DU SUD
Peu de littératures sont aussi diamétralement opposées que celle des peuples de langue d'O et celle des peuples de langue d'Ôm, à laquelle nous ajouterons la littérature bretonne. Pour avoir une idée sommaire de ces diverses poésies du Nord, on n'aurait, pour ainsi dire, qu'à prendre le contraire des poésies provençales et limosines : celles-ci étaient remarquables par la ^râce de l'invention, la variété infinie de la forme, l'abondance des images, le brillant du coloris, la brièveté bien proportionnée de leurs compositions; celles du Nord frappent tout d'abord par le caractère dramatique et sombre de leur sujet, la n.onotonie de leur rhythrae, la sévérité nébuleuse de leurs images; à partir du douzième siècle, enfin, par le développement démesuré de leurs poëmes incolores.
Il faut remarquer, en effet, deux époques bien distinctes dans les œuvres des bardes bretons et des trouvères franco-normands. Dans la première, qui s'étend du huitième au onzième siècle, des poètes rudes et grossiers, mais tout d'inspiration, essayent, avec uu idiome à peine ébauché, des compositions lyriques d'une grande puissance ; de nobles et saintes passions, triomphant de la pauvreté de la langue, produisent des beautés poétiques franches, sincères et d'une saisissante impression.
Dans la seconde, qui occupe les onzième, douzième et treizième siècles, des commentateurs verbeux et sans enthousiasme, soumettent ces chants primitifs à des paraphrases serviles et ne les mettent à la mode qu'en les gâtant : ils abandonnent les chants lyriques et passionnés des siècles antérieurs, ces cris de guerre improvisés sous la pression immédiate des événements; ils composent d'immenses épopées sans principes, sans rëgles,onoseraitajouter sans commencement etsansfin.
Chez les Bretons et chez les Franco-Normands, c'est-à-dire du Rhin à la Loire, c'est partout le même ton général, la même forme narrative. Le drame terrible cherche un complément nouveau dans un merveilleux colossal et déréglé. C'est le règne de l'hyperbole, des géants et des fées, des dragons et des chimères, ayant pour théâtre des forêts immenses, des rochers, des précipices et des torrents enchantés.
La littérature romane (1) avait eu pour berceau l'Aquitaine et la Provence, terres poétiques où les
(1) Afin d^éviter toute confusion, nous réservons la désignation de romanes aux littératures du midi de la Loire, de la Catalogne et de la Lombardie; nous donnerons celle de franco-normandes aux littératures des pays de langue d'Oui.
:raditions grecques, romaines, arabes même avaient entretenu le foyer de Fimagination méridionale. La litlérature des Bretons et celle des Franco-Normands naquirent sous l'impression de courants tout contraires que les tempêtes des mers polaires semblaient pousser ^ers les plages de l'Océan.
M. Fauriel s'est efforcé de faire admettre une étrange erreur : il a prétendu que la Provence avait été le berceau de l'épopée bretonne et carlovingienne, qui serait passée toute conçue, toute formée des bords du Gard et de la Durance sur ceux de la Loire et de la Meuse. La prétention du célèbre critique est véritablement singulière.... Eh quoil les Romans de la Table Ronde et les Chansons de Gestes sont écrits en langue (ÏOiii; pendant qu'ils florissent dans le nord-ouest, le midi de la Gaule ne produit pas un seul poëme épique. Les œuvres de longue haleine sont diamétralement opposées à la nature de la poésie, à l'esprit fin, délicat, incisif des troubadours; et l'historien de ces troubadours s'appuie sur les allégations les plus futiles, sur les rapprochements de textes les plus contestables pour soutenir que le poème du moyen âge naquit dans la région où il fut si longtemps inconnu !... Il est difficile, on en conviendra, de torturer plus hardiment la vérité.... Nous persistons à dire que le roman chevaleresque fut complètement inusité dans la région des tensons et des aubades avant le treizième siècle, époque à laquelle nous le montrerons pénétrant au midi de la Loire à la suite des Français de Simon de Montfort.... Il fut, au contraire, une descendance directe des poëmes druidiques, des traditions populaires de la Bretagne et des récits des Eddas et de Nibeluhgen.
Nos preuves porteront sur quatre ordres de faits : les n. 1^.
rapports du genre épique avec l'âge du peuple qui le cultive; — le nom et rorigine des héros de ces poëuies; — le théâtre et la nature des événements qui en fornient le sujet ; — le caractère du merveilleux qui constitue un de leurs principaux ressorts poétiques.
