DU DÉVOUEMENT ET DE LA GÉNÉROSITÉ DES GALLO-CELTES
C'est un fait considérable dans Vhistoire politique et morale d'un peuple, que le culte de la gaieté! L'expansion rapide, éclatante, de la satisfaction intérieure joue un si grand rôle dans la nature du caractère et de l'esprit français, qu'il est utile de chercher dès l'origine d'où venait cet élément, de quelle manière il s'est développé et modifié aux différentes époques de nos annales.
Il y aurait un traité complet et fort sérieux à écrire sur la puissance du rire, sur ses rapports avec l'état de l'âme et la santé du corps, sur la place qu'il devrait occuper dans les éludes psychologiques. Toutefois, nous n'irons pas, à la suite de certains philosophes allemands, nous égarer dans des abstractions métaphysiques qui n'aboutiraient peut-être qu'à provoquer chez nos lecteurs ce que nous voudrions nous borner à définir. La matière est délicate et le sentier obscur. Aristote lui-môme ne nous paraît pas très-concluant quand il ne voit dans le rire « qu'une sorte de laid ou d'iucomplet qui n'est ni douloureux ni destructif.» Nous avons beaucoup plus d'estime pour l'opinion de l'humoriste anglais Zeïsing qui trouve « dans l'univers le rire de Dieu. »
La formule ne répond pas complètement à notre pensée ; mais elle en contient le germe, et nous dirons : si le rire de Dieu manifeste son contentement d'avoir fait l'univers et de le voir fonctionner dans une par-
faite harmonie; le rire de Thomme exprime la satisfaction de ce dernier de voir que son existence se meut dans un équilibre exempt de douleur, exempt d'inquiétude, et que tout, auprès de lui, se trouve dans un état satisfaisant qui assure la durée de son bonheur actuel.
L'origine de là gaieté dans l'individu remonte au rire naïf et béat de l'enfant au berceau; lorsque, robuste, exempt de souffrance, les mains libres, les yeux ouverts, l'estomac repu de bon lait, il commence à se sentir vivre et à détacher sa personnalité du milieu confus qui l'environne. Rien de plus délicieux, de plus suave dans la nature, que la physionomie de ce petit être, dilatée par le rire, poussant des éclats de bonheur vers la lumière qu'il admire, vers les mille objets qu'il essaye de distinguer, vers sa mère enfin, plus heureuse encore que lui de pouvoir lui appliquer le vers du poëte :
Incipei parve puer, risu cognosoere matrem.
Il obéira à la même loi pendant toute son existence ; chacun de ses sourires accompagnera un succès, un développement nouveau de son être ; soit qu'il applaudisse à ses triomphes scolaires, à Téclosion de ses premiers sentiments et à la réciprocité qu'il provoque dans un autre cœur ; soit que, plus âgé, il sourie à la naissance de ses enfants, à leur prospérité, à leur bonheur.
La joie intérieure, qui se peint sur les traits par certains mouvements des muscles faciaux et qu'accompagne une crépitation intraduisible de la voix, est donc l'expression de Tétàt d'un corps et d'une âme exempts de souffrance, et jouissant de la plénitude de leur harmonie physique et morale.
Le rire accidentel, provoqué par la vue d'un objet comique, d'un incident ridicule, participe de la môme disposition d'esprit; car le vis comica du théâtre a toujours pour base la punition d'une opinion absurde, d'un sentiment contraire à la loi de convenance, de justice, d'harmonie.
Soyons témoins d'un acte de probité, de délicatesse, de sensibilité exquise, notre visage et notre âme s'épanouiront dans un sourire d'approbation
Ayons sous les yeux une action burlesque, un personnage absurde, nous éprouverons une contraction pénible, une sorte de souffrance accompagnée du dé$ir de voir la situation s'améliorer. Que le fourbe soit puni, le bourgeois-gentilhomme ridiculisé, le malade imaginaire berné, nous passons de l'impression fâcheuse à la sensation agréable, du mécontentement à la satisfaction.
Ce phénomène a des conséquences considérables au point de vue politique et moral : c'est que la gaieté satirique, le rire qu'elle provoque, nous paraissent suffire à la punition des coupables. Du moment que nous avons ri aux dépens de l'accusé mis en cause, notre sévérité s'envole, notre esprit de justice ne demande pas que le bras séculier vienne aggraver la flagellation publique du rire.
Consultez l'histoire de. tous les peuples, surtout celle des rois, qui nous est mieux connue; elle vous apprendra que l'homme taciturne se montre cruel, implacable dans ses rigueurs : l'homme prompt à sourire, au contraire, est plein de mansuétude, de magnanimité, de charité. Néron, Louis XL Philippe II font un contraste bien tranché avec Henri IV. La phrase de Tacite eo asperior quia toleraverat s'applique
à un centurion qui n'avait jamais ri, et le proverbe d'une comédie célèbre vient mettre le couronnement à cette union de la gaieté et de la bonté généreuse.
