VAINS EFFORTS DE CHARLEMÂ6NE POUR GERMANISER
LA GAULE FRAMQDE (1)
Charlemagne avait entrepris une tâche doublement difficile : il voulait assurer aux Francs établis entre le Rhin et la Loire, mais moins nombreux dans cette contrée que les Gaulois, la domination sur l'Europe tout entière; il prétendait imposer l'unité impériale aux éléments infiniment varié , que l'invasion avait répandus sur la surface de l'empire romain.
La tentative était au-dessus des forces humaines. Pour en augmenter les diflicultés, en ce qui concernait la Gaule, il prit la question au rebours, et suivit une voie qui aboutissait à un obstacle infranôhissable.
(1) Nous désignons ainsi le nord-ouest de la Gaule, compris entre la Loire et le Rhin.
«S'il y avait dans le monde, dit très-judicieusement Montesquieu, une nation qui eût une humeur sociable, une ouverture de cœur, une joie dans la vie, un goût, une facilité à communiquer ses pensées ; qui fût vive, agréable, enjouée, quelquefois imprudente, souvent indiscrète, et qui eût avec cela du courage, de la générosité, de la franchise, un certain point d'honneur, il ne faudrait point chercher à gêner, par des lois, ses manières, pour ne point gêner ses vertus. Si, en général, le caractère est bon, qu'importe de queldéfauts qui s'y trouvent. »
« C'est au législateur à suivre l'esprit de la nation, lorsqu'il n'est pas contraire aux principes du gouvernement; car nous ne faisons rien de mieux que ce que nous faisons librement et en suivant notre génie naturel;... Qu'on donne un esprit de pédanterie à une nation naturellement gaie, l'Etat n'y gagnera rien ni pour le dedans, ni pour le dehors : laissez-lui faire les choses frivoles sérieusement, et gaiement les choses sérieuses (t. II, p, 190), »
Gharlemagne ne connaissait pas ce principe ; il le viola complètement dans ses relations avec les Gaulois ; il ne sut pas comprendre « qu'on ne fait rien mieux que ce qu'on fait librement; » il voulut donner « un esprit de pédanterie à une nation naturellement gaie. » L'État n'y gagna rien, ni pour le dedans, ni pour le dehors, » et ses successeurs subirent les dures conséquences de cette faute politique.
Doué de la plus étonnante puissance que Dieu ait départie à la nature humaine, il exécuta de grandes choses en politique extérieure , mais il commit de grandes erreurs en administration : il fut sublime envers les Barbares, il se montra petit envers les Gaulois.
Tout a été dit sur le génie militaire et organisateur de Charlemagne. Son nom est si glorieusement mêlé au refoulement des Huns, des Saxons, des Avares qui menaçaient de passer sur le corps des F/ancs, comme ceux-ci avaient passé sur celui des Romains, qu'on ne saurait rien ajouter aux éloges que les historiens lui prodiguent à cet égard. Il ne reste qu'un point à éclairdr, un reproche à adresser à Tempereur frano-: lui qui jugeait si bien le passé, ne savait pas prévoir l'avenir et mesurer les forces qui devaient former l'équilibre de la future Europe chrétienne. Le plus vaste génie de la nation franque eut le patriotisme trop exclusif; il pensa que la race germanique l'emportait sur les autres^ par l'intelligence, le courage, l'aptitude à toute chose; il voulut rester trop exclusivement Germain.
Tout gouvernement a deux éléments fondamentaux, la force et l'intelligence. La force était incontestablement l'apanage des Francs, Charlemagne avait raison de la chercher parmi eux; mais l'intelligence, la science , l'art de les communiquer surtout, étaient l'apanage des Gaulois, héritiers directs de la civilisation romaine, Charlemagne ne sut pas reconnaître ce grand fait; peut-être en redoutait-il les conséquences au point de vue de l'influence Germanique. 11 voulut reconstituer le gouvernement de l'intelligence comme celui de la force, à l'aide des seuls germains, en reléguant les Gaulois aux derniers rangs de ses combinaisons politiques : cette erreur frappa son système tout entier d'une impuissance radicale (1).
(1) N'est-ce pas d'ailleurs la destinée de tous les grands conquérants ? ils brillent, passent comme des météoreSi et ne laissent presque rien après eux.
Toutes les particularités de son règne concourent à prouver ces préférences germaniques : d'abord il habite constamment Je nord ; il ne s'éloigne quelquefois de la Belgique, des bords du Rhin, de la Germanie, que pour faire des expéditions contre les Sarrasins; ses résidences sont Aix-la-Chapelle, Worms, Metz, Paderborn. Les provinces du Rhône, de la Garonne lui sont étrangères (1) ; qu'y gagne-t-il? C'est qu'elles se détachent de plus en plus de son empire franco-germanique; dédaignées par lui, elles reconstituent à part une nationalité gauloise, en haine des hommes du nord, et donnent à cette nationalité une cohésion, une unité qui les mettront en mesure de lutter, peu d'années après, contre la race franque avec de sérieux avantages.
Charlemagne n'est pas moins attentif à choisir tous les hommes qui le secondent dans la population germanique; peu de Gaulois, de Gallo-Romains commandent ses armées, remplissent ses ambassades, occupent ses évêchés, dirigent ses écoles (2) .
(1) A sa mort, cependant, il se rappela les noms de quatre villes du midi, pour leur donner part aux aumônes qu'il léguait aux différentes métropoles de Tempire. Ces villes furent Fréju?, Arles, Vienne et Bordeaux.
(2) Le Frank Eginhard est son historiographe ; nous pouvons citor après lui, parmi les fonctionnaires importants, Anduir, Worad, les Lombards Adalglse et Aion, le diacre Richulf, réchanson Eberhard, le chambellan Méguifried, l'abbé Angilbert, l'émissaire Eberwin, le connétable Burchard, l'officier Gottschalk, le comte Egbert, le comte de Tours Hugues, le préfet du palais Luitfried.
Dans la conférence qui eut lieu sur l'Yder, au sujet de la paix qu'il s'agissait de régler avec les Danois, ses plénipo-
Sous l'empire de prédilections aussi prononcées, il était naturel qu'il veillât à conserver la pureté du sang germain dans sa famille; il employa pour y parvenir des moyens énergiques. Toutes ses femmes, et il en eut quatre, ses concubines elles-mêmes, et il en eut bon nombre, appartenaient aux nations barbares (1). Il ne voulait pas qu'il y eût mélange de sang étranger, même dans les veines de ses enfants illégitimes. Pour rendre ses intentions plus évidentes , il eut soin de leur donner à tous des noms tudesques.
