‹ Histoire du canton de Vaud dès les originesChapitre 56 sur 68 · CHAPITRE XLVl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVl

Le bilaa d'ua siècle.

Le canton de Vaud, le pays et les habitants. — Diversité et unité. — Les progrés réalisés durant le XIX* siècle.— Agriculture.— Industrie. — Commerce et voies de communication. — Philanthropie. — Instruction publique. — Activité intellectuelle. — Le Journalisme. — Histoire. — Philosophie. — Nos grands littérateurs : Juste Olivier, Vinet, Rambert, Warnery. — Contemporains.— Nos artistes. — Conclusion.

Appuyé aux montagnes qui le bordent à Test et à l'ouest, baigné par le Léman, le lac de Neuchàtel et celui de Morat, le canton de Vaud embrasse des régions diverses et des sites variés : rocs aigus, glaciers, champs de neiges, croupes arrondies et boisées, coteaux plantés de vignes, fraîches vallées où court une eau rapide. îl s'étend sur les trois régions de la Suisse : les Alpes, le Plateau, le Jura. En plusieurs points, sa frontière naturelle est assez bien marquée pour lui donner une certaine unité, pas assez toutefois pour l'isoler d'avec ses voisins. 11 ne forme pas un tout géographique homogène comme Uri ou le Valais ; il n'est pas composé non plus, comme Saint-Gall ou les Grisons, de territoires éloignés les uns des autres ou séparés par des obstacles difficiles à franchir.

Le type du peuple et son caractère varient aussi. Les origines sont diverses et encore obscures. Ici, vous croyez reconnaître le Gaulois aux cheveux roux ; là, le Romain au teint mat et aux yeux noirs ; ailleurs, le Burgonde de haute stature et fortement charpenté. Les particularités régionales sont fortement accusées. Le montagnard des Ormonts, le paysan de la plaine du Rhône, le vigneron de La Côte et celui de Lavaux, le Broyard, le « Combier » de La Vallée diffèrent sensiblement les uns des autres.

Ces éléments n'en constituent pas moins un tout. La nationalité vaudoise s'est formée peu à peu à travers les âges. Sous la Savoie déjà, certains éléments de la patrie se rapprochent; Berne,

en étendant sa domination sur le pays, lui a donné Tunité politique et religieuse ; la Révolution a brisé le lien qui unissait les sujets à leurs maîtres, mais a resserré le faisceau national; les luttes pour l'indépendance ont continué cette œuvre de rapprochement ; un siècle de vie commune Ta scellée pour toujours. Le peuple vaudois existe, bien distinct du peuple genevois, du valaisan ou du neuchàtelois.

Essayerons-nous après tant d'autres d'en scruter la psychologie, d'en faire le portrait moral? C'est à peine nécessaire. Les grandes lignes sont connues. Disons seulement que beaucoup d'écrivains ont méconnu le caractère vaudois. 11 faut, pour le bien comprendre, savoir distinguer entre les défauts, plus apparents, et les qualités, plus réelles que brillantes. Le parler indigène semble lourd à l'étranger; il faut être du pays pour en goûter la saveur et l'originalité. L'observateur supeiiîciel s'offusque d'une certaine rusticité ; en regardant de près il comprendrait ce qui, là derrière, se cache de finesse, d'esprit, de malice. Vous trouvez notre paysan bonhomme et croyez lui en avoir imposé : vous n'avez pas saisi ce sourire narquois, imperceptible, tout intérieur ; il approuve ou ne répond pas : vous seriez peut-être médiocrement flatté de savoir ce qu'il pense de son interlocuteur. Vous le supposez mou ; vous ignorez la ténacité, la persévérance qu'il saura déployer à l'occasion. Il laisse à d'autres les qualités de façade et les vertus d'apparat. La demeure qu'il a bâtie ne possède ni tourelles, ni sculptures ; mais elle est agréable à voir, commode, confortable ; elle abritera la famille pendant des siècles. Le Vaudois est comme sa maison, simple, pratique, solide.

Dans la proclamation qu'il adressait à ses concitoyens, le premier gouvernement national, le Petit conseil de 1803, souhaitait au peuple « cette trempe forte et vigoureuse, cette austérité de principes et de mœurs, sans laquelle il ne peut y avoir ni liberté, ni République»; il voulait que l'on pût dire, (( en admirant la beauté de nos contrées : Ce peuple, pour qui la nature a tant fait, a fait aussi quelque chose pour lui-même r>. Le peuple vaudois a travaillé de son mieux à réaliser le programme que lui traçaient ses premiers magistrats patriotes.

Dans quelque domaine que Ton se meuve, agricole, industriel ou commercial, intellectuel, artistique ou littéraire, on est frappé de retendue du chemin parcouru. Les progrès généraux de la civilisation européenne au dix-neuvième siècle y sont pour beaucoup, cela va sans dire ; mais notre peuple a su en profiter largement et les appliquer avec sagesse.

