‹ Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temp les plus reculés jusqu'á laChapitre 29 sur 31 · DU PREMIER VOLUME · texte numérisé non relu

DU PREMIER VOLUME

En résumé, la Gaule du septième siècle, renferme quelques Romains, beaucoup de Franco-Germains, mais bien plus encore de Gallo-Celtes.

Le Romain rallié aux vainqueurs, et leur complice, est Taventurier corrompu, blasé, avide de domination et de richesse ; il n'est pas de moyen qu'il ne nielle en œuvre pour assouvir son avidité : le plus ordinaire est de favoriser les passions et les crimes des Francs.

Le Gaulois est Thomme d'esprit et de bon sens, façonné à la prudence par le malheur, bon envers le> infortunés, secourable envers les faibles, toujours aimable, enjoué, sympathique; le Franco-Germain es: l'homme de la violence et de l'oppression ; privé d'éducation et d'urbanité, il cède à l'instinct brutal, à la passion ; la crainte des autres et le désir de leur imposer la terreur sont les mobiles capitaux de ses actions.

Le Gaulois a le Christianisme tolérant et graciea\. le Franc a la dévotion implacable et sombre ; le Gaulois entoure la femme de respect et d'admir&Uon, le

Franc la méprise et Topprirae ; le Gaulois aime la littérature légère, enjouée, un peu satirique, le Franc a le style lourd, sentencieux quand il n est pas grossier.

Le Gaulois construit de superbes basiliques, de riches palais en pierre et en marbre, sur les dessins venus de Rome et de Constantinople , le Franc ne bâtit que des palais et des églises en bois.

Le Gaulois, pasteur ou membre des municipes, représente indépendance individuelle, le principe un peu républicain de Tassociation et de l'élection, celui de

l'égalité surtout le Franc aperdu ces qualités qu'il

possédait jadis dans les forêts des bords du Rhin et de rElbe;resprlt de conquête Ta soumis au despotisme militaire et politique.

Le Gaulois a conservé son clergé doctrinaire , son clergé tolérant et pratique; le Franc impose à TÉglise un clergé intolérant et guerrier.

Il y a de tout, enfin, sur le sol de la Gaule du septième siècle; les qualités morales, intellectuelles et politiques les plus opposées s'y heurtent aux aptitudes et aux instincts les plus variés et les plus contraires : nous y avons trouvé des germes de sacerdoce oriental (lesDruides) ;des élémehtsgrecs, romains, Scandinaves, germaniques, scy thés; des mœurs pastorales, agricoles, conquérantes ; des croyances mythologiques, philosophiques, chrétiennes. Les inondations humaines qui les y ont apportées ne sont pas encore finies; nous assisterons plus tard aux invasions des Normands et des Sarrasins ; nous aurons à constater les influences italiennes, espagnoles, allemmdes, anglaises; mais dès le septième siècle, la Gaule présente déjà la prodigieuse variété qu'a si judicieusement constatée M. Guizot

Les civilisations antiques, dit-il, obéissent à des conditions d^unité qui font leur puissance. « Elles paraissent émanées d'un seul fait, d'une seule idée ; on dirait que la société a appartenu à un principe unique qui Ta dominée et en a déterminé les institutions , les mœurs, les croyances, en un mot, tous les développements. Il en a été tout autrement de la civilisation de

TEurope moderne Elle parait, à première vue,

variée, confuse, orageuse ; toutes les formes, tous les

principes d'organisation sociale y coexistent ces

forces diverses sont entre elles dans un état de lutte continuelle, sans qu'aucune parvienne à étoufler les autres et à prendre seule possession de la société. « [Hist, de la Civilisation.)

Cet état particulier de l'Europe n'est pas un fait accidentel, un produit du hasard ; mais un résultat inévitable de la longue marche des siècles.

Le fleuve humain, en courant du plateau de l'Asie vers l'extrémité septentrionale du globe, avait recueilli dans son cours des détritus de toutes les sociétés et les avait entraînés vers le centre de l'Europe, vers la Gaule; ils s'y reposaient, forcément arrêtés par la barrière de l'Océan.

Un torrent, à sa source, est ordinairement d'une composition chimique excessivement simple ; quelque parcelle de granit est le seul dépôt minéral dont ses eaux soient légèrement saturées. Arrivé dans la plaine il rencontre une foule d'autres cours d'eau qui ont roulé sur des sols calcaires ou schisteux, crétacés ou argileux; les uns renferment des miasmes humains, les autres des débris de plantes; celui-ci des alhivions, cet autre des galets: tout cela vient se mêler dans la vaste confusion liquide d'un fleuve... Analysez les eaux

du Rhin à Thusis, à Tissue de la via mala; soumettezles à la même opération dans laHollancle,el vous verrez quels résultats diamétralement opposés donneront les deux opérations. A Thusis, elles renferment trois ou quatre éléments, elles en présentent mille àDusseldorf.

