et telle fut en effet la méthode qu'il suivit constamment dans ses lectures. Un des Extraits des lectures de Gibbon nous u particulièrement frappé. Cet auteur compare Berne à Rome, qui n'agissait pas à l'égard de ses provinces d'Italie comme Berne le faisait à l'égard du Pays de Vaud. C'est l'extrait qu'il fit le 1er novembre 1763.

«J'ai lu, dit-il, quarante pages de Cluvier, Italia antiqua, sur la guerre sociale que firent plusieurs nations à Rome. Si cette guerre eût réussi , Rome faisait place à Corsinium, qui devenait, sous le nom d'Italica, la capitale de la nouvelle confédération latine... Du temps de cette guerre, Rome s'était élevée trop haut, pour être encore un objet de jalousie aux petites cités du Latium, qui devenaient tous les jours des villages et des maisons de campagne de la capitale. La communication perpétuelle et les alliances nombreuses avaient cimenté les liens de leur origine commune. Plusieurs de

ces cités avaient acquis la bourgeoisie de Rome. Dans d'autres villes le droit latin la donnait tous les ans à deux familles; elles jouissaient toutes de plusieurs avantages qui devaient leur inspirer de l'attachement pour

la république romaine... Tranquilles sous la protection des Romains, pendant les cent-vingt ans qui s'écoulèrent après la seconde guerre punique, les villes d'Italie n'avaient rien à craindre des étrangers. Elles jouissaient de tous les droits qui peuvent servir au bonheur des peuples : la justice, la police, l'économie politique, elles les possédaient en toute souveraineté. Ces villes ne voyaient point de ces gouverneurs , dont l'insolence égalait V avarice; elles ne voyaient point toutes leurs affaires évoquées à la capitale , ni un mur d'airain qui séparât à jamais le citoyen et le sujet. On refusait, il est vrai, la bourgeoisie romaine aux cites d'Italie; mais dès qu'un particulier faisait paraître une ambition justifiée par les tal nts, Rome connaissait trop bien ses intérêts pour ne pas la lui accorder. J'écris dans le Pays de F'aud. Que l'on compare son état à celui de ces peuples d'Italie : le Pays de Faud ne gagnera rien à cette comparaison.... »

Ces réflexions donnèrent à Gibbon ridée d'écrire sur le gouvernement de Berne. Sous le nom supposé d'un Suédois, il écrit à un de ses amis du Pays de Yaud, trace à grands traits le système du gouvernement bernois; il énumère les fâcheux résultats de ce système, démontre que Berne ne saurait jamais consentir à le modiiier, et fait pressentir que le Pays de Vaud ne rentrera dans ses droits et ses libertés que par les moyens jadis employés par les Cantons primitifs, lorsqu'ils secouèrent le joug des baillis de la maison d'Autriche.

212 seigneurs, villes, villages.

Lettre d'un Suédois a un Suisse du Pats de Vaud.

Mon cher ami, je ne veux point être cosmopolite. Loin de moi ce titre fastueux , sous lequel nos philosophes cachent une égale indifférence pour tout le genre humain. Je veux aimer mon pays; et pour l'aimer plus que tous les autres, je dois avoir des raisons pour cette préférence. Mais, si je ne me trompe, mon cœur est susceptible d'aimer plus d'une patrie. Quand j'aurais tout sacrifié pour la Suède, mon pays natal, je ne me serais point encore acquitté envers elle. Je lui dois la vie et la forlune; mais que cette vie serait triste, que cette fortune me serait à charge , si , expatrié dès ma tendre jeunesse, le Pays de Vaud ne m'eût formé une morale, un goût, enlin des mœurs moins rudes que les nôtres! Je me montrerais indigne de ses bienfaits s'ils ne m'avaient pas inspiré la plus vive reconnaissance, et maintenant que la Suède, tranquille sous la protection des lois, n'exige de ses enfants que de sentir leur bonheur, je puis sans l'offenser jeter un regard sur le Pays de Vaud, ma seconde pairie, me réjouir avec vous de ses avantages, et compatir à ses maux.

Votre climat est doux , votre sol est fertile ; vous avez des facilités pour le commerce intérieur, dont on pourrait tirer de grands bénéfices. Mais je considère plutôt les habitants que leur territoire. La philosophie fleurit à Londres ; Paris attire tous ceux qui aiment les plaisirs d'un société policée. Votre pays, quoi qu'il le cède à ces deux capitales pour ces avantages, les réunit, cependant ; il est le seul pays où ses habitants osent penser

librement et hardiment , où ils vivent au milieu de la politesse et de l'élégance. Que vous manque-t-il donc?... la liberté, et privé de la liberté, vous perdez tous les 1 avantages dont vous jouissez.

Cette vérité vous surprend ; elle vous blesse. Pouvoir dire que nous ne sommes pas libres, me répondez-vous, prouve que nous sommes libres. — Il le prouverait peutêtre si j'écrivais à Lausanne, ou plutôt, là même, il ne prouverait rien. Car vos maîtres connaissent la maxime du cardinal Mazarin de laisser parler pourvu qu'on les laisse agir.

Si j'écrivais pour le peuple, je m'adresserais à ses passions. Je lui rappellerais cette vérité de tous les siècles, que dans une république, ceux qui sont libres sont plus libres , et que ceux qui sont sujets sont plus esclaves que sous toute autre forme de gouvernement. Mais, avec un ami tel que vous, je ne dois chercher que la vérité, » et n'employer que la raison. Quand je compare votre

sort avec celui des peuples voisins, je prononce qu'il est heureux. Traversez votre lac, passez vos montagnes, vous trouvez partout un peuple, un peuple digne d'un meilleur sort, plongé dans la superstition la plus abjecte, un peuple dont le patrimoine de ses pères, et le fruit de son industrie, sont en proie à une soldatesque licencieuse, un peuple dont la vie est à tout moment sacrifiée au caprice d'un seul homme, qui, lorsqu'il entend parler de vingt mille de ses semblables , tombés en sacrifice à son ambition, dit froidement : ils ont fait leur devoir.

Vous, au contraire, vous jouissez d'un christianisme ramené à la divine pureté de son institution , enseigné

par de dignes pasteurs, qui sont aimés et respectés, mais qui n'ont pas le pouvoir de se faire craindre. Votre union avec les Cantons de la Suisse vous a, depuis deux siècles, assuré les bienfaits d'une paix dont la durée est unique dans l'histoire. Vos impôts sont modérés, et l'administration douce. On n'entend point parler parmi vous de ces sentences, prononcées sans procédure, sans accusation et sans délit, qui arrachent un citoyen du sein de sa famille. Jamais, chez vous, Ton ne voit le souverain ; et le poids de son pouvoir s'y fait rarement sentir. Cependant, si la liberté consiste à n'être soumis qu'à des lois , dont l'objet est le bien commun de la société, vous n'êtes point libres.

Quand la violence des uns, et la foiblcssc des autres , ont rendu nécessaires les sociétés civiles, il a fallu renoncer à cette indépendance si chère, et si pernicieuse. Il a fallu que toutes les volontés particulières se fondissent dans une volonté générale, à laquelle des punitions 4 réglées obligeassent chaque citoyen de conformer ses actions. Qu'il est délicat, ce pouvoir de fixer la volonté générale! En quelles mains doit-on le remettre? Serace à un monarque dès-lors absolu. Je sais que l'intérêt bien entendu du prince ne se peut séparer d'avec celui de son peuple, et qu'en travaillant pour lui, il travaille pour soi-même. Tel est le langage de la philosophie. Mais ce langage n'est pas un de ceux que les précepteurs font étudier aux rois ; et si un heureux naturel leur en donne quelque idée, leurs passions, ou celles d'un ministre, d'un confesseur, d'une maîtresse, l'effacent bientôt. Le peuple gémit, mais il faut qu'il ait gémi longtemps, avant

gle-

que son maître s'aperçoive qu'il est de l'intérêt d'un berger de conserver son troupeau. Il faut donc que le pouvoir législatif soit partagé. Un conseil dont les membres s'éclairent et se contiennent les uns les autres, paroit en être un dépositaire bien choisi. Mais la liberté attache à ce conseil une condition fondamentale. Elle veut que chaque ordre de citoyens , chaque partie de l'état, y ait ses représentans intéressés à s'opposera toute loi qui seroit nuisible à ses droits , ou contraire à son bonheur, puisqu'eux mêmes en sentiraient, les premiers, les mauvais effets. Une telle assemblée fera rarement des fautes grossières , et si elle paie quelquefois le tribut à l'humanité, elle peut rougir de ses erreurs, et les réparer aussitôt. Ce portrait est-il le vôtre? J'entre dans votre pays, je vois deux nations distinguées par leurs droits, leurs occupations, et leurs mœurs. L'une, composée de trois cents familles, est née pour commander; l'autre, de cent mille, n'est formée que pour obéir. Toutes les prétentions humiliantes des monarques héréditaires se renouvellent à votre égard, et deviennent encore plus humiliantes de la part de vos égaux. La comparaison de vos deux états, vous est trop facile. Rien ne vous aide à l'éloigner.

Un conseil de trois cents personnes décide de tous vos intérêts en dernier ressort, et si ses intérêts et les vôtres ne sont pas d'accord, qui doit l'emporter? Non seulement ce sénat est législateur, mais il exécute ses propres lois. Cette union de deux puissances qu'on ne devoit jamais réunir, les rend chacune plus formidable. Quand elles sont séparées, la puissance législative redoute les

résolutions violentes; elles seroient inutiles, si l'on n'armoit pas les mains de la puissance qui les doit exécuter, et cette puissance est toujours sa rivale, et son contrepoids. Mais ce n'est pas assez que cette union aiguise le glaive de l'autorité publique, elle le remet encore dans un plus petit nombre de mains : dans le dernier siècle le grand conseil de Berne se renouvelait lui-même; c'étoit déjà un pas vers l'oligarchie : pourquoi exclure des élections le corps de la Bourgeoisie 1 Alors même le gouvernement s'appuyoit sur un fondement assez étroit. Bientôt des inconveniens se firent sentir ; la brigue, la vénalité, la débauche, signaloient l'entrée des citoyens dans le conseil souverain, et les riches ambitieux donnoient tout, pour pouvoir tout envahir. Une députation révocable de vingt -six conseillers, établie dès l'enfance de la république, pour veiller à l'exécution des loix , devint chargée du soin de remplir les places de ce grand conseil dont elle-même tiroit son origine. On y ajoutoit seize sénateurs choisis de la manière la plus favorable aux factieux. Us possédaient d'abord leur pouvoir collectivement, mais peu à peu l'intérêt particulier leur fit entendre qu'il valoit mieux permettre à chacun de nommer son fils, son gendre, et son parent. Les familles puissantes qui dominoient alors dans 1b sénat, y dominent encore. Les de Watteville, et les Steiguer, y remplissent une trentaine de places. Le commerce intéressé de bienfaits, où l'on passe dans le petitconseil par les suffrages de ses parens, pour faire entrer de nouveaux parens dans le grand conseil, a déjà réduit le nombre des familles qui siègent dans celui-ci, à en-

1723— 1794. 217 viron quatre-vingts. Ces maisons souveraines ont un égal mépris pour ceux que le droit naturel auroit dû rendre leurs concitoyens, et pour ceux qui le sont par la constitution de Tétat. Il manque même aux premiers une ressource que les monarques les plus absolus n'ont pas osé ôter à leurs sujets ; je veux parler de ces tribunaux reconnus du souverain , et révérés du peuple, pour être l'organe de la patrie, et les dépositaires des Ioix. Toutes les volontés du prince , qui doivent être obéies , le sont plus facilement, quand les sujets voyent combien elles sont raisonnables, puis qu'elles ont passé par l'examen de ces magistrats, qu'on ne peut ni tromper, ni séduire, ni intimider. Aussi répondent-ils à cette considération, par une résistance respectueuse, mais déterminée contre l'oppression, où ils étalent tout ce que la raison, la liberté et l'éloquence peuvent inspirer à des citoyens zélés. C'est principalement dans ces tribunaux paisibles que je trouve ces qualités. Privés d'armes, ils ne doivent leur pouvoir qu'à leur probité et à leur éloquence. Est-il étonnant que ceux qui n'ont que cet instrument , s'appliquent le plus à le cultiver? Quelles leçons pour les rois , que les remontrances du Parlement de Paris? Quels modèles pour le peuple que la conduite des Mandarins de la Chine? Frappé par un tribunal de cette espèce , le monarque ne peut méconnoitre les gémissemens de la patrie. Les citoyens y apprennent qu'ils ont une patrie , ils s'attachent à l'aimer, à étudier ses loix, à se former à toutes les vertus publiques. Elles mûrissent dans le silence, l'occasion les développe, ou elles se font l'occasion. Les Etats du Pays de Yaud, respectant. 10

bles sous les Rois de Bourgogne, et sous les Ducs de Savoye, étoient ce tribunal. Composés de la noblesse, du clergé, et des députés des villes principales, ils s'assembloient tous les ans à Moudon. C'étoit le conseil perpétuel du prince. Sans leur consentement, il ne pouvoit, ni faire de nouvelles loix, ni établir de nouveaux impôts, Si j'étois sur les lieux j'établirais ces droits par vos monuments les plus authentiques. Tout éloigné que j'en suis, je ne crains pas d'appeler à leur témoignage. Il me reste toujours une preuve moins sensible pour le peuple, mais aussi décisive pour les gens de lettres : c'est l'analogie. Les Barbares du cinquième siècle jetèrent par toute l'Europe, les racines de ce gouvernement que Cbarlemagne établit dans les Pays Bas, la France, l'Italie, la Suisse, et l'Allemagne. Quelques événemens, les degrés, et les temps où les arrière-fiefs se formèrent des fiefs, où le clergé acquit des terres seigneuriales, où les villes achetèrent leurs affranebissemens, y apportèrent de légères différences. Mais le fond de cette constitution est demeuré dans toutes les révolutions, et rien de plus libre que ce fond. Ces états, leurs membres, et leurs droits se conservèrent toujours, et partout ils étaient les mêmes.

Je vous entends , mon ami , qui m'interrompez. Je vous ai écouté, me dites-vous, avec patience: mais que voulez-vous conclure de ce tableau de notre gouvernement? Bien ou mal construit, nous n'en ressentons que des effets salutaires , et vos conseils, vos états, auroient de la peine à nous dégoûter de nos magistrats anciens , pour nous faire essayer des nouveautés.

Arrêtez, Monsieur; je vous ai parlé en homme libre , et vous me répondez dans le langage de la servitude. Arrêtez. En convenant pour un moment de votre bonheur, de qui le tenez-vous? de la constitution? Vous n'osez pas le dire. C'est donc du prince? Les Romains en dévoient un plus grand à Titus. Ils étoient cependant de vils esclaves. Brutus vous auroit appris que, dans un état despotique , le prince peut quelquefois vouloir le bien : mais que dans les états libres , il ne peut que le vouloir. La félicité actuelle du citoyen et de l'esclave, est souvent égale , mais celle du dernier est précaire , puisqu'elle est fondée sur les passions des hommes, pendant que celle du premier est assurée. Elle est liée avec les loix qui contiennent également ces mêmes passions dans le souverain et dans le paysan.

Mais malheureusement on ne trouve que trop de choses à reprendre dans votre administration politique. Je vais détailler des fautes, des négligences, des oppressions. Vous vous récrierez sur ma malignité , mais en secret votre esprit grossira le catalogue de cent articles que j'aurai ou ignorés ou oubliés. Il est du devoir du souverain de faire jouir son peuple de tous les avantages de la société civile. Des guerres entreprises pour sa défense, l'en détourneront quelquefois, mais dès que le calme renait dans ses états, des établissements utiles, et de sages loix, la religion, les mœurs, les sciences, le commerce, les manufactures, l'agriculture, et la police, méritent toute son attention, et l'en récompenseront avec usure. Sur ces principes jugeons le sénat de Berne. Il a été maître du Pays de Vaud depuis Tan 1 536. Quand

je considère ce qu'étoient alors la France, l'Angleterre, la Hollande, ou l'Allemagne, j'ai de la peine à me persuader qu'elles étoient les mêmes pays que ceux qui portent aujourd'hui ces noms. De barbares, ils sont devenus civilisés; d'ignorans, éclairés; et de pauvres, riches. Je vois des villes où il y avoit des déserts, et les forets défrichées se sont converties en champs fertiles. Leurs princes, et leurs ministres , un Henri quatre, un Sully, un Colbert, une Elizabeth , un de Witt, un Frédéric Guillaume, ont opéré ces merveilles. La perspective du Pays de Vaud n'est point aussi riante. Les arts lauguissent, faute de ces récompenses que le prince seul peut donner; nul commerce, nulles manufactures, nuls projets utiles pour le pays; un engourdissement général qui règne partout. Cependant les princes dont je viens de parler n'avoient que des momens pour ces objets, où les Bernois ont eu des siècles. Que n'auroientils pas fait, ces grands hommes, rarement tranquilles sur le trône, si pendant deux cent douze ans, il n'eussent eu que des voisins pacifiques, et des peuples soumis? Je m'en rapporte à vous-même. Indiquez -moi quelque établissement vraiment utile que vous deviez au souverain. Mais ne m'indiquez pas l'académie de Lausanne, fondée par des vues de dévotion, dans la chaleur d'une réformation , négligée depuis , et toujours académie, quoique un digne magistrat de cette ville proposât de l'ériger en université.

Non ce n'est point une politique peu éclairée qui fait agir vos maîtres. Je connois trop leur habileté. Mais un monarque aime également tous ses sujets. Les citoyens.

d'une ville capitale voient au contraire d'un œil jaloux l'agrandissement des provinces. Si elles s'élèvent, disent-ils , nous tombons. Nos égales pour les lumières et les richesses, elles voudroient bientôt l'être en pouvoir. Rappelez-vous l'an 1685. La mauvaise politique de Louis XIV expatria la partie la plus industrieuse de ses sujets; une multitude se réfugia dans le Pays de Vaud. Il étoit prochain , il étoit François. Ils ne demandoient qu'un asile, et l'auroient payé au poids de l'or par les richesses et les arts plus précieux que les richesses qu'ils vous apportaient. Mais ici la politique partiale des Bernois s'épouvanta, ce Si nous faisons participer ces fugitifs d à notre droit de bourgeoisie, la fortune nous sera com- » mune; mais comment élever des mortels au rang des » dieux? Si nous les laissons confondus parmi nos sujets, » nos sujets recueilleront le fruit de leur industrie. » Ils conclurent enlin avec l'ambassadeur de Porsenna :

Qu'il vaut mieux, qu'un roi sur le trône affermi Commande à des sujets, malheureux, mais soumis, Que d'avoir à dompter, au sein de l'abondance , D'un peuple trop heureux l'indocile arrogance.

Ces exilés, las d'essuyer des refus où ils dévoient s'attendre à des prières , passèrent en Hollande , en Prusse et en Angleterre , où les souverains savoient mieux profiter de cette occasion unique. Il en resta une partie dans le Pays de Vaud, mais c'étoit la partie la plus pauvre et la plus fainéante , qui n'avoit ni le moyen , ni la volonté d'aller plus loin.

A peine ces malheureux commençoient-ils à oublier leurs souffrances passées, que l'expérience leur lit sentir,

que pour fuir les persécutions, il faut fuir les hommes. La partie souveraine de l'état avoit sucé avec le lait , toute la dureté du système de Calvin , théologien atrahilaire qui aimoit trop la liberté, pour souffrir que les Chrétiens portassent d'autres fers que les siens. D'ailleurs sa conformité avec les idées d'un célèbre philosophe, intéressoit l'honneur du nom Allemand à le soutenir. Comme les sentimens s'étoient adoucis dans le Pays de Vaud, en proportion avec les mœurs, il falioit y envoyer des formulaires et des inquisiteurs, destinés à faire autant d'hypocrites qu'ils pourroient, non à la vérité par le fer et le feu, mais par les menaces et les privations d'emploi.

En soutenant les droits de l'humanité, je n'outre point les maximes de tolérance. Je veux bien que le magistrat ne distribue les récompenses du public , qu'à ceux qui enseignent la religion du public. Je ne lui défends pas même de contenir dans le silence ces novateurs trop hardis qui voudroient éclairer le peuple sur certains objets où l'erreur fait son bonheur. Mais que le souverain se prêtant avec chaleur aux minuties théologiques, décide des questions qu'on ne peut décider, assurément il est absurde. Qu'imposant des confessions de foi, il ne laisse à des pasteurs vieillis dans le ministère, et qui ne

demandoient qu'à se taire, que le choix du mensonge ou de la mendicité, assurément il est injuste. Mais la persécution cessa. — Qui la fit cesser? Un sentiment de honte? les larmes des sujets? ou bien la crainte qu'inspira l'entreprise d'un Davcl , enthousiaste il est vrai , mais enthousiaste pour le bien public? Encore même il

règne à Lausanne une inquisition sourde. Les noms d'Arminien et dcSocinien remplissent encore ces lettres où de très-honnêtes gens rendent compte à leurs protecteurs des sentimens de leurs concitoyens; et c'est suivant ces indices que les places se distribuent.

Je viens, non pas d'épuiser, mais d'indiquer quelques défauts qui se trouvent dans votre puissance législative. Passons à l'exécutrice. Celle-ci est la force publique, comme l'autre est la volonté publique. Mais un seul corps, un seul homme, peut délibérer et décider pour toute une nation. Il ne peut tout seul agir pour elle. L'administration politique, composée d'un nombre infini de branches, veut qu'un grand nombre d'officiers, soumis les uns aux autres, s'emploient à faire jouer la machine à laquelle le maître ne peut que donner le mouvement général. Les honneurs et les avantages, que les lois attachent à ces emplois , doivent être ouverts à tous les citoyens, que leurs talents et leur éducation ont mis en étal de les remplir. Les fardeaux leur sont communs à tous, les récompenses doivent l'être aussi. Un gouvernement monarchique satisfait aisément à ces justes prétentions. A l'exception de quelques courtisans qui approchent la personne du prince d'assez près, pour substituer la flatterie aux services, tous ses sujets lui sont égaux. Dès qu'un homme a du mérite, ou, si Ton veut de la faveur, on ne lui demande point s'il est Normand ou Provençal. D'Epernon étoit Gascon ; Richelieu, Champenois; Mazarin, Romain. Mais dans les républiques aristocratiques, les souverains composés de toute une ville veulent être législateurs en corps, et partager

entre eux en détail tous les emplois considérables. Les talents, les lumières dans votre Pays, sont inutiles pour quiconque n'est pas né Bernois, et dans un autre sens ils sont également inutiles pour qui l'est. Le sujet se voit condamné par sa naissance à ramper dans une honteuse obscurité. Le désespoir le saisit; il néglige ce qui ne le peut mener à rien , et le grand ho;i me ne devient qu'un homme agréable. Si je parlois de faire participer les sujets aux Bailliages , les Bernois cricroient au sacrilège; les Bailliages sont le patrimoine de l'état, et nous sommes l'état. Il est vrai qu'on vous laisse les Lieutenanccs-Baillivales; mais vous savez assez qu'on y mêle certaines stipulations , de façon que , si le nouveau magistrat ne vit pas quelque temps, sa famille perd au marché.

Privés de ressources, que reste-t-il aux gentilshommes du Pays de Vaud? le service étranger. Mais on n'a pas manqué de leur rendre cette carrière des plus épineuses, et de leur y fermer l'accès des grades un peu élevés. Je ne dirai rien du brillant service de France. Les dépenses sont inévitables , et la paie si modique que l'enseigne se ruine, le capitaine vit à peine, et même le colonel ne peut amasser. Ainsi vous devez bénir le soin paternel du souverain qui a dressé toutes ses capitulations , de manière à ne vous poioi induire en tentation. Ne parlons que du service des Etats Généraux, service plus utile que riant, où l'on s'ennuie et s'enrichit. Par le traité de 1 712, le Canton de Berne accorda vingt-quatre compagnies à leurs Hautes Puissances, et promit de permettre qu'on en lit toujours des recrues dans leurs étal».

Seize compagnies étoient destinées aux Bernois, et les souverains partageoient avec leurs sujets les huit autres compagnies , dont on daignoit laisser l'entrée ouverte à ceux-ci : ainsi à ne supposer le crédit des Bernois qu'égal à celui des sujets, pour parvenir à ces huit dernières compagnies, ce peuple roi en posséderait toujours vingt, sur vingt-quatre. La proportion est honnête, si Ton fait attention qu'il y a dans le Canton près de cent mille hommes en état de porter les armes, dont il n'y en a pas huit cents, bourgeois de Berne. D'ailleurs les petits bourgeois, à qui ce nom seul inspire de la fierté, aiment mieux croupir dans la misère à Berne, que de se faire par leur travail un état vraiment respectable. Ainsi dans toutes ces troupes , je doute qu'on puisse trouver cinquante Bernois qui ne soient pas officiers.

Ces malheurs, me dites vous, ne sont que pour les gentilshommes; c'est à dire, pour la partie la plus respectable, mais la moins nombreuse des citoyens. Ils s'évanouissent dans ces maximes générales et égales que vous venez d'établir. La tyrannie de vos Baillis s'y évanouit-elle aussi? Le peuple, nom si cher à l'humanité, en sent tout le joug. Je ne vous conterai point des histoires de leurs oppressions. Vous me chicaneriez sur la vérité des faits, et puis vous me diriez qu'il ne faut jamais conclure du particulier au général, et vous auriez raison. Il vaut mieux faire sentir l'étendue de leur pouvoir, et laisser à votre connoissance du cœur humain , â juger de l'usage qu'ils en font. Chaque Bailli est à la fois chef de la justice , de la milice , des finances et de la religion. Comme juge, il décide sans appel jusqu'à la m. 10*

somme de cent francs, somme très-modique pour vous, mais qui fait la fortune d'un paysan; et il décide seul , car ses assesseurs n'ont pas voix pondérative. Il donne, ou plutôt il vend presque tous les emplois de son bailliage. Si Ton veut appeler de ses sentences, il n'y a plus de Tribunal à Moudon, il faut aller à Berne, et quel paysan veut se ruiner à la poursuite de la justice ? S'il cherche encore à faire punir son tyran, il demande l'entrée en conseil. L'avoycr l'accorde, peut-être avec beaucoup de difficulté , et à force de fatigues et de dépenses il parvient à pouvoir plaider devant un Tribunal lié avec son bailli par le sang, et plus encore par unecouformité de forfaits, ou d'intérêts.

