FRANCS
Quelque fatigue que l'on éprouve à se traîner au milieu de ces trahisons et de ces crimes, à respirer cette atmosphère de sang, il est toutefois indispensable de bien constater ce côté du caractère Sicambre, et de faire ressortir le contraste qu'il formait avec les mœurs si douces des Gallo-Romains et des Gaulois.
Ce développement du crime politique chezlesFrancs, gênait peut-être à d'autres causes que les instincts sanguinaires des Scandinaves ; il servait de protestation contre une loi surannée de l'époque pastorale et qu'il devenait indispensable de sacrifier à la constitution du pouvoir monarchique et de l'unité nationale. Les Francs, en leur qualité de peuple pasteur, pratiquaient, comme les Gaulois, l'égalité des partages entre leurs enfants ; or, tant qu'il ne s'était agi de partager que des troupeaux ou l'usage des forêts, cette
Tiï
manière de succéder n'avait pas eu d'in graves ; mais quand les princes francs se des royaumes, il y avait de tout autres da diviser , à les émietter entre les fils et leE Cloviset ses successeurs comprirent cespi grettèrent que l'usage ne leur donnât pas absolu du pater familias romain, pour l'état lui-même aux morcellements ïndélîi retient le développement de la nation, charger une grande assemblée de modifier sur ce point, ils trouvfdent plus conforme j sauvage, à leur impatience brutale, de foi monarchique à l'aide de l'assassinat.
L'homme obéit à une disposition Fatale* blir tout d'abord les bases politiques et sociétés sur la violence. «A l'origine de to voirs, dit M. Guizot, on rencontre la fon que je veuille dire que la force seule les
dés, Les pouvoirs se sont établis en ve
laines convenances, de certains rapports a la société, avec les mœurs, les opinions; impossible de ne pas reconnaître que la Foi le berceau de tous les pouvoirs du moni:
qu'aient été leur nature etleur forme. »
Celle autorilé fatale du fait accom} croyons-nous, son explication dans l'ûnjt
l'homme 11 y a toujours à la tête d
uii ou plusieurs individus, plus avancis voyants, ;qui devinent l'avenir, pressentei
rants de l'opinion et des intérêts An
conviction robuste, ils veulent aller en aval se beuilent aux bari-iëres de la routine, de 1 tion, de l'entêtement des masses. Pour li
deux moyens leur sont ofTerts : ils enaploîent la prédication , la propagande ; ils parlent, ils publient, ils sont philosophes , ils sont prophètes, patients surtout : ou bien ils préfèrent la violence, Temportejnent ; ils sont guerriers, ils sont tyrans et sanguinaires. Aux premiers, tous les avantages de la gloire sans tache, aux seconds une renommée souillée de sang et détestée ; mais ces deux classes d'hommes ne sont pas moins des leviers politiques d'une grande puissance. Quelle est la qualité, quel est le défaut qui a placé les uns parmi les apôtres de Fidée, qui a jeté les autres parmi les agents de la force : la patience et Fimpatience : les uns ont su attendre, les autres ont voulu courir à toute bride. La générosité et Tégoïsme ont bien joué leur rôle aussi dans leur conduite ; les uns ont eu le courage de laisser leurs descendants profiter des premiers bénéfices de leurs longs et pénibles travaux ; les autres ont voulu jouir eux-mêmes, et très-longuement des résultats de leurs efforts. Quand on connaît l'origine et le caractère des Francs, on n'est pas étonné de voir la brutalité de leurs instincts les pousser dans les rangs des rénovateurs impatients, des rénovateurs par Tépée ; ils n'avaient aucune des vertus nécessaires pour remplir la mission des rénovateurs par ridée.
Quoi qu'il en soit, établir le droit d' aînesse devenait une nécessité ; l'origine de la monarchie franque, les intérêts, les besoins sociaux, tout en réclamait la publi« cation. Mais avant d'en faire une loi, les Mérovingiens, emportés par leur fougue brutale, en formèrent un fait, à l'aide de cette série d'assassinats qui sera la honte éternelle de leur race.
Ils furent plus heureux en ce qui touchait l'exclusion
des femmes de T hérédité royale : ils la décrétèrent par une loi (1).
