‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á la renaissance (volume 2)Chapitre 40 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

mande de quoi (de que)? Plus tard il lui répond: ([amour. Le dialogue se poursuit ainsi de dimanche en dimanche, en mettant par conséquent un intervalle de huit jours entre chaque demande et chaque réponse.

Vous mourez, pour qui? — Pour vous. — Que puisje? — Me guérir. — Gomment? — Par adresse. — Pas possible! — Je l'ai trouvé (près lai, c'est-à-dire je tiens le moyen) . — Et lequel (e cal) î — Vous irez. — Où ? — Au bain. — Quand ? — Dans un jour prochain et

agréable. — J'accepte L'adhésion enchante Guil-

hem. 11 a fait pratiquer un souterrain entre la maison des bains et le donjon ; il pénètre auprès de la captive : tous les deux s'abandonnent à leurs transports, et voici un exemple de l'ardeur avec laquelle le poëte le^ leur fait exprimer. La suivante Alix propose à Flamenca de prendre son repas. « J'ai suffisamment bu et mangé, répond la dame, lorsque j'ai tenu mon ami entre mes bras. Penses-tu, belle Alix, qu'en paradis l'homme ait besoin de manger? de même je n'ai d'autre désir que celui de voir Thomme que j'aime » (1). L'œuvre entière fourmille de ces expressions délicieuses. Il est vrai que le troubadour connaissait parfaitement les erotiques latins. Flamenca invoque le tendre Ovide dans ses moments les plus passionnés. Giiilhem introduit enfin deux de ses compagnons dans

(1) Non; liai prou manjat et begut, Gant mon amie ai hui tengut.

Entre mos brais bella Elis.

E cuias ti qu'en paradis.

Aia hom talent de manjar De neguna ren non ai fam, Mas de vezer celui qui am.

la tour pour compléter raventure galante avec le^ deux suivantes; elles s'y prêtent de la meilleure grâce du monde, et les visites se continuent sans encombre pendant quatre mois consécutifs. Aicbambaud lui-même finit par les favoriser en mettant fin à la captivité de Flamenca. Les rendez-vous se continuent dès lors au milieu des fêtes et des tournois : tout est au bonheur, à La joie, comme dans les intrigues préférées des troubadours.

Le poème des Franco-Normands subit donc une transiormi^ou complète en passant, à la suite des Croisés, dans lès plaines de la Provence. Si les trouvères ont fourni au genre nouveau la forme narrative, le grand vers, les conceptions romanesques et de longue haleine, les troubadours y introduisent l'influence sérieuse de la femme ; témoin Gérard de Roussi/Ion; la gaieté railleuse et satirique : témoin Jaufre et Flamenca. Ces deux romans cachent, sous des allures un peu légères, la tendresse des Aquitains, mise à la place delà violence brutale des Chansojis de Gestes. C'est ainsi que la galanterie des troubadours du douzième siècle passa des ienson et des desconforts abandonnés, dans la

poésie du treizième Ce fut à la suite de cette

modification toute méridionale que le poëme de chevalerie, exclusivement belliqueux et violent chez les Franco*Normands et les Bretons^ prit les allures roucoulantes et chevaleresques qu'il montra dans le quatorzième et le quinzième siècles.

L'introduction de l'intrigue amoureuse dans le récit épique devait aussi développer forcément l'esprit satirique et facétieux, la galanterie étant de toutes les dispositions humaines celle qui tourne le plus vite à l'exagération et tombe le plus tôt dans le ridicule.

Le terrain littéraire se trouvait préparé : Bojardo, TArioste, Boccace en Italie; Cervantes en Espagne, n'avaient qu'à paraître; la mine était à ciel ouvert; ils pouvaient l'exploiter avec tous les avantages des derniers venus, qui n'ont qu'à perfectionner ce que d'autres ont misa jour.