Votre pays est épuisé par les impôts , tout modiques qu'ils sont. Développons cette idée. Pendaut que les pays les plus riches de l'Europe s'abyment de dépenses et de dettes, et mettent en œuvre des moyens qui feroient trembler le plus hardi dissipateur, le Canton de Berne est le seul qui amasse des trésors. Le secret de l'état est si bien gardé, qu'il est difficile de le deviner. Stanyan, ambassadeur d'Angleterre à Berne, qui avoit un esprit d'observation et de grandes facilités peur se bien informer, estimoit, il y a quarante ans, les sommes qu'il avoit dans les fonds publics de Londres à trois cents milles livres sterling, ou sept millions, et tout ce qui étoit resté dans le trésor de Berne, ou dispersé dans les autres banques de l'Europe, à dix-huit cent mille livres sterling, ou quarante trois millions. On peut croire que ces trésors n'ont pas diminué depuis l'an 1722. Le moyen que le Cauton emploie pour s'enrichir est très-

simple. Il dépense beaucoup moins qu'il ne reçoit. Mais que reçoit -il? Je l'ignore; mais je vais tâcher de le deviner. Les douze bailliages du Pays de Vaud rendent dans leurs six ans, à peu près cinq cent mille livres de Suisse, les uns portant les autres. Le revenu de douze peut donc monter à un million de livres de rente. J'ai toujours entendu dire que les Baillis prennent le dix pour cent sur les revenus du souverain. Le voilà donc ce revenu d'un million par année. En rabattant les cent raille livres des Baillis, je compterais encore cent mille écus pour les charges de l'état, ce qui n'est point une supposition bâtie en l'air. Les autres deux cent mille écus, qui dans un autre pays fourniraient à l'entretien d'une cour et d'une armée , dont les dépenses feroient retomber sur la terre la rosée qui en étoit tirée, vont ici s'enfouir dans les coffres du souverain, ou se disperser dans les banques publiques, et précaires de l'Europe, pour être un jour une proie à l'infidélité d'un commis , ou à l'ambition d'un conquérant. Cette perte continuelle des espèces éteint l'industrie, empêche tout effort, qui ne se peut faire sans argent, et appauvrit insensiblement le pays.

Tels sont vos maux, Monsieur. Eh bien ! me répondez vous, n'avez vous sondé nos playes que pour en aigrir la douleur? Quel conseil nous donnez vous? Aucun, si vous ne m'avez pas déjà prévenu. Il y a une voie que je puis vous conseiller, c'est celle de la remontrance. Mais il y a des maux tellement enracinés dans la constitution d'un état , que Platon lui-même n'eût pas espéré du succès pour une pareille députation. Ne tiendront-

ils pas contre les remontrances, eux qui ont pu tenir contre deux cents ans de fidélité et de services? Il j a un autre remède plus prompt, plus entier, plus glorieux : Guillaume Tell vous l'eût conseillé : mais je ne vous le conseille point. Je sais que l'esprit du citoyen , comme celui de la charité , souffre beaucoup , et espère long-temps. Il a raison. Il connoit les malheurs attachés à la soumission. Il ignore ceux que la résistance pourroit entraîner. Vous, qui me connoissez, Monsieur, vous savez combien je respecte ces principes amis de la paix et des hommes. Tribun séditieux, je ne chercherai jamais à faire secouer au peuple le joug de l'autorité, pour le conduire du murmure, à la sédition ; de la sédition, à l'anarchie; et de l'anarchie, peut être, au despotisme.

Sources principales: A. Stanian, Tableau historique et politique de la Suisse. — Du Luc, Correspondance diplomatique.

— Sinncr , Voyage dans la Suisse occidentale. — Tscharner , Dictionnaire politique y historique et géographique de la Suisse.

— Voltaire, Correspondance générale. — J.-J. Rousseau, Les Confessions, — Edward Gibbon , Micellaneous works.

§ Iî. Sciences et Lettres. 1725—1791.

Ecole philosophique de Jean-Pierre de Crousaz. — Sciences économiques. — Société économique de Berne. — Sociétés économiques du Pays de Vaud; Sociétés de Lausanne, de Vevey , d'Yverdon , de Nyon , de Payerne. — Mémoires de ces sociétés — Travaux des Sociétés économiques du Pays de Vaud ; Agriculture et Economie politique. — Société des Sciences physiques de Lausanne ; ses Mémoires. — Sciences historiques. — Science du Droit criminel et du Droit civil. — Sciences militaires. - Société littéraire de Lausanne. — Journaux littéraires et scientifiques de Lausanne. — Littérature. — Bibliothèques.

Le Pays de Vaud ne s'abandonnait point, cependant, tout entier à cette aimable et frivole insouciance qui charmait les gens du grand monde, accourus sur les rives du Léman , à la voix de Voltaire et de Rousseau. Au milieu de ces plaisirs, et en dépit de nos institutions, on voyait s'opérer un travail de l'intelligence, et naître de nouvelles idées. Le patriciat avait pu, il est vrai, empêcher ou entraver la publication des œuvres de David Constant, de Ruchat, de Georges Policr et de Jean-Pierre de Crousaz; il était parvenu , il est encore vrai, à renfermer dans d'étroites limites l'enseignement de ces professeurs; mais il était resté impuissant, et pour effacer les impressions profondes que ces hommes distingués avaient su graver dans l'àme de leurs disciples, et pour arrêter l'impulsion qu'ils avaient donnée aux études philosophiques. Gibbon, l'une des gloires scientifiques de l'Angleterre, se plaît à reconnaître l'heureuse influence

que de Crousaz exerça sur le Pays de Vaud ; il exprime dans ses mémoires sa reconnaissance aux professeurs Pavilliard, Treytorrens et Vicat, et ajoute : « L'homme d qui contribua le plus à mon éducation , et a le plus de » droit à ma reconnaissance est Jean-Pierre de Crousaz, » cet adversaire de Pope et de Bayle, dont la philosophie » fut formée à l'école de Locke, la théologie à celle de » Lcclerc, et qui, dans le cours d'une vie longue et lajd horieusc, instruisit plusieurs générations d'élèves à » penser et même à écrire. »

Les leçons de Crousaz, ses œuvres, et surtout son grand ouvrage en six volumes, Système de réflexions philosophiques , donnèrent à Lausanne une nouvelle direction aux études. Nous le voyons par les thèses que soutinrent les disciples de Crousaz pendant les vingtdeux premières années du XVIIIme siècle. Ainsi, dès 1 703 à 1 707, trente-deux étudiants soutinrent des thèses sur des sujets de philosophie; cinquante-trois étudiants, dans les années 1704 à 1722, prirent pour sujet de leurs thèses des questions de chimie, de physique et d'histoire naturelle *.

Un des disciples du philosophe de Lausanne, et de ses émules Barbeyrac et Ruchat , Charles de Loys de Bochat, prenait bientôt un rang honorable dans la science. Nommé professeur, il enseignait le droit naturel, le droit des gens, la politique et la morale. Parvenu au rectorat,

* De Crousaz. Compendii logici thèses de fensœ prœside J . P. Crousaz , tu publxro Academiœ Lausanne n si s auditorio. Berna1 4705-1707. 2 vol. in-4°. — De Crousaz. Tfteses Lausannenses systematis physici, prœside J. P. De Crousaz. 6 vol. in-4°.

ses nouvelles fonctions, et les leçons publiques qu'il donnait chaque jour pendant plusieurs heures, ne l'empêchaient point de se livrer à une foule de travaux littéraires, d'entretenir une vaste correspondance avec les principaux savants de son époque, et de rédiger la plupart des articles de critique des ouvrages dont son journal la Bibliothèque Italique rendait compte. Il publiait plusieurs mémoires sur des questions qui occupaient alors les esprits. Ainsi, un écrit remarquable par une discussion fine, spirituelle e( savante, au sujet d'un démêlé qui survint entre les magistrats de Luccrne et un curé qui avait permis à ses paroissiens de danser le dimanche, démêlé qui se termina par le bannissement du curé. Mr de Loys, dans cet écrit, fait preuve de bon goût et d'une profonde érudition ; il aborde les hautes questions do droit civil, de droit religieux, et d'immunités ecclésiastiques. Mais de tous ses sujets d'études, celui qu'il préférait était les recherches sur les antiquités historiques de la Suisse, sur lesquelles il publiait son grand ouvrage en trois volumes : Mémoires critiques pour servir d'éclaircissement sur divers points de l'Histoire ancienne de la Suisse.

Animé du désir de voir le Pays de Vaud sortir de l'état d'infériorité auquel le condamnait la domination de Berne , ce savant s'occupait sans cesse de projets pour réveiller dans sa patrie le goût des sciences, des arts et du commerce. Il voulait élever l'académie de Lausanne au rang des universités. Il préparait un projet, un règlement ; il avait surmonté les plus grandes difficultés , il s'était assuré du concours de savants profes-

seurs ; il voyait, dans un prochain avenir, des étrangers et des Suisses, accourir en grand nombre à Lausanne, où en échange de la science qu'ils puiseraient dans son université, ils donneraient un alimenta une foule d'industries. Mais ces rêves d'un bel avenir s'évanouirent bientôt. Les Seigneurs du Conseil de Lausanne, prévoyant que leur pouvoir et le rang qu'ils occupaient dans leur petite ville pâliraient sans doute devant les privilèges universitaires et la science, craignant, aussi, que le calme de la bourgeoisie lausannoise ne fût troublé par la présence d'une jeunesse turbulente, et que les prix des denrées ne fussent élevés par la consommation d'une population croissante , — les Seigneurs du Conseil rejetèrent les propositions de Mr de Loys. L'académie de Lausanne, à la grande satisfaction de LL. EE., resta donc un séminaire d'étudiants en théologie, et notre jeunesse dut , pour les autres sciences , demander à la France, à l'Allemagne, et même à Genève, l'instruction que sa patrie lui refusait.

Cependant, les germes scientiûques que Pierre de Crousaz et de Loys de Bochat avaient répandus sur la terre vaudoise n'étaient point frappes de stérilité. Jean- Nicolas Allamand, fils d'un régent du collège de Lausanne, après avoir suivi les leçons de Crousaz, de Loys , et celles de Treytorrens , continua ses études de physique après qu'il fut consacré au S1 Ministère. Mais se voyant privé de ressources dans sa patrie, il partit pour la Hollande comme précepteur , et devint préparateur du célèbre physicien Sgravesande, auquel il succéda dans la chaire de physique à l'université de

Leyde. En 1759, cette uoiversité le nomma recteur. Allai» and enrichit la science par ses ira vaux, sur l'électricité, et devint un des premiers physiciens de son temps. Il fut chargé par Buffon de publier ses œuvres en Hollande*. Il forma et dirigea le cabinet d'histoire naturelle de Leyde, l'un des plus riche de l'Europe. — D'autres disciples de l'école philosophique de Jean- Pierre de Crousaz et de Loys de Bochat, suivirent les traces de leurs maîtres et se trouvèrent ainsi préparés à paraître aux premiers rangs des économistes, savants voués à la recherche des améliorations sociales.

Sciences Economiques. Le traité d'Aix-la-Chapelle , qui, en 1747, rendait la paix à l'Europe, épuisée par la guerre générale, faisait bientôt surgir de toutes parts de nouvelles idées. La science appliquée aux améliorations sociales devenait une passion. Chacun voulait contribuer à réparer les maux de la guerre. Les philosophes, les écrivains, des courtisans, des grands seigneurs, se mettaient à la tête du mouvement et dirigeaient leurs efforts pour rendre l'homme heureux. Partout on s'occupait de l'histoire naturelle appliquée aux arts et à l'agri-

* Allaraand , professeur d'histoire naturelle à l'Université de Leyde , fit réimprimer , de 1766 à 1779, tout ce qui , dans la belle édition de BufTon , se rapporte aux généralités et aux quadrupèdes A mesure qu'AIlamand publiait les volumes de

Buffon , il y ajoutait plusieurs articles ; et ces articles étaient si bons , que Buffon les reprenait à mesure pour les placer dans ses suppléments. « J'ai reçu , dit-il , la belle édition qu'on a faite » de mon ouvrage (Amsterdam , 21 vol: in-4°) , et dans laquelle » j'ai vu les excellentes additions que M. Allamand y a jointes. » T. VI tp. 219. (Journal des savants. Juin 1844. Art. de M. Flourens , secrét. de l'Académie royale des sciences.)

culture; des économistes s'employaient à instruire le peuple, à rendre sa position plus heureuse, à faire prospérer l'agriculture , à étudier les maladies des bestiaux, à introduire la culture et l'emploi de plantes étrangères propres à l'alimentation , aux arts et aux métiers. La Suisse ne restait point étrangère à ce mouvement général , mais les travaux de ses savants n'ayant point de direction déterminée demeuraient sans résultats, lorsque le secrétaire du consistoire de Berne, Mr Jean-Christophe Tschifféli, conçut l'heureuse idée de les diriger sur les moyens de perfectionner l'agriculture dans les états de LL. EE. de Berne. Mr Tschifféli publiait, en 1758, une <r Invitation aux amateurs de l'agriculture et aux vrais » Patriotes, par laquelle il proposait de rassembler par » voie de souscription, un fonds nécessaire destiné à des i) prix annuels en faveur des meilleures solutions rela- *> tives au perfectionnement de l'agriculture dans le » canton de Berne. » L'attention générale fut réveillée par cette invitation; on applaudit à son but, et le nombre des souscripteurs dépassa les espérances. Alors étendant ses vues, Mr Tschifféli choisit parmi les souscripteurs six associés qui , à leur tour , en choisirent un pareil nombre pour former un corps fixe qui pût correspondre avec ies cultivateurs du canton, et appliquer leurs lumières sur l'état actuel de l'agriculture , et sur les moyens de la perfectionner. Ce corps ainsi formé prit le nom de Société Economique de Berne, qui choisit pour président le bailli d'Echallcns, Mr Enguel ; pour vice-président Mr Tschifféli, et pour secrétaires Mr Elie Bertrand d'Orbe, pasteur français de Berne, pour le Pays

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de Vaud, et Mr Tscharncr pour les bailliages allemands. Ainsi constituée, la Société Economique décidait dans sa première séance de prendre pour but unique de ses travaux les Moyens de faire fleurir l'agriculture, les arts utiles et le commerce . Elle décidait que chaque année deux prix seraient proposés sur des sujets relatifs à ses vues, que le fonds pour ces prix serait formé par des souscriptions, et que les souscripteurs auraient droit de suffrage pour décerner les prix. Elle ouvrait en même temps un concours sur la question des céréales : Raisons qui doivent engager la Suisse, par préférence, à la culture des blés; Empêchements généraux et particuliers qui s'y opposent; Moyens généraux et particuliers que ce pays fournit relativement à la culture.

Cependant, cette société cherchant à étendre ses moyens d'action, invitait par la voie de la presse les cultivateurs expérimentés, ainsi que toute personne bien intentionnée dans le canton de Berne, à former des Sociétés Economiques correspondantes; elle exhortait les pasteurs de campagne à regarder comme un service essentiel rendu à leurs paroissiens, s'ils parvenaient à introduire chez l'agriculteur des idées plus perfectionnées sur l'économie rurale, et un travail assidu et rationnel. Elle adressait les mêmes instances aux grands propriétaires , à tous les citoyens en place , et terminait ainsi cet appel patriotique : « Heureuse la Suisse ! si le » goût pour l'agriculture, plus digne sans doute de nous » attacher que le penchant pour les services militaires » étrangers , et la cupidité de chercher fortune au d dehors, reprenait ses droits dans nos cœurs, et servait

» de motif pour ranimer notre amour de la patrie et b resserrer notre union, ce double appui de la liberté » Helvétique. »

Cet appel trouva de l'écho dans le Pays de Vaud : des Sociétés Economiques, correspondantes de la Société de Berne, se constituèrent à Lausanne, à Vevey, à Y verdon , à Nyon et à Payerne. Ces sociétés rendirent de grands services , aussi , nous rappellerons les noms de leurs membres, qui tous, par leurs efforts, concoururent au bien de leur patrie.

Société Economique de Lausanne. Présidents: MM. Scigneux de Correvon, et Policr de Vcrnand; Secrétaires : MM. Clavel de Brenles et Deleuze pasteur. Sociétaires: MM. Crousaz conseiller, R. deCrousaz, d'Illens , de Trey torrens professeur, Forneret, Polier de Bottens pasteur, Struve chimiste , Tissot médecin , Constant capitaine, Court ministre, de Saussure de Bcrchier, de Saussure de Boussens, de Chandieu colonel, de Loys de Cheseaux, de Langallerie marquis de Gentil, l'écuyer de Crousaz de Mézcri, de Loys de Middes capitaine, de Loys de Villarding, Policr de S1 Germain, Polier conseiller, L. Porta, F. Porta, Reygnier médecin, L.-C. Roguin, Rosset professeur, Rosset conseiller, P. Seigneur conseiller, Curtat, Secretan, Vicat professeur, Dapples le jeune, médecin.

Société Economique de Vevey. Président: le banneret Dufour; Secrétaire: le pasteur Muret doyen; Sociétaires: MM. Anet vigneron à Montreux, Berdez assesseur consistorial , Cerjat de Denezy, Chiron , Couvreux, Cuénod, Delavaux pasteur, Dubosson, Dufour

à Montreux, Dufresne, Dupraz, Forestier d'Orges banneret de Cully, Grenier conseiller, Grenier, Henchoz médecin, Leresche pasteur, Madame de LoysnéeCerjat, Marindin doyen, Maroger pasteur, Mestrezat major, Moricr, Perdonnet, Perret, Rcynier apothicaire, Richardet, de Tavel, de Watteville à Chardonne, Utin sizcnier, Vauticr pasteur, Viret pasteur. Membre associé : Mr Duchet, curé de Remauffens au canton de Fnibourg.

Société Economique d'Yverdon. Président: W de Gingins de Moiry, bailli d'Yverdon; Vice- Présidents . MM. le conseiller Bourgeois, et le châtelain Pillichody docteur en droit; Boursier: le secrétaire-baillival Haldimand; Secrétaire: le justicier Bourgeois; Sociétaires ; MM. de Boutes seigneur de Champvent, Jeanneret, G. Doxat, Favre à Yallorbes, J.-F. Burnand , de Treytorrens capitaine, du Plcssis d'Epcndcs, Bourgeois médecin, Portefaix médecin, J.-P. Jeanneret, Doxat de Démorct, Thomasset pasteur, Tscharncr du Conseil de Berne, Favre de Vallorbes, mécanicien et inspecteur général des jardins royaux de S. M. Sarde à Turin.

Société Economique de Nïon. Président : Mr Wourstemberg, bailli de Nyon; Secrétaires: MM. Sturler seigneur de Cottens, Puthod avocat; Sociétaires : MM. Basin , de la Fléchère , de la Fléchère de Gran , de Ribcaupierre avocat, Cornillat pasteur, Duchéry, F. de la Fléchère, Dupraz pasteur de S1 Cergues, Genevois pasteur de Burtigny, Raiinesque pasteur de Begnin, de l'Harpe ministre suffragant à Bursin , Reverdil de

Nyon, professeur royal de mathématiques à Copenhague et précepteur du prince royal du Dannemark.

Société Economique de Payerne. MM. Marcuard avoyer, de Dompierre ancien avoyer, Tavel lieutenant-gouvernal, Comte, les conseillers de Trey, Jomini, de Treytorrens, Tavel et Givel, le commandeur de Dompierre.

Plusieurs membres des Sociétés Economiques du Pays de Vaud présentaient des mémoires sur la question de la culture du blé et sur les causes qui s'y opposent. Le premier prix était décerné à Mr Stapfer, ministre à Thoune, le second, à Mr Jean Bertrand, pasteur d'Orbe, le premier accessit à Mr Seigneux de Correvon , président de la société de Lausanne, et le second au marquis de Mirabeau, Les mémoires de MM. Bertrand et Seigneux nous donnent l'un et l'autre de précieux enseignements sur l'état de l'agriculture du Pays de Vaud , et sur les causes qui, alors, en empêchaient les progrès.

a Dès que nos champs sont moissonnés , dit Mr Ber- » trand, ou du moins deux jours après l'entière récolte » du Confin, on y mène, selon la loi, paître le bétail, et j> même on ne permet point au propriétaire de labourer » tous ses champs; il doit en laisser une partie pour » être pâturée. Il ne peut ainsi donner à ses terres leurs x> façons pour les grains d'automne, et il est oblige » de les laisser pour y semer des mars l'année suivante. » Dans la plupart des districts , la police a divisé les » terres labourables par soles, ou pour parler le langage » du Pays de Vaud , par Pies ou Fins de Pies . partage » qui détermine l'usage que chaque propriétaire doit

» faire de son champ, ou pour le semer, ou pour le laisx> ser en repos. La plupart des communes ont trois soles, » dont l'une se sème en gros grains, l'autre en menus » grains, et la troisième demeure en jachère, et cela d alternativement chaque année, ensorte que le labou- » reur n'est point en droit de dessolcr ses propres terres, d c'est-à-dire de changer les soles accoutumées , et par » conséquent de suivre d'autres règles que celles qui » sont prescrites.... »

<t La culture des vignes nuit en plusieurs manières à » la culture des champs... Contre l'intérêt des particu- » liers et du public , plusieurs de nos vignes ont été » plantées sur nos coteaux les plus doux, souvent même » sur nos plaines les plus fertiles... De là vient que nos » champs ne sont cultivés que faiblement, qu'on ne » leur donne pas les engrais suffisants, qu'on n'en tire » pas le produit dont ils sont susceptibles, que souvent » le pain est cher, tandis que nos vins nous restent et » que personne ne les demande. Ainsi, non seulement » nos vignes font tort à nos champs, mais encore à nos d vignes elles-mêmes.... » Un autre obstacle à la pro- » duction des céréales, ajoute Mr Bertrand, est la quan- » tité des pâturages communs. Cent poses de terres pà- » turées en commun , suivant la pratique de quelques » lieux, ne font pas le profit que feraient vingt fermées » sur ces cent poses... Sans se mettre en peine des cla- » meurs de gens qui ne sont sensibles qu'à leur intérêt, d il faudrait abolir ces pâturages communs, dont une » partie serait réservée au profit de la caisse commup nale, et l'autre serait distribuée à chaque chef de fa-

» mille, et mise ainsi dans le commerce. j> Comme un autre obstacle à la bonne culture, Mr Bertrand signale l'ignorance des campagnards, le manque de laboureurs vigoureux, robustes et dispos; il démontre aussi combien les enrôlements pour les services étrangers, la mendicité et l'ivrognerie enlèvent de bras à l'agriculture. « L'é- » ducation de la jeunesse, dit-il, prévient dans les camj> pagnes la dissipation, l'indolence et la mendicité; elle d donne l'habitude de l'obéissance, de la souplesse et » de la docilité ; elle corrige la stupidité en aiguisant » l'esprit et en développant les talents; elle dispose à 2 estimer la culture de la terre, et met en état un père d de famille et un grangcr de donner quelque ordre à d ses affaires, ce qu'il ne saurait s'il ne sait ni lire ni écrire. » J'insiste sur ce sujet, parce que diverses personnes, d très-respectables par leur rang, condamnent l'éduca- » tion que l'on donne aux paysans . . . Fixez dans les » campagnes le séjour d'hommes instruits, et comme a dans ce pays libre chacun peut s'établir où il veut, » qu'il soit ordonné par LL. EE. que les emplois de ma- » gislralure de campagne soient donnés à des personnes » capables et moyennées qui y séjournent toujours , et d que les Châtelains et les Curiaux eussent à résider » dans le district où ils doivent fonctionner. Par là on d fixerait le campagnard dans le lieu de son origine, car » il aimera mieux être le premier de son village que le j> dernier d'une ville... »

Passant ensuite aux moyens d'augmenter la quantité des céréales, Mr Bertrand insiste sur l'établissement des prairies artificielles qui adonnent d'abondants four-

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9 rages, augmentent la quantité du bétail et des engrais d pour les champs... Mais les champs, et cela est la conx> dition essentielle, doivent tous être mis à Clos et Rej> cord, sans rien payer aux ayant droit au parcours, j> autant que ces champs seraient semés ou en grains, ou » en légumes, dont l'abondance, et surtout celle des » pommes de terre, servant à épargner le pain, à dimi- » nucr ainsi la consommation du blé.... d

Mr Seigncux de Correvon s'élève aussi avec force, dans son mémoire sur les céréales, contre les abus du parcours , qu'il regarde comme le plus grand des obstacles à la production du blé et aux progrès de l'agriculture.

a Les prés, dit-il, étaient autrefois ouverts en faveur » du public, après la première coupe , savoir, depuis la j> Ste Magdeleine, qui tombe au 22 juillet, et chaque j> communier, ou chef de famille, n'avait à Clos qu'une » seule possession de médiocre grandeur , voisine de sa » maison, et plantée d'arbres fruitiers, qui fût exemptée » du parcours. Ces petits vergers étaient appelés Re- » cords. Les seigneurs-vassaux, seuls, avaient de grands b prés clos exempts d'être broutés par le bétail des j> communiers. Les prés sujets au pâturage, après la pre- » mière coupe, étaient appelés Prés Champêtres. Cepcn- » dant, en 1591 , un édit de LL. EE. avait ordonné de » réduire et tenir à Clos et Record tous les prés et posd sessions particulières de leurs sujets du Pays de Vaud. d Mais cette mesure ayant été peu observée , un nouvel 9 édit, promulgué le 13 janvier 1717, renouvella celui t> de 1 591 , et la plupart des Prés Champêtres furent m. li

» passés à Clos et Record, en payant à la communauté » le sixième denier de leur valeur, el le vingtième, seud lement, pour ceux qui jouissaient de la première coupe. » Il existe encore (1762) des Près Champêtres , appelés » Pudzessies, ou Deven, qui appartiennent à des parti- » culiers, et sont assujettis au pâturage commun d'aud tomne pour l'utilité des champs voisins. Ces prés sont » situés vers l'extrémité des Fins de l*ie, et, lorsque » celles-ci doivent être semées, ils servent de pâture » pour les attelages de charrues des communiers, ou de » leurs chars de fumier. Dans d'autres parties du Pays » de Vaud, il y a des terrains communs appelés Tzaumaz, » ou Dresaux, destinés au pâturage des attelages pen- » dant leur repos. Dans d'autres lieux ils sont appelés » Mérenaz , et sont destinés pour le repos des attelages » à midi... Les Fins de Pie sont sujets au pâturage corn- » mun après la récolte, les bois des communautés sont » assujettis à des droits de pâturage sous certaines res- » trictions pendant la recrue. Enfin, les Paquis Com- » muns sont des terrains incultes dans lesquels tous les » individus des communautés, en vertu de leurbour- » geoisic, ou d'une certaine finance s'ils sont non bour- » geois, peuvent mettre leur bétail pour y pâturer, d Mr Seigneux de Correvon blâme le pâturage commun des champs après la moisson, et, comme s'il voyait le canton de Vaud un siècle après lui, il dit : <r Quelle différence » entre ces champs sujets au parcours, et les champs » dont le maître étend ou restreint la culture durant' » l'année à son gré! Semant ses champs tantôt en herj> bes artificielles, tantôt en grains, ce maître se fait

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» une rente par la seule variété des productions de ses 9 champs, et en peu de temps, par de bonnes cultures, » par l'emploi des eaux voisines , ces champs pourraient » devenir des fonds qui , après avoir coûté deux à trois d cents francs, vaudront mille francs la pose, d Après avoir fait sentir les inconvénients des Paquis de Communauté, il énumère les avantages généraux et particuliers qui résulteraient de les passer en fonds clos et particuliers ; il combat les objections que l'on a coutume de faire à ce changement ; enfin, il recherche et indique les moyens d'opérer ce changement au plus grand avantage des communautés.