La terre salique, chez les Francs, était l'enclos attenant à la maison que M. Échard appelle sala ; elle répondait à ce que nous avons dit du casai de la casalero chez les Gaulois. Cette terre salique était donc les champs xjui, d'après Tacite, séparaient entre elles les maisons d'un village (2).
A mesure que les rois mérovingiens ou leurleudes, s'établissaient dans les Gaules, qu'ils acquéraient quelque portion de sol, ils joignaient ce sol à la terre salique, et en formaient des a/fe^/a:. Ce fut à cette nature de biens privilégiés, intimement unis à la personne^ que s'appliquèrent toutes les dispositions qui excluaient les femmes de la succession, à l'avantage des mâles.
Cette règle, en effet, était essentiellement politique et nullement civile; les femmes, privées de l'héritage de la sala et de Falleu^ fondement de l'autorité, de la puissance, étaient parfaitement admises i
(1) Aussi ferons-nous observer que les horribles meurtres politiques de cette époque portent toujours sur des homnei, sur des enfants, jamais sur des filles ; la loi les plaçait en dehors de toutes les questions politiques.
(2) « Us n'habitent point de villes ; Ils ne peuvent souffrir que leurs maisons se touchent ; chacun ménage autour de sa demeure un terrain clos et fermé... » Les terres que les Ge^ mains se distribuaient entre eux, chaque année et toujjoim sur un nouvel espace, ne comprenaient jamais cette maisoD et cet enclos, qui restaient la propriété fixe, patronimiqae de la famille ; ils ne se partageaient que les espaces éloignés et les ])aturages : si tous les ans on renouvelait les lots, c'est que les herbages, une fois épuisés, avaient besoin d'an certain laps de temps pour se regarnir.
recueillir leur part dans les autres biens, tels que troupeaux, meubles, terres non allodiaks (t).
L'admission des femmes à la succession de ces biens ordinaires^ était une suite de l'égalité des partages de l'état pastoral; leur exclusion de la terre salique, de la terre privilégiée, était Tœuvre de la législation nouvelle, et la conséquence de cette suite d'efforts, tentés par les rois pour empêcher que la division des royaumes et des alleux n'entratnât leur chute : ils vou-* laient constituerfortement l'homogénéité monarchique et substituer une imitation de la puissance impériale
(1) La loi salique dit, en effet : f 1* Si un homme meurt sans enfants, son père et sa mère lui succèdent ; 2* sMl n'a ni père ni mère, son frère ou sa sœur lui succèdent ; 3* sMl n'a ni frère ni sœur, la sœur de sa mère lui succédera; /i° si sa mère n*a point de sœur, la sœur de son père lui succédera ; 5* si son père n'a point de sœur, le plus proche parent, par maie, lui succédera ; 6* aucune portion de la terre saliqae , ne passera aux femmes; mais elle appartiendra aux mâles, c^est-à-dire que les enfants mâles succéderont â leur père. » (Montesquieu, t II, p. i5/i.)
Les recherches de plusieurs historiens aboutissent au même résultat que les nôtres. M. Decourson assure que la Gaule renfermait deux sortes de terres : les terres libres aelaoud et les terres senriles (ter kevrit). En Bretagne, les personnes se divisaient en cinq classes : les druides, les nohicB ou les propriétaires d^alleux, les ambactes ou soldures, les clients, les oberati ou esclaves.
Ces aelaoud^ a-hlolts, OU a-lod, comme les appellent Philippe et M. Gulzot, formèrent les terres allodiales^ ou aUeux. Ce qui prouve incontestablement quela féodalité eut une origine beaucoup plus gauloise que germanique. Montlosier ajoute même que Valleu était la propriété libre des Gauloiii et la terre salique la propriété libre des Francs.
aux débris dispersés de la république pastorale. Or, une semblable révolution ne pouvait être l'œuvre bî des Gaulois, ni des Germains ; elle était réservée aux seuls Francs Scandinaves. L'infériorité de la femme, base de la loi salique, était une idée toute spéciale aux peuples du nord, et celle par laquelle ils étaient le plus nettement séparés des Gaulois et des Germains. Nous ne reviendrons pas sur les sentiments de déférence et de vénération que ces deux races témoignaient au sexe : ils avaient produit les dniidesses, les fées, ils devaient enfanter les idées galantes et chevaleresques.