La statistique nous apprend que, sur mille habitants du canton de Vaud, 82 se livrent au commerce, 299, soit un peu moins du tiers, pratiquent Tindustrie, et 491, soit à peu de chose près la moitié, s'occupent d'agriculture. Cest aussi dans Famélioration de l'agriculture que les progrès ont été les plus rapides.

La suppression ou le rachat des droits féodaux fut la première cause et le point de départ de cette transformation économique et sociale. Le paysan, affranchi des antiques servitudes, se mit courageusement au travail. L'abolition du parcours permit une utilisation plus rationnelle du sol ; on abandonna peu à peu l'assolement triennal et on le remplaça par les cultures alternées. Dès lors, la production des plantes fourragères, comme le trèfle, l'esparcette, celle de la betterave et de la pomme de terre augmentèrent dans une large mesure. Le bétail mieux nourri, mieux soigné, rendit davantage.

L'application des méthodes scientifiques à l'agriculture marqua un nouveau pas en avant. L'exemple de l'Angleterre fut utile à nos laboureurs. Le troisième quart du XIX"»*^ siècle vit se généraliser chez nous le système de drainage des terrains, l'introduction de plantes nouvelles, les efforts pour améliorer les races de bétail, l'emploi des machines, celui des engrais chimiques. L'agriculture fut remarquablement prospère durant toute cette période.

Puis vinrent des années de malaise. Le prix des terres avait augmenté. Il fallut reviser la taxe cadastrale. Le développement des moyens de transport amena sur le marché les blés des pays neufs qui firent concurrence aux produits indigènes ; le pétrole ruina la culture du colza; le coton arrêta celle du chanvre et du lin. La campagne vaudoise souffrit de cet état de chose. Mais elle fit face aux difficultés de la situation. On restreignit la culture du blé. On étendit, par contre, celle des fourrages; on augmenta

aussi la production du bétail et du lait. L'agriculture devint peu à peu industrielle. On fait chez nous comme ailleurs : chaque contrée se spécialise, adopte les plantes, élève les animaux qui conviennent le mieux à son sol, à son climat, et les vend ensuite sur les marchés étrangers. La fabrication en grand du fromage et du lait condensé, l'élevage du bétail ont sauvé l'agriculture vaudoise et lui ont rendu son ancienne prospérité.

La culture de la vigne passe aussi par une crise, après des jours prospères. L'arrivée sur notre marché des A^ins étrangers livrés à très bas prix provoque la mévente. Les nombreuses maladies qui s'abattent les unes après les autres sur la vigne ont renchéri les travaux et diminué la production. Mais le vigneron lutte quand même et le mal n'est pas sans remède. La reconstitution du vignoble est à l'étude.

L'esprit d'association, si puissant de nos jours, contribue à la prospérité des campagnes * ; les producteurs de vin, ceux de bétail se groupent et constituent des syndicats. L'intervention de l'Etat dans ce domaine a donné à l'agriculture une vigoureuse impulsion. Elle était autrefois purement cantonale. Depuis 1874 et surtout depuis 1881, la Confédération a offert ses services et des subsides. Le canton de Vaud en a largement profité. Ses nombreux établissements : station agricole et viticole, laitière, laboratoire, observatoire météorologique, lui font honneur. L'enseignement spécial n'est pas resté en arrière : les cours agricoles, les écoles pratiques d'agriculture, de sylviculture, d'horticulture en font foi. La création de revues spéciales et l'organisation de conférences pratiques contribuent à l'éducation professionnelle du laboureur.

Nous avons constaté combien peu l'industrie était répandue à la fin du régime bernois. Dès lors, les choses ont changé. Le pays ne possède ni matière première abondante, ni houille pour la travailler. Cependant l'horlogerie s'est développée dans les villes, à La Vallée, à Sainte-Croix. Dans cette dernière localité, la boîte à musique a prospéré. L'industrie métallurgique et la mécanique sont venues ensuite ; Vevey, Lausanne, Yverdon,

» Le total des fonds inscrits au cadastre était, en 1806, de 107688 248 francs anciens, et celui des bâtiments de 17966 000. La valeur cadastrale du sol productif ascende aujourd'hui à fr. 458 742 489.

Vallorbes en sont les principaux centres. Les industries alimentaires : chocolats, laits, pâtes fournissent leurs produits à la consommation locale et à Texportation. L'industrie typographique est une des plus importantes du pays. Lausanne possède un nombre considérable de grandes et importantes imprimeries; la quantité de livres, de journaux et de brochures qui s'y publient est énorme ; les autres villes du canton ne sont point inactives. La fabrication des cigares occupe de nombreux ouvriers. Le calcaire des montagnes renferme des couches de pierre à chaux

FiG. 244. — Chalet à Rougemonl (S. M. H.).

et de ciment que l'on exploite un peu partout. Nombreuses sont les minoteries, les scieries, les tanneries, les briquetteries. La poterie, les allumettes, les produits chimiques, les savons, les meubles, les draps, les chapeaux, les vis, les bouchons de bois se confectionnent dans le pays. On cherche, on crée, on organise ; tout ne réussit pas, c'est vrai, mais l'effort est considérable et souvent couronné de succès.