Tandis que MM. Bertrand et Seigueux de Correvon obtenaient des prix dans les concours, les Sociétés Economiques du Pays de Vaud rivalisaient de zèle dans leurs travaux, et préparaient un avenir de prospérité à leur patrie.

Société Economique d'Yverdon. Le châtelain Bourgeois publiait un Mémoire sur l'Economie forestière; le secrétaire-baillival Haldimand un Mémoire sur la construction des Chemins; Mr Bourgeois-Longeville un Essai sur l'Education des dames relativement à l'Economie rurale; Mr Jeanneret sur la Préparation des blés; le médecin Bourgeois, Méthode de perfectionner le Fin.

Ce mémoire du docteur Bourgeois nous indique le mode de culture qui, chez nous, était encore suivi dans le milieu du XVliIme siècle. Les ceps étaient plantés sans alignement et à la distance d'un pied tout au plus, la plupart n'avaient point d'échalas; ils étaient élevés à plus de deux pieds de terre, et dans la taille ils rcs-

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taient surchargés de boutons; enfin, les vignes étaient de véritables jardins à légumes. Mr Bourgeois blâme ce mode de culture. Il recommande la plantation en ligne et à la distance de deux pieds entre chaque cep, de donner un échalas à chaque cep, de peu charger la vigne de bois, de ne laisser jamais plus de deux boutons à la taille, et de ne pas élever le cep à plus de six pouces au-dessus du sol. Enfin, il s'oppose à la ruineuse coutume de planter des légumes dans les vignes.

Société Economique de Nyon. Les membres de cette société, entr'autres MM. Sturler, seigneur de Cottens, agronome infatigable et bon physicien , Bazin de Duillicr, Dupraz, pasteur de S1 Cergues, Genevois, pasteur, Ducherri et de Venoges , présentent chacun la statistique des paroisses qu'ils habitent, donnant de curieux renseignements sur Tagriculture du bailliage de Nyon , et sur les moyens de la perfectionner.

Société Economique de Paterne. Mr Tavel publie un Mémoire sur les Causes de la dépopulation dans le Pays de Vaud, et attire l'attention des Sociétés Economiques sur ce fait alarmant. Mr de Dompicrrc écrit une Notice sur X Agriculture dans le Pays de Vaud. La Société Economique de Payerne s'occupe de propager les plantations de mûriers , et propose des primes pour les encourager. Mr de Dompierre, avoyer, présente un Mémoire sur la culture du tabac.

Société Economique de Vevey. Ses travaux ont principalement pour but l'amélioration de la culture de la vigne. MM. Lereschc, Perdonnet et Richardet écrivent des mémoires sur cette culture, et le vigneron Anet de

Chailli, paroisse de Montreux, communique les résultats d'un grand nombre d'observations sur les engrais artificiels, sur les diverses espèces de fumiers, sur les soins à donner aux vignes; il présente aussi un pain fait d'un mélange de pommes de terre avec du blé de Turquie : Ce pain est non- seulement très- mangeable, mais bon, dit le procès-verbal , qui ajoute : a Quelques particu - » liers , à l'exemple de divers membres de la Société , »ont fossoyé leurs vignes après vendanges, ce qui j> pourrait être avantageux pour gagner du temps au j> printemps. »

L'assesscur-consistorial Bcrdez donne les détails de ses essais sur les vers à soie faits en 1 762 : a Après avoir » mis par degrés à une chaleur convenable une once » de graine, les vers sont éclos du 28 au 30 avril , les » quatre mues se sont faites régulièrement, et le 6 juin » la montée a été terminée. Cette once de graine a pro- » duit 107 livres de cocons, qui ont donné quatorze li- » vres de soie, poids de 15 onces, outre la filozelle. Il t> est à remarquer que les vers ont été nourris avec la » feuille de jeunes mûriers, plantés en pépinières en » mars 1759, et depuis la quatrième muée avec des feuil- » les de gros mûriers.... Il y a quelques années, il s'est x> fait ici, à Vevey, une récolte aussi forte que les meiid leures du Piémont, puisque l'on a eu environ 130 lij> vres de cocons pour une once de graine. » M1 Berdez établit, dans sa campagne près de Vevey, une magnanerie, et un bâtiment consacré à la lilature de la soie. A côté de cette branche d'industrie, il fonda dans la ville de Vevey un commerce et une fabrique d'horlogerie,

"2i6 SCIENCES ET LETTRES.

qui occupait plus de cinquante ouvriers, et autant à la Vallée. Mais depuis la mort de cet homme industrieux , celte fabrique d'horlogerie languit, la plupart des ouvriers transportèrent leur activité à Genève , la magnanerie de Mr Berdez cessa d'être en activité, et la culture des mûriers blancs fut abandonnée.

Société Economique de Lausanne. Elle s'occupe principalement du Parcours et de ses abus; de la propagation des prairies artificielles, des plantages, de la culture en grand, et à la charrue, des pommes de terre, de celle du trèfle, du millet, des carottes, de la garance, de rétablissement de pépinières et surtout de celles de mûriers. Ce que Mr Seigneux de Correvon dit des jardins potagers donne un renseignement assez curieux sur l'état où ils étaient dans notre pays au commencement du XVIIlme siècle. <c Les légumes, dit-il, se réduisaient d à un petit nombre de mauvaises espèces. Mais des *> Français réfugiés * s'établirent près de Lausanne , et » cultivèrent des légumes et des fruits, inconnus jusd qu'alors. La Direction des Ecoles de Charité mit de p ses élèves en apprentissage chez ces jardiniers , et la » culture des potagers et des pépinières eut un tel » succès, que ces établissements fournirent bientôt de » légumes et d'arbres fruitiers divers endroits, tant du » pays que de l'étranger. .. Encore aujourd'hui (1761) » la culture des jardins est presque ignorée dans les jd villages du Pays de Vaud. De là, le manque de porcs

* Ces jardiniers , les Combernous , les Dumas et les Moulin, français réfugiés , établirent leurs jardins à Cour près Lausanne.

s gras, article qui seul enlève du pays des sommes ind croyables. Car le paysan du Pays de Vaud croit que j> Ton ne saurait engraisser les porcs qu'avec des glands d et du faine; tandis que le paysan allemand qui fourd ait Berne de porcs gras les nourrit en été des résidus » des jardins, et en automne, les engraisse avec des ea- » rottes et des pommes de terre, a

Deux chimistes de Lausanne, MM. Thillman et Struve, analysent des terres marneuses, des terres à foulon , des argiles, et donnent les résultats de leurs recherches sur la distillation de diverses substances, sur les houilles, sur les tourbes, et sur le marc de raisin distille, dont ils recommandent l'emploi comme combustibles.

La Société Economique de Lausanne, préoccupée de la dépopulation des campagnes, et par conséquent de la rareté des bras nécessaires à l'agriculture, adjuge les prix destinés aux paysans des bailliages ayant pour le moins cinq fils qui, âgés de- plus de 14 ans et tous au pays, y cultiveraient la terre.

<r Vingt-cinq pères de famille se présentèrent avec » cent trente -quatre enfants, dont cent douze étaient » des fils tous laborieux, cultivateurs et bons miliciens. x>

Mr Bertrand, pasteur d'Orbe, attirait l'attention des Sociétés Economiques sur l'irrigation des prairies , et dans un mémoire qu'il présentait sur ce sujet, il débute par des considérations générales remarquables par les vérités qu'elles renferment : « Toute l'agriculture, dit- » il , roule sur deux points : les labours et les engrais. b Par les labours, nous mettons la terre en état de nour- » rir les plantes et les semences qui lui sont confiées;

d nous développons les principes végétatifs qu'elle rend ferme dans son sein ou qu'elle reçoit de l'atmosphère. » Par les engrais, nous lui restituons les sucs nourriciers » que les récoltes lui enlèvent annuellement. Il faut » donc des bestiaux. Que serait la force de l'homme pour » labourer la terre/ si les animaux ne venaient à son se- » cours? Et comment, sans les excréments des bestiaux, » se procurerait- on les fumiers nécessaires pour main- » tenir la fertilité de la plupart des terres? Tout revient, » ainsi, à un seul article : il faut des fourrages dont la x> quantité décide pour l'ordinaire du revenu de nos ferd mes , et de l'abondance de nos moissons. Et comme ce D sont les prés qui les fournissent principalement, ii d importe d'être instruit de la manière dont le laboureur » doit ménager ses prés lorsqu'il est assez heureux pour » avoir des eaux propres à l'arrosement. » Mr Bertrand indique les moyens de se procurer des ea\ix d'arrosement, la manière de les conduire, les préparations des terrains destinés à être arrosés. Il donne ensuite les règles à suivre dans l'irrigation, à raison de la nature du terrain et de celle des eaux.

Dans un autre mémoire qui mérita à son auteur une médaille d'or de la valeur de vingt ducats, Mr Bertrand propose la culture anglaise, suivant laquelle un domaine arable est divisé en trois parties : l'une mise en prairies artificielles, trèfle, esparcette, fenasse; l'autre en blés d'automne; la troisième en blés de mars. Si les prairies sont en esparcette, elles durent cinq ou six ans; en trèfle, deux ans; en turneps, un an. Au bout du terme, ces prairies artiliciellcs sont fumées en automne, la-

bourées et semées en grains, pendant autant d'aunées qu'elles ont donné de fourrage; celles qui ont donné des grains sont mises en prairies artificielles. « Voilà, » dit-il, la vraie source de la richesse du fermier anglais, » tandis que chez nous, l'agriculteur vit dans l'indigence ,d causée par le parcours , qui de tous les usages est le » plus abusif, et le plus contraire à l'agriculture. Mal- » heur public ! qui répand ses funestes influences sur » toutes les espèces de culture, qui mine et sape les jo fondements de la liberté des peuples. Car, tandis qu'en d qualité de Sujets, nous sommes la nation la plus libre y) du monde, nous sommes cependant, en qualité de » Bourgeois, et vis-à-vis des corps de Communauté, nous » sommes un peuple très-esclave. Nous n'avons que peu » de vraie et entière propriété; nous ne sommes point j> maîtres de cultiver nos fonds, et d'en jouir sans ré- » serve. »

Mr Seigneux de Correvon, dans son Essai sur les Communs, soit pâturages , publié en 1762, propose aussi de nouvelles cultures, <r Mais, dit-il, ces nouvelles cul-

tures sont impossibles, tant qu'existera le parcours; car ce ne sera que lorsque le parcours sera aboli, que le cultivateur pourra dire : Ce champ est à moi!... »

Cependant, tous les efforts de ces savants restaient infructueux. Les communiers des villages, les seigneurs de fiefs, enfin, l'unanimité à peu près des agriculteurs, prenaient en pitié ces savants, ces hommes à théories, qui prétendaient introduire des innovations, qui, disaiton, ne pouvaient réussir dans le Pays de Vaud. Ainsi, la suppression du pâturage des champs, immédiatement

1IL il*

après moisson , la culture des pommes de terre avec la charrue, la culture du trèfle, de resparcette, du navet et du colza, comme récolte alternant avec celle du blé.

Les Sociétés Economiques prenaient, cependant, une grande extension , non-seulement en Suisse , mais dans d'autres .pays. Soleure, Fribourg, Schaffouse, les Grisons, Bàle, fondaient leurs Sociétés Economiques, et Zurich avait sa Société de Physique qui s'occupait aussi de sciences économiques. L'exemple donné par le vénérable Tschifféli, provoquait des imitations en Allemagne, en France, en Italie. Des étrangers contribuaient de leur argent pour des prix de la Société Economique de Berne. Un illustre guerrier , le prince Louis de Wurtemberg , retiré dans sa campagne de la Chablière près de Lausanne, fondait un prix annuel de cinq louis d'or, destiné au Cultivateur de la classe du peuple, qui dans le cours de l'année aurait répondu le plus utilement aux vues de la Société. Un polonais, le comte de Mnisecht, offrait un prix au meilleur mémoire sur Y Esprit de la législation pour encourager l'agriculture, et favoriser la population, les manufactures , les arts, les métiers et le commerce. Voltaire offrait un prix sur la Bé forme des lois pénales. Enfin , la Société Economique de Berne annonçait des prix de vingt ducats pour des sujets de sciences économiques. Ainsi : Mémoires sur la Population; — Causes de la décadence dans diverses branches de l'industrie; — Moyens de trouver et de conserver un juste niveau dans le prix des blés; — Exploitation des mines; — Quelle est la meilleure méthode pour l'éducation du paysan relativement à l'agriculture ; — Prime annuelle

de dix ducats à celui qui sur un terrain de 46000 pieds carrés aura recueilli le plus de lin et le plus beau, aux moindres frais possibles; — Primes à ceux qui auront fabriqué les plus belles toiles de lin unies. Savoir : 6 ducats pour une pièce de 80 portées; 5 pour une de 70 dites; 4 de 60 dites; 3 de 50 dites; 2 de 40 dites. — Des particuliers fondent des primes en faveur des scranceurs et des (lieuses, savoir : trois ducats pour le seranceur le plus habile ; un ducat pour le second prix ; trois ducats pour la meilleure fileusc, et deux primes dedeux et de trois ducats. — Prime de trois ducats pour la fabrication de chandelles dont le prix ne dépasse pas dixsept creutzcrs la livre. — Six ducats pour la découverte du tissage de linge triégé. — Quatre ducats pour la découverte d'une couche de terre propre à la fabrication de terrai lies résistant au feu. — Cinq ducats pour le plus grand nombre d'essaims d'abeilles procurés par la séparation. — Vingt ducats au maître tanneur du canton qui aura préparé , sans chaux , douze cuirs de vache de première qualité , qui seront estimés les plus parfaits pour semelles.

Enfin , la Société Economique de Berne annonçait que la somme de cinq mille francs de Suisse, provenant du bénéfice d'une loterie, accordée pour l'encouragement de la culture des mûriers blancs, serait répartie en primes pour des pépinières et pour des plantations de mûriers. L'une d'elles, de cinq cents francs, était offerte pour la plus belle plantation à demeure , dans le voisinage de l'une des villes du Canton.

La Société publiait aussi une série de questions qu'elle

adressait particulièrement aux Sociétés Economiques correspondantes. L'une de ces questions concernait le paupérisme : Quels sont les moyens , et quels fonds sont employés au soulagement, ou à l'entretien des pauvres. La société d'Yverdon donnait à cette occasion des renseignements assez curieux :

a La ville d'Yverdon, dit-elle, avait vainement essayé » d'empêcher le concours de mendiants qui affluaient » chaque jour chez elle des soixante communes du bail- » liage. Collectes en faveur des pauvres de ces commu- » nés, gardes aux portes de la ville, chasse -pauvres, » chasse -gueux, tous ces moyens demeurent inutiles. » Les pauvres, accoutumés à se mettre impunément au- » dessus des défenses, en devinrent plus insolents, et d la mendicité devint une profession. On estimait ce » qu'elle pouvait rapporter ; on s'y livrait sans pudeur; » jeunes et vieux, pauvres et aisés, malades et en santé, » voisins et éloignés, chacun s'en mêlait. Ce mal faisait d chaque jour de nouveaux progrès, et il était accom- » pagné de toutes les mauvaises suites de l'esprit de » gueuserie, tels que sont la paresse, la gourmandise, » l'ivrognerie, l'indépendance, l'arrogance, l'irréligion. » De façon que , tandis que les particuliers d'Yverdon » étaient tourmentés, au moins deux jours de la semaine, » par une multitude de ces misérables, les villages man- » quaient d'ouvriers; dans certaines saisons les écoles s restaient désertes. Tel était l'état des choses en 1759. d Les particuliers d'Yverdon , privés du concours de LL. EE., qui ne tenaient nullement la main à l'exécution de leurs édits contre la mendicité, prirent la mesure ex-

trème d'assister dans leurs villages les pauvres qui méritaient des secours, et obtinrent du Conseil que tout mendiant qui paraîtrait dans la ville serait mis en prison pour vingt-quatre heures au pain et à l'eau. Le nouveau bailli d'Yverdon , Mr de Gingins de Moiry , président de la Société Economique de cette ville , seconda puissamment cette mesure. Une Direction des pauvres fut constituée, qui donna de l'ouvrage aux pauvres dans leurs villages , des secours en denrées , et obtint des communes qu'elles tinssent la main pour la fréquentation des écoles. Vingt-une communes furent assistées , et leurs Conseils, appuyés par la Direction des pauvres d'Yverdon , parvinrent à donner de l'ouvrage de la ville à ceux des villages, à assister les infirmes et les vieillards, enfin , à abolir la mendicité et le vagabondage dans tout le bailliage.

Les Sociétés Economiques du Pays de Vaud se distinguèrent entre toutes les autres par les mémoires que plusieurs de leurs membres présentèrent. Ainsi, sur les vingt-cinq mémoires sur Y Esprit de la législation pour favoriser l'agriculture, les quatre qui méritèrent les prix étaient écrits par le pasteur Bertrand d'Orbe , par le ministre Carrard de la même ville, par Mr Seigneux de Correvon de Lausanne, et le quatrième par Mr Pagan t de Nidau. Le mémoire de Mr Bertrand obtint le grand

prix, a Le second mémoire , dit le rapport sur le con- D cours, a balancé les suffrages par les détails judicieux x> et instructifs qu'il renferme; il a été jugé digne de a l'accessit, et en même temps d'une médaille, témoi- » gnage des prix que l'on met à son travail. Mr Carrard,

» ministre à Orbe, en est l'auteur. La société lui doit » déjà un excellent travail sur l'usage des Tables mé- 3 tcorologiques par rapport à l* agriculture, qui renferme » des vues nouvelles et très-utiles. Un troisième mé- » moire mérite aussi l'attention. Il est d'un magistrat » dont le zèle pour le bien public est très-connu , qui » a enrichi plusieurs fois nos recueils, et qui, dans tous » ses écrits montre son goût, son zèle et son talent : je » veux parler de Mr Seigneux de Corrcvon. Un quatrième » mémoire a été trouvé digne de paraître avec ceux-là : » il est de Mr Pagan , secrétaire de la Société Economid que de Nidau. Ainsi, nous couronnons Mr Bertrand, » et nous croyons devoir donner une sorte d'accessitaux » trois autres auteurs, MM. Carrard, Seigneux et Pagan.))

Lorsqu'on parcourt ces mémoires avec attention, on y voit surgir ces idées de réforme qui bientôt devaient recevoir leur application. On peut en juger par les passages suivants.

a Tout gouvernement arbitraire , contraire à la na- » ture, opposé aux droits primitifs et inaliénables des » humains, détruit l'industrie, entrave l'agriculture, » étouffe la population. La marche du despotisme enj> traîne après soi tôt ou tard la destruction , non-seu- » lemeut de l'agriculture , mais de l'Etat. Quel que soit d le motif de ce despotisme, soit un génie conquérant, » soit un esprit de luxe, d'orgueil ou de dissipation, soit » un bigotisme religieux , qui , semblable au lierre , sait d se faire un appui et un aliment de tout ce qu'il peut » accrocher, il tend toujours à la ruine de l'agriculture. d Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à ouvrir les fastes

» de l'hisloire ancienne et moderne... a La liberté civile et la liberté religieuse paraissent à l'auteur de l'un de ces mémoires des moyens nécessaires pour soutenir l'agriculture et la population, a L'esprit du christianisme, » dit-il, c'est la charité, comme la tolérance envers les » errans en est la pratique .... Voyez combien la toléd rance a augmenté l'agriculture en Angleterre, la pod pulation en Hollande , et combien l'intolérance a déjo peuplé l'Espagne et la France. j> Poursuivant ces idées de réformes, il propose l'abolition des maîtrises qui étouffent la concurrence, mettent des entraves à l'industrie; il s'élève contre les enrôlements pour les services étrangers, qui dépeuplent les campagnes et ôlent des bras robustes à l'agriculture. C'est dans les villes , dit-il , qu'il faut que l'on enrôle , il faut respecter les lils et les valets du laboureur et du vigneron. Les laquais et cette foule de domestiques qui peuplent et corrompent les villes sont une ressource perpétuelle pour les enrôlements. Il réclame les récompenses et les encouragements du gouvernement en faveur du pauvre agriculteur , et engage les seigneurs de liefs à se relâcher de quelques-uns de leurs droits , et à rétablir les charrues quand elles diminuent. <r Les droits de ces d décimateurs (Seigneurs) doivent être restreints sur les » améliorations; la dime qu'ils enlèvent en nature ne » doit pas être enlevée hors de la seigneurie; ces seid gneurs ne doivent pouvoir chasser qu'après les ré- » coites; pour aucune dette on ne doit permettre de d saisir les bestiaux ou les instruments du laboureur; » la liberté du commerce des grains doit être mise en

» pratique; enfin, le partage des pâturages communs, » l'abolition des Soies et du parcours, la clôture des » fonds de terre , sont des arrangements de toute nécesd silé pour les progrès de l'agriculture, et du bien-être d de tout le pays. » Pour perfectionner l'agriculture, le même auteur propose l'établissement des écoles d'agriculture à la campagne, « Donnez de la considération » aux travaux de la campagne, dit-il encore, et cessez i> d'avilir l'art nourricier des hommes, tandis que vous j> honorez le métier destructif des armes. En multipliant o les produits de la terre, on augmentera la population, » population laborieuse qui sera la mère féconde des » arts, des manufactures, de l'industrie et du commerce. » La première manufacture c'est l'agriculture; la se- » conde est celle qui prépare les matières premières du » pays. »

La dépopulation du canton de Berne , et en particulier celle du Pays de Vaud , était signalée par tous nos économistes. Une partie du public s'alarmait de ce fait , tandis que plusieurs personnes s'en félicitaient. Pour éclaircir cette question la Société Economique annonçait, en 1764, un prix de vingt ducats pour le meilleur mémoire sur l'Etat le plus complet oie la population du canton de Berne ou de l'un de ses districts. Plusieurs Vaudois concoururent, entre autres Mr de Loys de Cheseaux, et le doyen Muret de Vevey.

Mr de Loys combat les personnes qui estiment qu'une population clairsemée est un bien : a Faut-il leur dire , v dit-il , que plus la patrie renferme d'hommes dans son » sein, plus elle a de bras pour défendre sa liberté, pour

» faire produire à la terre les choses nécessaires à la vie, » pour préparer celles qui ont besoin de l'être; que sur » un plus grand nombre d'hommes, il se trouvera plus d de gens de génie capables d'inventer, de perfeclion- » ncr les choses utiles; plus de gens à talents, à in- »duslrics, à découvertes; plus d'esprits propres aux d sciences qui influent sur le bonheur, propres augou- » vernement de l'Etat, à former des projets salutaires, d à en exécuter, à concevoir de grandes vues; plus en- » lin , il y aura de cultivateurs et de manufacturiers, i> Parmi les causes de la dépopulation, Mr de Loys signale le service militaire étranger, la nullité du commerce et de l'industrie, et par conséquent la cherté des choses de première nécessité, puisque le Canton les fournit à un prix plus élevé que les pays voisins. Comme remède contre la dépopulation , il propose que tout étranger a exerçant une profession puisse s'établir dans le Canton » comme habitant perpétuel, sans être naturalisé, ni » passé bourgeois d'aucun lieu. » Il propose des moyens pour encourager l'agriculture et pour venir au secours du paysan pauvre, il voudrait « que les communes qui Dont des revenus au-delà de leurs charges, fussent » obligées de prêter, au deux et demi pour cent, ce sur- » plus de revenus à ceux de leurs bourgeois pauvres, » mais qui sont industrieux, d Pour encourager le commerce et l'agriculture , Mr de Loys propose l'établissement d'une banque qui favoriserait l'industrie : « Cette » banque, dit-il, pourrait étendre les avantages du comi> merce à toutes les classes. Il n'y aurait pour cet effet » qu'à y recevoir depuisla plus grande jusqu'à la plus pc-

2Ï)8 SCIENCES ET LBTTRES.

» tite somme. Par là chacun prendrait part au commerce, » et les plus grandes affaires se feraient très-facilement d par les grandes sommes que produiraient toutes les con- » tributions... Une infinité de gens qui ne peuvent en- » treprendre de^ négoce faute de fonds, trouveraient un » moyen de faire valoir leur petit bien ; d'autres assez » riches, mais sans talents, ou sans goût, ou paresseux, » concourraient cependant au bien de la patrie, en » contribuant par leur argent à l'agrandissement du » commerce. » Entre les moyens de faire prospérer les arts, Mr de Loys propose « deux écoles de maîtrises , » pour ne pas dire deux académies , Tune dans la partie s allemande, l'autre dans le Pays de Vaud, conduites par » des gens experts dans les arts et métiers.... Cet éta- » blissement retiendrait dans le pays les compatriotes » qui se trouveraient avoir des dispositions pour les arts, » et on y verrait aborder des étrangers, ce qui concour- » rait à la population. Sans l'horlogerie et la mécani- » que , la partie la plus peuplée du comté de Ncuchàtel » serait déserte. L'établissement de quelques chaires de » plus à Lausanne servirait encore à attirer des étran- » gers, à retenir des nationaux. Quatre chaires nous » manquent : une pour la physique expérimentale et les » mathématiques; une pour Tanatomie et la médecine ; » une troisième pour l'histoire naturelle et la chimie; la )) quatrième, enfin, pour les langues vivantes qui me pa- » raissent aussi nécessaires que celles de Grec ou d'Hé- » breu .... II serait essentiel que ces professeurs posséj> dassent le talent d'enseigner. Car ce sera plutôt les j> rapides progrès des jeunes gens que la célébrité de nos

d professeurs qui engageront les pères à nous envoyer » leurs enfants... Pour cet effet, les examens de ces pro- » fesse urs devraient consister, non dans des disputes » qui n'aboutissent ordinairement à rien , mais à donner » des leçons sur plusieurs points... Que le professeur de » physique s'attache à la mécanique, et à faire trouver » a ses élèves la construction de machines simples , » pour leur former le génie qui pourrait leur faire ima- » giner avec le temps des machines utiles aux arts , à » l'agriculture et aux manufactures. » Il est à remarquer que près de quatre-vingts années durent s'écouler avant que rétablissement d'une Banque et celui de l'Ecole Industrielle de Lausanne réalisassent les souhaits de Mrdc Loys , et même ces établissements rencontrèrent bien des obstacles, là où ils auraient dû trouver des encouragements. Comme autres moyens d'arrêter la dépopulation du Pays de Vaud , Mr de Loys propose l'établissement d'une école de sages-femmes et d'un hôpital pour l'inoculation de la petite-vérole.