Les Francs et les Scandinaves professaient à l'endroit du sexe des opinions toutes contraires ; ils avaient probablement apporté de TAsie le principe de sob esclavage ; mais la femme, une fois sur les bords de h Baltique, s'était exaltée au contact des Besserken toujours furieux; elle avait compris la fierté, le courage ; elle s'était révoltée contre la sujétion orientale et avait revendiqué certains droits les armes à la mm. LesEddasy les chroniques sont remplis de récits romanesques où des skioldmœer^ ou vierges aux boucliers, s'entourent de jeunes filles courageuses, se retranchent dans des forteresses, montent sur des navires , et livrent aux guerriers qui veulent conquérir leuis mains, des luttes acharnées. Ce n'est qu'au prix de combats, d'exploits extraordinaires, que leurs amants parviennent à leur faire accepter la soumission conjugale.
De telles passions n'ont évidemment rien de gaulois, rien de germanique I Chez ces deux nations, la femme règne naturellement, sans efforts, par ses seuls titres de compagne dç l'homme et de mère. Chei les Scwdi-
naves, elle ne se soustrait à la dépendance qu'en se
faisant craindre et redouter Il était logique qu'à
des concessions arrachées par la force, Thomme répondit par la réaction quand il serait le plus fort La
loi salique fut la protestation du droit écrit contre ces prétentions des skioldmoeer et contre les prérc^atives de la femme germaine et gallo-celte (1) •
Ce fait législatif exerça une influence considérable sur l'histoire civile et morale de la femme. Nous suivrons attentivement les péripéties de la lutte chez les troubadours, chez les trouvères, dans la chevalerie provençale, allemande et française.
Une fois lancés dans les modifications politiquespar la grande question de successibilité, les rois francs entamèrent résolument tous les problèmes qui touchaient à la puissance et à l'unité monarchiques. L'intérêt devenait d'autant plus vif qu'en s' établissant dans les Gaules, ils passaient du simple droit coutumier des pasteurs, au droit écrit des peuples civilisés; nul n'ignore, en effet, que toutes les lois franques et gei*maniques datent de leur passage au sud-ouest du Rhin et de leur contact avec la société romaine. Il était de la plus grande importance pour les rois, de façonner tout d'abord leurs sujets au principe de soumission et de respect, afin que toutes les dispositions écrites dans les codes fussent conformes à des bases qui devaient rendre Texercice de l'autorité royale facile et commode.
(1) L'exclusion de la femme ne prévalut môme pas chea tous les Francs, elle resta inconnue aux Germains.
Une foule de lois ripuaires et saxonnes établissent qu'à défaut de fils, les filles succédaient k la terre salique et à ralleu.
On a voulu présenter les Francs comme les inventeurs de la fierté, de la liberté individuelle ; Dieu sak les belles théories qu'on a échafaudées sur l'aventure du vase de Soisson. Si l'égalité politique exista chez les Francs lorsqu'ils menaient la vie pastorale au nord-est du Rhin (1) , on est obligé de reconnaître que ce beau principe disparut promptement dès les premiers essais de monarchie mérovingienne : les successeurs de Glovis cherchèrent à constituer fortement le despotisme en substituant leur pouvoir personnel à celui des assemblées nationales, et plusieurs faits nous donnent la preuve qu'ils y réussirent assez bien.
Lorsque Chilpéric envoya sa fille Rigonthe à Tolède, pour la marier au roi Récarède, il voulut lui procurer une suite nombreuse de Francs de noble condition, qui fût capable de lui faire honneur (2) ; mais nul ne se souciait de s'en aller à quatre cents lieues de l'Ilede-France, au milieu d'un peuple arien et visigoth qoi pourrait bien persécuter des gens d'une autre religion et d'une autre race. Chilpéric mit un excellent moyen en usage pour triompher de cette opposition. Il jeta en prison les personnes qu'il jugeait dignes de former la cour de sa fille, et les contraignit ainsi à choisir
(1) Les Scandinaves, pas plus que les Germains, n*avalent de véritables rois, ils ne se donnaient que des chefis élus. Dans la Germanie, dit Grégoire de Tours, les Francs n^avaient point de rois (liv. II), leur gouvernement était donc une sorte de république, ce qui s'accorde avec Topinion de Taelte. « Les princes, dit-il, délibèrent sur les petites choses, toute la nation sur les grandes. »
(2) Grégoire, liv. VI, chap. xlv.
entre le cachot et le voyage forcé de Tolède Quelques-unes trouvèrent Talternative si terrible qu'elles aimèrent mieux s'étrangler; les plus résignées firent leur testament et subirent avec des sanglots cette déportation, digne des procédés de Tibère ou de Caligula.