Jusque-là, passe encore! On comprend qu'un empereur franc tînt à maintenir dans son foyer l'homogénéité dont la nation se montrait fière. Il était même assez logique que les charges publiques de son empire eussent des dénominations germaniques; nous le constatons sans en être surpris, et dans le seul but de
tentiaires furent les comtes Wala, Burchard, Miroch, Wodon, Bernhard, Egbert, Théodoric, Abbon, Osdag et Wigmau (an 811). Veut-il donner à ses dispositions testamentaires la plus grande authenticité nationale, il choisit pour témoins des personnages germains, tels que les évoques Kichulf Arné, Wolfer, Bernon,Leitrade,Théodulf, Hetton, Waldgand,
^ les abbés Friedgi?, Audouin, Angilbert, Irmine, les comtes Wala, Meguihaire, Othuff, Unroch, Burchard, Meguihard, Hatton, Richwin, Eddon, Erchangaire, Gerold, iiildigern, et le Wisigoth Bera, comte de Roussillon.
(1) Sa première femme est Hermangarde, fille de f>idier, roi des Lombards. 11 la répudie et prend Hildegarde, femme suève. Fastrade, la troisième, appartient aux Francs orientaux. Liutgarde est Allemande. Ses concubines, Mathelgarde, Adalinde, Gersinthe avaient la même origine ; la dernière était Saxonne. Les noms de ses fils légitimes étaient : Karle, Pépin, Klodowigt; ceux de ses filles : Rotrnde, Berthe,
- Gisèle, Théodrade, Hiltrude; ceux de ses enfants naturels : Drogon, Hugues, Thierri, Ruodhaid; Rothilde et Adaltrude.
bien établir que rien n'était négligé pour séparer le gouvernement carlovingien des idées et des intérêts de la race gauloise (1) .
Mais ce fut dans la direction de l'instruction publique surtout qu'il commit des erreurs impardonnables.
On a fait grand bruit de la restauration littéraire de Charlemagne; l'importance de cette tentative nous paraît avoir été singulièrement exagérée; nous devons la faire rentrer dans ses justes limites. Si les intentions étaient louables, les moyens furent mal conçus, maladroitement ^appliqués : aussi ne doit-on pas être surpris s'ils donnèrent des résultats illusoires. Au lieu d'appeler autour de lui des Gallo-Romains, qui restaient en possession de toutes les connaissances humaines, et qui, malgré les troubles de l'invasion franque, fournissaient encore au monde entier des rhéteurs, des orateurs et des grammairiens, il choisit tous les agents de sa rénovation scientifique parmi les hommes d'origine barbare.
Quelques particularités de cette branche de l'administration oflrent un intérêt assez piquant.
Le hasard avait amené sur les côtes de la Gaule, à la suite de marchands irlandais, raconte le moine de Saint-Gall, deux Ecossais versés dans les lettres sacrées et profanes. Ils y venaient dans l'intention de propager les études parmi les conquérants germains,
(1) Voici les noms de certains fonctionnaires : Mark- Grafs, margrave, marquis, comte des frontières; Skcpen (Scabini), Echevins; Rakinbourg, Rakin-Burg est homme libre; — Ghesen, compagnon, l'homme do guerre; — le heri-ban est l'appel de l'armée ; — l'amende légale se nomme le fred et lo wehre'ghiîd.
et s'adressaient à leur simpicité dans un stylé d'une naïveté singulière : a Si quelqu'un désire de la science, disaient-ils à la foule, qu'il approche et qu'il en prenne, car nous en vendons. » Cette offre, purement mercantile, frappa l'esprit de Charlemagne ; il se fit amener ces marchands de connaissances, et leur demanda s'il était vrai qu'ils en apportassent provision. Us répondirent affirmativement et déclarèrent « être prêts à satisfaire ceux qui en désiraient sincèrement : le tout pour la gloire de Dieu. » Ils ne demandaient, pour assurer leur succès, « que des emplacements convenables, des esprits bien disposés, la nourriture et le vêtement, sans lesquels ils ne pourraient subsister pendant leur voyage. »
Charles, au comble de la joie, fixe l'un de ces étrangers, nommé Clément, dans les Gaules, et lui confie l'éducation d'un grand nombre d'enfants choisis dans toutes les classes de la société; quant à l' autre, il l'emmena en Italie, et l'installa près de Pavie, dans le monastère de saint Augustin.
Lorsqu'on réfléchit que l'Italie possédait alors les premières écoles de l'Europe, qu'elle regorgeait plus que toute autre contrée de grammairiens et de rhéteurs, on est disposé à croire que Charles ne conduisit cet Ecossais au delà des Alpes que pour opposer aux professeurs de race latine une pédadogue de race septentrionale, apportant dans le midi le caractère méditatif, froid et sévère du nord. Charlemagne devait compter sur lui pour y répandre la littérature germanique et la langue tudesque, qu'il s'occupait plus activement encore de propager entre le Rhin et la Loire, dans la zone occupée par les Gallo-Francs.
Ce fut alors qu'un Irlandais, nommé Albin ou Al-
cuin, diacre breton, mais d'origine germanique, encouragé par le bon accueil fait aux premiers marchands de science, quitta l'Angleterre, passa dans le pays des Francs, et reçut Tabbaye de Saint-Martin de Toui's, en récompense des leçons de lecture et de grammaire qu'il offrait de donner à Gharlemagne. Cédant aux conseils de ce rhéteur philosophe, d'un mérite incontestable, Charles s'occupe de former une haute commission d'études, une sorte d'académie; mais, fidèle à ses préférences germaniques, il en choisit tous les membres parmi les hommes de race barbare : c'est Leitrade, arrivé récemment de la Norique (plus tard archevêque de Lyon) 5 c'est le Goth Théodulphe qui occupa bientôt après le siège d'Orléans; Smaragde, abbé de Saint-Michel, auteur d'une grammaire latine ; Angilbert, poète germain, assez médiocre; Eginhard le chroniqueur; Benoît d'Aniane, Goth d'origine, et connu d'abord sous le nom de Wititza.
En présence d'un fait aussi grave que cette espèce d'interdit jeté *sur la race gauloise, on se demande si la Gaule, abondamment pourvue d'hommes instruits, sous les empereurs romains, en était alors complètement déshéritée, et si les choix de Gharlemagne, parmi les seuls Barbares, était un pis-aller de nécessité absolue?
