‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 19 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

contigu au Milanais , et dans le dialecte des Vaudois, parlé du temps des troubadours (1).

(1) Nous possédons peu de fragments de ce dialecte tel qu'il était écrit au douzième siècle; celui de la Nobla Lcyczon suffit toutefois pour caractériser son mécanisme et désigner la famille à laquelle il appartient :

Lo nom de Dio, lo paire, deo esser al oommenzar.

Ë apellar en ajuda lo sea glorios fiih' car.

Filh de sancta Macia.

E lo Sant-Esperit que nos donc bona via,

Aquisti trey, la Sancta-Trinlta. ,

E nayma un dios devon esser aura (hlororès).

Plen de tota sapienta et de tota poisencza et de tota bonta.

Aquest deven sovent aurar e requérir.

Que nos done fortalecza encontra lenemic.

Que nos lo polsan vencer devant la nostra fin.

Ço es lo mont, e lo diavol, e la carn

Le nom de Dieu le Père doit être au commencement de toutes nos actions.,.. Nous devons appeler en aide son glorieux Fils chéri, Fils de sainte Marie, et prier que le Snàni* Esprit nous donne bonne vie. Ces trois forment la Sainte- Trinité et comme un seul Dieu doivent être honorés; plein de toute sagesse et de toute bonté; celui-là nous devons souvent prier et implorer afin qu'il nous donne la force contre Tennemi; que nous puissions le vaincre avant la mort; cet ennemi est le monde, le diable et la chair.

Examinant ensuite le péché originel d'Adam, la destruction des méchants par le déluge, les Tables de la toi, elle ajoute:

Adonca Diu trames Tangel • A ùna nobla donzella de liguage de rey, Noblamen la saluda, car s'apartenia à ley, En amps le dit : Non temer, Maria, Car lo Sant-Egpcrit es en ta companhia. De tu nayssere filh que apellares Yeshu, El salvare son poble de czo qui el ha oflTendu.

Donc Dieu envoya Tange à une noble jeune fille de famille royale, noblement la salua, car cela lui était dû, en même

Il est donc évident qu'aux dixième, douzième et treizième siècles, une même race, parlant la même langue, occupait tous les bords de la Méditerranée, depuis Valence jusqu'à Venise. Quand nous signalons rinfluence exercée par la Provence sur la Catalogne et la Lombardie, il ne s'agit pas de l'extension de la langue d'O; cet instrument littéraire y existait bien antérieurement 5 il s'agit des règles de poésie et de goût, qui, après avoir été discutées, promulguées dans les académies provençales du Gai Savoir (1) , pénétraient dans les bassins de TEbre, du Pô, et y formaient cette unité de littérature et de civilisation qui auraient peut-être produit une vaste et puissante nationalité romane^ si la guerre des Albigeois n'en avait arrêté la consolidation.

Cette homogénéité de langue, de goût littéraire et de mœurs explique rationnellement le droit qu'ont les poètes romans (2) de toutes les parties de la zone

temps il lui dit : Ne crains pas, Marie, car le Saint-Esprit t^accompagne. De toi nattra un fils que tu nommeras Jésus; il sauvera son peuple de son offense.

(t) Forcalquier, Romanin, Pierrefeu, Signe, Aix, Avignon, étaient les sièges de cours d'amour permanentes; on a pu voir que les dames qui les composaient, et dont nous avons donné les noms à Toccasion de deux procès, appartenaient toutes à cette provinca