Montesquieu le dit avec raison : «La crainte est le ressort du gouvernement despotique ; » or, en lisant Grégoire de Tours, est-il possible de découvrir dans la politique des rois francs une préoccupation autre que celle de se faire redouter des membres de leur famille et de leurs sujets ; existe-t-il dans Torganisation mérovingienne une loi politique autre que la yolonté du chef?..., La vertu est le principe de la République , l'honneur celui de. la Monarchie, dit encore Montesquieu. Les Mérovingiens n'ayant jamais rien possédé qui ressemblât à l'une de ces qualités, n'est-il pas incontestable que leur gouvernement était le contraire d'une monarchie, le contraire d'une république et par conséquent , le despotisme?
D'ailleurs, de quel droit demanderions-nous aux Francs de nous donner l'impossible? Tout peuple qui devient conquérant doit faire le sacrifice de sa liberté. Un consul romain était-il autre chose qu'un dictateur, un despote militaire exerçant un pouvoir absolu sur son armée comme sur le pays conquis? Alexandre, Annibal, n'étaient-ils pas des tyrans toutes les fois qu'ils se trouvaient hors du territoire national ? l'action de ces guerriers ne s'étendait pas sur leurs concitoyens par la raison que leur patrie possédait un autre gouvernement. Les rois francs, au contraire, entraînaient la nation entière avec eux, ils ne pouvaient donc manquer d'exercer sur cette nation un pouvoir tout aussi
absolu que sur Tarmée. Ainsi, par une juste compensation, Dieu veut que le peuple conquérant trouve le despotisme dans les victoires mêmes qui lui font ravir l'indépendance des autres ; il ne lui permet d'imposer l'esclavage aux vaincus qu'à la condition de le subir lui-même delà main de ses propres chefs (1).
L'essence du gouvernement despotique, c'est la force mise au-dessus de la loi et personnifiée dans le caprice du chef ; or la force était la loi suprême des Barbares et une preuve visible de la protection de Dieu. Les Francs, les Bourguignons avaient fixé la majorité à quinze ans , époque où le jeune homme était capable de porter les armes (2) ; dès ce moment, il prenait place dans les assemblées, le javelot à la main, et pouvait prouver son droit en justice par le combat judiciaire. La force étant la base du droit pour tous les citoyens, était-il possible qu'un roi s'élevât au-dessus de ses sujets en s' appuyant sur un principe différent? Le chef des hommes forts était le plus fort d'entre eux; il ne pouvait être souverain, supprimer l'ancienne égalité pastorale qu'à ce prix.
(1) Toutefois, soyons justes envers les Germain!^ Si les Francs, à moitié Scandinaves, n'apportèrent à la Gaule qae le despotisme et la violence, les Goths, infiniment plus doux de caractère et plus civilisés, firent sur le territoire des Gaules la première application d'une monarchie modérée, par des assemblées provinciales et des essais de gouvernement représentatif. (Montesquieu, t. I, p. 337.)
(2) Plus tard, lorsque Tarmure des Francs fut devenue plus lourde, plus compliquée, sous Charlemagne notamment, la majorité fut reculée ù vingt-un ans, par la raison qu^avint cet âge, on ne pouvait pas la porter et s'en servir avec avaata;rc.
De même que nous avons vu les Gaulois obéir à une foule de républiques, de même, les Francs et les Germains nous ont paru régis par des gouvernements analogues, avant leur passage sur la rive gauche du Rhin ; mais une fois installés dans les Gaules , les constitutions politiques des Barbares se transforment, elles deviennent despotiques chez les Francs, monar-^ chiques et constitutionnelles chez les Visigoths. Francs, Germains et Gaulois, considérés comme individus, portent donc en eux les germes de deux principea assez opposés : l'indépendance et la fierté personnelles, héritage de l'état pastoral ; la soumission à la force despotique, à l'unité monarchique, née du désir des conquêtes, et des nécessités de la consolidation d'une nouvelle nationalité.
