‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 20 sur 46 · LA PROS£ ROMANE, LE FABLIAU · texte numérisé non relu

LA PROS£ ROMANE, LE FABLIAU

Si telle est notre conclusion à Tendroit de la poésie omane, poésie toujours chantée, nous serons moins évère en ce qui concerne la prose. Cette forme, puiant ses principales qualités dans la pensée qu elle xprime et n'en recevant que très-peu de la note et de i mesure, résiste beaucoup mieux que la chanson Il l'ode aux hardiesses de la traduction ; elle permet e négliger l'harmonie du mot pour ne s'attacher qu'à 'idée.

Ces considérations nous conduisent naturellement parler du fabliau, partie fondamentale de la prose u moyen âge. Elles nous encouragent à étudier avec iielque attention un genre populaire dont la réputaon reste bien au-dessous de sa valeur réelle et de influence qu'il exerça sur la littérature française et ir les mœurs.

Le fabliau possède, en effet, le merveilleux priviige d'être à la portée de tous les âges et de toutes les îtelligences, d'être de tous les temps et applicable à 3utes les classes de la société. La naïveté de sa forme,

la bonhomie de ses observations lui permettent d'éviter les colères et les proscriptions qui, bien souvent, font disparaître ou mutilent les satires à la Juvénal. Sa critique incessante, modérée, peu prétentieuse, n'attaque pas les hommes ou les institutions avec la brutalité du bélier qui brise, de la sape qui bouleverse; mais avec la persévérance de Teau qui s'infiltre, délaye, émiette, grain de sable par grain de sable, et qui, après des siècles, a transformé des continents ou construit des archipels.

Si Ton demandait quel est le livre qui a exercé Tiofluence la plus profonde sur toutes les classes de la société française, celui qui prend le mie\ix les intelligences au début de la vie et les charme encore le plus à son déclin , hésiterait-on à nommer les Fabks de La Fontaine? Eh bien I l'autorité salutaire de ce livre fut primitivement exercée par le fabliau. Sur les trois cents pièces qui composent l'œuvre du Bonhomme, \ il n'en est pas vingt dont on ne retrouve le sujet et la j 7nora li té dsins l'immense collection des Lais du moyen ' âge : le fabliau fut donc chez nous, peut-être même chez tous les peuples, la grande école élémentaire e» par cela même universelle de la morale et de la philosophie pratique. La brillante époque de la poésie provençale disparut au treizième siècle, mais le fabliau n'abdiqua pas ; son règne se continua sous celui delà fable. Le roi s'était fait reine; son gouvernement n'avait rien perdu de son pouvoir.

La poésie provençale avait gâté bien des choses; elle avait corrompu la grâce à force d'afféterie, le sublime à force d'exagérations hyperboliques, le sentiment à force de subtilité, l'esprit d'observation satirique à force de plaisanteries forcées.

Le fabliau cicatrisa toutes les blessures faites au bon sens» à la vérité, à la simplicité. Nous aurons Tocca^ sîon de revenir sur ce sujet : car ce fut des entrailles mênoes du fabliau que sortirent plus particulièrement le caractère et l'esprit français. Nous n'avons à nous occuper en ce moment que de son origine en général, notamment en ce qui concerne les pays de langue romane.

Le fabliau n'est autre chose qu'un roman de trèscourte haleine, un conte.... Les critiques ont longuement disserté sur l'origine de ce genre de composition. Saumaise en attribue l'invention aux Arabes; Huet mx Anglais ou aux Français ; on pourrait assurément, ivec de tout-aussi bons motifs, invoquer la priorité en aveur des Indous ou des Chinois, des Romains ou des jrrecs ; puisque le récit d'un épisode inventé par l'auteur ïe retrouve chez tous les peuples civilisés. Selon nous, a découverte du fabliau n'appartient à personne : cette iorme du discours est un produit naturel d'un certain iegré de civilisation. Il se montre à certains moments Je l'âge des peuples, comme les cheveux grisonnent à ;el moment de la vie humaine, comme les feuilles jaurissent à telle époque de l'année. Le chant lyrique, le )Oême épique germent spontanément dans la première eunesse des nations; ils sont les cris de l'âme exaltée, le l'imagination, de la passion eiïervescentes. La chronique, l'histoire sont les fruits naturels de la naturité des peuples. Le jeune homme, regardant touours devant lui sans daigner se retourner en arrière, l'a que des chants d'espérance, des évocations vers l'avenir à faire entendre. L'homme mûr aime à se souienir, à vivre dans le passé; il chante peu, il raconte; il raconte les événements dans V histoire; il raconte ses