Tai ri^ me voilà désarmé!
L'histoire des Gaulois est une éclatante justification de ce principe : le culte de la gaieté et de la raillerie exerça la plus heureuse influence sur leur politique, sur leurs habitudes belliqueuses. Les compagnons des bren oublient la fureur du combat aussitôt que la résistance de l'ennemi cesse : ils ne se livrent jamais à des carnages, à des destructions inutiles ; ils n'ont pour l'ennemi défait que pardon et magnanimité.... Prenons quelques traits au hasard : lorsque les Phocéens Simos et Protis se présentent chez Nan^ le roi des Ségobriges^ ils ne sont pas repoussés du rivage avec la haine misanthropique familière aux peuples de l'antiquité ; ils sont accueillis, au contraire, avec la cordialité la plus généreuse. Gyptis ^ fille du roi, met le comble au principe de la fraternité des peuples, en accordant sa main à l'un des étrangers.
A l'époque où Bellovèse conduisait 150 ou 200 mille Gallo-Celtes en Italie, il apprend, en arrivant sur les bords de la Durance, que les Phocéens de Marseille sont assiégés par les Ligures. Il* se détourne de sa l'oute et marche au secours de la nouvelle ville, sans autre désir que celui d'empêcher un acte d'oppression et d'injustice : il expulse les Ligures des environs de Marseille et remet les Phocéens en possession de leur territoire primitif. Après cette expédition, il franchit les Alpes, bat .les Etrusques sur le Tésin, les chasse de tout le bassin du Pô et rétablît
la race des Gaulois-Ombriens dans ces belles contrées d'où elle avait été repoussée par les Etrusques. L'expédition de Bellovèse eut par conséquent tous les caractères d'une entreprise chevaleresque , destinée à réparer deux injustices, à exécuter une double res* tauration.
La gloire impérissable de la Gaule sera d'avoir compris et mis en pratique la charité sociale, la fraternité politique, à une époque où elles étaient inconnues chez les Grecs eux-mêmes, chez les Romains surtout, et plusieurs siècles avant que l'Evangile n'en eût révélé le principe.
Ces sentiments, considérés alors comme diamétralement opposés au patriotisme, déconcertaient les plus grands philosophes : ils ne reconnaissaient plus les instincts de la nature humaine ; Strabon avoue avec surprise que les Gaulois, si terribles dans la mêlée, étaient toujours portés à compatir aux maux des opprimés et à prendre la défense du faible contre le fort (1. IV, p. 195).
La modération après la victoire est une vertu si raredans l'antiquité, qu'il est important, croyons-nous, d'en établir l'existence chez les Gallo-Celtes, par des preuves qui ne laissent subsister aucun doute. Quand ce peuple marchait sur Rome, à l'époque de la pre mière invasion (390) , les populations de l'Etrurie prenaient la fuite à leur approche et fermaient avec effroi les portes de leurs villes. Loin de justifier cette défiance par la poursuite des fuyards, ou le siège des forteresses, les Gallo-Celtes cherchaient à les rassurer en leur disant qu'ils marchaient sur Rome, qu'ils n'en voulaient qu'aux Romains et que tous les autres peuples étaient
leurs amis et n'avaient aucun dommage à craindre (1). Maîtres de Rome après la bataille ^Allia^ les soldats du bren pénètrent dans la ville, sans colère, sans violence; Tun d'eux seulement s'abandonne à une de ces espiègleries naturelles à sa race et qu'un conscrit de nos jours serait heureux de répéter : il passe doucement la main sur la longue barbe d'un sénateur assis dans son atrium et immobile comme une statue (2). Le vieux Papirius goûte peu la familiarité, il frappe le jeune Gaulois de son bâton d'ivoire -, celui-ci, indigné du traitement brutal par lequel on répond à un simple badinage, punit le taciturne sénateur un peu trop cruellement, il est vrai. Les autres Gaulois prennent le parti de leur compatriote et commettent quelques actes de carnage ; mais ils furent de courte durée ; les Gallo- Celtes reprirent leur bonté et leur générosité naturelles. « Soit que le désir de détruire Rome ne fût pas général parmi eux, soit que les chefs voulussent se borner à effrayer les habitants par la vue d'un commencement d'incendie , dit Tite-Live, la marche du feu le
(\) Nous ajouterons, comme preuve de Tesprit équitable des Gaulois, que leur ressentiment contre les Romains était pleinement justifié par la conduite de ce peuple. Les ambassadeurs de la ville éternelle, envoyés en mission auprès des Gaulois occupés à faire le siège de Clusium, avaient pris ostensiblement les armes contre les assiégeants, et, se lançant à cheval sur les Gaulois, au mépris de leur caractère, en avaient tué un certain nombre et s*étaient même emparés des dépouilles des morts (Tite-Live, 1. V, ch. xxxvi.— Plutarque, tu Camillo p. 137.)