IlIFLDElfCE DE L^ÉTAT DE LA PROPRliTÉ GAULOISE SUR L^ORGARlSATIOll DE LA FÉODALITÉ
Les rois, dans leur besoin de raffermir la monar* chie naissante ; les leiuies , dans leur désir de sauvegarder leurs intérêts, ne pouvaient se contenter d'habiter le sol de la Gaule comme nu-propriétaires, et d'y vivre à côté des indigènes du produit des troupeaux nourris dans les forêts communes ; ils étaient trop prévoyants, trop jaloux de leur sécurité, pour ne pas vouloir baser leur action politique sur la propriété directe du territoire et sur les obligations positives des habitants ; obligations qui auraient la possession
de ce même sol pour garanties. Voici de quelle manière ils marchèrent peu à peu vers ce double résultat.
Nous avons vu que tout en respectant les villes et leurs municipes, les Francs en avaient obtenu des impôts, des redevances {vectigalia) et des serments de fidélité qui ressemblaient fort à ceux de vasselage.
Les biens communaux répondaient naturellement de la rentrée de ces impôts et du dévouement des municîpes.
Quant aux propriétaires gallo-romains , ils durent leur tenir ce langage : « Restez paisibles possesseurs de vos latifundia^ nous vous en assurons la propriété ; mais vous avez des esclaves, des clients, du bétail, des denrées ; en nous installant parmi vous, en vous délivrant du joug romain, nous serons obligés, pendant bien des années, de combattre le retour des anciens conquérants, de repousser d'autres peuples germaniques, disposés à venir promener le fer et le feu dans vos familles. Secondez-nous dans la mesure de vos ressources.... Vous êtes six, dix, douze grands propriétaires dans telle province, conservez vos titres romains de ducs^ de comtes de seniors; vos titres gaulois de barons (1) , nous y ajouterons les titres germaniques de marquis^ de sénéchal^ de rachimbourg ; en revanche, vous mettrez à notre disposition une cer* taine partie de vos récoltes, de vos chevaux, de vos
(1) Baron, de bar^ montagne, homme de la montagne les habitations des chefs gaulois, à la fin de Tenipire, ôtaieoi généralement placées sur des hauteurs disposées en forme de camp, afin de mieux résister aux attaques extérieoreBL
colons, lorsque nous aurons à combattre soit les Romains, soit les autres Barbares.
Les temps étaient durs, on redoutait l'invasion des Thuringiens, des Saxons et des Huns: on accepta les conditions du traité, et les bases de l'organisation féodale naquirent naturellement de cet arrangement tout élémentaire, imposé par les nécessités des circonstances.
D'ailleurs, les obligations féodales, ces devoirs de l'homme envers l'homme, convenaient assez aux Germains et aux Gaulois; ils n'étaient que le développement logique du dévouement et de la clientèle dont nous avons eu l'occasion de nous occuper. Toutefois, quelques particularités séparaient la féodalité franque du dévouement gaulois et germanique. Ce dernier constituait des liens volontaires d'homme à homme seulement ; tandis que les Francs donnèrent une base plus solide aux obligations féodales. Ils les rattachèrent à la possession du sol, et ce fut sur ce point surtout, que les biens communs et les forêts jouèrent un rôle considérable Cette dernière partie de la question intéressait principalement la population pastorale qui allait payer les frais de l'établissement de la féodalité.
Pour mieux couvrir le sol forestier de leur protection, les rois et les seigneurs francs le placèrent sous leur dépendance directe ; ils honorèrent du titre de royales et de seigneuriales ces terres, flétries jusqu'alors en quelque sorte du nom de vagues^ de coinmunes^
de sans 7naître Ce changement de dénomination
fut d'autant mieux accepté tout d'abord par les indigènes, qu'il ne modifiait pas d'une manière sensible l'usage même de ces biens.
Ces forêts royales et seigneuriales restaient, comme par le passé, ouvertes au bétail des Gaulois et soumises aux servitudes de glandage, d'afouage.... Les paragraphes de la loi salique sur la marque des arbres, sur le vol du bois d*autrui poinçonué dans une forêt, en sont la preuve irrécusable.