L'industrie dite des hôtels est, en réalité, une branche du commerce. Dans l'énorme extension qu'elle a prise en Suisse, le canton de Vaud tient un des premiers rangs. Après Montreux sont venus tous les sites des Alpes vaudoises, Villars, les Ormonts, Chàteau-d'Œx, puis ceux du Jura, Ballaigues, les Rasses, La Vallée, Saint-Cergues. Nos stations balnéaires sont très fréquentées : ainsi Yverdon, Lavey, Bex, Aigle, Henniez et d'autres.

L'activité industrielle du pays a reçu une puissante impulsion depuis que les progrès de rélectricité ont permis une meilleure utilisation des forces naturelles. Dès lors la houille blanche tend à remplacer chez nous la houille noire. Il n'est pas de cours d'eau quelque peu important dont les chutes ne soient captées pour la production de Ténergie électrique. Celle-ci actionne les usines, les chemins de fer locaux ; elle éclaire les villes et même les villages reculés. La commune de Lausanne est dotée aujourd'hui de services électriques remarquables.

FiG. 245. — Chalet à Rougemont (S. M. H.).

L'Etat lui-même a mis la main sur la dernière force qui restait disponible en créant l'entreprise des eaux de Joux.

L'industrie vaudoise éprouve de temps à autre le besoin de constater les progrès qu'elle a réalisés. Elle a participé à toutes les dernières expositions nationales et universelles. Elle organise aussi pour son compte des expositions cantonales. Celle d'Yverdon, en 1894, a eu un réel succès. Celle de Vevey, en 1901, a prouvé l'heureux essor que prennent de jour en jour nos fabriques et nos ateliers.

La création de sociétés et l'appui de l'Etat ont aussi été bienfaisantes. La Société industrielle et commerciale et l'Union vaudoise du commerce et de l'industrie méritent ici une mention. Quant à l'Etal, il s'occupe des futurs ouvriers, organise des examens d'apprentis et des cours de perfectionnements L'ensei-

1 En 1901, 224 apprentis ont été examinés et 206 ont obtenu leur diplôme.

gnement professionnel se développe grâce à la double intervention du canton et de la Confédération. Lausanne possède une école ménagère. Le pays n'attendra pas longtemps son technicum et de véritables écoles d'apprentissage.

Le commerce est surtout local ; mais il exporte aussi les produits du sol ; il importe les matières premières de nos industries et les denrées dont nous avons besoin. Il est facilité par notre réseau de routes, par les bateaux de nos lacs et par les chemins de fer. Nous avons retracé ailleurs l'histoire de ces derniers, celle de la « fusion », de Tunification des chemins de fer. Après le rachat, Lausanne deviendra le centre d'un arrondissement fédéral. Le percement du Simplon et la construction de la ligne Frasne-Vallorbes viendront augmenter l'importance de nos lignes et de notre trafic. Le canton de Vaud espère en retirer de grands avantages économiques.

A part les grandes lignes, le canton de Vaud se couvre littéralement de voies secondaires. Autrefois, l'ambition de chaque village était d'être relié directement, par de bonnes routes, aux localités voisines et à la gare la plus prochaine. Aujourd'hui, chacun désire posséder un chemin de fer qui le mette rapidement en communication avec les centres. Les villes délaissées par le réseau principal s'y rattachent par des constructions locales : ainsi Orbe, Cossonay, Aubonne. Les contrées écartées sortent de leur isolement, ainsi Sainte-Croix, La Vallée, le Paysd'Enhaut, le Jorat. Les grandes villes ont des services de tramways : ainsi Lausanne, Vevey et Montreux. On veut atteindre sans efforts les sommets, les stations de montagne, les points de vue célèbres : on crée alors les lignes de Glyon à Naye, de Vevey au Pèlerin, de Lausanne au Signal. Quant aux réseaux concessionnés ou simplement projetés, ils ne se comptent plus.

Il faudrait un volume pour retracer l'activité du canton en matière de travaux publics*. Une fois les localités principales desservies, il a fallu corriger, améliorer. Le réseau de nos routes est des plus complets ; lorsqu'elles seront parfaitement entretenues, ce qui ne tardera guère, nous serons dans ce domaine un

ï Voir Mémorial des Travaux publics. Un fort vol. in-4', publié à l'occasion de l'exposition de Genève.