Le mémoire du doyen Muret de Vevey sur Y Etat de la population dans le canton de Vaud, remporta le grand prix. Ce mémoire plaça son auteur au premier rang des économistes. Adam Smith, Malthus, Jean-Baptiste Say, et les philosophes de l'Allemagne ont puisé de fécondes idées dans l'œuvre de Muret , et l'ont cité comme une autorité dans la science naissante de V Economie Politique. Semblable à ces naturalistes, comme Cuvier et Agassis , qui , en examinant un os ou une écaille fossile, peuvent décrire un animal antédiluvien, Muret, avec les registres baptistaircs et mortuaires de quelques pu-

roisses du Pays de Vaud, trouve des formules au moyen desquelles on peut déterminer très-approximativement la population d'un pays, et la vie moyenne de ses habitants, lorsque Ton connaît le nombre annuel des naissances et des morts d'une partie des villes et des villages de ce pays. Après s'être élevé dans son mémoire à des considérations philosophiques, dont soixante et dix années d'observations faites après lui ont démontré la vérité, Mr Muret prouve que la population du Pays de Vaud était autrefois beaucoup plus considérable qu'à l'époque où il écrivait, et indique les causes de cette dépopulation.

<t De fréquentes pestes, dit - il, ont été longtemps la » cause de notre dépeuplement, mais comme cette cause » n'existe plus, il faut donc attribuer le mal à des causes » morales; et ces causes une fois connues, les remèdes j) suivent tout naturellement. » Entre les causes de cette dépopulation , il indique en première ligne les émigrations militaires pour les services étrangers. <r Suivant » les tableaux des pasteurs, dit -il, sur 1808 hommes » enrôlés, 783 rentrent au pays, et ces derniers ne sont 9 pas à leur retour ce qu'ils étaient lorsqu'ils sont » partis. Le goût de la fainéantise, les infirmités et les » maladies dont ils reviennent charges , leur absence » de six ou huit ans du pays , sont autant de causes de » perte réelle pour la population. » Une autre cause de la dépopulation du Pays de Vaud est g Y émigration corn- 3> merçante. Suivant les tableaux des pasteurs, 1943 » hommes sortent du pays en dix années pour exercer » à l'étranger une industrie quelconque , 228 rentrent .

d donnant ainsi un vide de 1715 hommes. L'émigration » militaire et commerçante nous faisant perdre 3001 hom- » mes dans la période de dix ans, la population du » Pays de Vaud se réduirait donc de moitié en 214 ans, » tandis que si ces émigrations n'existaient pas, elle » devrait doubler dans l'espace de 120 ans. »

Mr Muret indique d'autres causes de dépopulation ; ainsi : le luxe, l'ivrognerie et la fainéantise; les mauvaises cultures , le parcours des champs ; enlin , la formation de grands domaines, a Jamais, dit-il, un domaine » de vaste étendue ne produit autant que s'il est divisé » en plusieurs parcelles, et quand les seigneurs ou de d riches particuliers ont tout acquis, le paysan n'a plus d rien qui le retienne au pays. Serreaux était un village: » insensiblement le seigneur a tout acquis, la population » a disparu , et il n'est à présent qu'un grand domaine d avec droit de juridiction, mais sans habitants. La Ro- » bélaz n'était qu'un domaine en fief noble, de bons » paysans l'achetèrent il y a quelques années, et l'on y » compte aujourd'hui huit feux. »

Mr Muret indique les remèdes contre cette dépopulation : oc Réprimez l'ivrognerie, extirpez le luxe , favoj> risez les mariages, rendez le service militaire moins d ruineux pour le pays, cherchez les moyens pour arj> rèter le cours des épidémies et pour prévenir ainsi la d mortalité effrayante des petits eufants, mettez en hon- » neur le travail, et surtout l'agriculture. Ouvrez à votre » peuple de nouvelles ressources, et, autant qu'il se » peut, liberté entière, point de gène, point de violence.

» J'oublie bien des articles, mais on ne peut dire toute sa d pensée. »

Les bornes que nous devons mettre à notre écrit s'opposent à suivre Mr Muret dans les développements qu'il donne aux moyens d'arrêter cette dépopulation. Nous nous bornerons à celui qu'il indique pour attacher le cultivateur au sol natal , et empêcher ainsi son émigration.

« Le mépris dont on accable le paysan, et en général » tout homme de travail, dans le Pays de Vaud surtout, » est peut-être, dans cette riante et fertile contrée, la » principale cause de l'agriculture négligée, de l'exces- » sive émigration, et par là même de la dépopulation.... » Attachez donc le paysan à la glèbe. Mais ne croyez » pas y réussir, en cherchant à le rendre esclave : » il trouverait les moyens de briser ses fers. Mais vous d le retiendrez sûrement si vous pouvez lui faire aimer s> son état, lui rendre sa condition honorable et gra- » cieuse.... Pour cet effet, que le Souverain témoigne à » cette classe de sujets si utiles, une prédilection mar- » quée, et que chaque membre de cette souveraineté se » fasse un devoir sacré de montrer à tout honnête paysan » de la bienveillance et même de la considération ; que j> le paysan, loin d'être exclu des honneurs y soitappelé, » et par son état et par des lois bien précises. Que d'a- » bord, dans tous les villages, personne ne soit éligible i> pour les charges du Consistoire , de la Justice et du % Conseil, que les cultivateurs adonnés à la culture, à jd l'exception du président et du secrétaire, qui pourp raient être pris dans la-classe des Messieurs, quand il

b ne se trouverait point de paysans qui eussent l'instrucb tion suffisante. Et pour les Conseils de nos villes, je ne b vois pas le grand mal qui en résulterait , que sur le » nombre de douze conseillers, on fût obligé d'en prenb dre quatre d'entre les bons cultivateurs, quatre d'entre b les maîtres de professions, et les quatre autres d'entre b les jurisconsultes, médecins, gens de plume, qui tous, b cependant, exerçassent effectivement leur profession. & Exclusion entière, pour quiconque n'aurait d'autre b profession que celle de manger et de boire, de mêler » les cartes et d'user le pavé. Le sénat de Rome avait b bien sans doute autant de dignité que les Conseils de d nos petites villes du Pays de Vaud; et si les mêmes b mains qui conduisaient la charrue pouvaient tenir di • » gnement les rênes de la république romaine en temps s> de paix , et défendre la patrie en temps de guerre , je b ne vois pas pourquoi nos honnêtes cultivateurs ne b pourraient pas remplir avec honneur les charges de b magistrature dans nos petites villes , et les emplois b d'officiers dans nos troupes.*.. Par là encore on réforb merait un autre abus : quiconque, dans le Pays de b Vaud , est en possession de porter la canne et la veste » de soie se fait dispenser des exercices militaires. 11 faut b absolument qu'il soit officier ou dispensé. Un homme b comme lui n'est pas fait pour être simple soldat, cette b qualité est au-dessous de lui..'.. Que j'attends avec imb patience le temps heureux, vers lequel il semble que b nous nous acheminons, où revenus des préjugés de b l'ancienne barbarie , l'on n'attachera plus de distincb tion à l'inutile profession de chasser, de boire, et de b ne rien faire ! b

Ce fut à cette époque que le docteur Tissot, cherchant à diminuer les causes de la dépopulation , publiait son Avis au peuple sur la santé. Cet ouvrage éleva au plus haut degré la réputation de Tissot dans le monde entier, et opéra une révolution dans la médecine, en la mettant à la portée de toutes les classes de la société. Jusqu'à Tissot , la médecine avait été traitée dans un langage inintelligible à tout homme qui n'était pas médecin, et le traitement de tous les maux était le domaine du médecin, ou de charlatans, ou de prétendus sorciers. L'Avis au Peuple, où Tissot indique les moyens de combattre les maladies, lorsqu'on est privé de médecins, est écrit dans un langage simple et raisonnable; il eut un succès prodigieux; il fut traduit plusieurs fois en allemand, en italien, en suédois et dans sept autres langues, et il s'en lit un nombre infini d'éditions. Bientôt après, Tissot écrivait l'Essai sur les maladies des gens du monde, qui le place au rang des philosophes; son Avis aux gens de lettres et aux personnes sédentaires sur leur santé.

Société des Sciences Physiques de Lausanne. Après dix années de travaux, le zèle des Sociétés Economiques du Pays de Vaud se ralentissait, et, bientôt après, ces sociétés cessaient d'exister. La mort diminuait de jour en jour le nombre de ces hommes qui, par leurs patriotiques efforts, donnaient à leur pays le rang qu'il aurait dû conserver dans les sciences. Les Seigneux de Correvon , les Bertrand , les de Loys de Cheseaux , les Carrard, les Bourgeois, les Muret, les Tissot, mouraient,

ou la vieillesse les arrêtait dans leurs travaux. Ils n'étaient point remplacés. L'étude des sciences économiques et des sciences naturelles était abandonnée par la nouvelle génération. L'académie de Lausanne négligeait l'enseignement des sciences physiques; et, bientôt, l'étudiant de Lausanne, loin de chercher à suivre ou à égaler l'étudiant de Genève dans la carrière des sciences, que celui-ci poursuivait avec succès, restait immobile, frappé de découragement au milieu d'un public qui dédaignait la science, et n'accordait ses faveurs qu'à la littérature des salons.

Cependant , quelques amis des sciences formèrent le projet de ranimer dans le Pays de Vaud le goût des. sciences naturelles. MM. François Yerdeil docteur en médecine, le comte de Razoumowsky, Van Berchem, Struve professeur honoraire de chimie, François professeur de physique, Reynier botaniste, fondèrent en 1783 la Société des Sciences Physiques de Lausanne, et dès l'année suivante publiaient le premier volume des Mémoires de la nouvelle société , en faisant un appel au concours des amis de la science.

« Les Bcrnouilli, les Euler, les Haller et tant d'au- » très encore, dit cet appel, ont prouvé qu'en Suisse les y> sciences naturelles pouvaient être cultivées avec sucj> cès. A de si grands hommes, ne désespérons pas de » donner des successeurs et des émules. Le travail, d l'expérience, le savoir, sont de tous les temps et de j> tous les lieux. Par des essais réitérés, interrogeons la j> nature, observons ses augustes merveilles... Rien ne d nous manque pour obtenir de nouveaux succès. Près m. 12

» du sommeC des monts , au fond des vallées de glace , » la terre offre les productions des latitudes les plus 9 septentrionales. Dans les vallons du midi, aux bords » du Rhône, à l'extrémité orientale du Léman, sur les » contins de l'Italie, la nature travaille avec toute la vi~ » gueur qu'elle déploie dans les climats les plus chauds. » Ici , le temps qui s'envole a laissé des vestiges pré- » cieux de ses opérations. Là , au sein de nos monts , la » révolution des siècles amasse en silence une foule de » trésors inconnus. Partout le naturaliste, le botaniste, » le géologue, le physicien, ï igriculteur, trouvent l'oc- » casion d'étudier la nature et de lui arracher plusieurs » de ses secrets... Quelle léthargie nous a donc retenus j> si longtemps dans une indigne obscurité, serait-ce une » basse jalousie qui s'élève contre tout ce qui veut se » distinguer ? Serait-ce l'amour de l'égalité en ignorance » qui arrêterait les talents dans leur course, en jetant un » faux ridicule sur leurs premiers efforts ou sur leurs » premiers faux pas? Malgré les clameurs, osons faire » le bien : offrons au public le fruit de nos recherches,. » et, par des travaux assidus , tâchons de devenir utiles » à la patrie. »

Cette société s'occupait spécialement de l'histoire naturelle, de la physique, de la chimie et de l'agriculture ; elle formait un cabinet d'histoire naturelle et de physique, un laboratoire de chimie à l'usage des membres de la société. Elle appelait a ses séances les jeunes gens qui voulaient étudier les sciences, et leur offrait de les diriger dans leurs éludes. Elle offrait aussi son con-

cours et ses conseils aux cultivateurs dans leurs essais. La société était composée des membres suivants :

MM. François Verdcil de la société royale de médecine de Paris, le comte de Razoumowsky, François professeur de physique à Lausanne, Struve professeur honoraire de chimie, Berlhoud Van Berchem, Van Berchem fils, Louis Reynier, Levade docteur en médecine à Vevey, Venel docteur en médecine à Orbe, Wild capitaine - général des mines, Exchaquet directeur des fonderies, Décoppet doyen à Aigle, Daval gentilhomme anglais. a Orbe, de Saussure de Boussens , Jain à Morges, Gosse etTingri, pharmaciens à Genève. La société comptait au nombre de ses membres plusieurs savants étrangers.

La société, dans le cours des six années de son existence, fit paraître trois volumes in-4° de ses Mémoires, parmi lesquels onremarque :

Seize mémoires du comte Razoumowsky sur l'histoire naturelle du Pays de Vaud , éléments de l'ouvrage que ce savant publia plus lard : Histoire naturelle du Jorat et de ses environs , précédée d'un Essai sur le climat, les mœurs , les productions, le commerce, les animaux du Pays de Faud. 2 vol. in-8°. Lausanne, 1789.

Mr Van Berchem père : plusieurs mémoires sur la zoologie et l'agriculture du Pays de Vaud.

Mr Van Berchem fils : Observations et expériences sur le somnambulisme.

Mr L. Reynier: Mémoires sur la botanique, l'économie forestière et la zoologie.

MM. Exchaquet et Struve : Analyses chimiques de

plusieurs substances minérales; travaux sur les acides phosphoriques et boraciques , et sur l'emploi des sels de ces acides dans les arts.

Mr Struve : Analyses de plusieurs eaux minérales du Pays de Vaud; Mémoire sur les salines du gouvernement d'aigle; Essai sur l'exploitation des salines.

W Verdeil : Observations sur ^électricité; Observations générales sur le climat de Lausanne; Résultats sur des observations météorologiques faites à Lausanne pendant l'espace de dix ans; Observations sur la constitution de l'air et sur les maladies qui ont régné à Lausanne pendant l'hiver de 4783. Les observations de MT Verdeil sur l'électricité ont fourni plusieurs faits importants, que Mr Arago rappelle dans son ouvrage sur le Tonnerre, publié dans Y Annuaire du Bureau des Longitudes. Paris,

W Levade : plusieurs mémoires et rapports sur le somnambulisme.

Mr Venel : Description de nouveaux moyens mécaniques propres à prévenir, borner, et même corriger dans certains cas les courbures latérales et la torsion de l'épine du dos. Mr Vend, médecin à Orbe, ayant été consulté pour un jeune enfant né avec des jambes tout-à-lait contournées , eut l'idée d'appliquer un appareil propre à corriger les difformités de cet enfant, et parvint à le guérir. Dès lors, toutes ses pensées se concentrèrent sur Y Orthopédie, science tout-à-lait inconnue jusqu'à lui, et il fonda un établissement où il opéra des cures tellement remarquables, que bientôt on vit arriver auprès de lui une foule de malades atteints de difformité des membres.

Venel ne jouit cependant point dans son pays de toute la réputation qu'il méritait , si on en juge par ce que Madame la chanoinesse Potier écrivait dans son Journal Littéraire de Lausanne : a Mr Venel éprouva le sort de » tous les inventeurs, et ne jouit que fort tard de la rc- » putation qu'il méritait. Et ce qu'il y a de singulier, j> c'est qu'après l'utilité et le succès bien reconnus de ses j> travaux, lorsque des étrangers, en foule, venaient le » consulter, il se trouve en Suisse des villes et même » des cantons où l'on connaît à peine son nom. »

«Depuis Ycncl, dit la Biographie Universelle, la » branche de l'art dans laquelle il excella, a fait très-peu j> de progrès, et les prétendues découvertes faites après » lui, et tout récemment en France et en Allemagne, ne d sont que des modifications assez insignifiantes appord tées aux appareils inventés par le médecin d'Orbe. Il d mourut en 1 791 , laissant à son élève Jaccard, son dix> gne successeur, un établissement florissant, »

Enlr'autres travaux dont Mr Venel enrichit les Mémoires de la Société des Sciences Physiques de Lausanne , on remarque sa Description d'une nouvelle machine hydraulique inventée et exécutée à Orbe. Avec cette machine aussi simple qu'ingénieuse , Venel parvint à élever l'eau de l'Orbe jusqu'à l'Abbaye , où était situé son établissement orthopédique.

Nous terminons cet aperçu des travaux de la Société des Sciences Physiques de Lausanne par quelques lignes sur les mémoires que lui présenta l'ingénieur Wild, Mémoire sur les moyens d'employer les instruments dans les opérations géométriques sous terre; Mémoire sur

géographie dans les pays à hautes montagnes et à gorges étroites ; Essai sur l'état de la population de la paroisse d'Aigle.

« Ayant été témoin oculaire pendant nombre d'and nées, des misères occasionnées par diverses maladies, y> dans la paroisse d'Aigle, dit Mr Wild dans son Essai, j> je m'appliquai d'en découvrir les causes , ne déses- » pérant point qu'au cas de succès, on n'en pût avec le j> temps découvrir le remède... Je tirai des tableaux de » population très - bien tenus par Mr le doyen Décop- » pet, des tabelles (années 1769 à 1788) qui pourraient » servir de fondement à une topographie future de cette 9 paroisse. Car des topographies sans tabelles de populo lation, qui découvrent le bien et le mal d'un pays, » sont semblables à des lettres de rente dont on aurait d laissé les conditions en blanc. J'ai tiré au-delà de » cent tabelles sur cette paroisse et je donne ici le précis » de la plupart. . . Si cet ouvrage est sans fruit appai> rent pour le présent , il peut en porter dans d'autres » temps. Car comme la nature des choses admet le bien » qu'il y aurait à faire, ou peut espérer que la nature des d esprits l'admettra sous des circonstances plus favot> rables. En attendant ce moment heureux , j'aurai fait d un songe patriotique, et je souhaite que personne ne d fasse de songe plus nuisible. »

Mr Wild ne se contente pas de donner des tabelles sans chercher à expliquer les causes des faits qu'elles présentent. Ainsi : a Sur la tabelle IV, où les mariages sont s répartis par mois, on voit d'une manière évidente

» l'effet de la superstition à l'égard des mariages au mois v de mai : ceux qui le précèdent sont au contraire trèsi> chargés. Il semble qu'on voit les gens se dépécher » pour prévenir l'influence de ce mois fatal. On croirait j> néanmoins que c'est celui qu'on devrait choisir de » préférence dans nos climats, où la nature semble injd viter les hommes à se rendre à sa voix. » — a On voit j> dans la tabellc G, que pendant les années 1753 à » 1762 il y eut 63 émigrants pour le service militaire, p dont 21 rentrèrent. — D'un autre coté on voit 237 perd sonnes qui s'établissent à Aigle pendant le même cs- » pace de temps. Sur ces 237, on compte 106 allemands » à Aigle, et 12 à Yvorne. Mais ces allemands sont d'un a> séjour précaire dans ce pays; c'est en bonne partie d une conduite peu réglée qui chasse ces gens de chez » eux; c'est le bon vin qui les appelle ici. Le Romand ne j> va presque jamais s'établir dans le pays allemand , d quoique le siège du gouvernement semble devoir les » attirer; mais c'est que le vin y est cher et mauvais. »

Entre les causes de la dépopulation du bourg d'Aigle, Mr Wild signale les services militaires étrangers « qui » font beaucoup de mal, dit-il» et nous enlèvent des gens b de la meilleure constitution et à la fleur de l'âge, qui, ©s'ils ne se fussent pas enrôlés, auraient travaillé, » gagné et peuplé. Tout cela est perdu t Et tout cela b pourquoi?... Il y a vingt ans on comptait cinquanted cinq enfants à l'école de Corbeyrier, aujourd'hui , en » 4783, il n'y en a plus que viugt à trente. Cette dimib nution , selon Mr le pasteur Décoppet, est principaled ment due au service étranger. Plus de vingt garçons

d de cette commune étaient il y a quelques années au j> service militaire, dont les deux tiers sont en Piémont. j> — Passant ensuite à des considérations sur l'insalubrité du climat d'Aigle, Mr Wild en désigne les causes, et njoute : ce C'est aussi aux exhalaisons putrides des marais d qu'il faut attribuer le grand nombre de ces malheu- » rcuscs créatures nommées crétins, que Ton trouve à » Aigle; il y en a plus de soixante dans ce bourg, par » conséquent la vingt-quatrième partie de ses habitants. . . » C'est après des recherches nombreuses et répétées, » que j'avais écrit un petit ouvrage qui détaille les » causes du mauvais air d'Aigle, et que, d'après la con- » naissance de ces causes, j'avais proposé de les dé- » iruire, en desséchant les marais qui les produisent. h Mais, ma plume, lasse de son peu de succès, s'arrête D'ici pour toujours sur cet objet, » dit en terminant Mr Wild, découragé par l'apathie du public, et par l'indifférence d'un gouvernement qui entassait millions sur millions dans les caves de son trésor, et refusait d'entreprendre les améliorations que de toutes parts on lui proposait, pour atténuer les maux de ses sujets du Pays de Vaud.

Si les Sociétés Economiques du Pays de Vaud n'avaient pu se soutenir, elles qui , cependant, avaient l'appui des hommes les plus libéraux du patriciat, et d'un grand nombre de sociétaires , elles dont les travaux étaient encouragés par le produit de souscriptions et de loteries fructueuses, à plus forte raison, la Société des Sciences Physiques de Lausanne, privée de tout appui, dut-elle interrompre la publication de ses Mémoires. Bientôt après,

les événements politiques qui signalèrent les dernières années de la domination de Berne, ne tardèrent pas à disperser les membres de cette société. L'un d'eux, Mr L. Reynier, dut quitter le Pays de Yaud à la suite d'une plainte que le gouvernement de Fribourg fit à Berne, au sujet des vives critiques de Mr Reynier sur la mauvaise administration des forêts dans les cantons de Berne et de Fribourg.

Sciences Historiques. L'étude de l'histoire nationale, entièrement négligée dans le Pays de Vaud jusqu'au XVIIImc siècle, attira l'attention de Barbeyrac, de Crousaz, et surtout de Ruchat. En 1 708, sous le rectorat du professeur Constant de Rebecque , l'académie se réunit au Conseil de Lausanne pour demander à LL. EE. une chajre d'Histoire. Lausanne offrait une pension de cinq cents florins par année; le bailli Sinner, animé d'un esprit libéral, et homme de lettres , lui-même , appuyait cette demande. LL.EE. ne crurent pas devoir la repousser, mais elles spécifièrent que l'enseignement du professeur d'histoire roulerait principalement sur l'histoire ecclésiastique. Néanmoins, ce nouvel enseignement fut jugé d'un dangereux exemple, et, en 1741 , il fut proscrit, et remplacé par celui du droit naturel et civil. Toutefois, les savants Ruchat et de Loys de Bochat persévérèrent dà*ns leurs travaux. Ainsi que nous l'avons observé , Mr de Loys donna de savants mémoires sur l'ancienne Helvétie , publia son ouvrage sur les antiquités de la Suisse, et prit, ainsi, un rang qu'il conserve encore parmi les archéologues les plus érudits. Quant à

274 SCIE MCE 3 ET LBTTRES.

Mr Ruchat , il ouvrit une nouvelle carrière à la science historique. Il apprécia à leur juste valeur les légendes et les traditions , en recherchant leurs origines dans les documents oubliés jusqu'à lui, dans les archives publiques et particulières. Ruchat , dans le cours de ses études académiques, avait pris le goût des recherches historiques chez son oncle Dernière conseiller de Moudon, qui avait, en 1700, mis en ordre les archives de cette ville, et recueilli un grand nombre de chartes du moyennge. Mr Dernière , capitaine-lieutenant dans le bataillon Cerjat de Dizy, fut tué aux côtés de son chef, en couvrant la retraite de l'armée bernoise sur le champ de bataille de Villmergen, et laissa à son neveu les riches documents qu'il avait recueillis. Ce fut le commencement des collections historiques de Ruchat. Bientôt, plusieurs personnes auxquelles il avait inspiré le goût de la science qu'il créait dans son pays, l'aidèrent dans ses travaux : Un savant jurisconsulte et commentateur, M* Olivier, châtelain de La Sarra, et le pasteur Olivier de S1 Cierges, étudièrent les archives de plusieurs villes et d'un grand nombre de châteaux; le sénateur bernois Amport, et le chancelier Groos de Berne, l'avoyer Soutter de Zoffingue, le ministre Pinault de Genève, le pasteur Choppart de Neuchûtel, le baron de Blonay, le juge Thomasset d'Orbe, le lieutenant-gouvernal Deloës d'Aigle, et le châtelain Yeillon de Bex, communiquèrent à Ruchat des manuscrits qui servirent de base à ses travaux. Lui-même, il étudia les archives de Lausanne, d'Avenches, de Moudon, de Morgcs, de Vevey , d'Aubonne, de Cully, de Lutry, de Villeneuve, de Payerne

et de Grandcourt. Il travailla dans les bibliothèques de Zurich, de Berne, de Bâle et de Genève, et recueillit, ainsi, les matériaux nécessaires pour son Histoire de la Réformation de la Suisse. Il avait devant les yeux, nous dit son biographe , Mr Yulliemin , un plan d'une grande étendue : celui d'une histoire générale de la Suisse. Il avait conçu ce dessein , en 1 707 , alors qu'il venait de publier Y Abrégé de l'Histoire Ecclésiastique du Pays de Vaud. Dès-lors il s'en occupa sans relâche. Mais sen tant sa vue s'affaiblir, il songea à publier une partie de son travail, celle qu'il jugeait la plus intéressante et qui comprenait X Histoire de la Réfbrmation de la Suisse. Les six premiers volumes parurent à Genève en 1 727 et 1 728. Cet ouvrage fut jugé dès sa première publication comme il l'est encore. Il n'y eut qu'une voix dans le monde savant sur son érudition. Les sources étaient citées avec lidélité; rien n'était avancé sans preuves. C'était surtout la partie de l'ouvrage qui traitait de la Suisse française qui était riche et neuve. Cependant, LL. EE. voyant que l'œuvre de Ruchat faisait naitre daus le Pays de Vaud le goût des recherches histori ques, et réveillait chez les Vaudois des souvenirs nationaux, elles regrettèrent d'avoir permis la publication de la première partie de l'Histoire de la Réformation, et ne donnèrent point leur consentement à ce que la seconde fût publiée. Dès- lors, Ruchat reprit de nouveaux travaux; il écrivit les Annales générales de la Suisse. Cet ouvrage, resté manuscrit, comprend: l'Histoire ancienne de l'Helvétic jusqu'à l'an 400 de J.-C. ; l'Histoire du moyeu-àge jusqu'à l'an 1315. Il devait être terminé

par l'Histoire moderne jusqu'à la paix de Westphalie. « Cet ouvrage, dit Mr Vulliemin, atteste plus encore que » l'Histoire de la Réformation le savoir de Ruchat. Que » de patience , que de labeurs ! Elévation de pensée , » profondeur de vues, sentiment de la dignité de » l'homme et de la haute destinée des sociétés qui ne se j> développent que rarement dans l'absence de la liberté. . . » Ruchat avait moins que nous , peut-être , le nom de d patrie à la bouche, mais il est mort en la servant. Que » de faits il a sauvé de l'oubli, de combien de docud menls nous lui devons la conservation. Il a réveillé d notre passé; il nous a rendu les souvenirs de la Réd forme, et a fait reparaître les origines effacés de notre » Eglise. » Ruchat mourut en 1750, à l'âge de soixante et douze ans *.