On voudrait pouvoir répondre aflirmativement pour la justification du rénovateur; mais l'histoire porte, au contraire, un tout autre témoignage. Nous avons déjà montré combien la race gauloise avait mis de persévérance à conserver le dépôt des traditions romaines au milieu de l'invasion germanique, et à maintenir sa supériorité intellectuelle au-dessus des races
conquérantes. Le noble caractère des évêques gaulois, le rôle considérable joué par des généraux de la même origine, à la fin de la première race, en avaient donné des preuves irrécusables.
Les souvenirs de Grégoire de Tours, de Prétextât, projetaient leur lumière jusque sur les ténèbres du huitième siècle. On n'avait pas oublié la haute capacité militaire de Mommole, de Didier, chefs des armées les plus considérables des temps mérovingiens : aussi les Gaulois, encouragés par la faiblesse des derniers rois, avaient-ils montré, principalement au sud de la Loire, une hardiesse qui semblait annoncer le retour de leur confiance en l'avenir et leur impatience de protester contre la suprématie germanique (1).
(1) Un général gaulois, nommé Godiu, servait dans Tarniée de SIghebert; à la mort do ce dernier, il passa au service de Chilpéric.
Siggo fut successivement référendaire de Sighebert et de Chilpéric.
Le célèbre duc Didier commandait les armées de ce dernier roi.
Le seigneur Bobon, fils de Mommoline, fut chargé d'accompagner Rigonthe, fille de Chilpéric, en Espagne. Le duc Gara rie, général des troupes de Childebert, s'empara de Limogea'après la mort de Chilpéric.
Ollon, comte de Bourges, commandait, dans l'armée de Gontram, au siège de Saint-Bertrand de Comminges; il fut un des premiers qui essaya d'assassiner Gondowal.
Le duc Beppolène, attaché au service de Frédégonde, abandonna cette reine, dans un accès d'orgueil, pour passer au service de Gontram.
L'Arverne Nizier fut nommé recteur de la province de Marseille par le roi Childebert.
Désidérius, grand et riche seigneur des environs d'Albi,
Mille traits de F histoire de Charlemagne établissent que les successeurs de Grégoire de Tours, de Prétextât, de Didier, de Mommole, n'avaient pas dégénéré et soutenaient vaillamnaent la réputation de la race gauloise. On doit mettre au nombre des hommes les plus distingués du neuvième siècle saint Guillaume, duc d'Aquitaine, aussi célèbre par ses vastes connaissances que par ses qualités guerrières; saint Gérard, d'Aurillac; saint Prudence, évêque de Troie, éloquent défenseur de la doctrine de saint Augustin ; saint Rémi, évêque de Lyon; Ratran, moine de Corbie; Enée, évêque de Paris*, saint Odon, archevêque de Viennce; Flore, diacre de Lyon, qui tous ont laissé des écrits religieux importants, Loup deFerrières, enfin, le plus connu d'entre eux (1) , et généralement tous les évêques, tous les abbés de race gauloise, infiniment plus instruits que leurs collègues de race germanique.
homme turbulent, ambitieux, mais habile, avait mis une ar« mée au service de Chilpéric (Grégoire, passim).
Tous ces noms sont essentiellement gaulois ou romains : (iodin, Gandins f Gaudinus, était le nom d'un berger gaulois mis à mort par les Goths du temps d'Eurio; béatifié plus tard, il donna son nom à la ville de Saint-Oaudens. — Siggo vient de seggo^ sego, haie vive. — 01 lo de ollo^ brebis, o//è, gardeur de brebis. — Mommole vient de mons olivus, mont d'oliviers; il existe encore dans la Gascogne des familles Moumoliou,
(1) Loup de Ferrières, probablement d'origine gasconne, comme son nom l'indique, fut le précurseur de nos bibliophiles; il possédait les Commentaires de César, les Nuits atti^ ques d^Aulu-Gèle, et se faisait un plaisir de les prêter aux abbés de son voisinage. Avide d'enrichir sa bibliothèque, il pria le pape Benoît IIE de lui envoyer le de Oratore de Cicéron, les Institutions de Quintilien et les Commentaires de saint Jérôme,
Il eut donc été facile à Charlemâgne de joindre aux savants que nous venons de nommer, un notable contingent de Gaulois tout à fait dignes de compléter son académie franque ; et Ton ne peut voir dans l'exclusion complète des indigènes que le résultat d'antipathies profondes et d'un programme bien arrêté. Les Gaulois ne plaisaient pas à TEmpereur, et Ton peut ajouter que l'antagonisme était bien réciproque.
Les populations celtiques qui habitaient entre les Pyrénées et les Alpes, entre la Loire et la Méditerranée, excitaient la jalousie des Francs et des Germains par la subtilité de leur esprit, la facilité de leur parole et cet art inné de la satire, si redoutable sous la plume d'un Pétrone ou d'un Apollinaire. Ces populations indigènes rient si bien de leurs vainqueurs, eltes préparent si habilement leur chute à l'aide de la dérision pendant la paix et des ambûches pendant la guerre!... Nous savons avec quelle facilité elles renversaient leurs propres chefs, avant Farrivée des Romains, à l'aide d'un système d'élection qui ne constituait pas, il est vrai, la force nationale; mais les peuples tiennent à leurs habitudes, même quand elles sont entachées de délauts ; les Gaulois affectionnaient toujours ces luttes de personnes, ces querelles de familles, de clans et de cantons. Charlemâgne aurait voulu dégager l'arène politique de ces dispositions embarrassantes : nous n'avons pas le courage de le lui reprocher; mais au lieu de chercher à les modifier par des termes moyens, des ménagements habiles, en dirigeant les esprits vers une meilleure voie, il les attaqua vertement, avec une sorte de brutalité, à la tête d'une petite légion de savants, de philosophes, de littérateurs germains au style lourd et obscur, aux formes métaphy-
siques et pédantes; il voulut étouffer l'esprit gaulois sous les lourdes entraves d'une scolastique, d'une littérature barbare... Pour assurer la suprématie morale et scientifique aux hommes du Nord, il réduit les Gaulois au rôle de vassaux, de propriétaires contribuables quand ils sont riches, de serfs de la glèbe quand ils sont pauvres. Il n'y aura plus parmi les Francs de généraux gaulois, de marquis, de comtes gaulois, de gouverneurs, de missi dominiciy de savants officiels gaulois... Grégoire de Tours prenait le parti des vaincus avec une équité trop courageuse; le Germain Egînhard, bien qu'il « soit peu exercé dans la langue latine » comme il l'avoue lui-même, sera chargé de faire l'histoire des Francs et de leur souverain, de déprécier les vaincus autant qu'il exaltera les vainqueurs ; on favorisera les prélats d'origine barbare, on fera aussi peu d'évêques et d'abbés gallo-romains qu'il sera possible.