Il est deux conditions indispensables àTéclosion du 2)0ëme : il faut que le peuple soit jeune et à Tépoque da ses premières illusions, de ses passions, de son fanatisme; il faut aussi que des événements d'une importance fondamentale soulèvent la nation entière et fassent converger toutes les préoccupations nationales vers le même but.
Or, avant le treizième siècle, les peuples de langue qVOui étaient les peuples jeunes, les peuples d'âge héroïque ; les Bretons eux-mêmes, bien que de date plus ancienne, ne conservaient pas moins les qualités poétiques des peuples enfants derrière les retranchements de leur fanatisme, de leur barbarie
Les Méridionaux, au contraire, étaient les peuples vieux, les peuples désillusionnés, rendus sceptiques par la perfection même de leur civilisation et par leurs intimes rapports avec les nations de l'antiquité.
Les grands faits historiques, les grandes luttes de peuples avaient le Nord pour théâtre, les hommes du Nord pour héros. Charlemagne et ses pairs luttant contre les Huns, les Saxons, les Sarrasins occupaient toute la scène de l'histoire; les traditions bretonnes roulaient sur les luttes d'Arthur et de ses compagnons contre les Saxons et les Scandinaves. Toutes les Chansons de Gestes, tous les Romans de la Table Ronde (1)
(1) On sait qu'à Tépoque de Pausanias, les Gaulois faisaient usage de tables rondes : le titre des romans de ce nom vint
urent composés sur ces événenients et avec ces per- ODnages, comme la littérature grecque* presque iûtière, puisa ses beautés dans les récits légendaires le la guerre de Troie.
Les hommes du Midi ne furent impressionnés, du ixième au treizième siècle, par aucune grande révoluioD. Les troubadours eux-mêmes nous ont donné la »reuv6 que les croisades les trouvaient assez froids ; lies leur offraient une occasion de courir les aventures plutôt qu'un motif d'élever à son paroxysme une exalation religieuse quils ne connaissaient guère. Ils se contentaient démener doucement, sous leur ciel bien-' 'eillant et pur, une vie toute de plaisir, de prouesses calantes et féodales.... promenades nocturnes, intrl- ^es de castels et de cours d'amour, tout leur inspirait 'aubade et le tensout le ploîi et le survente ; rien ne les )oussait à composer de vastes combinaisons d'avenures de guerre, de haines nationales, de luttes de >euples conquérants et de peuples conquis. Aussi les troubadours, réduits à chanter de petits â et de petites passions, faciles à être embrassées l'un regard, à être considérées dans leurs détails !t leur ensemble, nous offrent-ils des poésies parfaiement harmonieuses et bien proportionnées. Les rouvères des douzième et treizième siècles, au conraire, troublés par la grandeur des sujets qu'ils embrassent, par l'immensité du théâtre, s'égarent dans ette confusion. C'est à peine si , par intervalle, des lans inspirés, des cris d'une passion bien sentie in-
icontestahlement de celle autour de laquelle se rangeaient 3s compagnons d^ Arthur pour raconter les événements qui armèrent le sujet de ces compositions.
terrompent la monotonie de leurs chroniques, deux fois plus longues que V Iliade.
Ces poètes enfants, qui s'adressent à un peuple enfant comme eux, doivent nécessairement être épris du merveilleux^ de t impossible et les prodiguer dans leurs conceptions : aussi les Chansons de Gestes et les Romans de la Table Ronde offrent-ils une insurrection permanente contre le naturel et le vrai, un entassement d'apparitions grossières, de visions étranges, de prodiges extravagants. D'où venait cet élément poétique? Les Bretons et les Francs l'avaient-ils emprunté aux Italiens et aux Provençaux? ou bien le cueillaient-ils dans leur propre région comme un fruit indigène?
Le merveilleux colossal et terrible des romans carlovingiens et bretons ne fut pas l'œuvre d'un peuple ou d'une race, mais le produit d'une époque et de ses conditions politiques et sociales.
Quand on parcourt l'histoire des peuplades Scandinaves et qu'on voit des famines périodiques les contraindre successivement à s'expatrier pour aller, les armes à la main, arracher des moyens d'existence aux nations voisines ; quand on assiste à ces assassinats qui détruisent les familles, à ces guerres atroces qui font disparaître les peuples: quand on réfléchit aux misères des survivants ; quand on voit les Armoricains refoulés dans leur presqu'île par les Romains et les Carlovingiens, se réfugier dans la Grande-Bretagne, quand on les retrouve plus tard repoussés de la Grande- Bretagne par les pirates Scandinaves, on est obligé de reconnaître que peu de races furent exposées à d'aussi vives souffrances, à de si profondes terreurs.