Ces milliers de mollécules ainsi amalgamées sont loin de rester calmes et chacune à sa place respective: elles montent et descendent, se heurtent , tourbillonnent, s'agrègent, se séparent, se corrompent ou se purifient sous les actions successives de la chaleur et du froid, du brouillard et du soleil. Les vents les poussent dans un sens, la marée les refoule dans un autre. Des courants et des remous s'établissent; il se passe dans cette masse d'eau si calme en apparence des tumultes physiques mille fois plus nombreux, plus incessants, plus profonds que les troubles politiques des sociétés.

Au septième siècle, la Gaule formait le lit de deux fleuves humains qui, après avoir coulé l'un à côté de l'autre, avaient rompu la digue séparative et mêlaient leurs eaux sur une grande partie du vaste lit envahi. La lutte de ces deux forces, mal assises, dominait, par la grandeur du spectacle, le bruit de tous les courants secondaires : ces deux fleuves étaient celui de la race franco-germanique et celui de la race gauloise.

Quel devait être le résultat final de ce grand phénomène? Les deux courants allaient-ils se mêler, se confondre au point de faire disparaître dans une complète fusion toutes les différences de couleur, de composition, de pesanteur qui séparaient naguère leurs éléments?

L'avenir se chargera de nous répondre.

Pendant la lutte politique et sociale qui va se pour-

suivre, nous assisterons à des résistances, à des combats acharnés, à des défaites et à des résurrections alternatives.

En fin de compte, cependant, rhomogénéité nationale triomphera ; mais dans ce dénouement final quel sera le caractère, quel sera l'esprit qui s'imposeront à la nation entière : ceux des Francs ou ceux des Gaulois?

C'est le problème que nous allons entreprendre de résoudre, en commençant par la grande tentative d'unification germanique dirigée par Charlemagne.

Note unique. Traduction des deux fragments patois des pages 33, 3/1 et 35... Ce maladroit vieiHard, ce vagabond tout voûté se retira, après avoir éloigné le bétail et la volaille des guérets et des labours ; il se mit à table devant un chaudron rempli de gras-double, et se prit à avaler comme un loir affamé... Sa belle-fille, Mijorée, se meta le regarder et à le contrefaire en rongeant ses ongles pendant que l'autre se gorgeait le gosier; le nigaud, furieux comme un lézard srls qui a perdu la queue, avale un morceau tout de travers, et, de colère, s'arrache les cheveux, s'égratigne les joues, se àèchire les guêtres et la blouse; il roule (deçà, de là) comme un taon , murmure comme une fronde, bat, frappe la litière à coups de râteau et de houlette , prend la course et va tomber tout de son long, comme un patu et un saligaud, au milieu d'une mare de purin, dans laquelle il se couvre de boue comme une salamandre qui aurait la touroiole. • *• • • • ••••«•

Des parcelles d'étoile.? se montraient à travers les fentes des nuages, le tonnerre grondait dans les vallons comme un taon enroué, les éclairs remplissaient de lumière les collines et les plaines (entre deux eaux), Vercingétorix, fier comme on coq, appelle un groupe de jeunes gens écervelés et de bonne maison, afin do combiner quelque défaite d^ennemis, en (en-

dant des pièges. Ses compagnons prennent chacun leur mulet ; aussitôt qu'ils y sont montés, ils enfilent un sentier plus raide qu'un mur en pisé déjeté de vieillesse ; ils traversent des friches brûlées par la canicule, des fondrières remplies de brouillards, et s'en vont loin des fossés de Gergovia.

En quelques enjambées ils atteignent un bois d'aulnes, de charmes et de chênes noirs, tout rempli de lierre et de houx, d'épines et d'églantiers, comme un champ de chanvre l'est de mauvaises herbes. L'averse de l'avant-veille avait fait suinter toutes les sources. Les landes (garnies de brande) versaient de l'eau comme un baquet ébréché, les bourbiers étaient remplis de petits crapauds qui leur mordillaient les jambes.

Vercingétorix marche droit au camp des Romains, perchés sur la pointe du coteau comme un groupe de blaireaux sur le tronc d'un chêne vermoulu. Arrivés au bas des fossés du camp et contre les tertres des terrassements, ses compagnons descendent de leur selle, et se mettent, en silence, à gravir à quatre pattes, comme des chats accrochés à des troncs de hêtres. Les Romains, aveugles comme des taupes, et endormis comme des loirs, n'entendent rien et ne s'inquiètent pas plus que si le hibou sifflait.

Vercingétorix et ses compagnonsprennentchacun une massue, un couperet, un gros bâton, fondent comme l'épervier ou la foudre sur les Romains encore couchés; ils frappent par-ci, frappent par-là, écrasent têtes et épaules, fendent (labourent) ventres et hanches, cassent les reins à l'un, les cuisses à Tautre, hachent de la chair, brisent des os, répandent des cervelles; versent plus de sang qu'une cuve, tous les robinets ouverts, ne verse du vin, et reviennent, tout joyeux de gloire, se blottir dans le camp de Gergovie, comme de jeunes fouines rassasiées d'avoir égorgé une couvée de dindons et de canards.

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