(2) Poètes romans, c'est-à-dire qui renonçaient à l'usage du latio, langue savante, pour employer la langue vulgaire. Les troubadours Italiens et catalans sont d'ailleurs en trèspetit nombre; on ne connaît guère, parmi les premiers, que Lanfranc Sigalla, Simon Doria, qui vivaient au milieu du treizième siècle; — le marquis Lanza, contemporain de Pierre Vi* dal; — Barthélemi Giorgi; — Boniface Galvo, postérieurs, il est vrai, au treizième siècle ; — Ferrari de Ferrare ; — Fré-

méditerranéenne à être compris dans la liste des troubadours. No\is ne devons pas être plus surpris de voir les Provençaux fréquenter les cours de Montferrat et de Ferrare, de Barcelonne et de Tortose, que d'avoir à suivre les pérégrinations des Catalans et des Lombards à travers la Provence et rAquîtaine. Les poètes de la Gaie Science étaient dans leur patrie, au milieu de leurs concitoyens, partout où régnait la langue romane.... L'italien et l'espagnol n'étaient pas encore détachés de la souche linguistique commune. Tout poêle méridional qui , du dixième au treizième siècle, renonçait à l'usage du latin pour rendre ses poésies plus populaires n'avait qu'une langue à sa disposition : la langue d'O; il ne manquait pas de l'employer. Aucune différence littéraire bien tranchée ne distingue d'ailleurs ces troubadours en écoles différentes : leurs poésies offrent, au point de vue général, la même variété de formes, la même mollesse de sentimentalité; mais, à l'endroit du talent individuel, nous devons ajouter, à la gloire de notre pays, que les troubadours aquitains et provençaux l'emportèrent à tel point sur les Italiens et les Catalans, qu'à l'exception de Sordel, aucun ne marqua son passage par une

déric, roi de Sicile, au treizième siècle; — enfin le célèbre Sordel.

Les troubadours catalans ne sont guère plus nombreux; les plus connus sont : Hugues de Mataplana, compagnon de Jacques !•' (1229); — Guilhem de Saint-Grégori ; — Guilhem Figuiera; — Guillem de Bergedan; — Alphonse II d'Aragon;— Pons Barba, son contemporain; — le comte d^Ampurias, au treizième siècle; — Tremolera, catalan; — Guilhem de Mur; -— Pierre lii, roi d'Aragon; — Gerveri, de Gironne.

Buvre digne d'être arrachée à l'oubli. On doit remar- [uer toutefois en ce qui concerne l'analyse amoureuse 3t Tafféterie sentimentale que les Italiens et les Catalans renchérirent sur les exagérations des Provençaux. Leurs tensons furent une lice ouverte à une K)rte de scolastique in amore^ dans laquelle tous les sas, toutes les circonstances de la passion étaient prévus, analysés, débattus, comme des thèses de rhéologie ou des aphorismesde médecine. Deux interocuteurs posaient des questions, un arbitre intervelait, s'égarait encore un peu plus dans les paradoxes, sous prétexte de les débrouiller, et fmissait par trancher la question tant bien que mal au milieu de ténèbres inextricables.

L'art de sentir à la mode, au lieu de sentir selon la nature, dominait tous les esprits ; mais les troubadours italiens et catalans prenaient un caractère particulièrement mystique ; ils transformaient le sentiment humain en contemplation céleste ; une sorte d'illuminisme remplaçait chez eux la métaphysique des Provençaux. La cause de cette aggravation de folie est facile à expliquer. L'Espagne et l'Italie ne possédaient pas la liberté philosophique au même point que la Provence. Les italiens vivaient sous le rayonnement théologique de liome; ils étaient profondément croyants. Ce n'était pas chez eux que les hérésies du treizième siècle avaient leur foyer. Les Espagnols vivaient près de rolède et de Cordoue 5 au lieu du souffle chrétien, c'était l'ouragan de l'islamisme qui sortait de leurs mosquées; mais il produisait les mêmes conséquences par la violente réaction religieuse qu'il provoquait dans les populations chrétiennes.