Après de Loys et Ruchat et après la suppression de la chaire d'histoire par ordre de LL. EE., disparurent les études historiques dans le Pays de Vaud; l'école philosophique du XVIII"16 siècle, qui méprisait les temps qui virent naître les libertés de la société moderne absorba tout entière l'attention de la foule. Cependant, vers la lin de ce siècle, un jeune pasteur de l'Eglise vaudoisc, Mr Philippe Bridel , poète agréable, naturaliste M érudit savant et spirituel, archéologue ingénieux, ranimait dans son pays le goût de l'histoire nationale, et réveillait le désir de connaître les temps passés. Mr Bridel ne s'adressa point aux seuls savants, mais au grand public, et

* Ls. Vulliemin. Notice sur la vie et les écrits de Ruchat , gage 423 à 448 du vol. VU de VHist. de la Réformation de la

par la voix d'un modeste almanach, qui, en 1783, sous le nom d'Etrennes Hclvétiennes, parut à Vevey. Ce charmant ouvrage continua jusqu'en 1831 , sous le titre de Conservateur Suisse , qu'il rendit populaire. La Société d'Histoire de la Suisse Romande, formée d'un personnel inspiré par le doyen Bridel, se constitua en 1835 et rendit hommage à ce savant, en le nommant président honoraire de la nouvelle société.

Science du Droit. La plupart des hommes qui ont écrit sur la Suisse en général , et sur le Pays de Vaud , nous représentent le Vaudois comme animé de l'amour des procès. Ainsi, Tscharner dans son Dictionnaire Historique et Géographique de la Suisse, Sinner dans son Voyage dans la Suisse occidentale, Stauian, du Luc, S1 Saphorin , dans leurs correspondances et dans leurs œuvres, enfin Davel, sur l'écbafaud de Vidy, signalent ce travers dans l'esprit des habitants riches et pauvres du Pays de Vaud. Néanmoins, peu de jurisconsultes Vaudois cherchèrent par leurs écrits à éclairer leurs compatriotes dans une poursuite qu'ils chérissaient , et à servir de guides à cette foule de justiciers qui devaient prononcer dans les causes criminelles , civiles et communales qui leur étaient déférées dans ces cours seigneuriales, baillivales et communales auxquelles personne dans le Pays de Vaud ne pouvait échapper.

Ainsi que nous l'avons fait observer dans le premier volume de l'Histoire du Canton de Vaud (page 142), les diverses coutumes qui régissaient le Pays de Vaud avaient été mises par écrit à la demande des sujets de ce

278 SCIENCBS ET LBTTRES.

pays. A cdté de ces coutumes, il parut un grand nombre d'édils de LL. EE. , tant sur le droit criminel que sur le droit civil , et un Code Consistorial, qui fut promulgué dans les deux langues, et reçut force de loi pour tous les états de Berne. « On s'arrêta pendant des sièj> cles à ces rédactions, dit le savant auteur des Remar- » ques sur le code civil du canton de Faud*, malgré tout d ce qu'elles présentaient d'obscurité et d'insuffisance » pour les transactions les plus ordinaires, et le Pays » de Vaud demeura sous leur empire jusqu'au 1er juillet j> 1821, jour où le Code Civil fut mis à exécution. » Cependant, des commentateurs essayèrent dans ce dédale des coutumes d'éclairer les citoyens pour connaître leurs droits, et les magistrats pour rendre la justice. Mr Olivier, châtelain de La Sarra, et Mr Pillichody, châtelain des Clées, publièrent des commentaires sur les coutumes du Pays de Yaud. Mais l'ouvrage le plus essentiel sur cette matière est le commentaire de Boyve, avocat â la Cour des Appellations Romandes de Berne. Ce commentaire, s'il laisse quelque chose à désirer sur l'exactitude à maintenir le sens naturel et littéral des lois du coutumier, a le mérite de la clarté. Plus tard, en 1777, l'avoeat Samuel Porta de Lausanne publia les Principes sur la formalité du Pays de Vaud. n Cet ou- \> vrage, qui ne concerne que la procédure civile, ditMr » Seeretan, a été fort précieux pour mettre de la ré- » gularité dans cette partie importante, et pour diminuer

* Charles Seeretan , prof, de droit civil à l'Acad. de Lausanne. Remarques sur le Code civil du canton de Vaud. Lausanne, 1844).

» les variations résultant des usages locaux. Lesjuriscon- » suites avaient fréquemment recours au droit romain » pour suppléer à l'absence des lois indigènes; et, sans y> doute, il n'y a pas de pays où Ton eût un besoin plus » grand de consulter cette législation célèbre, sur » laquelle étaient d'ailleurs fondées plusieurs disposi- » tions des coutumes du Pays de Vaud. Aussi, l'étude b du droit romain était -elle regardée, à juste titre, i> comme indispensable pour exercer le barreau et pour j> occuper les premières places dans les tribunaux. Mais » tous ces auxiliaires étaient dépouillés de sanction lé- » gale : des questions qui se présentaient chaque jour » pouvaient chaque jour être contestées, d'autant plus » que la jurisprudence des arrêts n'a jamais été admise » chez nous. La seule chose qui dédomageât le Pays de d Vaud, sous le rapport judiciaire, était la probité avec » laquelle la Chambre des Appellations Romandes s'ac- » quittait de ses fonctions. De bons juges, sans doute, » sont plus nécessaires encore que des bonnes lois; » toutefois , il n'est pas douteux qu'avec une législation i» moins défectueuse, l'hydre de laTchicane qui, il faut » le dire, avait dans le Pays de Vaud l'un de ses repaires, s eût moins fait de mal à nos prédécesseurs. »

Il en était à peu près de même quant au Droit Criminel. Le plus grand arbitraire régnait encore pendant le XVIIIm* siècle dans la punition des crimes. Cette punition était alors aussi vague que sous les ducs de Savoie et l'évêque de Lausanne. Ni les Coutumiers , ni le Plaict-Général de Lausanne , ne précisaient les peines. LePlaict-Général, cependant, indiquait quelques peines.

Ainsi : il punissait le faux par l'amputation de la main droite; la fausse monnaie par la mort; ïe vol par le fouet, et sa récidive par la peine capitale; les sorciers sont brûlés vifs; les brigands sont roués, et l'avortement puni par la noyade. Pour combler ces lacunes des Coutumicrs et du Plaict-Général , LL. EE. eurent recours au régime des Ordonnances , qui , ainsi que l'observe le landamman de la Harpe*, de toutes les manières de régir un peuple est le plus mauvais système. <c Les Ordonnances, dit Benjamin Constant, notre illustre » concitoyen, subsistent à l'insu des législateurs qui se » succèdent. Elles s'entassent dans les Codes; elles » tombent en désuétude; les gouvernés les oublient, » mais elles planent sur leurs tètes, enveloppées d'un d nuage, et l'autorité, légataire de ces armes pernicieuses, je> trouve d'avance toutes les iniquités autorisées. L'une j> des principales tyrannies de Tibère fut l'abus qu'il b fit des anciennes lois. . . Tous les Codes contiennent d des lois dont les gouvernements font usage parce d qu'elles existent; mais ils rougiraient de prendre sur » eux la responsabilité d'une nouvelle sanction **. J> La plupart des Ordonnances de LL. EE. tendaient à la concentration de l'autorité dans leurs mains, et à rendre le pouvoir judiciaire à la merci de leur autorité souveraine, ce Sans être taxé d'exagération ou d'injustice, observe » le landamman de la Harpe, on peut conclure de ce qui

* Emmanuel de la Harpe. Mémoire sur le Juri. Lausanne ,

Benjamin Constant de Rebecque. Cours de Politique constitutionnelle, 85.

» s'est fait pendant les deux siècles des Ordonnances » de LL. EE. de Berne, que l'administra tion de la jusd tice criminelle y a été mauvaise, et la liberté des ci- » toyens absolument nulle. La science des lois est restée » station naire ; Ton peut même dire que partout en » Europe elle a fait des pas de géant, qu'en Suisse seule j> elle a conservé toute son ancienne barbarie. »

Cependant, un savant jurisconsulte lausannois, Mr Seigneuxde Correvon, avait cherché les moyens d'éclairer les tribunaux criminels du Pays de Vaud dans leurs fonctions, en publiant un ouvrage sur la Jurisprudence criminelle*. «Pendant trente ans, dit-il, que j'ai » travaillé dans les tribunaux criminels , j'ai eu locca- » sion de faire un grand nombre de remarques sur la » manière dont la justice est administrée, sur les abus » qui se sont introduits et sur les moyens d'y apporter » des remèdes efficaces.... Pour éviter des écueils dans » mes recherches sur les remèdes à notre jurisprudence » criminelle, je résolus de n'admettre d'autres règles i que celles qu'un long usage me ferait juger néces- » saires et assorties à notre Constitution. Nos lois ne » pouvaient m'ètre d'un grand secours pour m'éclaircr ; j> j'en trouvais très -peu sur la matière des crimes, et j> et pas un mot sur la manière de procéder. Je devais » présumer que nos anciens registres suppléeraient au

* François Seigneux , juge civil et criminel de la ville de Lausanne. Systèftie abrégé de Jurisprudence criminelle, accommodé aux lois et à la constitution du Pays de Vaud. Lausanne, iTM). Le landanimann de la Harpe , dans l'ouvrage que nous venons de citer , ne fait point mention de cet écrit de M. Seigneux de Correvon.

282 SC1BHCB9 BT LETTRES.

9 silence des lois. Mais loin d'y voir des pratiques unid formes, je ne trouvais qu'incertitude et variation dans d la manière de procéder, et formalités essentielles » souvent négligées, — peu d'exactitude à vérifier le » corps de délit, — des témoins ouïs sans examen et » sans présentation au prévenu, — la torture ordonnée » sur des indices insuilisants, — enfin, des jugements » où on remarquait quelquefois une rigueur excessive , » et plus souvent encore une clémence déplacée: autant » d'inconvénients inévitables d'une jurisprudence arbi- » traire et qui n'était assujettie à aucune règle fixe. » Comment avec une telle jurisprudence les juges peuj> vent-ils se garantir de l'erreur? Avec les meilleures » intentions ils doivent souvent s'égarer, eux qui man- » quent de secours pour faire de bonnes études... Et o même, à supposer que dans les villes il se trouve quelj> ques tribunaux dont les membres sont éclairés, il n'en » est pas de même dans toutes les justices du Pays de d Vaud. En effet, les justices des seigneurs-vassaux sont d la plupart composées d'bonuétes laboureurs, plus m versés dans l'économie et la culture des terres que » dans les matières de jurisprudence, et d'ailleurs hors d d'état d'acquérir par l'étude les connaissances néces- » aires pour remplir dignement des fonctions délicates, o Pour ces justices, il faut donc nécessairement des x> règles fixes, simples, faciles à concevoir, et dont ils » puissent aisément faire l'application. »

Ces considérations engagèrent le juge Seigneux à publier son Manuel de Jurisprudence Criminelle, au moyen duquel on peut aisément se mettre au fait des principes

et des régies les plus essentielles de cette jurisprudence. Ce manuel, code abrégé de procédure, et en même temps code pénal , fondé sur les coutumes du Pays de Vaud , sur le Plaict~£énéral de Lausanne, et principalement sur l'Ordonnance Criminelle de l'empereur Charles - Quint, rendue en 1532, ce manuel, disons-nous, comprend soixante et onze chapitres, tous remarquables par la clarté, par la sagesse , et par l'humanité qui inspirèrent son auteur Mr Seigneux. de Correvon.

Sciences Militaires. Plusieurs Vaudois se distinguèrent dans les sciences militaires parmi lesquels nous devons rappeler Henri- Louis Bouquet de Rolle, général au service de la Grande-Bretagne, Nicolas Doxat, seigneur de Démoret, officier du génie militaire et feldmaréchal au service de l'empereur d'Autriche, le général Warnéry, Polier de Lausanne , colonel au service de la Compagnie des Indes , et prince souverain dans le Bengale, enfin l'ingénieur Guisan.

Louis Bouquet , cadet de sept frères , entra au service de Hollande en 1 736 , et passa au service do Piémont dans le régiment Roguin, où il se distingua comme aidemajor dans la savante guerre que le roi de Sardaigne soutint contre les armées combinées de France et d'Espagne. Les relations que Bouquet faisait passer à ses anciens camarades, en Hollande, parvinrent à la connaissance du prince d'Orange, qui l'appela au commandement d'une compagnie de sa garde. Bouquet profita du loisir des garnisons pour étudier les sciences militaires et les mathématiques qui en sont la base, et se lia avec

les savants les pins distingués delà Hollande, et particulièrement avec son compatriote Allamand de Lausanne, professeur de physique , et recteur de l'université de Leyde. Lord Middleton prit le capitaine Bouquet pour raccompagner dans ses voyages scientifiques en France, en Belgique, en Allemagne et en Italie, et étudiaaveclui les célèbres champs de bataille de ces contrées. En 1754, la guerre s'étant allumée entre la France et l'Angleterre, cette dernière puissance dut faire passer des troupes en Amérique , et le ministère anglais jeta les yeux sur Bouquet et Haldimand d'Yverdon, auxquels il conûa l'organisation et le commandement d'une brigade sous le nom de Royal-Américain. Bouquet s'occupa particulièrement de l'arme du génie et de l'artillerie, et appela dans le Royal -Américain plusieurs officiers Vaudois, entr autres MM. du Fès de Moudon , et Wulliamoz de Lausanne. Après avoir fait la guerre contre les Français en Canada avec leur brigade, Bouquet et Haldimand furent nommés colonels. Cependant, en i 763 les Indiens des bords de l'Ohio, contrée alors sauvage, attaquèrent simultanément sept forts anglais, dont ils massacrèrent les garnisons et se répandirent dans les Provinces - Unies. Trois forts tenaient encore, deux jugés imprenables; mais le troisième, le Fort-Pitt, investi par une foule de sauvages armés de fusils, courait les plus grands dangers. Le colonel Bouquet reçut l'ordre de secourir ce fort, d'y jeter des vivres et des munitions , et de pourvoir à sa défense. Il ne reçut pour cette expédition qu'un millier d'hommes, débris de deux régiments. Ce fut avec ces faibles moyens que notre com-

patriote dut traverser quatre-vingts lieues de pays sauvages, infectés de hordes d'Indiens. Chaque jour fut un combat. Bientôt environné de toutes parts, Bouquet eut à lutter contre une multitude innombrable. Mais par ses savantes manœuvres, par son sang -froid, par son courage, il parvint à dissiper cette nuée d'ennemis, après avoir eu cent-cinquante tués, deux cents blessés, et beaucoup de chevaux hors de service. Bouquet, vu sa perte en chevaux, fut obligé de brûler une partie de son convoi , mais parvint enfin au fort de Pitt, qui devint son centre d'opérations contre l'ennemi. Ce brillant fait d'armes engagea le général en chef de l'armée anglaise, Lord Gage , à confier au colonel Bouquet le commandement en chef d'une expédition destinée à soumettre, ou à disperser les tribus indiennes qui désolaient les colonies anglaises. Il lui donna un corps de six mille hommes et quelques compagnies de cavalerie et de milice. Tour à tour ingénieur, soldat, diplomate, Bouquet emportant avec lui munitions, instruments et provisions, pénétra dans une continuité de forêts profondes, traversa des solitudes qu'aucun européen n'avait parcourues avant lui, où sans routes , sans places fortes, et toujours harcelé ppr des milliers de sauvages qui sans cesse se renouvelaient, il parvint, après mille combats et une marche qui* dura six grands mois, à rendre la contrée de TOhio à la sécurité, et à dompter les nations indiennes. Il conclut avec elles un traité de paix, par lequel ces nations reconnaissaient la suprématie du rot d'Angleterre, et s'engageaient à rendre les captifs qu'ils avaient enlevés dans les états de l'Ohio et de la Pensyl-

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vanie. L'une des tribus indiennes , les Ottawas avaient mis à mort la plupart de ces captifs, et les Indiens des lacs les avaient fait disparaître. Cependant, le 9 novembre 1764, sur trois cents de ces captifs, les Indiens en amenèrent deux cent six au camp du colonel Bouquet, parmi lesquels on comptait cent vingt-deux femmes et enfants, a Une scène , qu'aucun langage ne saurait dé- » peindre, dit Bouquet dans sa relation, se présenta à d l'arrivée des prisonniers au camp. Là on voyait des » pères et des mères reconnaissant , puis serrant dans d leurs bras , pressant sur leur sein , leurs enfants, dont » la perte leur avait coûté tant de larmes; des maris au » cou de chères moitiés qui leur étaient enfin rendues; » des frères et des sœurs surpris de se rencontrer, et » à peine capables de comprendre le langage des uns jo et des autres, et doutant s'il était possible qu'ils fusd sent enfants des mêmes parents. Au milieu de ces » expressions de joie et de ravissement, des mouve- » ment s bien différents se passaient chez un grand » nombre de parents : l'inquiétude donnait des ailes à » ceux-ci ; ils volaient de place en place demandant o leurs enfants, leurs pères, leurs mères, leurs femmes, j> leurs maris, qu'ils ne trouvaient pas, et immobiles » d'horreur à l'affreuse nouvelle de leur fin tragique. — » * Les Indiens eux-mêmes relevaient encore l'intérêt de » ce tableau vivant. Leurs cœurs , crus si durs , souf- 2> fraient de livrer les captifs qui leur étaient chers ; ils » versaient des larmes sur eux, ils priaient, conjuraient, 9 suppliaient le colonel Bouquet de prendre ces captifs

4723-1791. 887 d sous sa protection. Pendant tout le temps que les d captifs restèrent au camp, on voyait venir des Indiens d leur apporter du blé, des peaux de bêtes sauvages, d leur amener des chevaux , les combler de présents , j> et leur donner toutes les marques de l'affection la plus » sincère et la plus touchante. Quand l'armée se mit en s> marche, le 18 novembre, plusieurs Indiens voulurent » suivre leurs bons amis jusqu'au fort Pitt. L'un d'eux , » un jeune Mingo, vivement attaché à une jeune captive » de Virginie, passa la frontière, et, au risque d'être » massacré par les parents des captifs, pris ou mutilé » par les hommes de sa tribu , persista dans le dessein » de suivre celle qu'il appelait sa femme. Ma vie, disait- » il , est de voir, de contempler Fanny ; ma mort est » d'être séparé d'elle, d — Ces qualités dans des hom- » mes si sauvages, observe Bouquet, ont droit à notre » estime. Tout cruels et impitoyables qu'ils se montrent » à la guerre, ils ne laissent pas, lorsque la voix de j> l'humanité a pénétré dans leurs cœurs , de pratiquer » des vertus que des chrétiens peuvent imiter sans rou- » gir. Quand une fois ils ont donné la vie, ils donnent j> avec elle tout ce qui dans leurs idées doit l'accomj> pagner. Quelque perquisition qu'on ait faite , on n'a d pu trouver un seul exemple qu'ils aient épargné la d vie d'une femme dans des vues malhonnêtes , ni qu'ils » aient rien entrepris sur l'honneur d'aucune. L'enfant » captif est traité par ceux qui l'adoptent comme l'enfant d de la famille. Tout captif que leur affection, leur ca- » priée, ou telle autre raison les portent à laisser vivre ,

d est bientôt incorporé avec eux , et partage leur ï> sort*. »

Au commencement de janvier 1765, le colonel Bouquet entrait dans Philadelphie, et le gouvernement pensylvanien, non moins empressé que la voix publique à honorer les importants services de notre compatriote, lui votait l'adresse suivante :

En Assemblée , 45 janvier 176S. Les Représentants des Francs-Hommes de la Pensylvanie à l'Honorable Henri Bouquet , chevalier , commandant en chef des forces de S. M. B. dans les provinces de l'Amérique :

Monsieur,

Les Représentants des Francs-Hommes de la Pensylvanie , ayant été informés de l'intention où vous êtes de vous embarquer pour l'Angleterre , et ressentant les services que vous avez rendus à S. M. et à ses colonies , dans le cours de nos dernières guerres avec les Français et avec les barbares Indiens , par la victoire signalée que vous avez remportée sur ces sauvages à Bushy-Run au mois d'août 1763, laquelle n'est due, après Dieu , qu'à votre intrépidité et capacité supérieure dans le commandement, secondé par la bravoure de vos officiers et de votre petite armée ; comme aussi par votre dernière marche dans le pays des nations sauvages par laquelle vous avez répandu la terreur chez elles, jeté les fondements d'une paix honorable, et délivré de la captivité au-delà de deux cents de nos frères chrétiens. Ces services émineuts, et les égards que vous avez eu constamment aux droits civils des sujets de S. M., imposent à tous les gens de bien le juste tribu de la gratitude. C'est pourquoi les Représentants des Francs-Hommes de Pensylvanie , au nom de tout le peuple de cette province , vous remercions de vos services éminents.

Par ordre de la Chambre, Joseph Fox , orateur.

* Relation historique de l'expédition contre les Indiens de l'Ohio, en 1764, commandée par Sir Henri Bouquet. Traduit de l'anglais. Amsterdam, 1769.

Le gouvernement anglais récompensa les services du colonel Bouquet, en l'élevant au grade de Brigadier- Général, et de gouverneur du district méridional de l'Amérique anglaise.

Nicolas Doxat de Démoret, s'illustra dans les sciences militaires. Enseigne dans un régiment bernois au service de Hollande, il consacrait ses moments de loisir à Tétude de la géographie, de l'histoire, et surtout des mathématiques. Après la campagne de 1703, il quittait le service à l'âge de vingt et un ans, pour étudier le génie militaire, et après quatre années d études, il servait comme aide-de-camp du général Gobel , commandant des troupes de l'Electeur Palatin , et déployait dans le cours de la guerre de succession d'Espagne toute l'étendue de ses talents; il attirait l'attention du prince Eugène, qui le chargeait des pians d'attaque pour les sièges de Tournai, de Mons, de Douai et de Béthune. Ces plans furent agréés, et leur exécution couronnée de succès. Nommé en 1714 capitaine du génie dans l'armée d'Autriche , Doxat dirigeait au siège de Témeswar une des attaques les plus importantes , et il fut dangereusement blessé à la prise de cette place. Nommé colonel des ingénieurs après le siège et la bataille de Belgrade , en 1717, il fut chargé des plans de fortifications de Belgrade, de Témeswar et d'Orsova, et en dirigea la construction, après la campagne de Sicile, où il fut grièvement blessé à la bataille de Francavilla, en 1719. Il dirigea pendant dix ans les travaux de fortifications dont il avait levé les plans, et fut nommé général-major. Le comte de Palfi demandait, en 1737, d'avoir Doxat à m. 13

±k\ SCIENCES ET LETTRES.

son armée, et, ayant pris Nissa sur les Turcs, il fit donner le brevet de feld- maréchal à notre compatriote, avec le commandement de cette ville. Le 25 septembre 1737, Nissa était bloquée par une armée de soixante mille Turcs, commandée par le Séraskier de Bosnie. Le feld-maréchal Doxat manquant de munitions et de vivres et hors d'état de se défendre , songea à sauver sa garnison, forte de six mille hommes. Après vingt jours de tranchée, il obtint une capitulation honorable, libre sortie avec armes et bagages , enseignes déployées et une escorte d'honneur jusqu'à Belgrade. Mais excité par les ennemis de Doxat, l'Empereur le fit traduire devant un conseil de guerre. Ce conseil, entraîné par son président, le comte de Seckendorf, ennemi personnel de Doxat, prononça la peine de mort. Le 20 mars le lieutenant d'artillerie de Tillier, de Berne, accompagne son général et son protecteur à l'échafaud , où il l'embrasse en pleurant. Mon ami, le crime fait la honte, mais non pas l'échafaud , lui dit son général, en citant ce vers du grand Corneille. Il s'assied sur le siège fatal ; il refuse qu'on lui bande les yeux, et, contemplant les fortifications qu'il avait élevées, il dit : Belgrade que j'ai voulu rendre inexpugnable , tu seras donc arrosée de mon sang / Le malheureux général , après plusieurs coups frappés par le bourreau , meurt sans proférer un seul gémissement, « C'est ainsi, ajoute l'auteur de Vffis- » toire militaire de la Suisse * que l'esprit d'envie et de » cabale parvint à priver la maison d'Autriche du plus

* May. Hittt. milit.de la Suisse , VII, 117.

4723-1701. 291 «grand officier d'artillerie et de génie, qui, depuis » la mort de Vauban et de Cohorn , ait paru dans les » guerres de l'Europe, et dont la place est marquée » entre ces grands hommes au temple de la gloire, d

Charles Warnéry, de Morges, quitta très -jeune le service de Piémont, où tout avancement lui était ferme dans le régiment bernois dont il était lieutenant. Il passa au service d'Autriche, puis, en 4738, a celui de Russie qu'il quitta bientôt pour entrer dans l'armée prussienne. La guerre de sept ans ayant commencé, le Grand Frédéric nomma Warnéry lieutenant* colonel. Mais, mécontent de ce que ses services n'étaient pas récompensés, Warnéry quitta la vie des camps, et obtint du roi de Pologne le grade de général , charge de la direction de l'arme de la cavalerie. Dès lors, il se livra à l'élude des sciences, et devint écrivain militaire. On lui doit plusieurs ouvrages estimés, en tr 'au très : Remarques sur le militaire des Turcs et des Russes, 1771. — Remarques sur la cavalerie, 1781. — Remarques sur l'Essai général de tactique de Guibert, 1 782. — Mélanges de remarques sur César et autres auteurs militaires, 1782. Ces ouvrages ont été traduits en allemand, et sont cités comme autorité par les écrivains militaires *.

N. N. d'Illens de Lausanne, capitaine du génie en France , servit dans la plupart des sièges que fit le maréchal de Saxe, commandant des armées françaises dans Is guerre de Flandre, en 1744 et 1747. D'Illens et son compagnon d'armes, l'ingénieur Funck de Berne, pu-

* Biographie Universelle.

blièrent les Plans et journaux des sièges de la dernière guerre de Flandre, rassemblés par deux capitaines étrangers, 1 vol. in-4°. Strasbourg, 1755. Cet ouvrage, orné des plans détaillés des sièges des vingt-quatre villes prises par le maréchal de Saxe, est très-estimé, et valut a leurs auteurs l'avancement qu'ils méritaient par leurs services et par leur science dans l'arme du génie.