11 n'est pas toutefois inutile d'ajouter que ces compositions, toutes d'imagination, également étrangères à l'histoire et à la haute poésie, circonscrivirent leur action dans le cercle des castels, et pénétrèrent fort peu dans le peuple. Les jongleurs des rues et leur auditoire, moins atteints que la haute noblesse par les rigueurs de la Croisade, conservèrent fidèlement le culte de la chanson, de l'aubade et de tout les petits chants lyriques des anciens troubadours. Dégradée de ses titres de noblesse, cette poésie se faisait populaire, perdait son élégance, sa correction; mais elle conservait' son esprit, sa naïveté maligne, sa joyeuseté et son bon sens pratique. Ce n'est donc plus chez les troubadours qu'il faut chercher la littérature provençale, à dater du quatorzième siècle ; mais chez les chansonniers vulgaires, dans les recueils de rondeaux et de chansons, de Brenades (1) et de complaintes, de pastorales et de noëls.

Après la terrible croisade de Simon de Montfort, qui anéantit les poètes et la noblesse qui les favorisait, n'est-il pas ridicule d'entendre certains critiques prétendre que la littérature provençale s'éteignit parce qu'elle portait en elle les causes inévitables de sa décadence. «Pjivée de toute inspiration profonde, elle n'était, disent-ils, qu'un jeu d'esprit charmant, ne pre-

(1) Lri Brenade est un chant satirique dirigé contre des époux qui se sont battus.

aait rien au sérieux, pas même Tamour, et ignorait l'entbousiasme religieux lui-même. Ces bulles de savon poùyaient-elles résister au souffle plus mâle de la poésie française? »

Des reproches aussi erronés ne peuvent être faits que par des hommes d'une légèreté regrettable, qui n'ayant pas étudié sérieusement la poésie romane, n'ont pu comprendre la portée d'esprit, la force et la délicatesse de pensée que les troubadours avaient prodiguées dans leurs œuvres. Les philologues qui se sont donné la peine de Tapprofcndir: Raynouard, Schlégel, lui rendent meilleure justice, a Le sentiment, la grâce de la poésie provençale ne se traduisent pas plus que celle d'Anacréon ou d'Homère, »> a dit l'un : « Pour les apprécier, il faut écouter les troubadours eux-mêmes et s'eflforcer d'entendre leur langage, ajoute Taulre. Vous ne voulez pas vous donner cette peine, eh bien! irous êtes condamnés à 'lire les traductions de l'abbé tfiUot. »

Lapoétiquedestroubadourspossédait les qualitésqui )nt assuré l'immortalité aux œuvres d'Horace et de Tuvénal, d'Ovide et de Catulle. Malheureusement le nidi de la France n'eut pas de poètes de la valeur de :es auteurs latins : les colonnes du génie ont manqué à .'édifice; mais la matière première était à la disposition les architectes. Les fautes des hommes ne doivent pas Hre imputées à la langue romane, elle était parfaitement capable de servir d'instrument à des Virgile,

des Horace, si la Provence en avait produit. Nous en trouvons la preuve dans les destinées des langues itaienne et espagnole, filles ou sœurs de celle qui nous occupe; ces langues ne possèdent pas une seule qualité qui n'appartînt également à leur én)ule ; elles pro-

duisirent cependant les plus beaux chefs-d'œuvre de l'esprit humain.

Le dialecte lombard en devenant V italien^ à la suite de quelques modifications, le catalan devenant l'espagnol par des mélanges analogues, triomphèrent, non pas à cause de leur richesse ou de leur supériorité grammaticale, mais par la seule raison qu'ils s'appuyèrent sur des rois puissants, dos seigneurs illustres, des républiques importantes, qui dirigèrent les destinées de ces deux nations.

Le provençal et le gascon périrent en France, parla seule raison que la direction de cette monarchie n'appartint pas aux races du Midi, mais aux populations f;:allo-franques du Nord,qui communiquèrent le prestige de leur victoire à l'idiome qu'elles parlaient.