Toutes les passions prenaient donc le caractère de

la dévotion, soit en Espagne, soit en Italie. Les amants croyaient rehausser leurs dames en les considérant à travers les visions des prophètes, et leurs chansons d* amour prenaient une couleur apocalyptique. De 1190 à 1261, des milliers de poètes travaillèrent la ballade et le sonnet, le cantique et le tenson; ils employèrent toutes les formes poétiques à célébrer un amour tellement nébuleux avec des métaphores tellement équivoques ; ils cachèrent si bien leurs dames sous des noms de fleurs et d'étoiles, qu'on ne savait plus s'ils habitaient sur la terre ou dans le ciel, s'ils parlaient à des femmes ou à des anges.

Les troubadours des deux nations nous conduisent ainsi aux débuts de la langue italienne et de la langue espagnole ; ils nous font pressentir la galanterie dogmatique de Guido Gavalcanti, de Gino de Pistoia, de Maiano, de Dante lui-même; ils nous préparent au pêle-mêle sensualiste et visionnaire du Castillan Lorenço, du marquis de Santillane, de Rodriguez del Padron et de Jean Ruis de Hita.

Nous reviendrons plus tard sur ces modifications, qui ne sont pas sans importance. Bornons-nous à constater ici que le mysticisme sentimental des Italiens présente un caractère de rêverie céleste particulièrement spiritualiste, épuré ; tandis que celui des Espagnols offre quelque chose de plus matérialiste, de plus grossièrement dévot.

Parfois cependant, au milieu de ces aberrations qui vont du sacrilège au ridicule, il éclate de ces chants belliqueux, de ces satires politiques entièrement étrangères à l'amour et qui rachètent les défauts de ces petites niaiseries galantes. Le Mantouan Sordel, entre autres, égale en énergie, dans son fameux sirvente sur

la mort de Blacas, les plus hardies imprécations de Bertrand de Born :

a Je veux en ce rapide chant, d'un cœur triste et morne, plaindre le seigneur Blacas, dit-il, et j'en ai bien sujet : car en lui j'ai perdu un seigneur et un bon ami, et les plus nobles vertus sont éteintes du même coup. Le dommage^st si grand, que je n'ai nas soupçon qu'il se répare jamais, à moins qu'on ne lui retire le cœur et qu'on ne le fasse manger à ces barons qui vivent sans cœur ; et alors ils en auront assez.

a Que d'abord l'Empereur de Rome mange de ce cœur : il en a grand besoin, s'il veut conquérir par la force lesftMilanais, qui maintenant le tiennent conquis lui-même ; et il vit déshérité malgré ses Allemands, Qu'après lui mange de ce cœur le Roi des Français, et il recouvrera la Castille, qu'il a perdue par niaiserie ; mais, s'il pense à sa mère, il n'en mangera pas : car il parait bien, par sa conduite, qu'il ne fait rien qui lui déplaise.

• « Je veux, que le Roi anglais mange aussi beaucoup de ce cœur, et il deviendra vaillant et bon, et il recouvrera la terre que le Roi de France lui a ravie, parce qu'il le sait faible et lâche.

K Et le Roi de Castille» il convient qu'il en mange pour deux : car il tient deux royaumes et n'est pas assez preux pour un seul ; mais, s'il en veut manger, il faut qu'il le fasse en cachette : car, si sa mère le savait, elle le battrait avec des verges (1). »

Cette étrange revue satirique se poursuit dans une longue série de strophes. Sordel se montre sans pitié

(1) Traduction de M. Villemain : Liitéralure au moyen âge, t. I, p. 160.

pour offrir une tranche de celte nourriture régénératrice à tous les rois, à tous les seigneurs ses contemporains.