réflexions dans le fabliau. Le fabliau est donc la chro- 7ii(pie de Tobservatioa morale et de Texpérience, comme l'histoire est la chronique des faits : aussi ne le rencontre-t-on ni chez les Grecs antérieurs à Pisistrate, ni chez les Romains antérieurs à Auguste, ni chez les premiers Scandinaves, ni chez les anciens Bretons. Mais arrivons aux Grecs et aux Latins de la décadence; arrivons aux Scandinaves et aux Germains transformés en Français et en Normands ; arrivons aux Bretons devenus chrétiens, aux Arabes devenus mahométans, aux vieux peuples du Midi parlant la langue romane, nous voyons le fabliau, ce drame de rexistence intinie, germer partout, envahir tout.... C'est que ces peuples ont traversé le printemps et Tété de la vie; ils ont vu les fleurs se faner, la saison des orages passer; ils cueillent les fruits de l'automne et les mettent en réserve.

Toute œuvre littéraire, étant et ne pouvant être que l'expression des idées de l'époque où elle est mise au jour, il était naturel que les fables d'Esope, celles de Phèdre, composées à l'âge mûr du peuple grec et du peuple romain, fussent morales et sérieuses. Le roman, le conte de la décadence grecque et romaine, au contraire, devaient être nécessairement licencieux. Athénée, Lucien, ne cédèrent que trop au courant des mœurs de leur siècle; Apulée, Pétrone se montrèrent dignes des Grecs, leurs maîtres; l'histoire anecdotique et secrète enfin aggrava cet état de choses quand elle envahit pour la première fois la langue latine sous Justinien et sa femme Théodora. Procopese distingua dans ce genre scabreux; avant lui, Achille Tatius avait écrit le roman d'amour de Clitophon et Leucippe; l'évêque Héliodore surpassa Tatius dans

s Amours de Théagène et de Chariclée. Les peuples s langue romane, tous de race gauloise, étant les entiers "directs des sociétés antiques, durent néessairement reproduire dans leurs fabliaux les préieuses qualités des peuples celtes, grecs et romains lais ils y ajoutèrent aussi les défauts de ces deux iernières nations tombées dans la décadence.

Les fabliers du Midi mêlèrent donc à la finesse de

'observation, au bon sens moral et à la critique en-

^ de. la race gauloise le sentiment exquis des

)remiers Grecs, celui des Arabes, quelquefois aussi

bardiesse licencieuse de Pétrone et d'Athénée.

Or, les peuples de langue d*0 furent incontestable-

nt les maîtres des peuples de langue A' Oui à Ten-

dt du fabliau. Ce genre littéraire étant une produciOD des sociétés d'âge mur, il devait se répandre et 'riller chez les races du Midi, déjà vieilles dans la ciilisation, à une époque où les peuples du Nord, BouruignoDSi Français, Normands, encore au printemps e la vie, ne cultivaient que les grossiers poèmes épiues du cycle de Charlemagne et du cycle d'Arthur.

Quelles preuves matérielles donnerons-nous à l'apui de cette assertion? Comment parviendrons-nous

séparer les fabliaux d'origine méridionale de ceux 'origine normande ou française ?

Grâce à l'immense popularité dont ces compositions hilosophiques et populaires jouirent au moyen âge, il rriva que chaque œuvre de quelque mérite fut trauite dans une foule de langues, et se répandit chez )U8 les peuples, presque toujours sans nom d'auteur; i difficulté s'aggrava même au sujetsdes compositions roven cales.

Lorsque la langue d'O disparut, les poésies seules

furent jugées dignes d*ôtre ensevelies dans les bibliothèques; les fabliaux ne se conservèrent que traduits en vieux français. Nous serions donc nrienâcés de ne plus distinguer ceux qui remontent à la langue d'O, de ceux qui appartiennent à la langue diOui^ s'il n* existai! dans le corps même de ces récits une sorte de certificat de provenance : nous voulons parler des noms des personnages, des localités et de la description du paysage.

Dans le fabliau que cite Legrand d'Aussy (t. I, p. 250), un pénitent se rend en cour de Rome pour obtenir l'absolution; le Pape Tenvoie se purifiera; une terre étrangère appelée Pays de Cocagne : suit description mirobolante de ce paradis des gourmands et des paresseux. On ne saurait dire si Fauteur de ce Içii fut rinventeur de cette fiction ou s'il l'emprunta à quelques devanciers; mais il est positif que-le mot cocagne ne put être mis à la mode que par un écrivalD du midi de la Gaule : car il est composé de deux mots romans qui signifient : Il y a du gâteau; pays oit tout est gâteau (1).

Comment douter que le conte de Hucline et Eglantùie, dissertant sur la supériorité de deux amants, Tun chevalier, l'autre clerc, ne soit d'origine provençale? Au début du récit, les deux dames arrivent dans un vallon arrosé par un ruisseau sur les bords duquel s'élèvent grand nombre d'oliviers fleuris : elles parlent

(1) Coco, gâteau, gna pour n'y gna, il y en, a....... Ce fut

(lu provençal assurément que le mot passa dans le franç&is.