Toutes les fois qu'une puissance considérable s'établit sur un point, on est sûr qu* elle devient le pivot vers lequel convergent toutes ies ambitions politiques, artistiques et littéraires.

Dès que l'autorité royale eut installé son siège à Paris et dans la Castille, dès que la cour de Rome et les républiques d'Italie se furent solidement constituées, nombre de poètes se groupèrent autour de ces centres politiques. Les littératures française, italienne, castillane, prirent le premier rang ; la provençale et la catalane se trouvèrent reléguées au second, et finirent par être délaissées, proscrites. L'abandon et le mépris ne forment-ils pas le lot inévitable de tous les vaincus; le prestige et la renommée ne sont-ils pas l'apanage de tous les vainqueurs?

Chose triste à dire! que les désastres de Poitiers et d' Azincourt n'eussent pas été vengés par Jeanne d'Arc et Gaston de Foix, que les rois d'Angleterre se fussent

dnsolidés sur le trône de France, Y anglais serait svenu la langue officielle et savante de notre pays ; e parlerait au palais de T Institue et au palais Bourod: le théâtre jouerait Shakespeare et non r4orneiile; 3 lirions Lingard, Hume et non point MU. Guizot

Henri Martin. Le français n'aurait pas complètement

u du sol de la France, sans doute, mais sa va-

»ur^ ses qualités intrinsèques ne l'auraient nullement

ivé de la ruine ; il serait un patois placé au rang a limousin, du gascon, du provençal, du catalan; DUS aurions des critiques qui diraient de i'idiome ançais déshérité ce qu'ils disent de celui du midi e la France: « U ne doit sa décadence qu'à la paureté de son vocabulaire, à l'imperfection de sa syntaxe,

toutes les causes de mort qu'il portait dans ses ancs. u

Nous répondrons, nous, que le provençal s'éteignit u ii*eiziëme siècle parce que les troubadours et leurs rotecteurs furent exterminés ou proscrits, et que la écadence de ce dialecte, rompant la zone des langues omanes qui s'étendait de Valence jusqu'à Venise, ûftsa dans l'isolement le catalan et le lombard, et ivorisa la création et la prospérité de l'italien et de espagnol, qui se constituèrent précisément au treiième siècle (!)•

N'oublions pas néanmoins que tout en étouffant lans la Provence la poésie, les mœurs, la civilisation es troubadours, les Croisés épargnèrent l'Aquitaine et i Gascogne; ils n'y firent que des tentatives passaères. Les seigneurs de ces provinces conservèrent îurs fiefs ; la population entière jouit d'une tranquil-

(I) Ciinçuené, HUU delà LitL italienne, t l".

lité relative, qui lui permit, tout en perdant sa langue, de conserver ses aptitudes, ses usages, son indépendance d'esprit et sa souplesse. Aquitains et Gascons apprirent à bégayer le français, parce que le centre politique pour le Midi lui-même ne fut plus à Marseille, à Toulouse, à Montpellier; mais à Paris. Ils restèrent néanmoins, au point de vue intellectuel et moral, durant les quatorzième et quinzième siècles, ce qu'ils étaient au treizième.,.. Prenons acte de ce fait trèsimportant, il deviendra la base du phénomène capital et assez imparfaitement observé jusqu'ici, qui dominera le seizième siècle.

La grande révolution du treizième siècle, commencée par l'antagonisme des théologiens et des libres penseurs, avait donc abouti au bouleversement de la Provence et à l'extermination des Albigeois. Le clergé militant, implacable, à moitié germanique, avait complètement triomphé; le clergé tolérant, le clergé gaulois, agissant par la persuasion et non par la conti-ainte, avait dû lui céder la place. Le premier avait à sa tête le légat Arnaud de Cîteaux ; le second, chose peu admise et cependant positive, marcha longtemps à la voix de saint Dominique (1). Or, de même que la lutte des chevaliers franco-bourguignons contre les seigneurs provençaux grava ses traces profondes dans la transformation littéraire que nous venons d'analyser, de même la lutte des deux clergés se peignit en traits caractéristiques dans l'architecture et l'iconographie.