Jean-Samuel Guisan, d'Avenches, ofûcier du génie, au service de la Compagnie hollandaise de Surinam, fut un de ces jeunes hommes du Pays de Vaud qui, sans fortune et sans appui , obtinrent un rang distingué dans la science et honorèrent leur patrie. A l'âge de quinze ans, le jeune Guisan commençait un apprentissage de charpentier , qu'il terminait à Genève à l'âge de dixneuf ans. Le jeune charpentier vaudois, pendant cet apprentissage, sut faire des économies au moyen desquelles il soutenait ses parents, et les aidait à payer leurs dettes ; après les travaux de l'atelier il se livrait à l'étude des mathématiques, de la physique, de l'astronomie, de ' l'hydraulique, de la mécanique et des fortifications, a Au bout de six années, dit-il, il me sembla n'être plus » le même homme , tout mon être me semblait agrandi ; » le ciel , la terre , tout l'univers étaient changés pour » moi , tant ils me paraissaient plus étonnants et plus » admirables . . . L'enchaînement des vérités mathéma- » tiques me frappait : chaque problème résolu me cau- » sait une sorte de ravissement. » Un des parents du jeune Guisan, négociant établi à Surinam, l'appela auprès de lui. Pendant les vingt mois que Jean-Samuel dut attendre son départ, il fut employé par Mr Burnand,

de Moudon, à l'inspection de la route de Moudon à Vevey, que LL. EE. faisaient enfin construire. Après plusieurs années de séjour à la Guyane hollandaise, il entra au service comme capitaine du génie pour la partie hydraulique et agraire, et fut nommé directeur du haras royal de la Guyane française. Là, commençait pour Mr Guisan une longue série de travaux qui l'illustrèrent : dessèchement des marais voisins de Cayenne, introduction dans la Guyane de la culture des épices des Grandes Indes, et construction des fortifications de Cayenne. Appelé en Europe en 1780, l'ingénieur Guisan était envoyé à Rochcfort pour examiner les marais qui entouraient ce port de mer, et aviser au moyen de les assainir suivant les procédés qui lui avaient réussi à Cayenne. Les plans qu'il traça pour Rochefort furent exécutés avec un plein succès. Envoyé de nouveau à Cayenne comme ingénieur en chef, il perfectionna les travaux qu'il avait commencés: il ouvrit des canaux; il construisit un bourg sur un terrain qu'il avait sorti de marais et rendu fertile; il dirigea le jardin de botanique, et, à la demande de l'académie des sciences de Paris, il put encore se livrer à des recherches zoologiques. On lui doit des Recherches sur F Anguille électrique, Gymnotus electricus , 4789. Cependant la révolution française éclatait, jetant le trouble et la ruine dans les colonies. L'Assemblée coloniale de la Guyane déclarant que les services de l'ingénieur en chef n'étaient plus utiles, prononçait la destitution de Guisan, qui dut quitter Cayenne en 1791 . Arrivé en Europe, il n'eut pour toute récompense que la croix du mérite militaire , et à la

chute de la monarchie il perdit sa pension et sa fortune. Il se retira à Avenches, où les événements de 1798 l'appelèrent à l'Assemblée représentative du Pays de Vaud, et ensuite à la place de chef du bureau de la guerre de la République Helvétique, avec le titre d'ingénieur général des ponts et chaussées \

Littérature. Le séjour de Voltaire à Fernex, de Gibbon à Lausanne, de J.-J. Rousseau dans le Pays de Vaud, le séjour d'étrangers sur les rives de nos lacs, le retour dans leur pays d'un grand nombre de Vaudois qui rapportaient les goûts littéraires qu'ils avaient acquis dans leurs voyages, eurent leur influence. Comme les écoles philosophiques de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne, avaient leurs représentants à Lausanne , le goût littéraire et les idées philosophiques qui régnaient dans cette ville, ne se rattachaient donc point exclusivement à l'une de ces écoles, mais elles inspiraient ce goût et ce genre qui caractérisent les œuvres des romanciers lausannois, Madame de Charrière, la baronne deMontolieu, la chanoinesse Policr, Mr Samuel Constant de Rebeeque, enfin, les premiers essais littéraires de Benjamin Constant.

Plusieurs étrangers retenus à Lausanne par les agréments de la société se réunissaient à des Lausannois , amis des lettres, et entraient dans la Société Littéraire que Mr Deyverdun, l'ami de Gibbon, fondait à Lausanne en 1772. Au nombre de ces étrangers on compte des

* Voyez : Charles Eynard. Le Chevalier Gui&an , etc. 1844.

noms connus dans les lettres. Ainsi : l'abbé Raynal , le célèbre auteur de YHistoire philosophique et politique des établissements et du commerce des européens dans l'Afrique; Mr Servan, avocat-général au parlement de Grenoble, éloquent défenseur des protestants que le fanatisme catholique persécutait encore à la fin du XVIIIe siècle; MM. Hope, Smith, le docteur Giilies, le prince Golitzin , de Marignan , Vernède , le comte d'Hoyen .

La Société Littéraire se réunissait chaque semaine et entendait la lecture de mémoires sur des sujets donnés. Cette lecture achevée, elle se livrait à des discussions toujours spirituelles et d'un goût délicat , parfois remarquables par leur sérieux et leur profondeur; ces discussions se prolongeaient et souvent elles continuaient pendant plusieurs séances. En rappelant quelques sujets qui occupaient cette société, c'est dire l'esprit qui l'animait et les idées qui non-seulement régnaient dans son sein, mais dans tout le public éclairé. Voici quelquesuns de ces sujets de mémoires, pris tout-à-fait au hasard.

Mr Dey verdun, Utilité des Sociétés Littéraires. — Mémoires de MM. Mingard, Pache, et de Montolieu sur le même sujet.

MM. Bugnion, Pasche, et de Moutagny , mémoires sur cette question : Est -il des préjugés qu'il faut respecter?

W Mingard : S'il est des sciences absolument inutiles au bonheur et à la perfection des hommes ?

Le comte de Charlus : Quelles sont les qualités qui procurent le plus certainement à celui qui tes possède la supériorité sur les autres hommes ?

Mr Van Berchem : Pourquoi les Français ont- ils si peu et de si mauvaises traductions en vers des poètes grecs et latins, tandis que les Anglais et les Italiens en ont plusieurs qui sont estimées ?

MM. Verdeil cl F.-C. de la Harpe ; Quelles sont les qualités qui procurent le plus sûrement à celui qui les possède la bienveillance des autres hommes ?

Mr Levade : Le sentiment n'est-il point une maladie de l'ame qui l'affaiblit et V énerve ?

W Philippe Bridel : La Suisse française a-t-elle une poésie nationale, et en quoi cette poésie diffère-t-elle de celle des peuples voisins? <t Mr Bridel , dit le Journal de d la Société, fait mieux encore que de donner des pré- » ceptes; il joint l'exemple, il lit de charmants morj> ceaux de poésie, que d'une voix unanime la Société » proclame Poésies Nationales» »

Mr Polier de Corcelles : Est-il des préjugés qu'il faut respecter et ne pas chercher à détruire, lors même que l'on en connaît la fausseté? a Mr Polier démontre qu'il j> est impossible que l'homme soit sans préjugé, et cherj> che à prouver qu'il en est d'utiles qu'il faut respecter » pour les avantages dont ils sont la source. Suivant lui, » l'homme naturel ne jugeant que d'après ce qu'il sent, » n'a point de préjugés. Il les acquiert en se civilisant, » parce qu'alors il commence à juger d'après ce qu'il d n'a point connu, ni vérilié par lui-même. C'est à cette » manière déjuger que l'homme doit ses idées sur l'inés> galilé des hommes qui n'est pas réelle quant à ses j> droits ; sur l'autorité des lois humaines qui n'exprid ment que les volontés de nos égaux, qui par elles-

j> mêmes ne sont pas obligatoires. Ainsi , de joug en »joug, de préjugés en préjugés, l'homme est devenu d esclave de Terreur. Mais parmi ces erreurs ou préjuo gés, il en est qui sont utiles. Ainsi : le dévouement à » la chose publique; le sacrifice de nos goûts à ce que » nous croyons être notre devoir; l'honneur des feui- » mes; le point d'honneur chez les hommes, reste de la b liberté primitive; le respect pour les établissements » politiques et pour les lois civiles. Peut-être, ajoute » Mr Polier, devrait-on entreprendre de détruire ces » préjugés, si l'on avait la certitude de la vérité que d Ton substituerait à l'erreur détruite. Mais comment » s'en flatter, tout ce que nous pensons n'est-il pas un » préjugé? Il vaut donc mieux garder ceux que nous t> avons et auxquels la société des hommes s'est habi- » tuée, plutôt que d'en chercher d'autres auxquels nous j> ne tenterions peut-être pas sans danger d'assortir nos » idées et nos volontés. L'auteur conclut que rien » ne pouvant être ici-bas à l'abri du préjugé, l'homme » ne doit se promettre la connaissance du vrai que » dans la vie à venir. x>

Mr Paschc traite le même sujet que Mr Polier, mais il cherche à établir la proposition que les préjugés étant fruits de l'erreur, ils ne doivent pas être respectés; puis il établit sa thèse que dans la religion, dans la morale et dans la politique, il y a des erreurs qui, sources bien réelles de maux pour les humains, doivent avoir pour ennemis les citoyens qui pensent, « Ainsi , dans la re- » ligion : la crainte servile qu'on inspire, comme pour j> un tyran cruel , à l'égard de I'Etre bon et sage ; les m. 13*

i><J8 SCIENCES ET LETTRES.

d remords inquiétants pour des actions innocentes; » l'affreuse idée qu'il faut venger la divinité en persé- » cutant tous ceux que Ton croit être dans Terreur. De » même dans la politique : les droits respectés des ty- » rans; la légitimité de l'inégalité des rangs; la propriété 9 exclusive de ce qu'on dit posséder; le pouvoir arbi- » traire des supérieurs. Dans la morale : le point d'hon- » neur entre les hommes ; le déshonneur dont on accable » le mari trompé... Ce sont là autant d'erreurs admises » sans examen comme des vérités, autant de préjugés, x> mais préjugés nuisibles que rien ne rend respectables, » et que tout , au contraire , nous fait une loi de com - » battre et de détruire. » (29 mars 1772).

Mr Gillies : Est-il à présumer que les nations modernes de r Europe subiront des révolutions aussi grandes que celles auxquelles elles ont été exposées ?

Mr Polier de Corcelles : La théogonie des Grecs n'étaitelle pas celle de tous les faux systèmes religieux le plus propre à faire le bonheur? De tous les faux systèmes de religion que les hommes , dans leurs erreurs , ont inventé, Mr de Corcelles croit que le mahométisme est celui de ces faux systèmes qui assure le plus de bonheur.

Mr Levade : Les voyages tels qu'on les fait généralement , sont-ils un moyen de perfectionner l'éducation ? L'auteur prend pour épigraphe ces vers de La Fontaine : Rarement à courir le monde, on devient plus homme de bien; il énumère les avantages des voyages, il indique la manière de bien voyager; mais, <r comme Tex- » cellent Socrate qui jamais ne sortit d'Athènes, parce » que les arbres et les'pierres ne pourraient l'instruire,

» il préfère renoncer à des voyages qui exposent aux » leçons de Terreur, a l'exemple du vice, à la passion » des modes étrangères , au mépris pour son pays et d pour ses concitoyens, enfin, à cette impudente efv fronterie qui caractérise nos jeunes gens qui ont o voyagé.... » La lecture de ce Mémoire occasionne une vive discussion, dans laquelle Mr de Saussure de Morrens et Mr de Corcelles démontrent que les voyages ne peuvent être utiles, lorsqu'on les fait sans aucun but déterminé; Mr Deyverdun pense qu'ils ne peuvent avoir aucune bonne influence sur l'éducation ; Mr de Montolieu : que ceux-là qui sont destinés à devenir hommes d'Etat doivent seuls voyager; Mr Bugnion ne voit dans les voyages qu'un moyen de satisfaire une curiosité sur les hommes et les choses, oc Quant à la curiosité sur » les hommes, j ai remarqué, dit-il, que les hommes de » génie affectent de n'entretenir les étrangers que des d choses les plus triviales , et qu'il est plus aisé de conj> naître leur pensée par leurs écrits que par leurs con- » versations. Quant à la curiosité sur les choses , les d voyages seuls peuvent la satisfaire. Mais combien peu » d'hommes sont préparés à cette jouissance, soit par jo leur instruction classique , soit par leur fortune. » Mr Verdeil met fin à cette discussion parla lecture d'une Epitre sur les voyages, où le ridicule est jeté à pleine main sur la plupart des voyageurs.

Des avantages et des inconvénients de la liberté de la presse. Cette question fait le sujet de plusieurs mémoires. Mr Gillies démontre que les nations qui ne jouissent pas de cette liberté, sont celles qui en retirent les plus

grands avantages. — Mr Fergusson regarde la liberté de tout imprimer comme une censure publique d'une grande utilité. — Mr Polier de Loys combat la liberté de la presse, et cite l'exemple de Genève, déchirée par des factions , nées de cette liberté. — Mr Verdeil soutient avec chaleur que la liberté de la presse , surtout en matière de gouvernement, est un des plus fermes appuis, non-seulement de la liberté, mais des mœurs et des gouvernements. Toutefois, il s'élève contre les ouvrages anonymes, et il voudrait qu'on obligeât tout écrivain à mettre son vrai nom à son ouvrage. La question d'un Tribunal de mœurs semblable à celui qui était érigé à Borne ne serait-il pas utile dans l'état présent de ta société? fournit plusieurs mémoires dans lesquels les imperfections de la législation du Pays de Vaud , et les lois consistoriales sont discutées avec une indépendance et une liberté de pensée qui, aujourd'hui même, nous surprendraient, si elles étaient émises dans nos sociétés savantes.

Qu'est-ce que l'imagination, quels sont ses usages, quels sont ses abus? Séance du 25 novembre 1781, chez Mr Polier de Corcelles. — MM. Levade, Verrey, Vernède, et Mr Servan, avocat-général au Parlement de Grenoble, traitent chacun à leur point de vue cette question. Mr Servan, dans une brillante improvisation, offre un tribut d'éloges à l'imagination qu'il faut savoir modérer et souvent réprimer, « car l'imagination, dit-il, n'est-elle point la folle de la maison ? j> — Pourquoi le Pays de F 'aud produit -il si peu de poètes? Mr Bridel prouve à la société que notre pays, plus que tout autre,

peut et doit fournir des poètes, oc Où trouver, dit -il, » plus de beautés, plus de scènes pittoresques? Dans x> quel pays le lever de la lune est-il plus beau , les •> jeux des ombres et de la lumière plus variés; des toro rents tranquilles, et tout-à-coup impétueux; des lacs » tour à tour calmes et soulevés par les vents ; des forêts » plus majestueuses? La nature a tout fait ici pour ins- » pirer le jeune poète. Qu'il s'enfonce dans les profon- » deurs de nos forêts, et qu'il affronte la tempête dans » les vallées de nos Alpes, et sur la cime de nos monts. » Que de sujets pour le poète : les saisons des Alpes , si » différentes de celles de Thompson et de S1 Lambert; » le ebarme ineffable des nuits des Alpes ; le chant nav tional et l'églogue nationale , inspirés par les scènes d naïves que nous offrent les habitants des Alpes vau- » doises, leurs mœurs simples, leurs fêtes, leurs plaisirs, » leurs amours! Trop jeunes en poésie, gardons-nous » d'aborder de grands sujets , tels que celui de la révod lution qui rendit aux Suisses leur liberté; mais cultid vons nos douces muses, et, abjurant notre paresse » nationale, ne jouissons pas en égoïstes de notre bon- » heur et de notre belle nature, mais prouvons à ceux jo qui viennent les admirer que nous apprécions les beaud tés qui nous entourent et que nous savons les chanter:

Oui , près de ce beau lac favorisé des cieux ,

Sans chanter le bonheur, quoi ! serions-nous heureux?

Mêlons, il en est temps, les roses du génie

Aux lauriers belliqueux qui parent l'Helvétie.

« Ce n'est pas en chantant les beautés de la nature , » répond Mr Samuel Constant à Mr Bridel, qu'on en

» jouit le mieux. Et lorsque Famé les contemple avec d une vraie admiration, elle est pénétrée d'un sentiment » si doux et si pur qu'elle ne cherche point à le mettre » en rime et en mesures. Ne pressons donc point la naja ture de nous donner des poètes. Nous les achèterions » par de trop mauvais rimailleurs. D'ailleurs , nous aud rons notre tour, lorsque les beaux-arts s'introduiront » chee nous, lorsque notre goût s'épurera, lorsque les jd ressources pour l'instruction nous serons données , » lorsque des bibliothèques publiques s'ouvriront à x> chacun , des sociétés littéraires se formeront, et des d objets d'émulation se présenteront à nos yeux. Alors, d la nature nous attendra avec ses merveilles , et nos d faits héroïques pourront avoir des poètes, d

La question de la population occupait aussi la Société Littéraire. Mr Samuel Constant voit dans l'émigratioa et dans les misères du paysan du Pays de Vaud, et surtout dans les enrôlements pour le service militaire étranger, les causes de la dépopulation, et propose quelques moyens de rappeler l'émigrant dans sa patrie.

<* La maladie du pays, dit -il, qui était plutôt une » vertu, n'existe plus ; car tout pays, tout gouvernement » est bon à l'homme du Pays de Vaud ; et ceci est cerj> tainement la faute du gouvernement qui ne lait rien » pour attacher ses sujets à sa patrie. Le sujet, dans le b Pays de Vaud , ne connaît son souverain que par les » redevances qu'il paye, ou par les punitions qu'il en j> reçoit. LL. EE. devraient avoir des députés qui visi- » teraient de temps en temps les villages et les hameaux » du Pays de Vaud avec une certaine solennité et en

b donnant des marques d'une générosité souveraine... b Dans le Pays de Vaud, le paysan est triste le dimanche, d son seul jour de fête; car le dimanche , il lui est dé- » fendu de s'amuser. Les exercices militaires qui ont o lieu le dimanche sont onéreux, ils sont tristes. Il d faudrait en faire des jours de féte , en les rendant d très-courts, et en les animant par une musique chamb pêtre. Les représentants de LL. EE. y paraîtraient b de temps en temps; ils exciteraient l'émulation des b soldats, inviteraient à la gaité, et laisseraient des b marques de la bonté du souverain ; tout le village se b rassemblerait, les vieux iraient moins au cabaret, les b filles seraient moins délaissées , et il y aurait alors b beaucoup plus de mariages... Mais parlons plus séb rieusement, b continue AT Samuel Constant, qui déjà semblait prévoir rétablissement des Caisses d'épargne, a pour empêcher une émigration due à l'incurie géb nérale, qu'on établisse dans les villes du Pays de Vaud » des banques qui recevraient l'argent des paysans et b des domestiques , et leur payeraient un intérêt mob déré. L'argent prêté à ces banques pourrait être prêté b à des communes pauvres avec l'obligation de l'emb ployer à l'amélioration de la culture de leurs terres. b Actuellement, lorsqu'un pauvre paysan, un ouvrier, b ou un domestique , a amassé quelque argent r ne sab chant où le placer, que faut-il en faire autre chose » que de le mal employer, ou de s'en servir pour quitter » le pays, b (31 mars 1782).

Le droit de punir s'étend-il jusqu'à la peine de mort? Cette question, encore débattue de nos jours , faisait le

sujet de plusieurs mémoires et de discussions qui occupèrent la plupart des séances de Tannée 1782. « Enfin, » les membres de la Société se réunissent pour conclure d que le droit de punir ne pouvait s'étendre à la peine )) de mort, vu qu'étant démontré que cette peine n'est d ni nécessaire, ni utile, il en résulte que les hommes jo ne doivent pas y être nécessairement soumis, et que » la société n'a pas le droit de l'infliger. La société s'en s réfère du reste au mémoire de Mr Servan , qui met d dans toute son évidence cette vérité que la peine de » mort n'est ni utile ni nécessaire. »(1 5 décembre 1 782).

W l'abbé Raynal lit quelques fragments de ses ouvrages inédits , Y Esprit de Montaigne et le Bombardier Russien.

Le bourgmaitre de Lausanne, Mr Polier de S* Germain lit quelques morceaux de son ouvrage , Le gouvernement des mœurs *.

A Lausanne, au sein de son aimable société, dans toutes les villes du Pays de Vaud , et dans les châteaux, tous les esprits étaient préoccupés de réformes ayant pour but le bonheur de l'humanité et les améliorations sociales.

Si nous ouvrons l'un des romans de madame de Charrière, romans si vrais dans leur peinture des mœurs des habitants du Pays de Vaud, si délicats dans les pensées

* Ces détails sur les travaux de la Société Littéraire de Lausanne, fondée en 1772 par MM. Deyverdun, Mingard et Pasche, sont tires du Journal de la Société, gros in-folio, manuscrit, écrit de la main des sociétaires.

que cette dame spirituelle prête aux personnages de ses écrits, nous voyons que madame de Charrièrc , en peignant les passions et les mœurs des gens de notre grand monde, ne dédaignait pas d'étudier les mœurs des campagnards, les moyens d'améliorer le sort des paysans et d'adoucir leurs misères. Dans le Mari sentimental, Lettres d'un homme du Pays de Faud écrites en 4183* , madame de Charrière fait écrire Mr Bompré à W de S* Tbomin d'Orbe. Ce bon gentilhomme campagnard, ancien officier, et vieux garçon, croit trouver une compagne qui sympathise à ses goûts. Il se marie. Mais bientôt il voit qu'au lieu d'une amie, il s'est donné un tyran. Dans ses lettres, Bompré raconte à S'Thomin ses espérances, son bonheur, puis ses déceptions, enfin, ses malheurs domestiques. Cependant, cet excellent homme s'occupe du bonheur de tout ce qui l'entoure , et surtout des paysans ses bons voisins. Il écrit à S'Thomin , l'un des magistrats de la ville d'Orbe :

* C'est a tort que la Biographie universelle attribue le Mari sentimental à Mr Samuel Constant. Il est tout entier de madame de Charrière, comme l'attestent ses manuscrits qui sont chez Mr le professeur Gaullicur. Ce qui a pu donner lieu à cette erreur, c'est que madame de Charrière consultait Mr Samuel Constant ou tel autre gentilhomme lettré de sa société , toutes les fois qu'elle traitait dans ses ouvrages des sujets politiques ou économiques , qu'avec l'extrême modestie qui caractérisait cette femme célèbre , elle jugeait peu familiers à son sexe. Madame de Charrière employait aussi l'intermédiaire de ces personnes toutes les fois qu'elle faisait imprimer ses ouvrages, soit à Genève , soit à Lausanne. Le soin qu'elle prenait de garder l'anonyme a donné lieu à d'autres quiproquos. Mr Samuel Constant est l'auteur d'un roman intitulé Laure, ou Lettres de quel' ques personnes de Suisse. Il n'y a pas à se méprendre entre son style et celui de l'auteur du Mari sentitnentaL

Vous êtes de ces gens qui aiment mieux jouir des choses avec leurs abus , que de chercher à les corriger ; quant à moi , je suis plus près que vous des inconvénients , j'en souffre plus que vous : je vois beaucoup de mes pauvres camarades agriculteurs en souffrir ; il est naturel que j'y sois sensible. Je voulais faire un mémoire sur le commerce et le débit des denrées et sur les vrais moyens d'encourager l'agriculture , mais j'ai besoin d'avoir encore vos idées , et je ne vous dirai que les principales des miennes; je les soumets à vos lumières, et votre critique in'éclairera... J'ai lu beaucoup de mémoires et de livres sur l'agriculture, sur les différentes manières de labourer les terres, sur les engrais , snr les semailles , sur leurs préparations , etc. etc. A tous ces nouveaux systèmes , très-bons peut-être, je répondrai que le paysan ne peut point faire d'expériences ; qu'augmenter les peines et les frais de culture c'est le dégoûter bien plus que l'encourager. Je dirai pour maxime plus sûre : procurez , facilitez , assurez le débit des denrées , et vous ferez fleurir l'agriculture ; commencez par faire trouver un profit aux laboureurs , et ils laboureront. Le pauvre paysan , après avoir pendant dix mois employé ses peines et ses travaux a la culture de ses terres , ne jouit encore de rien; avec des récoltes même abondantes, il n'a rien encore. Ici commencent des peines d'un autre genre : il faut qu'il paie ses redevances , qu'il pourvoie aux besoins de sa famille , et celui de l'argent devient pressant : il ne peut en trouver qu'à la ville; il faut qu'il y porte ses blés et ses denrées. Le temps que lui laissent pour cela les travaux de la campagne, sont les mois d'hiver, ceux de décembre et de janvier. Dans cette saison les jours sont courts , le temps rigoureux, les chemins mauvais. S'il est éloigné, il faut qu'il perde plus d'un jour , qu'il aille de nuit ; et ce n'est qu'avec le danger de perdre son attelage , sa santé et sa vie même qu'il parvient à la ville : là il trouve des obstacles , des règlements faits contre lui. Dans quelques endroits il est obligé de passer par de certaines routes ; il faut qu'il paie de certains droits , qu'il se rende à une certaine place ; il ne peut vendre qu'à une certaine heure et à de certaines personnes. Enfin , après avoir vaincu toutes ces difficultés , il est encore trompé sur le prix qu'il espérait. Souvent il ne peut pas vendre le jour qu'il est venu , il faut renvoyer à un autre marché , ou qu'il donne sa marchandise à vil prix à des acheteurs qui profitent

de ses besoins. S'il a été assez heureux pour vendre , le temps qu'il a perdu , ce qu'il lui en a coûté , ce qu'il a dépensé au cabaret , diminue la somme sur laquelle il comptait. Il s'est peutêtre consolé dans l'ivresse ; mais il retourne chez lui plus pauvre , plus découragé , et les travaux de l'année suivante s'en ressentent. Bientôt il est obligé d'emprunter et d'engager son domaine. Au bout de quelque temps , ses biens sont mis en décret, et la famille malheureuse est dispersée. C'est l'histoire d'un grand nombre de familles de paysans de ce pays. Leurs biens sont presque tous hypothéqués ; les cultivateurs ne sont plus que les esclaves des créanciers qu'il faut payer régulièrement , et sans aucun égard aux cas d'ovailles ; ils sont moins heureux que s'ils étaient attachés à la glèbe.

On en impute légèrement la cause à l'ivrognerie , à la bétise, à la paresse , comme s'il était dans la nature humaine , que le pauvre paysan fût sobre et vertueux , lorsque tout l'invite au vice. La faute en est certainement aux villes, qui en agissent tyranniquement avec les gens de la campagne. A voir les mauvais chemins qui y conduisent, le peu d'encouragement et de protection que l'on accorde à ceux qui y apportent des denrées, on dirait, en vérité , que le pain et les vivres sont un superflu qu'il faut repousser. Cependant à la première cherté le peuple s'émeut , se révolte , et il faut le contenir par la force. Les villes n'ont que de l'argent , et elles abusent de son pouvoir tyrannique. Les relations entre la ville et la campagne ne sont fondées que sur le besoin du moment, et il faudrait les établir sur le bien-être et la tranquillité réciproques; ce sont des ennemies qui , forcées de traiter ensemble , se font le plus de mal qu'elles peuvent , et elles devraient être des échanges qui leur conviennent. D'une saison à l'autre , d'un marché à l'autre , une ville n'a pour sûreté de son approvisionnement, que l'espérance que le paysan aura besoin d'argent , et le magistrat qui veille sur cet objet , est bien content quand par hazard il n'y a point de monopoleurs , c'est-à-dire , lorsqu'il a tout arrangé au profit des riches et au détriment du pauvre cultivateur. Si je vous disais , mon cher ami , que les monopoleurs et la cherté sont un bien , en brave habitant de la ville vous crieriez au crime et au paradoxe, fl est tant de choses que l'on ne considère que du côté de l'abus , et que l'on rendrait bonnes en les corrigeant.