En reprochant àCbarlemagne ses tendances germaniques, nous ne prétendons nullement nier la haute capacité d'Alcuin, d'Eginhard, d'Angilbqrt, et des autres membres de l'académie du palais; nous nous bornons à signaler l'absence de Gaulois comme funeste à tout projet de réforme et de civilisation. Quelles que fussent la science et la capacité de quelques Germains, leur enseignement était frappé d'avance de stérilité, par la raison que leur caractère et leur esprit septentrional manquaient de la souplesse, de la clarté, de la limpidité, de l'attraction sympathique qui forment les conditions fondamentales dé toute propagande. Leurs élèves gaulois ne trouvaient en eux, ni la ressemblance des aptitudes, ni l'affinité du caractère. Des antipathies intellectuelles s'ajoutaient aux antipathies politiques,
pour creuser des abîmes entre les vainqueurs et les vaincus.
Tout en repoussant les Gaulois, qu'on redoute cependant, on ne manque pas de prendre les formes administratives que leur ont léguées les Romains ; on remonte même dans une antiquité plus haute pour demander aux Grecs et aux Hébreux quelques souvenirs historiques, de nature à jeter certain lustre sur les Barbares qui les adoptent. Charlemagne se nommera David^ Angilbert, Homère; Théodulphe, Pindare; Rikulphe, Damœtas; Alcuin, Flaccus; Gisla et Gondrade, filles de Charlemegne, seront surnommées Lucie et Eulalie. Quand ils feront des vers et de la prose, ces Germains, habillés à l'antique, seront bien obligés d'employer la langue latine pour se faire comprendre des évoques, des moines, de tous les hommes un peu considérables du temps (1), car peu de Gaulois ont eu la patience de cet ami de Sidoine Apollinaire, dont on se moquait parce qu'il avait appris à parler ludesque. On traduira même quelques auteurs grecs avec curiosité,
(1) Le clergé gaUo-romain joue son rôle politique et littéraire aussi ; il fait un vocabulaire administratif latin, opposé au vocabulaire germain de Charlemagne. Adalhard et l'évêqùe de Reims, Hincmar, nous en ont conservé des fragments; ils nous montrent siégeant dans les champs de mars et de mai, les majores^ grands seigneurs, clercs ou laïques ; les senioresy seigneurs principaux ; les minores^ vassaux réduits à des prérogatives secondaires, c'est-à-dire les archidiacres, les clercs: les vicarii (vicomtes), les vici domini^ vidâmes : les senatores, débris des anciens patriciats des cités, maintenant confondus avec les grands propriétaires ; les missi dominici, commissaires du roi ; les forastarii, forestiers, les poledrarii, inspecteurs des haras, les buticularii, boutilliers.
principalement Homère, Josèphe, Aristote (1). Mais la langue, la poésie préférées seront celles des Germains. Charlemagne veut attacher sa gloire à les généraliser dans toute la Gaule comprise entre la Loire et le Rhin. 11 entreprend une grammaire franque, compose un recueil de poésies et de chants nationaux de la Germanie, compilation depuis longtemps perdue, mais dont on retrouve assurément des passages dans les Nibelungen et les Eddas. Afin de populariser la langue d* outre-Rhin, il réclame du concile de Tours un canon qui prescrit aux prêtres de faire des sermons en cet idiome. Les évêques , presque tous francs , se hâtent de le lui accorder. Poussant enfin ses tentatives de germanisation aux derniers excès, il supprime le calendrier romain, et veut imposer des noms saxons à tous les mois, qui deviennent dans cette transformation, en commençant par janvier: Winiarmanoth ^ Hormung^ Lmtkinmmioth^ Ostarmanoth^ Winnemanoth^ Brachmanoth^ Bewimanoth^ Aranmanolh^ Witymaanoth^ Windummemanoth^ Herbistmanoth, Heilagmanoth (décembre) (2) . La rose des vents subit une
(1) Alcuin lisait, commentait; et admirait Virgile. 11 donna une révision complète des livres saints. Charlemagne fit quelques essais littéraires, voulut même faire des vers sans pouvoir parvenir à respecter les règles de la prosodie. Il commenta la Bible, et Tannée même de sa mort il s'occupait à corriger les quatre évacgélistes avec des Grecs et des Syrien?.
(2) N'est-il pas curieux de voir Charlemagne prendre pour base de son nouveau calendrier, les principes que les naturalistes de 1793 devaient adopter pour le leur. Charlemagne, en efifet, repoussant les anciennes désignations des mois empruntés à la mythologie romaine, puisa les nouvelles dans leur disposition atmosphérique, car les noms saxons
transformation analogue: le vent d*est se nomme Vostroniwini; TEurus, Vostsundro?n;\e sud-est, le sundroni; Tauster africanus, le sundwestroni ; Y dSvicdxn ^ westsundroni; le zéphire, westroni; le nord-ouest, west^ 'iiordroni; la bise, nordwesdroni ; le nord, nordroni ; l'aquilon, nordostroni; le vulturne, osl nordroni.
Mais cette tentative n'eut qu'un résultat éphémère ; promulguée par l'académie palatine, elle ne sortit guère de son enceinte, et les habitudes gallo-romaines, plus puissantes que le génie de Charlemagne frappèrent de stérilité cette petite fantaisie officielle.
Il fallut revenir au latin, sous peine de n'être entendu de personne : Charlemagne essaya de l'apprendre et parvint à le parler, nous dit Eginhard ; il comprenait même quelques mots grecs ; mais sa langue tudesque ne put se plier à l'harmonieuse prononciation hellénique. Quant aux autres connaissances, il se fit enseigner les sciences par Alcuin, la grammaire par Pierre de Pise, quelques éléments de calcul, de rhétorique et de dialectique par divers professeurs. Toutefois il est probable que ses études se bornèrent à écouter les leçons des savants et à retenir ce qu'il pouvait. Eginhard laisse comprendre qu'il savait très-peu lire et pas du tout écrire. Ce chroniqueur désirant nous donner une haute opinion.de sa bonne volonté, se borne à dire a que, voulant essayer de former des lettres, il tenait constamment dès tablettes à son chevet, afin de s'exercer à manier le
que nous venons de nommer signifient : mois d'hiver; mois de houe; mois du printemps; mois de Pâques; mois des délices; mois des défricheynents ; mois des foins ; mois des moissons ; mois des vents ; mois des vendanges ; mois d'automne ; mois saint.
Stylus dans ses moments de loisir ; mais il réussit peu dans cette étude, commencée trop tard et dans un âge peu favorable. » [Vie de Charles^ chap. xxv).