L'architecture méridionale ne cessa, jusqu'à la fin du quatorzième siècle, d'être exclusivement byzant

(l) Voir l'art'cle que nous lui avons consacré dans rÉglis>: romaine et la Liberté^ page 73 à 93.

et romane. Pendant que le clergé du Nord élevait les chefs-d'œuvre du style gothique à Reims, à Amiens, à Chartres, à Rouen, à Paris, sur les bords du Rhin, dans toute la Belgique, les évêques et les moines du Midi continuaient à construire des monastères et des basiliques sur le modèle de Saint-Sernin de Toulouse, de Saînt-Guilhem du désert et de Saint- Gilles.

L'installation du clergé du Nord dans les diocèses provençaux amena de notables changements dans les règles architectoniques. Les nouveaux prélats de Narbonne et de Toulouse, de Montpellier et d'Avignon, dévoués aux croisés vainqueurs, voulurent imposer au Midi les reproductions imparfaites des merveilles ogivales de r Ile-de-France et des Pays-Bas. Chacun éleva sa cathédrale gothique en souvenir de la grande expédition du treizième siècle, comme un conquérant dresse un arc de triomphe, un monument commémoratif à la suite de ses conquêtes.

La basilique, le cloître roman, étaient les sanctuaires traditionnels de la primitive Église. Souvenirs des Catacombes et des premiers apôtres des Gaules, ces monuments étaient encore remplis du souffle de ce Christianisme naissant, qui, tout en combattant la corruption de Rome , s'était approprié ce que la civilisation antique avait eu de plus grand, de plus fort, de plus beau. La basilique aux imposantes voûtes plein-cintre était l'ancien tribunal romain -, on n'y jugeait plus les actions civiles et criminelles , mais les questions de morale et de foi. Le cloître aux arcades harmonieuses était l'ancien portique où les philosophes venaient ffiire leurs conférences publiques, convertir les peuples à la sagesse, lès moraliser, les instruire.

La cathédrale, le monastère gothique, bien qu'appelés à remplir le môme rôle, avaient une origine toute différente, exhalaient dessouvenirs tout opposés. Leurs formes élancées, pointues, hérissées de membrures, d'enroulements de branches et de feuillages ne rappelaient pas le berceau des Catacombes, mais les forêts germaniques et les Barbares qu'elles avaient déversés sur r Occident : le Dieu des chrétiens s'était installé dans ce sanctuaire franco-germain à une époque toute récente, il semblait s'y trouver mal à l'aise comme un hôte nouveau.

Les populations méridionales se sentirent froissées de la substitution de cette forme inusitée arrivant du Nord, au style magistral et vénérable du plein cintre arrivant du Midi et tout empreint de l'image des apôtres. Aussi, phénomène digne de remarque! l'ogive, avec ses milliers de nervures et de colonnettes, fut acceptée par quelques évêques du Midi, jamais par le bas clergé et la masse des habitants. Monastères, bourgs, petites villes continuèrent à construire leurs galeries et leurs églises sur las plans j'onlans et byzantins du neuvième et du douzième siècle.

La victoire des hommes du Nord , celle de l'Église despotique se substituant à l'Église tolérante, ne se peignirent pas seulement dans les luttes de l'ogive contre le plein cintre ; elles s'affirmèrent d'une manière bien autrement accentuée dans les sculptures qui retraçaient les symboles de la doctrine religieuse.

