‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 4 sur 46 · AUTRES FAUTES ADMINISTRATIVES DES MÉROVINGIENS · texte numérisé non relu

AUTRES FAUTES ADMINISTRATIVES DES MÉROVINGIENS

Il faut le reconnaître d'ailleurs, des causes plus profondes, plus sociales, contribuaient à frapper de stérilité le système de Charlemagne. L'antipathie des Gaulois pour les Germains se combinait avec les maladresses et les violences de ces derniers pour élever entre les deux populations des obstacles infranchissables.

Rien n'enhardit l'audace des conquérants comme la consolidation de leur pouvoir. A l'arrivée des Germains, nous avons vu la crainte de la résistance indigène inspirer aux vainqueurs les ménagements d'une sage politique; mais à mesure qu'ils développèrent leur prépondérance, ils s'exagérèrent leur force ; et cette propriété du sol qu'ils avaient laissée d'abord presque entière aux anciens possesseurs, ils s'efforcèrent de la leur enlever peu à peu, soit par la ruse, soit par la force. Les Carlovingiens pratiquèrent à cet endroit une tactique tout opposée à celle des Mérovingiens.... La nue-propriété des forêts ne leur suffit plus; ils voulurent restreindre les usages, les privilèges des propriétaires primitifs ; ils adoptèrent un système de chicanes

et d'usurpations dans lequel la ruse et la mauvaise foi se combinaient avec la violence.

A mesure qu'ils rognent la part des indigènes, soit dans la jouissance des forêts, soit dans la propriété directe des terres, ils ont la prudence d'intéresser des tiers au bénéfice de leurs confiscations ; ils consacrent une partie de ces terres à constituer des bénéfices et des fiefs en faveur d'églises, d'évêchés, de monastères de seigneuries, et augmentent ainsi le nombre des adhérents, prêts à soutenir leurs prétentions (1). Chaque donation devient donc un progrès du gouvernement féodal, car elle entraîne des serments de vasselage, des obligations de service militaire, d'honneur^ des payements de redevances de toute nature. Les spoliateurs ne manquent pas toutefois de réserver pour eux la meilleure part des terrains usurpés et de les ajouter à leurs aïeux et à leur terre salique.

Prétention plus onéreuse encore! ils revendiquent

(1) Les deux cas suivants feront connaîtro la nature et les formes de ces sortes de dotations qui se retrouvent par milliers dans les chartes, les constitutions et les testaments.

En 82/i, Louis le Débonnaire décrète que « toute église utile aux populations, mais dépourvue de dotation, recevra une maanse de douze journaux de terre et deux esclaves pour la travailler, par chaque paroissien libre, appelée à y entendre le service divin, afin que le prêtre y puisse vivre et célébrer le culte. Si le peuple refuse de doter l'église, elle sera détruite. (Baluze, Capit. I, ii, col. 32l\.)

En 88/i, Charles le Gros donne à l'église de Liège in pago scarponnense^ la maison de Magdera^ dans toute son ancienne étendue, avec ses constructions, ses forêts, ses charges, ses communaux et ses colons des deux sexes. (GalU chrisU^ I, m.)

DOD-seuIement le privilège exclusif de chasse dans les forêts royales, seigneuriales, même particulières, mais encore la servitude de garenne^ c'est-à-dire le droit de chasser dans les champs, les prairies et les vignes de tous les cultivateurs, de pêcher dans leurs étangs et leurs rivières (1).

Les privilèges de chasse et de garenne portés à cet abus eurent de graves conséquences. Le Gaulois, voyant ravager sa récolte, n'avait plus le courage de labourer et d'ensemencer ; il laissait son héritage en friche et se réfugiait dans les bois parmi les simples pasteurs (Maury, p. 221). Le sol ainsi abandonné revenait ad soUtudinem; le roi ou le seigneur s'en emparait comme d'une terre vague, sans maître. Le droit de chasse et de garenne renouvelait donc les tristes résultats des lois fiscales de la fin de l'empire : il causait l'abandon des terres, la dépopulation des villes et des bourgs (2).

(1) Ils fondaient probablement ces prétentions sur cet argument spécieux : que t^ut gibier sortant des forêts royales ou seigneuriales, le roi et le seigneur devaient pouvoir le poursuivre partout où il lui prenait fantaisie de fuir.