En 1631, on jouait la farce de Roule-Bon-Tcmps, de la haute et basse Cocagne. Le théâtre de Legrand renferme une pièce intitulée : le Roi de Cocagne,

î livres sterling^ dont l'usage n'était connu que dans

province de Guienne, possédée par les Anglais.

Iles portent les noms tout méridionaux de Florence

, de Blanche Flor; c'est en Cour d amour enfin

îlles se rendent pour faire juger le différend qui les

e. Ce fabliau de galanterie dut par conséquent

e traduit en français d'après un tenson composé

I la Provence ou l'Aquitaine.

Le conte justement célèbre de Grisellidis, cet admi-

û tableau de la vertu obéissante et résignée, ne

rait soulever d'incertitude. La scène se passe au

teau de Saluées^ en Piémont, et dans les environs

cette résidence ; nul n'essayerait de lui contester

)rovenance piémontaise.

Il en est de même SAucassin et Nicolette^ ce Daphnis »tte Chloé du moyen âge. Ce fabliau, chef-d'œuvre leptiment et de naïveté, fut évidemment composé la Provence ; on l'a même attribué à un chanoine ). Jilaguelonne. Les événements se déroulent dans tte contrée ; Aucassin est fils du vicomte de Beauire ; Nicolette est une pauvre esclave que ce châtein a rachetée des mains des Sarrasins pour lui donner ptême. Quand Aucassin fuit avec elle, il se di- \ vers la çaer et monte en bateau ; la tempête les t sur l'étrange terre dé Torelore^ dans laquelle IX navires sarrasins viennent les enlever; l'orage double : il pousse le vaisseau d' Aucassin vers le lâteau de Beaucaire, baigné par le Rhône ; celui li porte Nicolette aborde à Carlhage d'où il était

rtî.

Nous soupçonnons aussi la piquante satire de la

nme qui se noie, traduite par La Fontaine, d'avoir 1 le jour dans l'Aquitaine ou la Provence; cette

femme qu'un plaisant suppose avoir remonté le courant, par esprit de contradiction, au lieu de le descendre, était, en effet, occupée, au moment de sa chute, à porter du vin aux ouvriers des champs (1).

N'est- il pas d'origine piômontaise aussi le conte si plaisant de la femme qui devient enceinte, prétendelle, d'un flocon de neige qui lui est entré par la bouche? Le mari, qui n'est pas aussi dupe du mensonge qu'il le laisse paraître d'abord, se rend à Gênes, dès que ce produit miraculeux est devenu, jeune homme ; il le vend à des Sarrasins, et vient raconter à sa mère que cet enfant de neige a fondu sous ses yeux pendant qu'ils gravissaient une montagne exposée au soleil.

Tous les fabliaux qui présentent une couleur méridionale évidente ne sont pas néanmoins d'origine provençale ou italienne : l'Orient en fournit une collection considérable à nos réglons, et ce furent en général nos troubadours et nos chevaliers qui allèrent les cher* cher dans la Judée ou en Espagne. Les considérations appliquées à l'influence du goût arabe sur la poésie sentimentale des Provençaux s'adressent donc paiement au développement du conte «t de la fable.

Legrand d'Aussy a parfaitement constaté la provenance orientale d'une foule de contes; nous prierons le lecteur, à notre tour, de distinguer ceux qui nous arrivèrent tout faits de la Palestine ou de T Andalousie, et ceux qui furent composés par des troubadours sous

(i) Nous citerons encore le fabliau de la femme attachée au ménage de cent chevaliers, petite plaisanterie erotique dont la scène se passe sur les bords de la Méditerranée, dans un château assiégé par les Sarrasins. (Legrand» t IH, p. 38ô*)

'influence de leurs souvenirs des croisades. Dans le 3onte des Trois chevaliers et de la chemise^ par exemple, le fablier a présent à Tesprit, au début de lanarration, les passages de T Orient. Il fait une invocatioD aîi chevalier qui fut de chair de lion nourri^ qui a /6« yeux du léopard^ le cœur du lion^ les dents du sanglier, [impétuosité du tigre; qui chasse les ours, ks Hons et les cerfs. Mais l'aventuré elle-même est tout à fait étrangère aux mœurs arabes et conforme, au contraire, à la galanterie européenne : il n'y avait qu'une châtelaine, en effet, qui eût la liberté d'offrir aux combattants, au commencement du tournoi, une chemise pour toute cuirasse; qui osât, après la lutte, paraître revêtue du vêtement ensanglanté de son amant ; il n'y avait qu'un mari de l'Occident, un mari provençal surtout, qui pût avoir la résignation de fermer les yeux sur un pareil scandale.