Si Charlemagne lisait mal et n'écrivait guère , ses enfants n'étaient pas beaucoup plus instruits; leur éducation, plus barbare que gallo-romaine, paraît s'être bornée à Téquitation, à la chasse et à l'exercice des armes; ses filles tournaient le rouet et le fuseau, tricotaient et tissaient la laine; Eginhard ne dit pas un mot de leurs connaissances en grammaire et en écriture. Si la jeune Emma écouta les leçons d'Eginhard, si Berthe, sa sœur, prêta quelque attention à celles d'Angilbert, on sait que ces leçons n'étaient pas purement littéraires et scientifiques. Charlemagne surveillait peu ses enfants ; il avait sur ses devoirs de père des idées assez grossières et tout à fait dignes des mérovingiens. Dans ses expéditions, ses fils se tenaient à cheval à ses côtés ; ses filles suivaient, sous la garde de quelques soldats. Epris des douceurs de l'indépendance, il ne voulut jamais les placer sous le joug d'un mari, négligence qui devait naturellement les conduire à se marier toutes seules, sans l'en avertir. Aussi le palais de Charlemagne fut-il, par la faute du maître, une école de libertinage, assez semblable à celle de Childéric ou du sage Dagobert... Ces desordres passèrent rapidement de la famille de l'Empereur dans celles des leudes. Eginhard nous raconte qu'une fille noble s'étant fait enlever par un serf, il parvint à l'arracher à son séducteur et à la
(l) Voir Yisio Wetini, dans Bouquet, 1. V. 399 ; et Paschasius Radbertus, Vita sancti Adalhardi, Bouquet I. VJ, 277.
rendre à son père ; mais il engagea ce dernier a à la marier au plus vite avec cet homme, trouvant préférable, dit-il, qu elle s'unît à lui de nouveau, s il devenait libre, que de la voir repoussée par tous les autres. » {Lett. 55).
Charlemagne, tout grand réformateur et tout désireux d'imiter les empereurs romains qu'il se montre, n'en est donc pas moins un Germain à moitié Scandinave, aux instincts bien tranchés. Parviendra-t-il à façonner les indigènes à son image ?
Sortons de l'intérieur du palais, quittons l'enceinte de l'académie ; regardons au dehors quelle est la marche des études. Les résultats ne sont pas de nature à satisfaire l'impatience des rénovateurs qui veulent germaniser l'Occident.
Nous avons vu Charlemagne confier une partie de Tinstruction populaire à l'Ecossais Clément... L'Empereur, voulant connaître quels étaient les succès obtenus après quelques années, se fit conduire ses élèves, et il se trouva, nous dit le moine de Saint-Gall, que les enfants sortis des classes moyennes et inférieures (les Gaulois sans nul doutej avaient fait des progrès qui dépassaient toutes les espérances, » tandis que les jeunes gens de famille noble (c'est-à-dire des Francs, des Germains,) avaient obstinément conservé leur ignorance première. «Charles, imitant alors
(1) Ce n'est pas en libertinage seulement que Charlemagne ressemble aux Mérovingiens, mais en cruauté. Après la défaite des Saxons, il se fit livrer quatre mille cinq cents d'entre eux, et ordonna de leur abattre impitoyablement la tête dans la même journée. Quant aux autres peuples vaincus, il leur appliquait les lois du prosélytisme barbare, leur donnant à choisir entre le baptême et la mort.
la sévérité du Juge suprême, poursuit le moine de Saint-Gall, fait placer les premiers à sa droite, et les seconds à sa gauche : Je vous loue beaucoup, dit-il aux simples bourgeois, de votre zèle à remplir mes intentions et à chercher votre propre bien avec ardeur ; continuez à vous perfectionner, vous aurez de riches évêchés, de magnifiques abbayes et serez toujours tenus pour personnages très-considérables.
« Quant à vous, au contraire, poursuit-il d'un air courroucé, en se tournant vers les élèves restés à sa gauche, fils des principales familles de la nation, enfants délicats et tout gentils, fiers de votre naissance et de votre fortune, vous avez négligé mes ordres et oublié le soin de votre propre gloire ; vous avez préféré vous abandonner à la mollesse, au jeu, à de futiles occupations... par le roi des cieux I permis à vous d'admirer ces fragiles mérites ; je ne fais nul cas de votre naissance, de votre beauté; sachez bien que si vous ne réparez, par une constante application, votre négligence passée, vous n'obtiendrez jamais rien de Charles. »
Le réformateur tint parole ; on le vit infliger de sévères punitions à la noblesse paresseuse, en la blessant dans ses intérêts matériels. Plus d'une fois à la mort d'un évêque, il donna le diocèse à de pauvres clercs, de famille modeste, malgré les soUicitations d'hommes puissants, auxquelles se joignaient- quelquefois celles de la reine elle-même (1).
(I) Les Capitulaires portent les traces de cette préférence de Charles. « Qu'on ne prenne pas, disent-elles, les maires des villas royales parmi les hommes puissants, mais parmi les gens de médiocre état, parce qu'ils sont plus disposés à se montrer fidèle?. »>
— id —
L'instruction publique n'a donc pas les résultats politiques et sociaux que se promettait Charlemagne ; les études ne tendent pas à élever intellectuellement les vainqueurs au-dessus des vaincus ; les Germains demeurent rebelles à la propagande ; les indigènes, continuent au contraire à recueillir ses bienfaits avec avidité, et le moine de Saint-Gall, l'écrivain le plus franchement gaulois du neuvième siècle, peut raconter l'examen des élèves de Clément, avec la satisfaction de l'orgueil national.
Charlemagne voulant donner à l'instruction publique une portée plus haute que celle des cours élémentaires de l'Ecossais, marchand de science, organisa les études par une circulaire de l'an 787 : d'après cette ordonnance, les évêques et les abbés devaient établir dans leurs cathédrales et leurs monastères des écoles où l'on enseignerait la grammaire, le calcul et la musique. Le clergé répondit aux instructions de l'Empereur avec assez d'empressement. Des écoles s'ouvrirent dans la plupart des cathédrales et des monastères. Les plus importantes furent celles des évêchés de Lyon, d'Orléans, de Saint-Denis, et des abbayes de Saint-Martin de Tours, de Fulde, de Corbie, de Fontanelle, et d'Aniane (1).