Googh

pays favorisé. Citons, parmi les très remarquables travaux des dernières années, la route de Lausanne à Belmont, la route d'Epesses à Chexbres, celles du cercle de Montreux, et celle de Gryon à Villars.

Quant à la régularisation des lacs et cours d'eau, une simple énumération n'est même pas possible. Nous avons mentionné déjà quelques travaux parmi les plus importants : ceux exécutés au Rhône, dans la vallée de la Broyé, la correction des torrents alpestres, — Gryonne, Grande Eau, Monneresses, Eau Froide, Pissot, — des eaux du Jura. Ajoutons-y celle de la Veveyse, des Bayes de Clarens et de Montreux^ du Flon, de la Venoge, de la Mentue. L'assainissement de la plaine du Rhône, le défrichement des marais de l'Orbe rendent chaque année à la culture d'importants territoires. La consolidation des coteaux ébouleux de Lavaux et de Cossonay rentre dans le même ordre d'études. La régularisation des eaux de la Vallée de Joux se combine avec une entreprise industrielle appelée à rendre au pays de grands services.

Ainsi^ au point de vue de son activité matérielle, le canton de Vaud peut, à bon droit, s'estimer prospère. Sa population a plus que doublé depuis l'époque bernoise. Le recensement de 1764 accusait un chiffre de 115 000 âmes; celui de 1798, 152 000; celui de 1900, 281 379, ce qui représente 103 habitants par kilomètre carré de sol productif. En 1804, l'Etat équilibrait son budget avec moins d'un million de francs ; il en fallait plus de trois en 1868 ; dix millions y suffisent à peine en 1902.

Quelques mots maintenant de la vie intellectuelle.

L'instruction publique a toujours été, on peut le dire, l'enfant gâtée des divers gouvernements qui nous ont régis. Après chaque revision constitutionnelle, les lois que l'on a abordées avec le plus de sollicitude ont été les lois scolaires. Il en a été de même après 1885. L'organisation de l'école primaire a été revue. La loi détermine d'une manière précise les obligations de l'Etat, des parents et des communes. L'enseignement religieux est désormais facultatif et distinct des autres branches. Les fournitures scolaires sont délivrées gratuitement aux élèves. Une surveillance générale est exercée sur les écoles du canton. On fait

beaucoup pour créer, pour améliorer les bâtiments et les mettre à la hauteur des exigences actuelles de l'hygiène. Le palais de TEcole normale, élevé au Champ-de-l'Air à Lausanne, peut servir de modèle du genre.

La loi de 1892 et celle du 17 novembre 1900 ont réorganisé l'enseignement secondaire. Les établissements d'instruction classique n'ont subi que peu de modifications. L'Ecole industrielle, par contre, a été débarrassée de l'obligation de subvenir à la fois à l'enseignement scientifique, commercial et professionnel. Une Ecole spéciale de commerce a été ouverte, et la fondation d'un technicum est prévue par la loi. L'Ecole normale a été rattachée administrativement à l'enseignement secondaire. Les collèges communaux et les écoles supérieures de jeunes filles n'ont pas subi de changements notables.

L'Académie a été transformée en Université par la loi du 10 mai 1890 sur l'enseignement supérieur. Ce changement a donné une nouvelle impulsion à nos hautes études. Les bâtiments de chimie, de la policlinique, de la faculté de médecine, enfin l'édifice de Rumine et ses annexes à la Cité, logeront prochainement l'Université d'une façon très suffisante, presque somptueuse. Le nombre des étudiants et auditeurs dépassait en 1901 le chifi're de 700.

Dans le domaine de l'instruction comme ailleurs, l'initiative privée a devancé les pouvoirs publics. Elle a préparé les voies, acclimaté les idées ou les systèmes nouveaux, fait les expériences dont l'Etat ou les communes ont profité. Les écoles enfantines privées ont précédé les établissements officiels ; l'Ecole de charité, à Lausanne, pratiquait, il y a plus d'un siècle, l'instruction gratuite. Des écoles libres, catholiques, ou particulières existent à Lausanne et ailleurs. Le collège Galliard a disparu aujourd'hui ; l'Ecole Vinet compte, en revanche, de nombreux élèves. Une Ecole spéciale, destinée à former des ingénieurs, précéda la faculté technique. Les cours professionnels privés ont été organisés avant les cours officiels.

Nulle part ailleurs la bienfaisance publique et la charité privée n'ont multiplié davantage les institutions philanthropiques : hôpital cantonal, dispensaire, asile de Cery, infirmeries

locales, établissements en faveur des incurables et des vieillards infirmes, hôpital des bains de Lavey, asile pour le traitement des alcooliques, fondation du centenaire pour les tuberculeux. L'institution en faveur de Tenfance malheureuse et abandonnée s'occupait, en 1901, de placer 1125 enfants et de pourvoir à leur éducation.