Cette pièce, d'une énergie toute Scandinave, eut un immense retentissement. Plusieurs poètes Timitèrent... « Après avoir mangé le cœur de Blacas, dit M. Villemain, m prit plaisir à dépecer son corps pour en envoyer les lambeaux aux divers peuples de la chrétienté » Nous aurions passé légèrement sur ce

repas de cannibales s'il ne nous paraissait résumer la violence des passions du temps. Quelle pouvait être la cause de ce mouvement des esprits qui semblait ramener certaines âmes d'élite, dans les races méridionales, aux fureurs sanguinaires des Thuringiens et des anciens Bretons? La poésie de Sordel, tout comme celle de Bertrand de Born , se détache nettement de la gaieté satirique, de la grâce sentimentale, de la fine observation des peuples de langue d'O. Quelques leudes mérovingiens se seraient-ils installés au centre de l'Aquitaine? Les Lombards, longteqips célèbres par leur cruauté, auraient-ils propagé leur barbarie parmi les populations gauloises de la Cisalpine? Nous serions disposé à le croire. Le ttom de Bertrand de Born est assez tudesque pour qu'on lui suppose une origine franque ; mais celui de Sordel est incontestablement gallo-romain. Cepoëte dut sans doute sa violente énergie à l'influence de l'éducation lombarde. Les races méridionales obéissaient donc à trois courants divers : au caractère gaulois et gallo-romain, le plus général, le plus puissant de tous; à certaines traditions arabes, enfin à la pression des peuples du Nord. Cette action triple résumera toute sa puissance dans le génie de

nie Alligbieri : Dante, rêveur, métaphysicien arabe provençal dans sa jeunesse, lorsqu'il décrit ses ases amoureuses dans la Vita nuova^ deviendra it lombard, tout barbare, lorsqu il écrira la majeure 'fie des épisodes de sa Divina Comedia,.. Ne soyons 30 pas étonnés si ce Florentin colossal , qui étreint ses bras le génie du Midi et le . génie du Nord , «rde son admiration à Sordel, s'il Tévoqil^ comme digne compatriote de Virgile, dans un des plus IX chants du Purgatoire (1) I II s'inspirera plus

i) Ma vedi là, un* anima, ch'a posta, Sola soletta verso noi riguarda :

Qu^ella ne* n seguira la via piu testa. Venimmo a lei : o anima lombarda, Corne ti slavi altéra e disdegnosa, E nel muover degli occhi onesta e tarda! Ella non ci diceva alcuna cosa; Ma lasciavanc gir, solo guardando £ guisa de leon, quando si posa.

Pur Virgilio si trasse a lei pregando, Che ne mostrasse la miglior salita ; E quella non rispose al suo dimando ; Ma di nostro paese, e délia vita G'inchiese : e *1 dolce duca in cominciava : Montava; e Tombra tutta in se romita Surse ver lui dii luogo, ove pria stava, Dicendo : o mantovauo, i'o son sordello Délia tua terra; e Tun Taltro abbracciava. Ahi serva Italia, di dolore stello, Nave senza nocchiero in gran tem pesta, Non donna di provincie, ma Bordel lo Queir anima gentil fu cosi presta, Di dare al cittadin suo quivi festa :

Et ora ni te non stanno senza guerra IJ vivi luoi, e l'un laltro si rode Di quel, ch'un muro et una fossa serra.

(Chant VI.)

La discussion politique sur les malheurs et les troubVs ritalie se poursuit pendant plusieurs strophes. IL 13.

d'une fois de son souvenir, soit qu'il montre Ugolin dévorant le crâne de Rugieri , soit qu'il rencontre Bertrand de Born portant sa tête en guise de lanterne.

De mêaie que la Lombardie avait eu son Bertrand de Born dans Sordel, de même la Catalogne eut le sien dans Guilhem Figuiera. Nous possédons un sir vente dans lequel ce troubadour attaque Rome avec toute la violence fl'un précurseur de Luther. Ses imprécations offrent même un intérêt littéraire particulier : elles se rapprochent de la forme que Corneille donnera plus tard à celles de Camille ; chaque strophe commence par le mot Rome :

Rome trompeuse, conductrice, sommet et racine de tous les maux ; le bon Roi d' Angleterre fut par vous trahi.

Rome trompeuse, la convoitise vous égare; vous tondez trop ras la laine de vos brebis

Rome, ne me prêchez plus là-dessus : car vous êtes ausse et méchante envers nous et envers les Grecs (l).