La littérature, la poésie ne sont pas les seules ma-
(1) On voit que l'enseignement oflaciel était mieux organisé dans le Nord que dans le Midi : l'histoire ne cite avec éloges au sud de la Loire que les écoles d'Aniane et de Lyon... Dans cette partie de la Gaule, les études continuaient à se faire soit dans Tintérieur des familles; soit dans les maisons d'éducation dirigées par des professeurs libres, comme durant l'époque gallo-romaine.
nifestations des aptitudes et des capacités. Si ces deux premières branches du savoir sont les moyens les plus généraux, les plus populaires, d'exprimer nos idées, la philosophie est une expression plus élevée de nos sensations; il faut donc tenir compte de son action dans l'analyse de Tesprit et du caractère d'une race... La littérature, la poésie sont les fleurs, le coloris, elles constituent le côté brillant de l'intelligence; la philosophie en est le fondement, la charpente ; les unes sont l'art du beau ; l'autre est l'art du vrai. Malheureusement cet art du vrai ne passe pas tout de suite de la théorie à l'application. Nous allons en donner une preuve manifeste :
Si l'académie de Charlemagne ne put pas germaniser la langue suivant les désirs de l'Empereur, elle s'efforça du moins de rester fidèle à l'esprit, aux aptitudes allemandes, par la nature de ses travaux et la direction des études supérieures ; il faut donc reconnaître que si l'on subit un échec radical au point de vue de la germanisation du corps de la nation, on trouva certaines compensations dans cette aristo« cratie de la science que l'on appelle les philosophes. Quels furent, en effet, les fondements des hautes études? la théologie, dans tout ce qu'elle a de plus obscur, quelques éléments de science ; mais par-dessus tout les tours de force de la scolastique... Reconnaissons-le de suite! c'est dans l'école de Paris que l'art des disputes oiseuses, des dissertations paradoxales, fit le plus de bruit, obtint le plus de renommée (1).
(1) Là professaient le rhéteur Pierre de Pise, l'hagiographe Paul Warnifried, TEspagnol Claude, le liturgique Amanaire,
A peine Alcuin et Jean Scot ont-ils ouvert leurs chaires, qu'on voit apparaître la fameuse division du triviuni et du quuirivium» Le trivhim renferme les lettres, c'est-à-dire la grammaire, la rhétorique, la dialectique; le quatrivium comprend les sciences, c'est-à-dire l'arithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie.
La dialectique n'était pas une science, mais un exercice; elle ne cherchait pas l'explication des choses, mais celle des mots... Là est tout le secret du tumulte qu'elle produisit, depuis le neuvième siècle jusqu'au quatorzième. De même que la gymnastique n'est rien par elle seule, mais qu elle assouplit, fortifie le corps et le rend propre à exécuter d'utiles travaux; de même la dialectique assouplit l'intelligence et la prépare aux exercices oratoires et philosophiques. Cependant la gymnastique trop développée a des inconvénients graves : elle conduit à la jonglerie, à la prestidigitation funambulesque, et finit par classer T homme dans la famille des singes; de même la dialectique exagérée, et Dieu sait si elle le fut par l'école de Paris! conduisit plus d'un philosophe à une sorte d'espièglerie paradoxale, d'escamotage sillogistique qui ne reposaient sur rien de solide : elle devint un arsenal de définitions conventionnelles, de phraséologie mal arrêtée, dans lequel puisaient à l'envi tous les esprits avides de controverses, s enivrant du bruit de leurs paroles et ne cherchant d'autre résultat que celui de leur renommée personnelle. Les pédagogues ne réus-
né sur les bords de la Moselle, les dialecticiens et les philosophes Alcuin et Jean Scot, et, peu de temps «près, le Frison Manmon, successeur de ces derniers.
— assirent pas trop mal sous ce dernier rapport. Toute question de science, de littérature, de théologie, offrant matière à disputer, tombait forcément dans Je domaine de la dialectique ; il s'ensuivit que cet art de raisonner envahit tout, depuis la grammaire jusqu'à la liturgie, depuis le dictionnaire jusqu'à la métaphysique. Toute petite, à l'origine, comme simple branche du triviwn^ elle devint la dominatrice orgueilleuse du domaine de l'intelligence.
Nous avons montré, dans une analyse très-sommaire, les philosophes chrétiens du cinquiènae siècle, adoptant Socrate et Platon pour maîtres, et « ne philosophant que la religion sauve. » A cette époque, Aristote jouissait d'une certaine réputation comme logicien assurément; toutefois son autorité comme moraliste et philosophe était bien inférieure à celle des vrais fondateurs de la doctrine de l'immortalité de l'âme. Boëce vint, au cinquième siècle, agrandir le théâtre du raisonnement; il publia des Commentaires sur les Catégories d' Aristote et sur Vlsagore de Porphyre; enfin la fameuse Consolation philosophie que (1).
L'apparition de ces travaux décupla l'autorité d' Aristote, et le plaça bien au-dessus des deux autres philosophes grecs : Or, le point fondamental qui séparait Platon de l'instituteur d'Alexandre, c'est que le premier cherchait la solution définitive de la vérité au-dessus de la terre, dans un autre monde, et qu* Aristote, au contraire, la trouvait sur la terre
(1) Avant lui on ne connaissait que le Timée et le Phédon de Platon, les Catégories et les Interprétations d' Aristote.
seulement, par la seule puissance du raisonnement humain (1) •
11 suit de là que Platon s'élevait plus haut qu'Aristote dans la région de l'âme, mais qu'Aristote, quittant moins la terre, et observait les phénomènes de la nature avec plus de profondeur.
Il est facile de saisir la portée de cette diflférence : la philosophie de Platon se rattachait naturellement aux doctrines de la révélation. Aristote se rapprochait davantage du domaine du Ubre arbitre.
Toutefois, quand ils se renfermaient dans les limites de la dialectique, l'un et l'autre laissaient d'assez épais nuages obscurcir les définitions de Vêtre et de la substance;... que les idées précèdent les choses; que les choses soient des copies plus ou moins distinctes de ces idées;... que les universaux viennent après les choses et puissent seuls être compris par la pensée, comme le dit Platon. — Que la forme actuelle de la substance soit ce qui constitue la quiddité de toute chose individuellement déterminée ; que les individus possèdent seuls cette quiddité^ qui est l'objet premier de la science; que l'humanité et l'asinité se distinguent par un quid^ par un ti^ n'appartenant à aucune autre espèce, comme le dit Aristote. Toutes ces propositions, et bien d'autres encore, étaient singulièrement subtiles, quintessenciées, et ouvraient un champ sans limites à des controverses prêtes à devenir des batailles.