SCIENCES ET LKTTllES.

Madame de Charrière conduit notre campagnard à Genève, alors en proie aux dissentions qui amenèrent en 1 782 l'intervention étrangère dans cette république, et prête à notre gentilhomme, sur le gouvernement républicain, des doctrines, dont les événements actuels démontrent la justesse.

Au milieu de ce grand intérêt ( son mariage avec une Genevoise), j'ai eu cependant quelques momens pour m'informeret m'instruire des affaires de Genève : ce que j'ai entendu ne m'a point satisfait. Les affaires politiques sont comme les grands palais, on ne peut juger de leur architecture qu'à une certaine distance , de près on n'aperçoit que les petits détails : je n'ai donc entendu, que des choses particulières sur les individus et sur les chefs de parti. C'est la vanité de l'un, c'est la vengeance de l'autre , c'est la fermeté de celui-ci ; ce sont des traits qui caractérisent les personnages., mais qui ne font point connaître la vraie source du mal, et qui n'éclairent point le philosophe qui voudrait savoir les causes. Il faut retourner en arrière , il faut voir l'ensemble des incidens et des événeniens , des loix et de leur effet ; dans ce moment j'ai bien vu que le peuple était turbulent et séditieux, que les Magistrats n'étaient pas politiques, et que l'Etat était sur le bord de sa ruine ; cependant ces hommes sont les mêmes que partout ailleurs , ils sont animés des mêmes intérêts , des mêmes passions ; aussi , en vérité , en les condamnant, ce n'est pas eux que je rendrais responsables de leurs fautes ; c'est l'humanité entière, ce sont les loix. A voir les révolutions auxquelles les républiques sont sujettes , on est tenté de dire , que l'homme n'est pas fait pour être libre : il est vrai, qu'il est bien dfficile de trouver le point où la liberté doit s'arrêter, et alors c'est plus vite fait de l'enchaîner. Dans les républiques , la liberté individuelle étant plus étendue , les passions ont plus de jeu ; et si les droits et les pouvoirs ne sont pas balancés avec beaucoup de justesse et d'égalité, il en résulte bientôt des fermentations et des troubles : un petit Etat qui est sans force et dont les membres se croient libres est bientôt renversé» Une maxime que je crois vraie en politique » c'est que ce sont les lois qui font les hommes : ne me dites pas que ,

ce sont au contraire les hommes qui font les lois ; ce n'est point eux , ce sont les circonstances , c'est le besoin du moment , c'est la violence d'un mal présent, et toujours c'est un hasard, si elles sont bonnes , et longtemps bonnes; c'est l'histoire de toutes les républiques , c'est par le vice de leurs lois qu'elles ont péri. L'homme fait pour la société, est enclin à la division ; si les loix ne répriment pas cette inclination , si elles n'y opposent pas une résistance et un intérêt majeur, elles lui donnent du ressort, et bientôt l'Etat est tourmenté par l'esprit de parti. Le plus grand défaut que puissent avoir des loi* , et surtout des lois républicaines, c'est de mettre les droits d'un côté, et la force de l'autre. La force résiste bientôt aux droits, elle en empêche l'exécution, elle les anéantit, et l'impulsion donnée, elle renverse tout et ne s'arrête plus. L'art de la législation est de combiner les droits avec la force , et le sublime de la politique serait , de forcer cette combinaison à varier suivant les circonstances où l'Etat se trouve ; c'est ce qui a manqué à Genève , c'est la faute que l'Angleterre vient de commettre avec ses colonies , et dont elle a profité avec l'Irlande.

Incapable de résister aux volontés d'une épouse altière, le gentilhomme lui abandonne le gouvernement de sa maison , et , pour se consoler , il s'occupe de la réforme générale des lois criminelles du Pays de Vaud ; il tranche la question du riche et du pauvre, ai devance , dans ses doctrines, les socialistes les plus hardis du XIXmc siècle.

Si la perversité , écrit-il à S'Thomin , est la première cause des crimes qui se commettent dans la société , la seconde est certainement la prodigieuse inégalité des richesses. Les pauvres volent , les riches oppriment , et il faut des bourreaux et des gibets pour défendre les uns contre les autres. Quand on voit autant de malheureux parmi les hommes vivant en société, ce n'est pas sans quelque raison que l'on se laisse aller à croire, que l'état de nature était préférable : au moins est-il permis de soupçonner que le principe sur lequel la société civile est éta-

540 SCIENCES ET LBTTRES.

blie, est vicieux ; il est fondé uniquement sur l'esprit de la propriété. Ce sont des hommes qui possédaient, qui avaient acquis, et qui ont dit : réunissons-nous pour conserver, pour défendre ce que nous avons ; nous exterminerons ceux qui n'ont rien , et nous les ferons gémir dans les travaux et dans l'esclavage . La soif d'aequérir a été sans bornes, et toutes les passions sont venues à sa suite. Etablir rigoureusement le droit de propriété, a été le seul but de la société, et il n'a fait que des malheureux. Si l'humanité eût présidé à sa fondation , les hommes auraient dit : rassemblons-nous , afin qu'il n'y ait point de malheureux parmi nous ; commençons par assurer le nécessaire et le bien* être de tous les individus ; que le but de nos loix soit de foire une égale répartition des travaux et des richesses ; que nul ne jouisse du superflu , que lorsqu'il n'y aura point de pauvres, manquant de tout; que le luxe ne commence que lorsque le biefrétre de tous sera assuré; que ceux qui ont le génie et la force d'acquérir, aient la vertu de partager; que l'orgueil, que la vanité ne soient jamais de faire périr les hommes dans les travaux et dans l'esclavage , mais de procurer leur bonheur ; travaillons tous , afin que tous jouissent. Peut-être alors il y eût eu moins de malheureux, et la société civile n'eût pas eu besoin de loix criminelles si rigoureuses , si cruelles.

La première passion de l'homme est celle de posséder ; elle est même plus forte que celle de jouir. Elle inspire la tyrannie et les lois n'ont pas assez cherché à la réprimer. Les riches ont dit que l'homme était paresseux , et il a été reçu pour maxime , qu'il faut le forcer au travail et à l'industrie parla faim et par la nécessité. Il en est résulté que les trois quarts du genre humain succombent sous les travaux , que le travail et la pauvreté vont presque toujours ensemble, et que le plus grand nombre a toujours à combattre la misère et les tentations. Si l'humanité eût dicté les loix ; elle eût cherché à éloigner l'une et l'autre ; elle eût mis les jouissances du superflu et du luxe à un prix qui eût assuré le nécessaire et le bien-être à ceux qui en manquent ; elle n'eût permis les palais immenses et iuutilcs , que lorsque tous auraient eu des demeures ; on n'eût osé mourrir d'indigestion, que lorsque personne ne serait mort de faim. Les riches disent aussi que l'on ne meurt point de faim. Voyez la nourriture des paysans pauvres, des journaliers de la campagne , des gens de la dernière classe du peuple ; et vous serez convaincu

que ce qui tes empêche de mourir de faim ne peut pas les faire vivre : et on entend vanter la charité , et on exalte cette vertu comme le trait sublime de l'humanité ! J'ose dire que je hais la charité : elle attend que l'homme soit pauvre , misérable ; elle ne s'exerce jamais qu'en avilissant le malheureux qui en a besoin ; elle est la honte desloix. Les législateurs humains auraient dû épuiser leur génie à chercher les moyens de prévenir la misère et le crime , avant que de penser à les punir.

Nous avons encore à parler des Lettres écrites de Lausanne, dans lesquelles madame de Charrière fait une peinture si gracieuse et si fine de la société de cette ville, des étrangers qui l'animent, enfin, de cette mère, jeune veuve, aimable, spirituelle, dont l'unique ambition est de bien marier sa fille unique , et qui, avec douze cents livres de rente, a le secret, perdu aujourd'hui, mais jadis possédé par les dames de Lausanne, de tenir un rang dans le monde, et un salon, où accourent l'élite de la société et tous les étrangers. Mais nous devons abréger notre digression, et nous hâter de rentrer dans le cours des événements qui vont faire disparaître ce monde du XVIIIme siècle, et présenter notre Pays de Vaud sous une face toute nouvelle, due en grande partie aux penseurs de nos sociétés scientifiques et littéraires, à nos écrivains, même à nos romanciers. Autre considération pour passer outre : Mr Ste Beuve vient de rendre à madame de Charrière , l'auteur des Lettres de Lausanne , le rang dont elle est digne, en assignant à ces Lettres une place parmi les ouvrages classiques du XVIIIme siècle *.

* On peut consulter aussi sur madame de Charrière , sa vie littéraire et ses ouvrages, quatre articles publiés par MrE -H. Gaullieur, professeur , à Genève , dans la Bibliothèque universelle de i847 et 1848. Ces articles complètent les documents fournis par Mr Gaullieur à la Bévue des Deux Mondes, et qui ont paru dans ce recueil en \ 844.

512 SCIENCBS ET LETTRES.

Sous le nom de Calistc , les Lettres écrites de Lausanne sont dans les bibliothèques des gens de goût, et ici, dans le canton de Vaud, chacun connaît cette œuvre de madame de Charrière , de cet écrivain spirituel , le premier guide de Benjamin Constant dans la carrière des lettres , la première amie de notre célèbre publiciste.

Un des membres de la Société Littéraire de Lausanne, Mr Samuel Constant de Rebecquc, prenait place dans le monde littéraire par ses romans , ses pièces de théâtre , et quelques ouvrages de morale. Il dut à ses liaisons avec Voltaire les premiers développements des talents littéraires qu'il avait reçus de la nature. Admis dans la société de cet homme illustre, admirateur des écrits par lesquels toute l'Europe était subjuguée, Mr Constant contracta le goût de l'étude et de la composition, et s'y exerça dans différents genres. Ce ne fut néanmoins que beaucoup plus tard qu'il fit imprimer ses ouvrages. Le plus volumineux, intitulé : Laure de Germosan, ou Let- \ 1res de quelques personnes de Suisse, Paris, 1787. 7 vol. in-1 2, contient un tableau des mœurs de la société de la Suisse française ; une autre production en ce genre est Camille, ou Lettres de deux filles de ce siècle, 4 vol. in- 12, qui eut plusieurs éditions et fut traduit en plusieurs langues. Mr Constant composa pour ses enfants, et publia un Abrégé de l'Histoire Suisse, et un Traité de la religion naturelle, et, à la fin du siècle, un Catéchisme de morale *.

Si une catastrophe déplorable n'avait point empêché * Biographie Uniterselle.

la publication des œuvres du colonel Henri Polier de Lausanne, le Pays de Vaud pourrait ajouter aux écrivains qui l'honorent un savant dont les œuvres auraient • fait sensation. Privé de protections, le jeune Polier, âgé de dix-sept ans, arrivait aux Grandes-Indes, où son oncle, le général Polier, venait d'être tué. Il entrait comme cadet dans un des régiments de la Compagnie Anglaise, et se faisait remarquer dans la guerre contre les Radjahs. Ses connaissances en mathématiques lui valurent bientôt une place d'ingénieur. Au retour de la campagne de 1 762 il était chargé de travaux de génie et parvenait au rang d'ingénieur en chef. Enveloppé dans la disgrâce de lord Hasting, le colonel Polier quitte le service anglais, et offre ses services à l'empereur de Dehly qui lui donne le commandement d'un corps de sept mille hommes et la souveraineté du territoire de Kaïr. Après mille vicissitudes, il se retire à Luknau et emploie ses loisirs à rédiger ses Mémoires historiques sur les Scheichs Indiens» Les recherches que Mr Polier dut faire, le conduisirent à étudier à fond la religion et les mœurs des Indous , et il écrivit sous la dictée d'un savant Pondit-sceikh le précis des principaux livres sacrés sanscrits , manuscrit précieux qui donnait un système complet de la mythologie des Indous, totalement différent de l'idée que l'on se formait alors en Europe de la religion de ces peuples. Après avoir terminé ses travaux, Mr Polier quitte l'Inde en 1788, et revint à Lausanne. L'aurore de la révolution française apparaissait aux acclamations des Yaudois. Mais Berne sévit. Alors Mr Polier voyant que l'oppression de toute idée d'indém. 44

pendance pesait sur sa patrie, quitta Lausanne en 1791 , et fut s'établir à Avignon. Mais la terreur survint, et Mr Polier fut massacré dans sa campagne en 1 795. Cette catastrophe empêcha la publication de ses ouvrages sur ies Indes; il laissa des manuscrits qui furent acquis, les uns au nombre de quarante-deux volumes, par la bibliothèque nationale de Paris, les autres, au nombre de onze volumes, par la bibliothèque royale de Londres. Mr Polier avait confié ses manuscrits à madame la chanoinesse Polier, sa parente. Cette dame en tira les matériaux d'un ouvrage qui parut en 1 801 , sous le titre de Mythologie des Indous. Mais des scrupules peu fondés engagèrent )a chanoinesse à priver de leurs principaux mérites les œuvres de son parent \

La famille Polier dota le Pays de Vaud d'un autre écrivain dont les œuvres eurent un succès mérité. Nous voulons parler de madame de Crousaz, baronne de Montolieu, fille de Mr Polier de Bottens. Madame de Montolieu publia, en 1 781 , le célèbre roman Caroline de Lichtfield, et soutint sa réputatiou par des publications tellement nombreuses que leur collection forme cent et cinq volumes , imprimés à Paris. Madame de Montolieu comprit le goût de son époque, et popularisa, surtout en France, ses ouvrages que, pour la plupart, elle imita des romanciers allemands, entr'aulres d'Auguste Lafontaine. Son Jeune Robinson Suisse continuera longtemps, encore, à faire les délices de la jeunesse.

* Biographie Universelle.

Le clergé du Pays de Vaftd ne restait cependant point inactif au milieu du mouvement du XVIIlme siècle. L'éloquence sacrée eut ses organes dans nos chaires, et la culture des lettres ne fut point délaissée par nos ministres de l'Evangile *.

Mr Jean-Alph. Rosset de Rochefort, professeur d'hébreu, e( recteur, publiait, en 1765, ses Remarques sur un livre intitulé le Dictionnaire Philosophique portatif, 1 vol. in-8°. Mr Rosset, membre de la société anglaise pour l'avancement de la doctrine chrétienne, combat dans cet ouvrage les principes anti-chrétiens que renferme le dictionnaire philosophique.

Mr Louis de Bons, professeur de théologie, « remarquable par son goût, dit le doyen Bridel, par sa tolérance et son enseignement, à la fois clair, solide et insinuant, » donna quelques articles à Y Encyclopédie d'Yverdon, et fournit quelques numéros à l'ouvrage intitulé : Aristide, ou le Citoyen, Lausanne. 2 vol.

Mr Alexandre-César Chavannes, professeur de théologie, a savant dont la modestie égalait l'érudition, tra- » vaillant sans relâche, vivait habituellement dans son » cabinet et consacrait son temps à l'étude et aux étud diants , dont il était l'ami et le guide. » Il a publié : Theologiœ christianœ fondamenta et elementa. 2 vol. in-8°. 1772. Conseils sur les études théo logiques , 1771.

* Les détails que nous donnons ici sur les membres du clergé, connus par leurs travaux littéraires , sont principalement dus a l'ouvrage du doyen Bridel : Matériaux pour une f/ist. Litt. de l'Académie de Lausanne et du canton de Vaud, Manusc. 1828. (Bibl. cant.)

Anthropologie abrégée, 1788. Il laissa de précieux manuscrits, en tr 'autres, ceux sur Y Education intellectuelle.

W Georges Polier de Bottens, professeur d'hébreu el de grec, éloquent prédicateur, fut avec ses amis Crinsoz de Bionnens et Seigneux de Correvon , le fondateur des Ecoles de Charité de Lausanne, en 1 726. Il composa pour cet établissement Y Abrégé de l'Histoire Sainte et du catéchisme d'Osterwald, la Liturgie des Ecolesnte Charité de Lausanne, 1747, et le Nouveau-Testament mis en caté>chisme, 1756. Il publia les Pensées chrétiennes mises en parallèle et en opposition avec les Pensées philosophiques de Diderot. 8°. 1748.

M* Jean Salchly, professeur de théologie, publia les Lettres sur le déisme, Lausanne, 1756. Apologie du peuple Hébreu, 1770, etc. « Il est le premier professeur de » Lausanne qui ouvrit un cours public d'histoire. Ce » cours très - fréquenté était rendu intéressant par la » manière originale et anecdotique de Mr Salchly. j>

Mr François-Louis Allamand, nommé en 1773 professeur de grec et de morale, <r remplit cette chaire avec » distinction. Ce savant professeur, dit le-doyen Bridel, » l'un de ses élèves, attachait à ses leçons par sa manière » lumineuse et logique , par son immense érudition , et 3> par les curieuses anecdotes qu'il savait mêler à propos » aux discussions les plus graves. Il publia YAnti-Ber- » nier, ou Nouveau dictionnaire de théologie, 2 vol. 1 770, » et les Pensées anti- philosophiques. Peu d'ouvrages » de défense de la religion chrétienne contre ses enne- » mis ont plus de savoir, de sel ironique, et d'à propos.

» II fit une réputation à son auteur.... les Français eux- » mêmes lui rendirent justice. »

Deux pasteurs de l'Eglise de Lausanne brillèrent par leur éloquence. L'un d'eux, Mr J.-P. Leresche, recteur de l'académie , acquit une réputation littéraire ; il était lié avec le grand Haller, et soutint, non sans avantage, une vive polémique avec l'apôtre du philosophisme, le célèbre Voltaire. M' Leresche publia un volume de Se r* mon*. — Mr François Bugnion , pasteur à Lausanne , «fut un prédicateur d'une rare éloquence, et pasteur 9 d'un zèle éclairé. On a de lui un volume intitulé : d Sermons sur divers textes de l Ecriture-Sainte, d

Collège de Lausanne. Les régents de ce collège fournirent aussi leur contingent d'hommes de lettres. Mr Daniel Crespin, régent de troisième, se faisait connaître à la fin du XVIIme siècle comme savant commentateur par ses éditions de Salluste et d'Ovide, à l'usage du Dauphin de France. « Le duc de Montausier, gou- » verneur du Dauphin , dit Mr Crespin dans la préface * de son édition de Salluste, méditait depuis longtemps » les moyens de faciliter au Dauphin l'étude des langues i> anciennes. Il fit venir à Paris François Crespin , et lui d fit part de l'idée qu'il avait eu de paraphraser le texte » des auteurs latins , et d'ajouter cette paraphrase au » bas de chaque page des éditions auxquelles il faisait d travailler. Crespin approuva cette idée , et de retour à d Lausanne, il travailla aux éditions de Salluste et » d'Ovide, y ajoutant, pour plus grande clarté, la parad phrase et des notes explicatives. » Ces éditions sont

estimées , et le texte que Crespin avait adopté fut suivi dans Tédition de Londres de 1715, in-6*°. On y trouve également les notes de Crespin sur les endroits qui lui avaient paru mériter des éclaircissements. L'une de ees éditions est intitulée: Pub. Ovidii Nasonis opéra , mterpretatione et notis illustravit Daniel Crispinus, Helvetius , jussu ckristianimi Régis , ad iisutn scrcncssitm DELPiiiM. Lugduni, 1679. 4 vol. in-4°. — Mr Crespin publia plus tard ses Latinœ locutiones cum gallicis rationibus, apud David Gentil. Lausanne, 1700, avec une préface adressée aux écoliers de la troisième classe du collège de Lausanne. La Biographie Universelle» se fondant, nous ignorons sur quel document, prétend que <r la modestie de Crespin ne le mit point à l'abri des enj> vieux. Accusé de socinianisme , il fut obligé de se dé- » fendre dans le temple, en présence de tout le peuple. » Il se plaint avec amertume des ennuis qu'il avait » éprouvés à ce sujet dans ses notes sur Y Elégie V"*6 du d livre 1er des Tristes. »

Le régent Poitevin publia une bonne Grammaire latine, une Grammaire allemande et un Dictionnaire allemand-français et français-allemand , Lausanne, 1755.

Pierre-Daniel Tissot, régent de troisième, excellait dans l'art de déchiffrer les chartes du moyen-âge, et les documents les plus anciens. LL. EE. l'employèrent à ce travail, et lui donnèrent le titre de Traducteur. C'est à Mr Tissot que l'on doit la traduction officielle du Plaictge'néral de Lausanne et du Commentaire de cette charte constitutionnelle de la Ville Impériale et Episcopale.

Un autre régent du collège, Mr Ballif de Lucens, se

fit une réputation, non-seulement par son savoir, mais aussi par les opinions mystiques qu'il partageait avec son ami, Mr Dutoit-Membrini , de Moudon.

Ces deux ecclésiastiques appartenaient a Tune de ces sectes qui se formèrent pendant le XVUIme siècle par réaction contre l'incrédulité , et contre les encyclopédistes. Ces sectes, les Théosophes , les Illuminés , les J mes -Intérieures, admettaient dans le christianisme des doctrines mystiques et des communications avec la divinité, surtout par la méditation. MM. Dutoit-Membrini et Ballif appartenaient aux Ames-Intérieures , disciples de la € Sainte Madame Guy on, » comme les adep- * tes désignaient cette femme célèbre. Mr Dutoit, Directeur des Ames-Intérieur es du Pays de Vaud , recevait les ordres du Grand-Maître, le comte de Fleischbein, résidant à Pyrmont. Il fut dénoncé à LL. EE. qui demandèrent des renseignements à l'académie de Lausanne, sur MM. Dutoit et Ballif, et la secte dont ils étaient les chefs. «Ces sectaires, répondait l'académie, le 11 janvier » 1 769 , font profession d'admettre les idées mystiques » de Mr de Fénélon et de Madame Guyon , sur l'amour » divin , et posent des principes sur l'union intime de d l'âme fidèle avec Dieu , sur l'union des âmes pures » entr'elles, et sur la voix de l'esprit, parlant distincted ment aux cœurs régénérés . . . Ceux que Mr Dutoit a » séduit par ses doctrines ne se distinguent que par une » vie plus retirée et plus austère, par plus d'éloignej> ment pour les plaisirs , par une sorte de dédain pour d les autres hommes qu'ils traitent de profanes; par v beaucoup de défiance à l'égard des ecclésiastiques, o

L'académie termine sa lettre en observant que toute persécution doit être évitée, a car la persécution donnerait j> plus de relief et de célébrité à une secte obscure , et » irriterait le feu du fanatisme au lieu de l'éteindre. » LL. EE. ayant appris que Mr Dutoit levait une dîme sur les adeptes de sa secte , Grent saisir ses papiers et ses livres, parmi lesquels on trouva une lettre adressée par le comte de Fleischbein aux Intérieurs, leur ordonnant de payer à Théophile, personnage mystérieux, la dixième partie de leurs revenus , <r quelle qu'en soit la j> source : labour de la terre, gain de commerce, de d manœuvre, de métiers, de gage; revenus des magisj> trats, des gens de guerre, des pères de famille, des » gens d'études ou gens de lettres, des hommes d'E- » glise, des domestiques : tous doivent donner le dixième x> de leurs rentes, gains, gages, etc. ; même le pauvre » doit donner la dixième partie des aumônes qu'il re- » çoit, et l'enfant, le dixième du petit argent que ses » parents lui donnent. Cette dime doit être versée dans » la caisse du directeur pour la gloire de Dieu , etc . . . » Mais il importe que le directeur soit exempt d'écrire d ce qu'il prend dans la caisse et de rendre aucun » compte, car chaque Âme- Intérieure doit avoir l'œil j> simple à cet égard, comme à tout autre*, etc. »

Cependant, Mr Dutoit, invité à discontinuer la levée de la Dîme de Théophile, ne fut point persécuté. Sa secte, toujours entourée de mystère, existe encore; elle étend au loin ses ramifications , et après l'expulsion des

* Archives cantonales. Registre du Bailliage de Lausanne» Religion. 4767-4771.

baillis de Berne en 1798, elle donna à la République Helvétique des magistrats intégres et dévoués, et sut traverser paisiblement nos dissentions politiques et religieuses. — Mr Ballif , non-seulement fut conservé par LL. EE. dans ses fonctions, mais savant helléniste, il fut même appelé à une chaire de grec dans l'académie. Il est l'auteur d'un ouvrage intitulé: La religion chrétienne, Instruction pour connaître les principes du christianisme, imprimé en 1808, vingt ans après sa mort. «On h peut reprocher à cet ouvrage une forte teinte de mysd ticisme, dit le doyen Bridel, cependant, il est marqué » au bon coin. »

Mr Dutoit-Membrini publia plusieurs ouvrages, entre autres : sept volumes de Sermons , imprimés à Lyon ; La philosophie divine, par Kaleph-B en-Nathan. 3 vol. in-8°. Le cinquième volume des Lettres de Madame Guy on , Londres, 1768, mais imprimé à Lyon, est dû à Mr Dutoit, auteur lui-même des Anecdotes et réflexions sur les lettres de Madame Guy on. Ces anecdotes et réflexions comprennent les cent-soixante premières pages de ce cinquième volume.