Le fabliau de la Mule sans frein (Legrand, t. I, D. 1) eut assurément pour auteur des Provençaux reirenant du pays des Turcs, Lorsque messire Queux se met à la recherche du frein, il rencontre des troupes de Uons, de tigres et de léopards affamés ; la forêt a tous les caractères des bois de la Palestine : le géant jui se fait couper la tête par le chevalier Gauvain et juî la reprend aussitôt pour la remettre sur ses épaules ; le combat du même Gauvain contre un lion, rappellent de bien près les contes des Mille et une nuits (1).

Le lai de Loiselet présente une couleur orientale non

(1) Le fabliau de VOrdre de la Chevalerie est également moitié oriental, moitié chrétien : les deux héros sont, Hugues de Tabarie, seigneur de Galilée, et le sultan Baladin.

moins tranchée; Taction se passe dans une île placée au milieu d'une rivière ; elle est couverte de roses, de flef/rs et d*épices de toutes sortes. Ces produits méridionaux sont en telle abondance, «'qu'un mort soumis à leurs émanations reviendrait à la vie. » Au miliea du verger s'élève une fontaine ombragée d'un pin; ses rameaux, éternellement verts, la protègent contre le soleil aux jours les plus brûlants de l'été.... Legrand d'Aussy attribue ce conte à l'Arabe Bid-Paï (t. III, p. 431) (1).

Ce fut encore aux Orientaux que nos fabliers empruntèrent le conte d'une moralité si amusante et si vraie d'Aristote, servant de monture à la maîtresse d'Alexandre. Le conteujr arabe attribuait cet acte de servilisme amoureux au visir d'un sultan qui se laissa seller et brider par son odalisque (Legrand, t. I, p. 223). Nos fabliers s'emparèrent du sujet, le mirent sur le compte de l'idole des philosophes scolastiques, et, chose remarquable, ce fut un pape. Pie II, iEneas- Sylvius Piccolomini, qui, pour la première fois, le plaça dans son roman des Amours dEuryale et de Lucrèce (2).

En résumé, un grand nombre de fabliaux présentent

(1) Tous les contes, fables, historiettes, réunis sous le titre de CastoiementSt paraissent avoir la même origine, laicollection commence par Thistoire des deux cents moutons qui doivent passer la rivière sur un seul bateau, et que Cervantes a si habilement placée dans Don Quichotte,

(2) Citons encore, au nombre des importations de l'Orient, le fabliau du Marchand qui perd sa bourse, dans lequel on voit le Roi confier le jugement de Taffaire à un sage^ à la manière de l'Orient, ainsi que le fabliau de l'Homme qui n'a qu'un ami, et qui prouve à son fils, trop orgueilleux du grand nombre des siens, qu'on est heureux d*en compter un seul

es traces évidentes d'une origine provençale ou arabe ; autres n'offrent rien de caractéristique et peuvent )partenir au Nord comme au Midi; quelques-uns iulement portent des témoignages d'une origine flaande, normande, picarde ou française dans les noms 3S villes et des lieux qui s'y trouvent cités. Pourquoi , nous demandera-t-on , considérons-nous s méridionaux comme les intermédiaires qui firent 3isser les contes arabes dans la littérature française? ar la raison que les Provençaux et les Aquitains eurent ^ec les Mores d^Espagne des relations infmiment plus équentes que les gens du Nord. Il y avait d'ailleurs lire l'esprit aquitain et le conte arabe, toujours ispiré par l'observation, le bon sens, la sagesse ne affinité qui ne s'étjBudait pas à la littérature du lord, alors grossière, exagérée, barbare. Français, Iretons, Normands ne cultivaient que ces Chansotis de restes 9 ces Romans de la Table Ronde ^ entassement iforme d'aventures héroïques qui -n'avaient rien de ommun avec les qualités essentielles du fabliau. Il tait donc naturel que le conte arabe, court, net, préis, à la moralité fine et saine, fût avidement accueilli t traduit par les troubadours avant de passer chez les juvères. Ceux-ci n'étaient-ils pas destinés d'ailleurs devenir les héritiers directs de toutes les richesses.

ans la vie. La scène se passait d'abord en Arabie ; les fabliers a moyen âge la transportèrent à Rome. (Legrand d'Aussy,

III, p. 255.)

Dans le conte des Deux Amis, les marcliauds qui en sont les éros habitent, l'un à Bagdad, Tautre en Egypte (ihid,,

m , p. 262) ; le fabliau du Béposilaire a pour personnage rlncipal un More d*Ëspagne qui se rend à l a Mecque. (Ibid.^

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