Or, le malheur et la crainte sont les principales sources de la croyance en des êtres malfaisants qui se
aisent à tourmenter l'humanité.... L'homme qui lufTre a inévitablement des visions de géants, de onstres et de fantômes; la tempête et la famine son mr lui des divinités d'autant plus puissantes qu*elles nt plus redoutées. L'enfant épouvanté voit plus ogres, de revenants et de spectres dans une nuit que ille poètes exaltés, mais sans peur, ne sauraient en venter durant une longue carrière de rêverie. Nous connaissons déjà par les Eddas et par quelques lants bretons dans quelles terreurs vivaient les poiatioDS Scandinaves et armoricaines. Cet état d'esrit se continua pendant plusieurs siècles après l'arvée du Christianisme; les années qui précédèrent m 1000 les rendirent plus vivaces en mêlant aux lisérés terrestres les craintes jusqu'alors inconnues 3 la tin du monde.
Jamais les souffrances physiques ne s'étaient aggraves de telles souffrances morales. Si les bouleversements lusés par les Barbares s'étaient un peu calmés, leur mvenir vivait encore dans les imaginations et des ilamités plus cruelles avaient remplacé les inva- ODS : des pestes horribles ravageaient l'Europe
8 tous les sens ; des famines, périodiques, réduiînt les populations à manger de la chair humaine : à mêler de la craie à la farine qui se vendait 1 poids de l'or. La féodalité avait ouvert ses cachots ; organisé ses tortures : mille présages infernaux an- DDçaient l'approche de la fm des temps : ici l'on [)ercevait des comètes prêtes à incendier la terre; là-
on entendait la trompette de l'ange exterminateur. e roi Arthur et le Juif-Errant pouvaient se consoler : ur supplice aurait bientôt un terme. Le paradis et 3nfer allaient seuls exister sur les ruines de l'uni-
vei*s... ; le monde devait finir à tel jour, à telle heure; on verrait l'air prendre feu, la terre se couvrir de légions infernales qui se partageraient les mortels et les entasseraient sur des grils, dans des chaudières, sur des roues. Dieu' rendant le supplice plus terrible, écraserait les pécheurs de ses regards courroucés. On eût dit que les peuples du Nord répudiaient le Chrîstianisiue et se rattachaient à la vieille Mythologie Scandinave; ils se faisaient un Christ sans pitié sur le modèle d'Odin; ils s'imaginaient un enfer tracé sur le plan de celui de Loke et de Hell; TEvangile prenait dans leurs mains la forme des chants implacables des Eddas, Chacun alors de se livrer aux expiations du pécheur qui se lepent ou aux désordres de Timpie qui a perdu toute espérance. Le vieux monde n'avait pas connu ces frayeurs : Grecs, Egyptiens, Romains n'avaient jamais pensé que l'univers pût avoir son dernier jour.
Les Provençaux et les Gascons étaient un peu comme les anciens; ils ne comprenaient guère ni ces craintes, ni les conceptions ténébreuses et bizarres qui en étaient les conséquences. Leur région, assez épargnée par les Romains, peu bouleversée par les Barbares, restait relativement une des contrées les plus heureuses, les plus favorisées du vieux continent. Certes les joyeux inventeurs du Pays de Cocagne et du Torelore n'étaient pas disposés à voir le monde en noir, à se préoccuper de sa destructiorr,,.. On a renjarqué le dégagement avec lequel ils envisageaient les croisades. Des hommes qui se seraient effrayés de Tanéantissemeiit de l'univers, comme le faisaient les gens du Nord, n'auraient pas lancé les plaisanteries peu dévotes de certains troubadours. Nous possédons
5 Voyage au Purgatoire d'un gentilhomme facétieux, ommé Périllos, qui n'indique pas une très-grande rayeur des supplices de l'autre monde; et les reprohes de Pierre Cardinal à Dieu, au sujet de l'enfer, ne lartent certainement pas d'un esprit très-préoccupé les Irions de Satan.
Ce fut donc pour des causes toutes contraires et par les conséquences également rationnelles que les trou- •adours cultivèrent un merveilleux resplendissant de rftce, d'harmonie, de couleurs, et que les trouvères t les bardes hérissèrent leurs vastes poëmes d'appaitions extravagantes et terribles.