L'assistance des pauvres se fait par l'Etat, les communes, les

FiG. 246. — Edifice de Rumine (Projet André).

sociétés charitables. On ne compte pas moins de cent trente fondations particulières destinées à secourir les indigents, les nécessiteux, les ouvriers sans travail, — quatre-vingts établissements pour soulager les malades, les infirmes, les convalescents, — une cinquantaine d'institutions en faveur des orphelins, des abandonnés, des vieillards pauvres, des domestiques, des jeunes filles ^

Outre les établissements officiels, les sociétés d'épargne, les coopératives, les sociétés de prévoyance abondent : caisses d'épargne locales, caisses scolaires. Société vaudoise des secours mutuels et groupements similaires : la Fraternité, la Paternelle et tant d'autres.

' Victor Segond. La bienfaisance dans le canton de Vaud.

Les établissements pénitentiaires, de correction, de relèvement, ceux destinés à lutter contre l'alcoolisme ou Timmoralité sont nombreux également. Les sociétés religieuses, bibliques, missionnaires se multiplient, f^nfin, chaque ville, chaque village presque, possède une société de développement, d'utilité publique ou d'émulation.

Quant aux lettres, aux sciences et aux arts, les Vaudois du dix-neuvième siècle n'ont point démérité de leurs devanciers. La tradition s'est conservée, et la vie intellectuelle est plus intense chez nous qu'à l'époque de Voltaire. Le citadin d'aujourd'hui a toujours la faim, la famine des choses de l'esprit ; le campagnard aime la lecture et l'instruction. On consomme plus de littérature à Lausanne qu'à Bordeaux ou à Marseille et autant que dans certains centres universitaires plus populeux que le nôtre. Nulle part les conférenciers locaux ne sont plus actifs; nulle part les orateurs étrangers ne sont plus écoutés. Les librairies regorgent de volumes, et, à côté des produits indigènes qui sont abondants, les romans parisiens trouvent chez nous autant d'acheteurs que dans un grand département français. La presse est représentée par cinq journaux quotidiens : la Feuille d'Avis^ la Gazelle de Lausanne, le Nouvelliste vaudois^ la Revue, la Tribune de Lausanne, sans parler des teuilles hebdomadaires ou bi-hebdomadaires. Au dehors, il n'est pas de centre de quelque importance qui n'ait son organe local ; le plus souvent il en voit paraître deux, représentant les opinions politiques opposées. Nous possédons une grande revue, la Biblio- Ihèque universelle, une publication scientifique de premier ordre, le Bulletin de la Société vaudoise des sciences naturelles, un organe pédagogique, l'Educateur, une Revue historique vaudoise, une revue de jurisprudence, le Journal des tribunaux, un Bulletin des ingénieurs et architectes, un journal littéraire et humoristique, le Conteur vaudois, une Revue de théologie et de philosophie, des périodiques populaires et illustrés, la Famille, le Foyer Romand, un journal socialiste, le Grïitli, des journaux d'abstinence, des journaux religieux, musicaux, financiers, agricoles, militaires.

La littérature vaudoise est si abondante et si variée que nous

devrons nous borner ici à une brève el incomplète énumération. La Révolution a eu de nombreux historiens et polémistes, depuis F.-C. de la Harpe jusqu'à Monod et Pidou. Nos principaux hommes politiques en 1803, en 1815 et en 1830 étaient des personnages cultivés, ayant fait de solides études, maniant avec facilité la parole et la plume. De même en 1845, Druey, Eytel étaient des orateurs et des polémistes de premier ordre. Charles Monnard fut à la fois un homme politique en vue, un journaliste, un éloquent professeur et un historien. En cette dernière qualité, il unissait, at-on dit, rérudition allemande à la clarté française. Il a dignement traduit et continué Jean de Millier. Au point de vue scientifique , son œuvre n'a pas trop vieilli, même après les travaux des cinquante dernières années. Au point de vue littéraire, il a fait de l'histoire oratoire et majestueuse, genre fort en vogue à l'époque, démodé aujourd'hui. Louis Vulliemin a travaillé aussi à l'édition de l'œuvre de Jean de Mûller; il a publié et annoté VHistoire de la Réformation en Suisse d'Abraham Ruchat. Son Chroniqueur est un narré original des événements de 1536. Le Canton de Vaud, description géographique, statistique, historique et pittoresque, est ce qu'on a fait jusqu'ici de mieux dans ce genre. Son histoire de la Confédération suisse est aussi savante que bien écrite. Vulliemin a la plume élégante, le style facile, il trouve sans efTort la note juste et pittoresque. Auguste Verdeil a écrit une volumineuse histoire du canton de Vaud, un vrai monument élevé à sa patrie. Il a largement déblayé la voie où

FiG. 247. — Lausanne. Maison du premier Ministre (Ch. Vuillermet).