(2) Papirius unus ex his dicitur Gallo barbam suam, ut tum omnibus promlssa erat, permulcendi (Tite-Live L V, ch. VL).
premier jour ne fut ni aussi générale ni aussi rapide qu'on le remarque ordinairement dans une ville conquise »(1. V. ch. xîJi) (1).
Les Gaulois ne frappent donc Tennemi que pour s'assurer la victoire ; la bataille terminée, point d'égorgement par calcul comme le pratiquaient les Romains, pas de massacre, d'extermination dans les transports d'une fureur aveugle ; point de combats de gladiateurs pour célébrer la victoire, mais de sim-
?)les jeux d'adresse, des danses, des chansons, des estins. Parfois ces amusements ne laissent pas que de leur être funestes ; l'ennemi profite de ces moments de confiance exagérée pour les attaquer dans leur camp et leur faire payer cher l'entrain d'une împnidente gaieté (2).
Quels sont donc les intérêts et les pensées qui arment les Gaulois et les poussent à ces expéditions loînlaines, puisqu'ils n'obéissent ni à l'ambition des conquêtes, ni à la fureur de la destruction?.... Ils
(1) sine Ira, sine ardore animorum, ingressi postero die, urbem patente CoUina Porta in forum pervenîunt (Tite Live L. VjChap. xLi). 11 y a mieux encore! Pendant que les Gaulois étaient campés sur le Mont-Palatin et dans le forum, ils virent un jour descendre du Capitole un jeune Romain vêtu du costume des pontifes et portant des objets sacrés ; il s'avance au milieu d^eux, traverse le camp et se dirige en silence vers le Quîrlnal pour y remplir certaines cérémonies religieuses; puis il revient par le même chemin et dans la même attitude vers le
Gipitole Les Gaulois le regardaient passer sans essayer de
lui faire le moindre mal, sans même chercher à troubler le recueillement de cet acte pieux.
(2) Voir Tite-Live, liv. V, ch. xlv.
suivent deux nobles impulsions, celle d'une vertu sociale que nous avons déjà signalée: la générosité, le dévouement envers ceux qui souffrent; celle d'une qualité plus personnelle : le point d'honneur, Tattrait de ces brillantes actions qui procurent la renommée; la gloire....
«L'honneur, ce ressort fondamental de l'héroïsme gaulois, a cela de particulier, comme le dit Montesquieu, qu'il fait mouvoir toutes les parties du corps politique, qu'il les lie par son action mêncie; et il se trouve que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers. » Dans les anciennes républiques, fait observer Henri Martin, la vertu par excellence est le sacrifice absolu du citoyen à l'état; chez le Gaulois, les principes fondamentaux sont le dévouement de l'homme à l'homme, le désir de poser l'individualité, le moi, d'une ^manière honorable. De là cette recherche du combat singulier et du duel ; de là cet attachement à un chef illustre qui répand le reflet de son nom sur tous ceux qui l'entourent ; de là enfin une disposition de la plus haute importance politique, et que nous appellerons réblouissement^ c'est-à-dire la facilité à se laisser subjuguer par la gloire d'un chef, à l'élévation et à la puissance duquel on veut tout sacrifier.
Or, générosité, susceptibilité du point d'honneur, haute estime de sa valeur personnelle, dévouement sous toutes les formes, ne sont-ils pas tous lés sentiments, tous les principes qui feront la grandeur de la chevalerie? Eh bien! nous le déclarons I il n'est pas d'actions sublimes, de vertus surhumaines, de prodiges dans tous les genres, qu'on ne puisse obtenir d'une race qui a pour éléments de la force individuelle, la
rapidité du coup d'oeil, la promptitude de la conception.
Pour principe social, dans les rapports de l'homme avec ses semblables, le dévouement, la fraternité militaire portée jusqu'à l'admiration aveugle de celui que Ton sert.
Pour dogme spirituel, dans les rapports de la créature avec le Créateur, la croyance en l'immortalité de l'âme, gage de la récompense des justes et de la punition des méchants.
La générosité, la fraternité des peuples, ces doctrines diamétralement opposées à l'égoïsme de la nationalité antique, devaient recevoir de la part des Gaulois une application éclatante dans deux circonstances célèbres: durant l'invasion des Cimbro-Teutons, sous le consulat de Marins, et pendant Fémigration des Helvétiens^ sous le consulat de César.
Nous allons étudier ces deux grands événements avec une attention particulière ; si la recherche de la vérité nous entraîne parfois à des détails un peu longs, nous espérons que le lecteur nous les pardonnera, en considération des éclaircissements inattendus qui doivent en être la conséquence. L'état social des Cimbro- Teutons, peuples germains, fut d'ailleurs celui des Francs, des Visigoths, des Burgondes. Examiner leur caractère et leurs mœurs, n'est-ce pas jeter quelque lumière sur des éléments qui doivent entrer plus tard dans la formation de la nationalité française?