('i) Ge fut après la mort de Gharlemagne surtout, dorant les discordes de ses fils, que les seigneurs francs inventèrent toutes sortes de subtilités légales pour s^approprier la part de sol quMls avaient d'abord laissée aux indigènes. La vie des évêques nVst qu'une série d'efforts destinés à défendre contre ces usurpations les biens de leurs paroissiens et ceux de leurs églises. Quand l'homme n'est plus suffisamment protégé par les lois, il réclame la protection du Ciel. Les pieux légendaires de l'époque se plurent à faire accourir au secours du clergé les auges et les saints, qui parvenaient souvent à le délivrer des exacteurs, en les mettant en fuite ou en leur donnant la mort Frodoard raconte, dans les Miracles de

Malgré la résistance des indigènes, les Francs ne poursuivirent pas moins le cours de leurs usurpations;

suint Rémi, que, sous l'empereur Louis, les gardes des forêts royales voulurent s'emparer d'un bois que le saint avait autrefois acheté. Comme ils se disputaient, à cette occasion, avec les habitants de Reims, Tun des gardes voulut courir à cheval à la recherche de ses pourceaux: il se bri^a la tète contre un arbre ; l'autre, passant près d'une pierre, essaya de prouver que le domaine royal s'étendait jusque-là, en donnant un coup de hache sur la prétendue borne : des éclats lui sautèrent aux yeux et le rendirent aveugle* (Guizott Collection, t v, p. 85.)

Les chroniques fourmillent de traits analogues Quand les trois frères, Lothaire, Louis et Charles, se partagèrent le royaume de Charlemagne, Charles distribua les domaines de l'évêché de Reims h ses soldats. Un nommé Ricuin reçut celui de Iluli, et sa femme Berthe s'y installa. Saint Rémi lui apparut une nuit et lui ordonna de déguerpir d'un lieu qui ne lui appartenait pas : elle ne tint compte de cette observation. Le saint la renouvela à trois reprises; à la dernière, la femme de Ricuin s'enfla et mourut.

Les gens du fisc royal faisaient dévorer par leurs troupeaux les récoltes d'un pauvre colon de Fontaine-de-Plomb, près de Rosay; il s'adresse à la mémoire de saint Rémi: aussitôt bœufs, porcs, brebis du fisc se mettent à se battre entre eux et prennent la fuite, comme les pourceaux que le Christ avait livrés à la puissance des démons.

Du temps de l'évêque Eincmar, un certain Britgaîre osa acheter au trésorier du fisc de Reims une métairie du village de Tenoil et en chasser les gens de Saint-Rémi ; aussitôt le saint le fait enfler du ventre et il crève comme une vessie.

Warner, comte de Worms, s'était emparé des biens de saint Rémi, dans la forêt des Vosges; le saint apparaît à Hérigaire, évêque de Mayence, et l'engage à faire cesser cet abus; l'évêque néglige d'exécuter l'ordre que le saint lui donne; l'ombre de saint Rémi lui apparaît à trois reprises et finit par le rouer de coups de fouet, afin de rafraîchir sa

Is les portèrent à de tels excès, que des capitulaires le S05 et de 806 durent enjoindre aux officiers royaux l'empêcher les hommes puissants d'opprimer les ( pauvres hommes libres, de les forcer à vendre leurs )iens ou à soumettre leurs terres au vasselage, de peur jue la puissance royale ne diminuât d'étendue, et que es gens ruinés ne fussent réduits par l'indigence à se 'aire mendiants, voleurs ou bandits. »

Nous laissons à penser si une oppression, capable de lousser les Gaulois à de tels désespoirs, était de nature i les attirer dans les écoles impériales, à leur inspirer e désir de compter le temps suivant le calendrier germanique, de chanter les chants nationaux tudesques, i' étudier la grammaire de leurs oppresseurs.