(1) « Viens, dit Platon à Théatête, apprendre ce que c'est que la vérité ; mais ne laisse approcher de nous aucun profane : les profanes sont ceux qui ne croient vrai que ce qu'ils tiennent dans leurs mains*
Les scolastiques se lancent dans l'arène ; le point de départ une fois arrêté, les propositions principales posées en tête du programme, ils entreprennent une véritable course au clocher, à travers le labyrinthe du syllogisme, et partis d'Aristote ou de Platon, ils se trouvent transportés si loin de ces deux maîtres et tellement perdus dans les espaces inconnus, qu'ils ne se rappellent plus où ils ont laissé les ch,efs d'école, et semblent à peine se souvenir qu'ils existent.
Alcuin compare l'âme à la Trinité : De mênae que les trois personnes divines ne sont pas trois dieux, dit-il, ainsi les trois activiités par lesquelles l'âme manifeste son action, c'est-à-dire IHntelligence^ la volonté^ la mémoire^ ne sont pas trois âmes, mais sont les trois fonctions de l'âme.... Jusque-là, le système ne manque pas de netteté ; mais l'auteur veut en pousser les déductions beaucoup plus loin, et il tombe dans cette phrase, aussi obscure au fond que peu harmonieuse dans la forme : a Je comprends que je comprends, que je veux, que je me souviens ; ou je veux comprendre, me souvenir, vouloir; ou je me souviens que j'ai compris que j'ai voulu que je me suis souvenu. » Ce qui ressemble fort, on en conviendra, à la prose du maître de philosophie de M. Jourdain (1).
(1) L'enseignement d'Alcuin porte d'ailleurs principalement en dialectique, sur le genre, l'espèce, la différence, l'accident et le propre, et sur les dix Catégories d'Aristote, auxquelles il consacre trois dissertations de Argumcntîs, de Topicis, de Perihermeniis,
Raban-Maur, de Mayence, disciple d'Alcuin, et professeur à l'abbaye de Fulde, reproduit à peu près l'enseignement d'Alcuin. D'après lui, les sens du corps nous transmettent les images des phénomènes, les sens de l'âme nous fournissent
Les scolastiques se divisent donc en deux partis dès le début du combat : les uns se rangent autour de Platon, les autres autour d'Aristote. Jean Scot est au nombre des premiers. Haimont, professeur à Fulde, compte parmi les seconds. Heiric d'Auxerre suit la méthode de son maître Haimont et a la gloire de poser le fameux problème repris plus tard par Descartes : « Je pense ^ donc je suis; donc je dis moi être* » Cette formule implique trois choses : être^ pouvoir et comprendre. Rémi d'Auxerre, disciple d'Heiric, porte beaucoup plus loin ses investigations ; il se pose une question qui, toute singulière qu'elle fût, ou plutôt à cause de son caractère spécieux, eut l'honneur de faire grand bruit dans son temps : « Quand l'accident proprement dit vient s'unir à la substance individuelle, où se trouvait d'abord cet accident avant l'opération de sa réunion? N'était -il pas lui-même une substance ?.,.• Cicéron est orateur; mais cet état d'ora-
Tidée de ce qui est invisible, impalpable, au delà de la nature.... « Or, il est incontestable, dit-il, que les choses dont les sens nous coniinuniquent les images sont substantielles et réelles; qu'il n'y a de doute que sur celles qui nous sont fournies par l'intellect, sur les genres, les espèces et les idées générales. »
Jean Scot, un des plus ardents réalistes, assure que la connaissance des choses sensibles est très-utile à l'intelligence des choses intelligibles, attendu que, de même que l'on s'élève à l'intelligence par les sens, de même on s'élève à Dieu par la créature.
La nature d'ailleurs est, d'après lui, la réalisation de Dieu sous quatre formes : la forme créatrice et incréée^ la forme créée et créatrice^ la forme créée et qui ne crée pas, la forme qui ne crée pas et n* est pas ciéée. Suit une définition de la substance Dieu qui ne manque pas de hardiesse.
teur, avant d'être uni à Cicéron, n'était-il pas une chose particulière? »»
Et là -dessus dissertations et disputes à n'en plus finir!...
En voilà suffisamment pour donner un aperçu des débuts nuageux de la scolastique. Enivrés de la sonorité de leurs arguments, fanatiques de ces querelles de mots, les dialecticiens, même les plus sages, parlent de certaines vérités pour se lancer à la poursuite d'hypothèses entées sur des suppositions. La confusion était déjà grande à l'école d'Alcuin et de Jean Scot; elle se développa démesurément dans les deux siècles qui suivirent. Durant cent cinquante années, chacun perd la voie directe à son tour et s'égare dans un dédale d'absurdités inextricables. Le raisonnement a si bien banni la raison que la dialectique entame, ébranle tout, même la théologie; cette dernière ne se trouvant plus en sûreté derrière la forteresse de la révélation, crie à la violence ! au sacrilège ! Les théologiens ne voient plus qu'avec effroi cette partie de la philosophie entreprendre d'expliquer la foi et les mystères. . . . Evêques et docteurs recommandent aux clercs de se défier de la dialectique, de ne pas permettre qu'elle touche à l'arche sainte. Mais cette branche hardie du trivium brave la défense ; toutes les fractions de l'Eglise gauloise, docteurs, ascètes, prêtres tolérants et pratiques croient voir une nuit obscure envahir le domaine tout entier de l'intelligence ; et le cardinal Baronius n'a rien exagéré en disant : a Le dixième siècle peut être appelé siècle de fer, par son âpreté et la stérilité de tous les biens ; siècle de plomb, par la difformité de ses maux ; siècle de ténèbres, par l'absence de tout écrivain. » {Annales ecclésiastiques.)
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des Gallo-Francs établis entre le Rhin et la Loire; mais l'empire de Charlemagne renfermait trois autres races importantes et très-caractérisées : les Germains en Allemagne et sur le Danube ; les Gallo-Romains entre la Loire et la Méditerranée ; les Bretons et les Vascons, enfin, populations primitives qu'aucun mélange de peuples étrangers n'avait encore modifiées (!)•
Or, tout ce que nous venons de dire touchant la grammaire, le recueil des chants germaniques et l'organisation des études, y compris même la scolastique, convenait parfaitement aux populations d'outre-Rhin, patientes aux recherches, et d'autant plus avides de dissertations qu'elles sont lentes à comprendre et désireuses d'y réussir. Les procédés de la scolastique, entre autres, préparaient assez bien les voies à la philosophie de l'Allemagne moderne. Charlemagne et l'école du palais ne tombaient dans l'erreur qu'en voulant appliquer la psychologie et la littérature germanique à la population généralement gauloise de la France proprement dite, en imposant le programme de l'école de Fulde aux écoles d'Orléans, de Saint- Denis, de Saint-Martin de Tours et de Paris.