La pièce n'a pas moins de trente couplets de la mêuie facture.

(I) Roma enganalrltz,

Qu'etz de tots mais quiza E sims e razitz; Lo bon Reys d'Angleterra Fou per vos trahltz, Roma trichairitz, Gobeitatz vos engana, Qu'a vostras berbltz Tondetz trop la lana.

Roma, e no m'en precz, Qu^ar jest falsa e trafana Vas nos e vas Grecx.

En résumé, les troubadours chez lesquels la galanterie exerça un empire qu elle n'avait jamais eu, qu'elle ne retrouvera peut-être jamais, chantèrent quatre sortes de passions bien caractérisées : U amour chevaleresque y stimulant précieux de tout sentiment élevé, généreux, patriotique; il avait incontestablement pom* origine le respect, l'admiration des Celtes . pour la femme. Il régna principalement chez les Aquitains;

V amour voluptueux^ source de tous les désordres, de tous les sensualismes ; héritage direct de la corruption romaine ; il exerçait particulièrement son influence chez les Provençaux ;

V amour métaphysique et mystique, enfant d'une imagination rêveuse, eniyrée des visions et des parfums de rOrient; il était Tapanage des Provençaux, des Catalans et des Italiens ;

Enfin, les passions politiques, 7*eligieuses et sociales, brûlant creuset de menaces et d'imprécations, animèrent une foule de sonnets et de sirventes. . . . Excitées par l'invasion Scandinave et germanique, ces passions ne se montrèrent d'abord qu'exceptionnellement chez quelques poêles attachés aux conquérants germains par d'intimes relations ou par le sang; mais nous les verrons, durant le treizième siècle, se généraliser dans la littérature méridionale, sous l'impulsion de la nouvelle invasion du Midi parles peuples du Nord; lorsque les luttes sanglantes des Guelfes et des Gibelins ouvriront l'Italie aux Allemands, lorsque l'hérésie des Albigeois conduira les Français (1) au cœur de la Provence.

(1) Les hommes du Midi les appelaient Francùnans,

Alors ce ne sera pas le goût littéraire du Nord seulement qui pénétrera chez' les poètes méridionaux : la langue d*0 elle-même tombera dans un tel discrédit, qu'il ne restera bientôt personne pour la parler correctement et l'écrire.

Cet abandon de la poésie romane eut des conséquences sur lesquelles nous devons nous arrêter.... En essayant de faire connaître les qualités et les défauts de ces quatre grands dialectes : le limosin, le provençal, le catalan et le milanais, nous avons dû rester bien au-dessous de notre tâche, par Timpossibilité où nous sommes aujourd'hui de saisir toutes leurs beautés et, par conséquent, de les définir. Après l'oubli complet qui a pesé sur les langues d'O pendant plus de cinq siècles, elles ont été arrachées au mépris du monde savant par Lacurne de Sainte-Palaiye et par Raynouard. De nos jours, un bon nombre de philologues français, anglais, allemands en comprennent assez bien le mécanisme ; mais sont-ils dans les conditions nécessaires pour en apprécier l'harmonie, la grâce, le ton musical qui forment leurs qualités essentielles? Nous le mettons fortement en doute.

'( Nous autres gens du Nord, avec nos étés pluvieux et nos froids hivers, avouait judicieusement M. Villemain à ses auditeurs de 1840, je ne sais si nous sommes bons juges de la poésie méridionale : ce qu elle a de brillant et de sonore ne fournit pas assez pour nous à la réflexion. Dans la vie tout extérieure, toute sensitiye des peuples du Midi, l'harmonie seule défraye pour ainsi dire la poésie; cette harmonie charme encore un étranger quand il peut l'écouter dans l'idiome original ; mais c'est un son qui s'affaiblit et meurt dans une traduction, et ce qui reste de senti-

lent et de pensée n'a pas toujours assez de force et de ariété pour soutenir l'intérêt (1). »

Nous irons plus loin que M. Villemain ; nous dirons ue l'indigène lui-même ne saisit plus de nos jours )utes les harmonies des dialectes limosins et provenaux; la raison en est facile à comprendre.