634 LE CANTON DE VAUD DÈS LES OlilGINES

^ d*autres sont entrés après lui. Son œuvre est un peu touffue;

c'est tantôt une narration, tantôt un recueil de documents ; elle n*en constitue pas moins une source précieuse, qu'il faut cependant contrôler avec soin. Gaullieur a continué le travail jusqu'en 1830; il est un peu prolixe, mais utile à consulter. Juste Olivier a plus de mérite littéraire ; son canton de Vaud est l'œuvre d'un poète et d'un patriote.

L'histoire s'est fait dès lors une large place dans notre vie intellectuelle. De Gingins-La Sarra, Morel-Fatio, Ed. Secretan, F. Foret, L. et F, de Charrière, J.-J. Hisely, H. Carrard et beaucoup d'autres ont révélé, dans les Mémoires et documents (Je la Société d'histoire de la Suisse romande, un moyen âge absolument inconnu jusqu'alors. L'histoire vaudoise leur doit beaucoup. Le Dictionnaire du canton de Vaud, de Martignier et de Crousaz, le Dictionnaire biographique des Genevois et des Vaudois, de A. de Montet, sont des œuvres d'une érudition solide. Les recherches savantes, un peu délaissées après l'apparition de ces volumes, semblent être de nouveau en faveur depuis une dizaine d'années.

L'archéologie est en grand honneur aujourd'hui ; le Musée

d'Avenches, ceux de Lausanne, d'Yverdon, de Nyon, de Vevey

' s'enrichissent chaque jour. Ils prouvent la sollicitude de plus

en plus grande que porte notre peuple aux vestiges de son passé.

Le service des Monuments historiques a pour but de sauver de la

destruction, puis de restaurer les vieux édifices. C'est au canton

de Vaud que revient l'honneur d'avoir, le premier en Suisse, fait

une loi pour la conservation des monuments et objets d'art

ayant un intérêt rétrospectif. L'association du Vieux Lausanne

:e recueille tout ce qui a trait à l'histoire de cette ville. L'exemple

l de la capitale a été suivi en province ; il existe aujourd'hui une

; société du Vieux Vevey, du Vieux Montreux et d'autres. On fait

des fouilles à Avenches et l'association Pro Aventico publie des

mémoires remarquables.

L'anthropologie et l'archéologie préhistorique ont pris chez nous un développement considérable pendant la seconde moitié du siècle. La vase de nos lacs a été explorée en tous sens ; elle a livré d'incomparables richesses. Nos tumuli ouvrent sur le passé

des aperçus tout aussi intéressants, et ils n'ont pas dit encore leur dernier mot.

C'est autour de T Académie qu'a surtout gravité notre activité théologique, philosophique, littéraire. Sans remonter au-delà des temps modernes, la théologie a bien des noms à citer, les deux Monod, J.-P.-P. Troltet, J.-A.-S. Pilet, F. et J. Chavannes, F. -A. -A. Gonthier, J.-L.-H. Manuel, A. Vinet, Ad. Bauty, A. de Meslral, A. Rochat, L. Burnier, L. Fabre, H. Vuilleumier, d'autres encore. Avec sa Correspondance des réformateurs A.-L. Herminjard s'est fait un nom ineffaçable. Gauthey, Gindroz se sont occupés de pédagogie. Le philosophe Charles Secrelan a été un créateur puissant et original. La Philosophie de la liberté fut, pour ses contemporains, une véritable révélation. Civilisation et croyance, Mon utopie s'attaquent au vif des problèmes qui préoccupent la génération présente. Cinquante années de professorat ont fait de Secretan un de nos maîtres aimés et respectés.

Les trois grands noms de notre littérature proprement dite sont Juste Olivier, Vinet, Rambert. Juste Olivier, poète gracieux et original, romancier et historien, a décrit le canton de Vaud, sa vie et son histoire. Vinet, l'apôtre de l'individualisme et de la liberté religieuse, à la fois professeur, littérateur et critique, poète, polémiste, a marqué profondément la trace de son esprit dans tous les domaines où il a exercé son activité. Qu'il défende la liberté de croyance, qu'il enseigne la théologie homilétique, qu'il retrace, dans une page qui restera son plus pur chefd'œuvre, le tableau de la littérature française, il est toujours le penseur profond, le critique sûr, le moraliste par excellence. Rambert, son disciple et son biographe, a été un critique et un poète. Ses Alpes suisses sont une grande et belle œuvre dans laquelle se révèle à la fois un savant, un artiste, un poète et un patriote. Quelques-unes de ses poésies resteront parmi les meilleures de notre littérature. II faudrait ajouter à cette liste un quatrième nom, celui de Henri Warnery, l'auteur des Origines, qu'une mort prématurée vient d'enlever aux lettres romandes. Parmi nos poètes vaudois, il a le soufle le plus puissant, l'envergure la plus large, le vol le plus haut. Nos autres étoiles poétiques, sans manquer d'éclat, sont de moindre grandeur. Ainsi

fx^ LE CANTON DE VAUD DÈS LES ORIGINES

J.-J. Perchât, Morale!, Félix Chavannes, Oyex-Delafonlaine, L. Favral, Déranger, F. Monneron, Ch. Chàtelanat, H. Durand, Bussy, mort trop jeune pour réaliser les grandes espérances de ses débuts.