Nous avons fait connaître quelle était la prédilection des Gaulois du cinquième siècle, celle de^ chrétiens les plus ardents eux-mêmes pour la philosophie lucide et pratique de la Grèce. Malgré les trou-
(i) Charlemagne sut reconnaître rimportance dé cette division naturelle de la Gaule ; dans le partage de Tempire, il donna la Germanie et Titalie lombarde à Louis; TAquitaine à Charles; la Gaule franque proprement dite à Pépin; la Gascogne et la Bretagne restèrent libres.
blés de rinvasîon germanique, cette préférence demeurait intacte dans la classe bourgeoise et lettrée. Gomment les subtilités de la scolastique auraient-elles trouvé accès dans ces intelligences habituées à comprendre au premier mot, aimant les sciences pratiques et non point les rêveries spéculatives; s' attachant à la foi simple de TEvangile, à sa morale toute d'applica* tion, et non point à la théologie transcendante et métaphysique. Les professeurs carlovingiens, le plus célèbre à leur tête, ne tardèrent pas à reconnaître les défauts de leur programme et l'inutilité de leurs efforts. Alcuin dut faire un aveu assez cruel à son amonrpropre. « En vain servait-il successivement à ses élèves, nous dit-il lui-même, le miel des saintes Ecritures.... le vin vieux des anciennes études, a les
esprits répondaient fort mal anx séductions matérielles de ces mets littéraires. « Je fais peu de progrès, écrivait-il à Gharlemagne ; j'avance peu, me battant tous les jours avec la rusticité des Tourangeaux... n
« Je vois bien, ajoute-t-il ailleurs, qu'il ne dépend ni de vous ni de moi de faire une Athènes de la France.» {Lettre X). Loup de Ferrières exprimait des plaintes analogues (1).
SI la philosophie scolastique était fastidieuse aux Gaulois, lapoésie, lalittératuretudesquesneleur étaient
(i) «.... Earum ut nunc plerisque vocantur, superstitiosa otia fastidio sunt;... nunc oneri sunt qui aliquid diseere affectant. )' Remarquons bien le superstitiosa otia;.., otia^ c'està-dire les loisirs, (les rêveries peut-être) ; superstitiosa^ en dehors du sens droit, peu pratiques : les discussions théologiques et métaphysiques, par exemple... sunt fastidio^ sont en dégoût, fatiguent l'esprit.
pas plus sympathique. Nous avons établi qu'il leur fallait des récits gracieux, remplis de mots heureux et incisifs, une éloquence abondante et imagée : le Nitor et ubertas de saint Jérôme, et non point les sombres visions, les extravagances sanguinaires de la poésie Scandinave. Ils voulaient que les choses les plus sérieuses fussent exprimées en style gracieux, vrai, sans exagération, sans rêveries hyperboliques, habilement coloré surtout d'une gaieté se mêlant à la satire. La pompe sévère, les formules implacables de la Bible ne leur convenaient pas ; ils préféraient la grâce facile des classiques de Rome et d'Athènes , la naïveté des paraboles de l'Evangile et des légendes Charle-
magne, trop carlovingien à cet égard, avait des goûts tout opposés ; il plaçait la pompe de la Genèse et celle des Pères de l'Eglise bien au-dessus des poésies d'Homère et de Virgile. « J'aimerais mieux, déclarait-il à l'évêque Riculphe, posséder l'esprit des quatre évangélistes que celui des douze livres de Y Enéide (1). » Eginhard, voulant flatter ses goûts sans doute, offrit à ses contemporains des modèles de style épistolaire et historique. Mais ses lettres elles-mêmes, bien que traitant des sujets les plus divers, étaient d'une allure si froide et si lourde, qu'elles n'acquirent pas la moindre réputation, n'exercèrent pas la plus légère influence. Lorsque les premiers auteurs véritablement français, Joinville, Commines, Froissard, fondèrent plus tard la Chronique nationale^ ils évitèrent soigneusement l'uniformité monotone, la sécheresse toute ger-
(1) Nous comprenons parfaitement ces préférences au point de vue religieux et moral ; nous ne faisons de réserves qu'au point de vue littéraire.
manique de T historiographe de Gbarlemagne pour se rapprocher bien davantage du style gaulois d'Apollinaire ou d'Ausone.
Alcuin et Eginhard, ministres de Tinstruction publique de Charlemagne, offraient donc aux Gaulois une nourriture intellectuelle que ces derniers refusaient de
(i) La précision et la clarté sont les mérites d'Eginhard; il conserve môme, dans Tlntimité de la correspondance, la sobriété technique du notaire ou du rédacteur des chartes. Pas un mot consacré à une comparaison piquante, à une observation, à un rapprochement qui rende le récit plus saillant ou provoque un sourire léger : le fait y prend toujours le caractère d*une simple constatatioa Les seules réflexions, les seuls conseils qu'il se permette roulent sur les principes de la morale et de la religion, dont la sèche nomenclature serait mieux placée dans un cours de morale que dans des lettres. Cette manière doctorale de traiter les choses intimes avait, il est vrai, sa raison d*ôtre : Eginhard ne s'adressait qu*à des Germains, à des Francs, et nullement à des Gaulois. Tous les hommes auxquels il écrit ou dont il s'occupe portent des noms tudesques et habitent le nord de la Loire. Nous citerons Tabbé Gozbert — Amalhaire, prêtre de Met2. — Otgaire, abbé de Weissembourg, archevêque de Mayence. — Werdric, frère du monastère de Fulde.--Otmar, simple clerc. — Egilolf et Humbert — Gerbert de Dubargaw, entre le Mein et la Tauber. — Geboin, comte du palais. — HettI, archevêque de Trêves. — Robert et Alafrid, Adalhard et Gebuin. — Liuthard, prêtre. — Erambert, vidame. — Willibald, prêtre. — Gerward, bibliothécaire du palais. — Blidthrut, abbesse. — Wenilon, serf de Machesbach (couvent de femmes, près d'Ostheim). — Marchrad, vidame. — Wiliran et Olbert, serfs. — Frumold, fils du comte N. — Le vidame du domaine de Fritzlar, dans la Hesse électorale. — Presque tous les noms de lieux qu'il cite sont également t udesques. Avec Eginhard, nous entrons en pleine société franco-germanique .
prendre; les Francs eux-mêmes, disséminés parmi les indigènes, cédèrent à ce mouvement de réaction; la littérature d'outre-Rhin tomba dans un tel discrédit en deçà de ce fleuve, qu'elle ne laissa pas la moindre trace de son passage dans notre histoire.