A Tépoque des persécutions, lorsque les néophytes se réfugiaient dans les entrailles de la terre, l'art chrétien ne savait exprimer que les qualités aimantes et cliaritables du Sauveur. Les fresques des voûtes repré-

sentaient le bon Pasteur, la Colombe, gage d'alliance, TAgneau portant la croix, la Multiplication des pains, la Guérison de l'Aveugle, la Résurrection de Lazare. Les sculptures des sarcophages reproduisaient les mêmes scènes. Durant tout le règne du style roman et byzantin, les tympans des portes, les tombeaux, les autels furent ornés du monogramme du Christ ou de l'image du Sauveur bénissant^ accompagnés de colombes, des attributs des quatre Evangëlistes, quelquefois les douze Apôtres. On y voyait aussi Daniel épargné par les lions, la Descente du Saint-Esprit, quelques scèneà de la vie de Jésus choisies parmi les plus touchantes : la Visitation, la Fuite en Egypte et l'Entrée à Jérusalem. Les voussures supérieures renfermaient des guirlandes d'Anges et de Séraphins, les viJDgt-quatre Vieillards de X Apocalypse^ les diverses saisons de Tannée ou les principales occupations agrîcoles. Toutes les pensées de l'artiste roulaient, par conséquent, dans le cercle de la bénédiction et de la charité, de la miséricorde et de l'action de grâce. Partout s'étalaient les plus encourageantes pa« rôles du Seigneur : Ego sum salus mundi^ ego siim bonus Ctutos.

Les luttes religieuses du treizième siècle et l'invasion du style ogival imposèrent de profondes modifications à cette iconographie tout évangélique.

La douce éloquence de saint Paulin d'Aquitaine, de saint Ambroise et de saint Basile était complètement abandonnée. Les prédicateurs s'en tenaient au dilemme du Dominicain Izarn : « Hommes, croyez ce que nous croyons, ou nous vous livrons aux flammes ; le bûcher pétille, les instruments de torture sont prêts; abjurez vos erreurs, ou vous subirez des supplices qui

n'auront point de terme. » Pour rendre la sommation plus redoutable, ils sculptèrent le Christ au tympan de la porte, non point sous les traits d'un Sauveur qui bénit, mais dans l'attitude d'un juge sévère qui menace. 11 n'eut plus le doux sourire du Christ roman, qui semblait dire : venez à moi qui ai versé mon sang pour vous, mais l'aspect menaçant d'un justicier sans pitié qui s'écrie : entrez dans le sanctuaire , ou je vous livre à d'effroyables et étemelles tortures. Jamais appareil plus terrible n'accompagna un grand inquisiteur. Le bonus Custos^ complètement transformé par l'art gothique, est entouré de centaines de démons difformes et hideux, n'ayant que griffes, gueules et dents. Ceux-ci font bouillir le plomb, ceux-là attisent le feu sous les grils, d'autres harponnent les malheureux réprouvés de leurs fourches de fer ; ils les tenaillent, les flambent, les écorchent, les plongent dans les chaudières ou dans la gueule d'un monstre colossal représentant l'enfer. Le Christ tend la main à quelques rares élus, en leur disant: Veniie, benedicti; il abandonne des milliers de damnés aux démons, en leur disani: Abite, makdicti^in igneœlemo. Tel est le symbole suprême du clergé du treizième siècle ; telles sont les sommations implacables que les croisés de Simon de xMontfort et d'Arnaud de Clteaux font graver aux frontons des nouvelles cathédrales gothiques. Ce dogme terrible, que le Concile de Paris commença de promulguer, en 1209, dans la condamnation de Bêne et de ses adhérents, la croisade contre les Albigeois rétendit à la France entière, le clergé du Nord, à moitié féodal, triomphant sans contrôle dans cette terrible entreprise, le généralisa dans toutes les nations de la chrétienté. Les traditions du clergé gallo-romain,

le dogme de la tolérance évangélique étant proscrits, une sorte d'arrogance barbare imposa au catholidsme, contrairement aux aspirations de la cour romaine, ainsi que nous l'avons démontré, des modifications regrettables, qui devinrent la cause de toutes les luttes que l'Église a dû soutenir dans TEurope entière.