Le roman est représenté par Urbain Olivier, observateur de nos mœurs paysannes, qu'il a retracées sans malice, meilleur interprète de la nature qu'il a si bien décrite dans les Récits de chasse et d'histoire naturelle, et les Matinées d'automne. Ses premiers romans ont fait le bonheur de toute une génération ; les derniers ont eu un mérite et un succès bien inférieurs. Jules Besançon a fait du roman sarcastique. S. Descombaz, Madame Desmeules, M"*^ Herminie Chavannes ont écrit des ouvrages pour la jeunesse et d'utiles monographies.

Nous ne voulions pas parler des vivants. Il est impossible cependant de ne point mentionner Edouard Rod, dont le talent si souple et si fécond a passé du réalisme à la psychologie et au mysticisme. Tout en étant « le chef et le centre de ceux des jeunes écrivains suisses qui ont plus ou moins secoué la superstition de la littérature locale*», Edouard Rod s'inspire aussi des hommes et des choses de sa patrie. Ainsi fait également Samuel Cornut, artiste au talent robuste et sincère. Alfred Cérésole, Eugénie Pradez, M""** Georges Renard, Marie Dutoit, Auguste Glardon ont écrit des nouvelles, des romans, des articles de critique.

Les études scientifiques, reléguées au second plan durant le dix-huitième siècle, ont dès lors pris leur revanche; elles ont bien vite marché de pair avec les études littéraires ; elles les ont aujourd'hui devancées. Elles reçurent tout d'abord la petite place dans les programmes officiels. Mais elles se développèrent en dehors, par l'initiative privée. La Société helvétique des sciences naturelles, fondée en 1815, eut, dès 1819, une section chez nous, la Société vaudoise des sciences naturelles, étroitement unie à la Société vaudoise d'agriculture. Un même journal, les Feuilles d'agriculture et d'économie générale^ leur servait d'organe. Le cadre de ce périodique devint bientôt trop étroit et, à partir de 1841, parut le Bulletin de la Société vaudoise des sciences natu-

* Ph. Godet, dans la Suisse au XIX* siècle.

relies, connu et apprécié bien au-delà de nos frontières. On y trouve les mémoires de nos savants les plus illustres : le physicien Louis Dufour, les géologues J. et P. de la Harpe, Charpentier, Morlot, G. Campiche, A. Jaccard, S. Chavannes, Gilliéron, F. -A. Forel, les botanistes Schnelzler, Blanchet, Gandin, Rapin, Favrat. Le Musée cantonal d'histoire naturelle, ouvert en 1817, est dû en grande partie aux efforts de cette société et à ceux

FiG. 248. — Pont sur la roule de Belmont.

de D.-H. Chavannes. La collection minéralogique eut pour point de départ celle du général F.-C. de la Harpe.

Puis la science se fît dans l'enseignement universitaire une place toujours plus large, aujourd'hui prépondérante. La loi de 1869 donne déjà une importance considérable aux études scientifiques. L'Ecole spéciale fut transformée en faculté technique. L'Ecole de pharmacie, fondée en 1873, devint une section de la faculté des sciences. Un laboratoire de chimie vit d'abord le jour. Les autres ont suivi avec une extrême rapidité : laboratoire d'anatomie et de physiologie, de physique, de zoologie, de botanique, de minéralogie, de chimie agricole, d'électricité industrielle, et tant d'autres, vingt en tout, sans compter les cliniques,

au nombre de dix. Les bibliothèques Cantonale et universitaire, des étudiants, de la Société des sciences naturelles, de l'Ecole de médecine, les musées zoologique, géologique, botanique, des beaux-arts, d'antiquités complètent ces moyens d'éducation.

Quant à énumérer les œuvres de nos juristes, de nos techniniciens, de nos médecins, la chose est impossible. La matière est trop abondante. Chaque professeur de nos facultés peut citer à son actif un nombre plus ou moins grand de travaux, de publications *, de découvertes, qui témoignent de l'activité scientifique très intense qui règne dans le canton de Vaud.