Séminaire de Lausanne. Les persécutions contre les protestants signalèrent l'avènement de Louis XV au trône de France. Les protestants de ce royaume avaient été réduits pendant les dernières années de Louis XIV et la régence de Philippe, duc d'Orléans, à célébrer leur culte dans les Assemblées du désert, à voir leurs pasteurs proscrits et obligés d'errer de lieu en lieu , et envoyés aux galères ou à la mort, s'ils étaient surpris dans leurs m. H *

fonctions. A la majorité de Louis XV, l'édit de 1754 renouvela les persécutions. Les mariages célébrés au Désert furent réputés illégitimes; les ministres punis de mort; les hommes coupables d'avoir assisté aux assemblées du désert, condamnés aux galères à perpétuité, et les femmes à la détention sans fin. Les mêmes peines frappaient quiconque donnait asile à des pasteurs*. Cependant , ces persécutions furent loin d'abattre le zèle des ministres de l'Evangile. Antoine Court, Etienne Arnaud , et d'autres Pasteurs du désert, ne reculèrent pas devant le danger. Ils commencèrent leur apostolat. Trois d'entr'eux furent surpris , saisis , et moururent sur l'é~ chafaud. Un quatrième, Barthélemi Claris, arrêté près d'Uzès chez un protestant qui lui avait donné asile , fut conduit aux prisons d'Alais, et interrogé par Mr de Caveirac, délégué de l'intendant de Languedoc. Cet interrogatoire nous donne une idée de ce que l'on entend par les Assemblées du désert, a Barthélemi Claris, âgé de trente-cinq ans, déclare

* a Le premier acte du gouvernement de Louis XV fut ab- » surde et odieux. Ce fut un édit contre les protestants , phis » cruel encore que la révocation de l'édit de Nantes On y dé- » fendait jusqu'à l'exercice le plus secret de la religion réformée. » On arrachait les enfants aux pères pour les faire élever dans » la religion catholique- On renouvelait enfin tous les genres » d'oppression que les ministres de Louis XIV avaient conçus , » et que l'horreur de l'opinion publique commençait à faire » tomber en dessuétude. La marquise de Prie , dont l'impiété » égalait celle du cardinal Dubois , sut persuader à son amant » le duc de Bourbon qu'il suivait les grands principes des hom- » mes d'état , en commençant une nouvelle persécution. Chacun » fut révolté des efforts que le vice faisait pour se donner l'ap- » parence du zèle. Cette barbare ineptie fit regretter la tolé- » rance du Régent. » (Ch. Lacretelle, llist.de France pendant le XVIII9 siècle. H. 7.)

d que depuis qu'il a quitté la maison de son père, il a » parcouru les villes , les bourgs , les villages , et tantôt a la campagne; qu'il ne peut décrire les lieux où il avait a logé, parce qu'il arrivait toujours de nuit et partait de » même ; qu'il exerçait les fonctions de pasteur, consis- » tant à exhorter les fidèles à la piété, à baptiser, à bénir a les mariages, et administrer la Cène, en plate cama pagne ou dans le Désert. . . Qu'il entend par le désert » des lieux écartés ou inhabités où il rassemblait les » fidèles. Interrogé sur la manière dont il convoquait a ces sortes d'assemblées, le dit Claris a répondu que a lorsque les fidèles le priaient de donner une exhortaa tion, on convenait du jour, et qu'ensuite on le condui- » sait au lieu de l'assemblée. Là, les fidèles commençaient d par prier, on leur lisait un chapitre de l'Ecriture , on d chantait des psaumes. Après cela , le ministre faisait a une exhortation, la distribution de la Cène, et l'on a finissait par une prière qui renfermait des vœux pour a le roi, les magistrats , enfin pour les affligés. A l'égard a des précautions prises dans les assemblées du désert , » elles consistaient à placer des sentinelles sur les hauj> teurs, qui avertissaient l'assemblée dès qu'elles voyaient » paraître des troupes.... a (Inter. du 29 août 4732). Claris, condamné à mort pour avoir annoncé l'Evangile, fut délivré de sa prison par ses coreligionnaires, et con* tinua sa mission. Moins heureux que Barthélemi Claris, les pasteurs Arnaud, Roussel et Pierre Durand, convaincus d'avoir prêché l'Evangile , furent condamnés à mort et exécutés *.

* Ch. Coquerel , Histoire des Eglises du Désert , 1. 226,

Cependant, les persécutions, loin de ralentir le zèle des protestants du midi de la France , semblaient le ranimer. <r Mais là où les fidèles abondaient le plus, dit Anjd toine Court, c'était les pasteurs qui manquaient; non » que les lois capitales dont plusieurs furent victimes » fussent la cause de leur petit nombre. C'est alors que d mes vues se tournèrent de tous côtés pour trouver des » jeunes gens qui voulussent accepter la vocation que je » leur proposais. J'en tirai de la charrue, des boutiques » des artisans , de celles des marchands et de derrière » les bancs des procureurs. Il y en avait qui ne savaient » pas même lire, et à qui je servis tout ensemble et de » maitre d'école et de catéchiste pour les instruire dans » la religion. En leur apprenant celle-ci, je les formais » pour la prédication. Mais le nombre était peu consis dérable... Je m'adressai à l'étranger pour demander 9 des ministres, — mes instances furent inutiles, pas » un seul pasteur ne rentra dans le royaume. On ne se » sentait pas de vocation pour le martyre , et le martyre » était inévitable t » Cependant, l'appel d'Antoine Court fut entendu. L'archevêque de Cantorbéry en Angleterre, les protestants de la Hollande et de l'Allemagne, ceux de la Suisse, enfin les Eglises du désert, firent des souscriptions pour aider de jeunes Français à étudier la théologie. Les synodes des Eglises de la France protestante décidèrent la fondation du Séminaire de Lausanne, où de courageux jeunes gens pussent être envoyés pour y acquérir les lumières et les connaissances nécessaires pour desservir avec fruit les Eglises persécutées. Le pasteur Court, revêtu du titre de Député général des

Eglises, vint s'établir à Lausanne, en 1729, époque de l'ouverture du séminaire.

Le professeur Georges Polier de Bottens, que nous avons vu soutenir à Lausanne l'indépendance de l'Eglise dans les affaires du Consensus , seconda le pasteur Court dans l'organisation de I'Ecole des pasteurs du désert , comme Ton désignait alors ce séminaire naissant. Il se chargea d'une des branches de l'enseignement, et fit partie d'un comité directeur composé de sept personnes, laïques et ecclésiastiques. Ce séminaire, écrivait, quelques années après sa fondation, l'évèque de Lausanne et de Fribourg au ministère français, qui lui demandait des renseignements , « ce séminaire est distinct en tout » point de l'académie qui est pour les Suisses. Là se 9 trouvent vingt ou vingt -quatre Français protestants d qui doivent avoir les églises de leur pays. Ils y restent 9 trois ans , font des cours de morale , de philosophie , 9 théologie, Ecriture-Sainte, sous des professeurs dis- 9 tincts de ceux de l'académie , sans en porter le titre. 9 Les uns sont consacrés par ces maîtres en chambres » privées ; les autres , après avoir été examinés et après i» avoir obtenu uu acte de capacité, retournent chez eux » et sont consacrés par le synode de leur province. Un 9 comité de sept à huit personnes, laïques et ecclésias- » tiques, les plus comme il faut de la ville de Lausanne, d les placent eux-mêmes en diverses pensions , et leur d donnent environ quarante livres de France par mois. 9 Us ne disent point d'où ils tirent ces fonds, et gardent 9 un profond secret. . . Voilà quelques renseignements 9 sur cet établissement auquel la France doit peut-être

» plus de deux cents pasteurs, et qui est à Lausanne » sans nulle approbation, ni protection do canton de » Berne, qui ne s'en mêle point, n'en demande aueun » compte et est censé d'en ignorer l'existence*. »

Antoine Court résida pendant trente ans à Lausanne où il se consacra, non-seulement au séminaire qu'il avait fondé, mais aussi à l'éducation de son fils, le célèbre Court de Gébelin, qui naquit à Lausanne, y fit ses études à l'académie, et fut consacré au S1 Ministère. Après la mort de son père, en 1760, Court de Gébelin quitta Lausanne, où il avait professé pendant plusieurs annéesdans le séminaire, et visita les Eglises du désert. Ce fut à cette époque qu'il publia deux ouvrages dont son père avait préparé les matériaux : l'un, le Français patriote et impartial, 1755. $ vol. in-lî, ouvrage sur la tolérance; l'autre, Y Histoire des Cévennes, ou de la guerre des Camisards sous Louis-le~Grand, 1760. 3 vol. in-12. Arrivé à Paris, en 1763, Court de Gébelin continua les travaux t littéraires qu'il avait commencés a Lausanne , et ne tarda pas à se lier avec plusieurs savants. U réunit les matériaux de son grand ouvrage, Le Monde primitif analyse et compare' avec le monde moderne, ouvrage qui lui valut plusieurs prix de l'académie royale, et la place de censeur royal, dont sa qualité de protestant semblait devoir l'exclure. Cependant, Court de Gébelin n'abandonnait point la eause protestante; car nous voyons dans Y Histoire des Eglises du désert t par Mr C. Coquerel, ainsi que dans les manuscrits du célèbre pasteur Rabaud , toutes

* Discours à lire au Conseil du roi.

les démarches que Court de Gébelin fit en leur faveur, et la chaleur avec laquelle il plaida la cause de ses coreligionaires. Dans ses Toulousaines, ou lettres en faveur de la religion réformée, Lausanne, 1763, 1 vol. in-12, Court de Gébelin donne des détails alors inconnus sur le célèbre procès de Calas , et sur celui du pasteur Rochette, ancien élève du séminaire de Lausanne, qui, en 1762, mourut sur l'échafaud avec les trois frères Gre nier, gentilshommes verriers, tous martyres de la foi protestante *. Court de Gébelin, représentant du Comité de Lausanne, et nommé Agent et député des Eglises à Paris, avait fait une tournée générale au milieu des églises du midi, afin de connaître et leurs besoins et leurs hommes, avant de se fixer définitivement à Paris. Alors , Court de Gébelin eut à Paris un véritable ministère des affaires de la religion réformée. « Il donna tous » ses soius, dit Mr Coquerel, aux intérêts des Eglises du » désert; il les confondit avec l'intérêt de sa propre o gloire dans le champ des lettres et de ses liaisons avec » tous les hommes distingués de l'époque. Ses démar- » ches , les mémoires qu'il rédigea , les grâces qu'il ob- » tint, formeraient une série immense.... Mais Court de » Gébelin ne devait pas voir le succès de tant d'efforts d et de tant d'espérances, le 10 mai 1784, cet homme j> distingué, l'un des plus constants défenseurs des égli- » ses du désert , rendit le dernier soupir , après avoir » usé sa vie par un travail excessif. »

* L'un des chefs d'accusatiou contre le pasteur Rochette reposait sur une attestation de Lausanne , signée par Antoine Court , et par le professeur Polier de Bottens , 25 octobre 1758. (Lettres toulousaines, lettre XXII.)

Pendant ces luttes du protestantisme en France, et jusqu'à l'année 1812, époque à laquelle le séminaire de Lausanne fut transféré à Genève, cet établissement continua à donner pendant le règne de Napoléon tous les pasteurs protestants à la France. Parmi les Lausannois qui se consacrèrent à l'enseignement du séminaire français , on doit signaler le professeur Georges Polier de Bottens, chargé de la chaire d'Hébreu, el les professeurs Salchli et Besson. Dans les derniers temps de l'existence de ce séminaire on compte le professeur Durand, chargé pendant vingt-sept ans de la chaire de latin et de grec; MM. Samuel Sécréta n-Francillon , ancien doyen; Frédéric Bugnion; David Levade, pendant trente ans professeur de théologie el de morale; E.-A. Gbavannes, professeur pendant quinze ans ; le doyen Verrey-Francillon; C.-F. Chavannes-Bugnion , professeur pendant quinze ans*.

Publicistes. Journaux Littéraires et Scientifiques. La présence d'un homme, doué d'une activité et de capacités peu ordinaires, donna une vie et une réputation littéraire toute nouvelle à la ville d'Yverdon. Cet homme, Mr Fortuné Barthélemi deFélice, persécuté dans l'Italie, sa patrie, où, à l'âge de vingt ans, il fut appelé à une chaire de physique dans l'université de Naples, se réfugia dans le canton de Berne, où, accueilli par l'illustre Haller, il publia plusieurs ouvrages, entr'autres deux journaux, dans l'un desquels il entreprit de faire connaître à l'Italie la littérature étrangère , et à l'Europe

* Ch. Coquerel. Hist. des Eglises du Désert. I. 208.

4725-4791. 320 savante, celle de l'Italie et de la Suisse. En 1 760, Mr de Félice embrassait la religion protestante, et formait à Yverdon, où il se maria, un établissement d'imprimerie. A la direction de cette grande entreprise, dont il tenait seul la correspondance, Mr de Félice joignait un pensionnat nombreux, dont il instruisait les élèves dans différentes branches de connaissances, c Sa plume, dit » son biographe, le pasteur Marron de Paris > ne cessait » d'enfanter de nouveaux ouvrages, jd Après un Discours sur la manière de former l'esprit et le cœur des enfants, Yverdon, 1763. in*8°*, il publiait ses Principes du droit de la nature et des gens, 8 vol* in-8°» Il en donnait ensuite un abrégé en quatre volumes , sous le litre de Leçons de droit, etc., Yverdon , 4769. Il publiait des Leçons de logique, 4770. 2 vol.; Tableau philosophique de la religion chrétienne, 4779. 4 vol.; Fie des hommes et des femmes illustres de l'Italie, etc., par une société de gens de lettre*, 1 767. 2 vol. ; Remarques à la suite du livre intitulé : Des lois civiles relativement à la propriété des biens, traduit de l'italien par^Mr Seigneux de Correvon. Enfin, devenu encore une fois journaliste, il publiait, en 4779-1783, le Tableau raisonné de l'histoire littér. du XFIIIm* siècle, dont il paraissait uu numéro par mois, tiré principalement du Journal Encyclopédique, du Journal de Physique, et du Mercure de France, Mais la grande entreprise de Mr de Félice fut celle de Y Encyclopédie, ou Dictionnaire universel raisonné des connaissances humaines, 42 vol. in-4°. Yverdon, 1770- 4775; 6 volumes de Supplément, 1775-1776, et 10 volumes de Planches, 1775-1780. La base de cet ouvrage

était V Encyclopédie de Paris, mais que Mr de Félice crut pouvoir refondre, améliorer et enrichir. Tous les articles signés D.-F., et toutes les additions placées entre deux astérisques sont de lui. Il eut pour collaborateurs des hommes éminents dans la science, entr'autresEuler; l'astronome Lalande; le docteur Portai de Paris; le père Barletti, professeur de physique; Mr Tscharner bailli d'Aubonnc; le pére Ferry, professeur de mathématiques ; Albert Haller et son iils ainé. Parmi les Vaudois, collaborateurs de Y Encyclopédie d' Yverdon, nous remarquons MM. Elie Bertrand d'Orbe pasteur; Bourgeois, docteur en médecine à Yverdon; Alexandre - César Ghavannes, professeur de théologie à Lausanne; le ministre Georges Mingard de Lausanne. — C'est à l'illustre Haller qu'est dédiée Y Encyclopédie $ Yverdon. Cependant, Haller n'a commencé à y contribuer que depuis le cinquième volume. Il travaillait auparavant à celle de Paris; mais ayant trouvé que les éditeurs de celle-ci changeaient et interlopaient son travail, surtout en ce qui avait trait à la religion , il rompit avec eux.

Mr de Félice tira de son Encyclopédie, mais avec des développements nombreux , un Code de l'Humanité ou Dictionnaire de justice naturelle et civile, etc. 13 vol. in- 4°. Yverdon, 1788. <r On a peine à concevoir, dit son j> biographe , qu'un seul homme , dans une petite ville d de la Suisse, ait achevé en si peu de temps des entre- » prises aussi colossales, auxquelles il réunissait tant » d'autres occupations. Mais c'est le secret de ceux qui » savent employer toutes leurs heures... d Mr de Félice

mourut en 1789 à Yverdon, où son bel établissement typographique ne lui survécut point \

Longtemps avant l'époque où Mr de Félice se livrait, dans la ville d'Yverdon, À ses immenses travaux, plusieurs publications périodiques offraient à nos hommes de sciences et lettres des moyens de publicité. Le précurseur des philosophes du XVIIIme siècle, le célèbre Bayle , alors précepteur des fils de Mr de Dohna, baron de Coppet , publiait dans cette résidence son journal , Nouvelles de la république des lettres, dont il ouvrait ses colonnes aux professeurs de Lausanne, David Constant et Jean-Pierre de Crousaz. Après Bayle, MM. Ruchat, de Loys de Bochat, George Polier de Bottens, de Loys de Cheseaux, Seigneux de Correvon, Bourgeois d'Yverdon, disposaient de la Bibliothèque Italique, revue littéraire et scientiûquc, imprimée à Genève, et dont ils étaient les plus actifs rédacteurs.

Dans Tannée 1768, la Société Typographique, qui avait pour chef Mr Grasset de Lausanne, éditeur si connu par ses querelles avec Voltaire, entreprenait et poursuivait, non sans succès, la publication de la Gazette littéraire universelle, puis du journal intitulé comme celui de Bayle, Nouvelles de la république des lettres. Ce journal, format in-12, paraissait chaque mois à Lausanne, par numéros de 132 pages chacun. Il donnait non-seulement la critique des ouvrages qui paraissaient en France, mais aussi celle des pièces de théâtre , et offrait aussi à ses lecteurs des fragments d'écrits inédits. U fut continué

* Voyez l'article de Félice , par M. le ministre Marron , dans la Biographie Universelle , vol. X.

532 SCIENCES ET LEtTRBS.

sous le titre Observations périodiques sur la Philosophie et les Belles-Lettres, Ces journaux cessant, après avoir subsisté pendant près de vingt ans , W de Félice les reprit en 1779, et, pendant quatre années, il les fit paraître sous le nom de Tableau raisonné de l'histoire de la littérature du XFIIl™ siècle. Lorsque Mr de Félice renonça à sa revue, le professeur Lanteires publia le Journal de Lausanne, dans lequel il s'occupait des sciences et des lettres ; il rendait compte des progrès de l'agriculture, et cherebait à rendre populaires les découvertes scientifiques qui pouvaient être appliquées à l'économie domestique.

Cependant, le Journal de Lausanne eut peu de succès. Il paraissait chaque semaine, en une feuille in-4°, et ne pouvait donner, ainsi, que des fragments très-incomplets. Aussi M* Lanteires annonçait dans son numéro

du 29 décembre 1 792, que a se voyant abandonné à ses » seules forces, il quittait une rédaction pour laquelle » il n'avait reçu du public que des preuves de mauvais d vouloir, ou bien de méchants vers , ou de plates dia- » tribes. * Dès-lors, il consacra son temps a donner des cours publics de botanique et de minéralogie, et à soigner le cabinet d'histoire naturelle et le jardin botanique qu'il fonda aux portes de Lausanne. Le professeur Lanteires fut un auteur fécond. On lui doit Quelques avis aux institutrices de jeunes demoiselles, sur leur bonheur et leur succès, 1 vol in-8°. — Manuel élémentaire de littérature, 2 vol. — Bibliothèque du père de famille, ou Cours complet d'éducation, 12 vol. in-8°. 1795. — Ta-

àieau abrégé de l'antiquité littéraire mis à la portée de tout le monde, 1 vol. in-8\ 1791.

Madame Polier, chanoinesse du S1 Sépulcre, prit la rédaction du journal de Mr Lanteircs et le publia , dès Tannée 1 792, sous -le nom de Journal Littéraire de Lan* sanne, paraissant une fois par mois par numéro in-8° , chacun de quatre feuilles d'impression. Plusieurs des beaux esprits de l'époque, entre autres, Madame de Montolieu, Mademoiselle de Bottens, MM. Bridel, Mr Clavel de Branles, Mr Samuel Constant, étaient collaborateurs de Madame la chanoinesse, dont le journal donnait des extraits tirés des chroniques nationales , sur les mœurs, le caractère et l'histoire du Pays de Yaud et de la Suisse. Le Journal Littéraire de Lausanne reproduisait aussi des articles littéraires sur des ouvrages nouveaux, principalement traduits des revues allemandes et anglaises ; il donnait des articles inédits de littérarure et d'éducation, enfin , des observations utiles sur l'agriculture et les arts. Mais la révolution de 1798 survint, et Madame Polier dut cesser son œuvre littéraire, alors que les événements politiques et la guerre civile absorbaient toute l'attention.

Bibliothèques. Plusieurs bibliothèques publiques se formèrent dans le Pays de Yaud pendant le XVIII?' siècle, et la Bibliothèque Académique prit un accroissement assez notable. Ce dernier établissement, de tous le plus important, date de l'époque de la réforma tion. Jusqu'au milieu du XVIIme siècle cette bibliothèque n'offrait qu'une collection d'ouvrages de théologie et de

classiques de l'antiquité. Mais à celte époque ou commença à rechercher les ouvrages de philosophie, de physique et d'histoire naturelle. L'histoire générale, celle de l'Allemagne et de France, la jurisprudence, furent l'objet de quelques acquisitions. Cette bibliothèque dut alors une partie de ses accroissements à des dons et surtout à l'héritage des bibliothèques de MM. Colinet et Girard des Bergeries. En 1 728 , LL. EE. firent un don de mille écus blancs à la bibliothèque, et lui envoyèrent les ouvrages qui se trouvaient à double dans la bibliothèque de Berne,

En vertu d'un tribut imposé à tous les imprimeurs du Canton , confirmé par LL. EE. en 1 768 , ils devaient fournir à la bibliothèque un exemplaire de ce qu'ils imprimaient; elle acquit par là les ouvrages imprimés à Lausanne et à Yverdon. Mais, observe Mr Monnard, auquel nous empruntons ces détails sur la bibliothèque, elle ne put rien tirer des imprimeurs de Berne,

Pendant longtemps , les ressources pécuniaires de la bibliothèque académique furent à peu près nulles. Cependant, en 1746, LL. EE. accordèrent un capital de mille francs , dont l'intérêt devait subvenir aux besoins de la bibliothèque et à la distribution annuelle de bibles à des étudiants pauvres, mais diligents. Enfin, plusieurs loteries , dont les bénéfices accrurent ce capital , sans qu'il en coûtât rien au trésor de LL. EE., et, en 1787, lelevèrent à la somme d'environ vingt-six mille francs.

L'administration de la bibliothèque fut remise jusqu'en 1727, aux mains d'un seul bibliothécaire, élu parmi les professeurs. L'achat, l'arrangement et la dis-

tribution des livres, leur inscription, la perception des amendes, et toutes les parties de la comptabilité étaient à sa charge. Ses émoluments, en 1729, furent fixés à quatre écus blancs, que le professeur Ruchat reçut annuellement comme bibliothécaire. En 1749, la pension fut élevée à vingt francs, puis en 1789 à cent-cinquante francs, toujours assignés sur la caisse de la bibliothèque. Depuis Tannée 1728, un proposant remplit les fonctions de sous-bibliothécaire, et , en 1 788 , on institua la Commission de la bibliothèque, composée de deux ou trois professeurs, pour être consultée par le bibliothécaire sur les objets de finances et sur les achats de livres.

Jusqu'à l'année 1 764 , on n'eut que des catalogues manuscrits , époque à laquelle on imprima , en un volume de 164 pages in-12, un catalogue, ouvrage du professeur Yicat. Enfin, en 1777, le professeur Alexandre- César Chavanncs rédigea un nouveau Catalogue d'après la classification introduite par lui dans la bibliothèque, et maintenue encore à présent. Il l'écrivit de sa main en un volume in-folio. Le catalogue de Mr Chavannes fut imprimé en 1792: Catalogus Hbrorum academiœ Lausannensis , 1 vol. 319 pages*.

Le mouvement intellectuel, si prononcé dans le Pays de Vaud , à l'époque de la formation de ses Sociétés Economiques, détermina celle de la Société littéraire de Morges. Cette société, ainsi que nous le voyons dans un écrit

* D'après la préface du Catalogue de la Bibliothèque cantonale, troisième supplément, par Ce. Monward. Lausanne , 4829. 822 pages in-8u.

de Mr le pasteur Mandrot *, recevait le Journal des savants, le Journal des sciences et des arts, la Gazette Jtïttraire, le Mercure de France et les Feuilles de Fréron, cet antagoniste si prononcé de Voltaire, « Cette société » comprit bientôt que d'autres livres que des journaux » étaient nécessaires. » Aussi, elle eut l'heureuse idée de proposer rétablissement d'un Bibliothèque Publique. c Combien , dit Mr le pasteur Mandrot, n'y a-t-il pas de s personnes au milieu de nous qui liraient avec empres- » sèment Y Histoire naturelle de Buffon, le Dictionnaire » encyclopédique, celui de Bayle, et plusieurs autres!... » Il y a bien chez les loueurs de livres, des romans qui d ne sont pas bien choisis, et, qu'à défaut d'autres, nos » dames lisent avec empressement; mais elles cherchent j> inutilement dans ces boutiques le Spectateur, le Men- » tor moderne, Y Histoire de France, Y Histoire d'Angle- » terre, etc. Or dans une bibliothèque ces livres seraient » la base... et si nous pouvons former une bibliothèque, 2» nos gens de lettres y trouveront des secours pour » faire de nouveaux progrès; les personnes qui, sans » être lettrées , ont cependant du goût et aiment des » lectures solides, y trouveront les historiens, les poètes, » les auteurs moraux, dramatiques, etc.; les personnes » pieuses pourront y prendre, outre nos Saints Livres, x> Abbadie, Çaurin, Massitlon, etc.; nos jeunes gens y » trouveront des secours pour les humanités et la phi- » losophie. » Cet appel trouva de l'écho , et le Conseil de Morges accorda « un local dans le bâtiment du collège

* Projet de l'établissement d'une bibliothèque de souscription à Morges. 1767.

d et V Encyclopédie de Paris, » — Ce fut a peu près à la même époque que la Bibliothèque d'Yverdon fut fondée au moyen de souscriptions.

Comme la Bibliothèque Académique de Lausanne ne répondait pas à tous les besoins, on fonda dans cette ville, en 1781 , la Bibliothèque Publique. Ses membres payaient deux, trois ou cinq louis d'entrée, et une contribution annuelle de deux francs. Le Conseil de Lausanne fournit, dans le nouveau bâtiment de l'Hôpital , un beau local qui servait aussi de lieu de réunion pour la Société Littéraire, et pour la Société des Sciences Physiques. Cette bibliothèque fut, en 1791, gratuitement cédée par ses propriétaires à la Bibliothèque académique.

Ce fut aussi pendant le XVIIlme siècle que Ton vit se former dans le Pays de Vaud plusieurs riches bibliothèques particulières: celles du général de Villars- Chandieu; du général de S'Saphorin; celle de Mr de Quiros, professeur d'histoire ecclésiastique à Lausanne ; celle de l'historien de Loys de Bochat; la bibliothèque des professeurs d'Apples. Le célèbre Tissot eut aussi sa bibliothèque, ainsi que Gibbon. Toutes ces collections n'eurent point le même sort après la mort de leurs fondateurs. Celle de Quiros, devint, en 1758, propriété de la Bibliothèque académique: celle de Mr de Bochat fut cédée à cette même bibliothèque par la famille de Loys. Quant aux bibliothèques d'Apples et Tissot, elles ne trouvèrent point d'acquéreurs et furent vendues à vil prix, il y a fort peu d'années, au refus de l'administration de la Bibliothèque Cantonale, et la précieuse biblio-

thèque de Gibbon , après être restée sans usage pendant quarante ans à Lausanne, fut vendue en plusieurs lots , sans que le gouvernement de Vaud songeât à en enrichir la Bibliothèque Cantonale.

Aux Vaudois qui se firent remarquer par leurs travaux historiques , nous devons ajouter J. B. Planton , professeur d'éloquence à l'académie de Lausanne. On lui doit les ouvrages suivants : Helvetia antiqua et nova, 1656. — Lausanna restituta, \ 065. — Abrégé d'une histoire générale de la Suisse , suivie d'une description particulière de la Suisse et de ses alliés. 1066. — Petite chronique de Berne, 1678.

Plantin a laissé plusieurs manuscrits , entr'autres : Chronique du Pays de Vaud, — Oratio de Laus. rébus, — Chronique de Lausanne.

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