IHFLUENCE DES TROUBADOURS SUR LES CI1AN50>S ET LES CONTES DES TROUVKRKS.

Si les trouvères ont exercé une action profonde sur les troubadours en leur révélant le poëme épique, s'ils leur ont imposé tout d'abord quelque chose de leur monotonie, de leur lourdeur, nous avons vu néanmoins les derniers troubadours se dégager de cette sorte d'oppression, et, tout en cultivant le poëme, reprendre leurs allures légères et galantes, joviales et satiriques. Jaufre et Flamenca nous ont donné les premiers spécimens d'un genre inconnu jusqu'alors : le poëme héroï-comique.

Ce fut peut-être ce résultat qui causa l'erjeur de M. Fauriel. Frappé de l'invention de cette sorte de roman parles provençaux, il voulut attribuer la même origine à toutes les formes épiques et lit remonter au neuvième et au dixième siècle l'usage d'une compositionque les méridionaux ne cultivèrent évidemment qu'après la guerre des Albigeois.

Nous avons aussi montré les troubadours et quel-

ques jongleurs dispersés par la terrible croisade, fuyant vers les pays étrangers à la recherche d'un asile. Pauvres, attristés, mais conservant le fond de gaieté particulier à leur race, ils se réfugient en Espagne, en Italie, surtout dans ce Paris dont les écoliers du douzième siècle leur avaient enseigné le chemin ; ils y apportaient les souvenirs des Cours de joie, des fêtes littéraires de la Provence et un choix des meilleures poésies de leurs devanciers.

Nous devons ajouter, pour être justes, qu'ils trouvaient le terrain assez bien disposé à les recevoir. Les chansons joyeuses, sentimentales, satiriques n'y étaient pas entièrement inconnues ; elles y avaient été naturalisées, non-seulement par les écoliers de langue romane, mais par des trouvères qui, au retour des Croisades, avaient séjourné en Provence et en Italie.

Le titre seul des anciens chants de langue A* Oui nous en donne tout d'abord la preuve : les mots ber^ fjerettes, serventois^ discorl et rotmenges sont évidemment traduits des mots provençaux bergeria»^ sir^ ventes^ descors et relroensas. Le mot lais était breton, celui A^ jeux partis seul était français.

Audefroy le Bastard, poète artésien delà fln du douzième siècle, nous a légué plusieurs chansons d'amour, dont la grâce et le sentiment auraient lieu de nous étonner dans un vieux poète de langue d'Oui, si elles ne portaient des témoignages de leur origine provençale. Dans celle qu'il intitule: la Belle Idoine^ 1 auteur nous montre l'héroïne assUe sous la verte ohm (1). Si la chanson n'eût pas été la traduction

(1) Paulin, VdiVh\ Romancero français.

d'une aubade romane, il en aurait placé la scène sous un ormeau, sous un poniniier, et non sous un arbre à fruit, entièrement inconnu au nord des Cévennes.

Le nom de la belle Emmêlas^ Tamoureuse de la quatrième chanson, n'a certainement rien de picard ou d*artésien ; il fut incontestablement emprunté à quelque chant grec ou oriental, par un trouvère revenant de la Terre-Sainte. Si le titre fut apporté d'Orient, il est probable que les couplets eurent la même provenance. Le mot moillierj femme, exclusivement roman et italien, employé dans la chanson intitulée Beatrix^ ne semble-t-il pas indiquer aussi que la pièce entière fut traduite ou du moins imitée d'un chant de troubadour •(!)? Les motsromans/^/<?n,faim,rt^âr/en/^r donner envie, dru^ amant, fréquemment employés par le chansonnier d'Arras, complètent les preuves de l'origine méridionale de ces compositions.

D'autres chants d'amour anonymes portent des témoignages analogues.