Outre la poésie, la philosophie, la muse austère de l'histoire, les sciences, les Vaudois ont cultivé les arts plastiques et peuvent se glorifier de quelques noms célèbres : ainsi, au XVIII'"'^^ siècle les Sablet, les Ducros. Bolomey, dont la carrière s'est déroulée surtout en Hollande, ne revint que sur le tard dans son pays ; il s'y est montré portraitiste distingué. Alexandre Calame ne nous appartient que par sa naissance. Fils d'un maçon du Locle établi à Vevey, il quitta cette ville à l'âge de quatorze ans. Arlaud, né à Orbe, fit des études à Paris et revint ensuite s'établir à Lausanne ; il prit en 1823 la direction de l'Ecole de dessin de cette ville ; il fonda, avec l'appui du gouvernement vaudois, le musée de peinture auquel on a donné son nom.

Gleyre est le plus célèbre de nos peintres. U Exécution de Davel a popularisé son nom jusque dans le plus humble village. Ses Romains passant sous le joug sont aussi de la peinture historique et patriotique. A part cela, Gleyre s'est surtout attaché à la mythologie. Ce Vaudois de Clievilly s'était épris de l'antiquité, qu'il a comprise et rendue avec une rare maîtrise. Hercule aux pieds d'Omphale, le Bain, la Charmeuse, Penthée évoquent les souvenirs de la beauté classique et idéale, telle que l'a conçue le génie grec dans toute sa pureté.

Emile David dans ses grands paysages s'est surtout inspiré de l'Italie et de la Grèce. Veillon a moelleusement rendu les sites de notre pays. François Bocion a aimé les bords du Léman ; une barque, un coin du lac et, dans le lointain, la silhouette de la montagne : c'est toujours le même thème, mais infiniment diver-

» Voir les Index publiés par diverses facultés à l'occasion de l'exposition do Genève.

sifié. Alfred van Muyden s'est distingué comme peintre de genre. Benjamin Vautier passe pour un des grands peintres de l'école allemande au XIX™<î siècle. Gustave Roux, ami de Gleyre, a illustré Don Quichotte et les Chansons lointaines de Juste Olivier.

A côté de ces aînés, l'époque contemporaine aurait à citer toute une pléiade de maîtres déjà célèbres ou de jeunes talents qui promettent. Giron, Ch. Vuillermet, à la fois très moderne et très amoureux du passé, Eugène Burnand, un des grands peintres animaliers de ces temps-ci, E. Bieler, chercheur original, Grasset, qui a renouvelé l'art de la décoration, Steinlen, T. BischoflF, Renevier, Alf. Chavannes, E. de Palézieux, F. Gaulis, Rouge, Hermenjat, Estoppey, Odier, Turrian, les sculpteurs Reymond et Lugeon. Le dernier salon vaudois a prouvé les brillants résultats obtenus et que l'on est en droit d'attendre.

La musique aussi s'est développée chez nous dans la seconde moitié du XIX« siècle, grâce aux efforts de Plumhof, de Hugo de Senger, et à la fondation d'un conservatoire à Lausanne. Le chant populaire a reçu une vigoureuse impulsion, grâce à Hôssli, à Ch.-C. Dénéréaz, et à la Société cantonale des chanteurs vaudois. Parmi nos contemporains, plusieurs artistes ont déjà un passé laborieux et donnent de belles espérances : J. Bischoff, A. Dénéréaz, E. Combe, Jaques-Dalcroze, G. Doret.

Si pour flnir nous revenons à la politique, nous constatons aussi un progrès ininterrompu. Sur la base solide posée en 1803 s'est élevé peu à peu tout l'édifice : le suffrage universel introduit en 1831 ; la souveraineté populaire mieux reconnue en 1845; la liberté religieuse conquise en 1862; une meilleure organisation financière et une plus grande part faite à l'Etat civilisateur en 1862 et en 1885.

Ainsi dans tous les domaines on se rend compte de l'effort patient, du travail persévérant, de notre peuple. Est-ce à dire que tout soit pour le mieux? Il serait téméraire de le prétendre. L'avenir aussi aura sa tâche. Mais, au seuil du vingtième siècle, le citoyen vaudois peut regarder avec quelque fierté l'étape parcourue, et affirmer sans exagération qu'il a réalisé la formule prophétique de Monod : Ce beau pays pour qui la nature a tant fait a fait aussi quelque chose pour lui-même.

Un ciel clément, une terre hospitalière, un beau pays, un bon pays, un doux pays : voilà le canton de Vaud. Un peuple foncièrement honnête et sain, bon patriote, attaché à son sol, à ses vieilles traditions, fier de son nom, de son passé, de ses institutions démocratiques ; un peuple ami du progrès, mais hostile aux aventures hasardeuses et aux chimériques utopies; un peuple laborieux sans agitation, actif sans fièvre; un peuple heureux de son modeste bonheur, de sa félicité tranquille, d'une prospérité sans éclat, mais réelle : tel est le peuple vaudois. Puisse-t-il rester ainsi longtemps... toujours!

Googh

Table des matières.

Page 1