Rien de plus intime, de plus spontané que l'impreson du langage, dans les races méridionales surtout. hez l'orateur, en effet, tout parle à la fois : l'accent, 1 articulation du mot , le mouvement des membres, ijeu de la physionomie, le regard.... Une langue ne se )nipose pas seulement de phrases et du sens littéra ttaché à chacune d'elles. Une langue, pour le peuple ui la parle, est un ensemble de mots accompagnés e tel mouvement des yeux, prononcés dans telle potion du corps, avec une ponctuation marquée par tel este delà main, tel froncement des sourcils. . . Qu'est-ce ue t accent? C'est l'art d'appliquer un son, une note, ne mesui'e à telle partie du discours. Selon que vous codifiez ce ton, ces notes, vous pouvez varier la por- 5e des mots jusqu'à leur donner un sens tout opposé u sens primitif, transformer l'éloge en satire et la rière en imprécation.

Tout ce qui composait ce complément de la parole, hez les Provençaux et leurs contemporains de la même

(!) c'est par suite de cette disposition des hommes du Vlidi placer riiarmonie des mots bien au-dessus de la pensée, le la musique a fini de nos jours par absorber tellement la )ésie dans les opéras italiens, que la première seule est culée, comprise», admirée, tandis que la seconde, entiôreent sacrifiée, ne sert qu'à faire passer les niaiseries les plus des,ies absurdités les plus fortes sous le couvert de la médie.

langue, sont des éléments compkStement perdus pour nous, d'autant plus qu'il s'est écoulé cinq ou eix siècles entre le moment où les vrais troubadours disparurent et l'époque, toute moderne, où l'on s*est remis à épeler leur alphabet, à bégayer leur poésie. Cet irréparable malheur n'avait atteint ni le latin ni le grec. Lorsque ces deux langues se corrompirent, Tune en Orient, au point d'être à peine reconnaissable dans la bouche de ceux qui la parlent encore; l'autre dans tout l'Occident, au point de disparaître d'une manière absolue comme langue parlée, elles ne continuèrent pas moins à régner avec toute leur pureté primitive dans la haute région de la littérature et de la science. Les écoles, les académies furent des sanctuaires où les traditions de l'accent, de la notation, du geste se conservèrent sans solution de continuité ; il existe peut-être encore des hellénistes et des latinistes qui ne s'écartent pas trop de la diction de Sophocle et de celle de Virgile. Quoi qu'il en soit, le grec et le latin avaient assez longtemps régné sur le monde antique pour donner à leur réputation, à leur gloire des bases inébranlables ; ils avaient pour piédestal un socle de siècles assez nombreux pour s'imposer au respect et à l'admiration des peuples qui cessaient de les parler.

Les langues romanes furent privées de tous ces avantages. Cultivées pendant trois cents ans à peine, elles rentrèrent brusquement dans le domaine du baî peuple, qui les estropia. Privées du sanctuaire dei écoles, elles disparurent complètement du mondi littéraire; toute tradition d'accent, de notation, d mimique se perdit. Quand on s'est rappelé leur exis tence , quand on à exhumé leur cadavre , on n'a plu trouvé dans le tombeau des bibliothèques qu'un sque

Lte sans couleur, sans vêtements, sans ornemenls teneurs. On a pu en reconstituer l'anatomie, comme jvier a refait celle du Mastodonte et du Dinaploteum; il a été impossible de restaurer les qualités essenîlles de grâce, d'harmonie, de coloris qui faisaient ur principale beauté : nos plus savants provençaîtes traduisent à peu près le roman ; ils ne le parlent SIS du tout.

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