Le premier couplet de celui A'Oriolans renferme à lui seul trois mots romans, solier de soulé, galerie haute, grenier ; dru, ami, et atalenter, désirer (2) , Il est

(l) Eq chambre à or se siet la belle floatrix,

Démente soi forment, en plourant fait ces cris, Hé diex, conseillez-moi, biau père Jésu-Christ. Enchainte suis d'Ugoa, si qu'en liéve mes gris. E à moillier me vuet prendre li dux llonris, Bien sont asavouré li mal Qu'on sent por fine amor loial.

(-0 Oriolans en haut solier

Sospirant, prist à lermoier, E regrete son dru Hélier.

d'autant plus difiicile de mettre en doute l'origine provençale de cette délicieuse aubade» qu'au dernier couplet le poëte, s' adressant à sa chère Elis, lui dit qu'il Ta composée sur les bords de la mer an souvenir de son amour (1); probablement lorsqu'il allait s'embarquer pour la Palestine, à Aigues-Mortes ou à Marseille. Le nom de la belle Arembos ^ héroïne à' une SLUire chanson, a une consonnance méridionale également prononcée, et ne fut certainement jamais en usage au nord de la Loire {'!). L'imitation de la poésie provençale devient plus frappante encore dans le délicieux fabliau de Blanchc'Flor^ qui date du milieu du treizième siècle, el dans les chansons qu'il inspira. La donnée en est d'ailleurs charmante et appartient au geore sentimeu tal A'Aucassinei de Nicokite.

Le prince Flor, fils d' un roi musulman de Naples, est né le même jour que Blanche-Flor, fille d'une csclcive chrétienne. Les deux enfants, élevés ensemble, voient leur amitié se transformer en amour dès qu'ils atteignent l'âge de dix ans. Le père de Flor s'en aper-

Aiiiis, trop V06 fonts eslogier

De moi félon et losengier,

— Deus, tant parvient sa joie lente,

A celui oui ete ataknte,

(1) Etjo, qui ceste chanson fis,

Sor la rivo de mer, pensis, Goniantà Dieu, l}èle Aéli?.

(J) Ne viendrait-il pas du languedocien aramha^ s'accrocher, s'attacher.

On reniar(|ue aussi dans cette pièce le mot cscondirai de eseoutie, cacher, escondil^ caché.

çoit et, pour arrêter les progrès cVune passion qui ne rentre pas dans le programme de ses ambitions royales, il veut séparer les enfants et envoyer le prince continuer son éducation au château de Montoire. A cette nouvelle, Flor tombe dans un profond désespoir ; il consent à s'éloigner, toutefois, à condition qu'on lui ramènera Blanche-Flor dans la quinzaine. Il part, les quinze jours s'écoulent, la jeune amie n'arrive pas. Flor cesse de jouer, puis d'étudier, puis de manger et de boire. C'en était fait, il ne devait plus revoir la jeune esclave : son père l'avait livrée à des corsaires qui étaient allés la vendre au Soudan de Babylone. Flor revient de Montoire, il ne peut plus vivre sans celle qu'il aime; on lui dit qu'elle est morte,., sa mère lui montre même un mausolée qui porte l'épitaphe de la pauvre jeune fille. Flor pâlit, tombe évanoui ; sa mère a toutes les peines du monde à le rappeler à la vie et à l'empêcher de se donner la mort. Les complaintes ne manquèrent pas sur ce sujet attendrissant; on en fit sur plusieurs rhythmes. Si quelques-unes d'entr' elles furent inventées par les trouvères, le sujet primitif n'en était pas moins une importation méridionale, recueillie probablement par les Croisés, durant leur séjour dans la Provence ou Tltalie. L'une d'elles est la traduction incontestable d'une aubade provençale : elle offre la mesure, la disposition des rimes, la forme dialoguée de cette sorte de composition. Les personnages sont t Amant et la Giiète; le style en est si confus qu'il laisse percer la maladresse d'un trouvère qui ne se donne pas la peine de substituer les tournures françaises à celles des troubadours; mais le sujet n'en est pas moins gracieux et forme un des plus curieux spécimens des chants

Page 1