Charlemagne s'y était donc pris très-maladroitemen t pour agir sur les indigènes et les rattacher à ses intérêts politiques; aussi lui avaient-ils refusé leur concours et leur sympathie. A la (in de sa brillante carrière, le grand Empereur germain put reconnaître que sa dynastie n'avait pas poussé la moindre racine dans le 5ol, que son système d'unité impériale n'était qu'une théorie sans bases, un effort tenté dans le vide; que sa rénovation scientifique n'était qu'une prédication pompeuse qu'on refusait d'écouter : réduite à une valeur toute officielle, elle se cantonna dans les cloîtres, dans les basiliques; elle ne pénétra pas dans le corps de la nation. Celle-ci demeura obstinément attachée aux traditions, au caractère, à l'esprit gaulois. Les Mérovingiens étaient passés sans modifier ces éléments.

métnoire; Hérigaire se décide alors à prévenir le roi, qui fait restituer à réglise de Reims les biens mal acquis.

Nous allons les retrouver particulièrement intacts quatre régions : l'Armorique, la Gascogne, l'Aquitaine et la Suisse gauloise; en faut- il davantage pour expliquer les discordes des fils de Charlemagne et l'écroulement rapide d'un empire et d'une civilisation construits non point sur le sol national, mais à côté.

PERSISTANCE DU CARACTÈRE BASQUE ET DE L'eSPRIT VASCOÏ

Pendant que Charlemagne faisait tous ses eiToris pour dénationaliser les Gaulois et faire triompher ses tendances germaniques depuis le Rhin jusqu'à la Loire, le midi de la Gaule résistait plus encore que le nord à cette propagande; il triomphait dans sa réaction et reconstituait sa nationalité sur des bases dont il est important de constater la force et l'étendue. Mais faisons tout d'abord une distinction importante : deux provinces, la Vasconie et TArmorique, raffermissaient leur indépendance en luttant énergiquement contre Charlemagne; l'Aquitaine, au contraire, s'organisait avec son assentiment.

Nous avons caractérisé aussi nettement que possible l'esprit, les instincts et la civilisation des Vascons et des Bretons, à l'époque de l'invasion romaine. Une foule d'événements concourent à prouver que rien n'était modifié dans leur état social au huitième et au neuvième siècles; leurs passions dominantes étaient toujours la fierté nationale, la haine de l'étranger. On sait tout ce que la lutte de Waifre contre Pépin avait

eu d'énergique et d'opiniâtre : cet infatigable chef, oioitié Aquitain, moitié Basque, avait répandu ses agiles bandes vasconnes dans te Midi tout entier, depuis les Pyrénées jus^ju'au Rhône (1); mais, lorsque l'Aquitaine, épuisée, dut se soumettre à Pépin, les Vascons se séparèrent de sa fortune et rentrèrent en Novempopulanie; ils se retranchèrent dans leurs bois, leurs landes, leurs montagnes, et se donnèrent des chefs indépendants, dont la mission suprême fut de défendre leur liberté et de les venger des dominateurs germaniques. Le redoutable Loup se trouvait à leur tête, lorsqu'ils infligèrent aux Francs, vainqueurs des Sarrasins, ce désastre de Roncevaux, le plus terrible que l'empire carlovingien eut à subir. L^ Francs consacrèrent au souvenir de cette défaite le poème funèbre le plus poétique, le plus navrant de leur littérature (2). Les Yascons glorifièrent leur victoire dans un chant national de la plus patriotique inspiration. VAllaàiçaren cantua^ éiami l'œuvre capitale de la

(1) Ce furent des Vascons que les Francs trouvèrent dans la citadelle de Clermont en Auvergne, en 762; ils les y exterminèrent saos pitié; ce furent encore des Yascons qu^ils rencootrèrent dans le Berri, dans le Poitou, à Tbouam ; au lieu de les massacrer dans ces dernières places, ils aimèreut mieux les prendre à leur solde, expatriant les u^s en les envoyaut en France; s^asïburant de la fidélité des autres en prenant en otage leurs enfants et leurs femmes. Ce furent éeé Yascons, enfin, que Waifre opposait, inutilement il eut vrai, aux Francs de lépin, dans la grande bataille livrée du côté de Cahors, en 763, ainsi que dans la reprise de» bostilité*, en 76/i et 7G6, lorsquM dirigea trois armées contre la Septi manie, la Lyonnaise et la Tonraine.

(2) Nous nous occuperons plus tard de la célèbre chanson de Roland.

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