Ces biens restaient donc dans le même état, le nom seul était changé. Il y avait d'excellentes raisons à cela, c'est que les Francs dédaignaient le labourage et n'avaient nul désir de défricher... Leurs troupeaux trouvaient à se nourrir dans les forêts à côté de ceux des indigènes, les impôts, les vectigalia^ leur procuraient des revenus suffisants, pourquoi auraient-ils pris la peine de faire de l'agronomie ? Pourquoi auraient-ils interdit l'entrée des forêts aux troupeaux des Gaulois, puisque ces troupeaux faisaient la fortune des sujets qui leur payaient des impôts (1) et leur fournissaient (les soldats auxiliaires ?
(i) Sous Dagobert, le duché de Meaux payait annuellement un impôt de 100 vaches au roi {Vie de Dagobertj Guizol, tll,
Ce fat aiosi que se consolida Pusage de la vaine pâture, dont le principe n^est pas encore effacé de nos code&
Cette servitude n'est donc pas une création des législateurs, domme le prétendent quelques jurisconsoltes ; maia une continuation de Tétat primitif, persistant à frapper la propriété privée, malgré les partages opérés par les lois. A?ant 17^9, la féodalité était parvenue à faire admettre comme axiome, « que tous les biens communaux avaient pour origine H,i': concession seigneuriale: la jusrisprudence partait du ce l^oint jiour attribuer au seigneur le droit de triage^ c*est-à- (liro la faculté de choisir dans les biens communaux le tiers (|ui lui convenait le plus et de rentrer en la possession particulière do ce ticriï, (|ui était censé lui avoir été pris par les
Dans ce premier partage, les Mérovingiens s'étaient montrés aussi prudents que modestes : ils s'étaient contentés d'une sorte de co-propriété des pâturages et des forêts ; ils en partageaient la jouissance avec les indigènes (1).
populations. Ces principes étaient professés par Dumoulin, Dargentré, Guy-Goquille, Fréminville et Guyot D^autres Jurisconsultes mieux inspirés par la saine logique do Phistoire, soutenaient que les terres communales existaient bien antérieurement à la féodalité; qu'il fallait y voir « des terrains mis en commun par les habitants des villages pour la nourriture des bestiaux; o que, « de toute ancienneté, et avant la création des rois, les forêts étaient publiques et communes au peupla.. Basmaison, Salvaing, Legrand, appuyaient cette doctrine sur le droit romain et sur Isidore de Séville, qui rapporte en ses Étymologiesy que ceux qui ont procédé au partage des terres, ont eu soin, le plus souvent, de laisser les pâturages dans Pindivision (liv. II, cbap. xiii).
M. Dareste ajoute enfin, avec plus de raison encore, qu'ayant les Romains, chaque portion du territoire des Gaules fl appartenait à une tribu, à un clan, à une famille, à une communauté : généralement, dit-il, les pâturages, les eaux, les bois, restaient dans Pindivision, une certaine étendue des champs faisait seule Pobjet d'une répartition entre les familles, n (Dareste, Histoire des Classes Agricoles )
Ces biens indivis formaient ce que le droit romain désignait sous le nom de Communia ou Communalia {Code ThéO" dosien^ Ut. de curationibus).
(l)Tel fut le raisonnement très-judicieux sur lequel se fondèrent les législateurs de 89 et de 91 pour réagir contre Pabsorption du sol par les seigneurs, et réintégrer les communes dans la jouissance de leurs anciennes possessions.
lanlessus fait observer que rien, dans la loi salique, n'in* dique des demandes de concessions déterres; ce qui semblerait élablir qu'elle fut rédigée à une époque où ces sortes de donations étaient inconnues (p. 490).
Vil peuple pasteur devait se contenter, en effet, d'obtenir
Cette prise de possession n'en fut pas moins de la plus haute importance, car c'est à cette nature de terres et non point aux propriétés particulières qu'il faut appliquer tout ce que les lois et les chartes disent du partage du sol entre les vainqueurs et les vaincus (1). Quand nous voyons les Burgondes et les Visigoths prendre ies deux tiers du so/, c'est assurément sur ces terrains vagues^ communs^ sans maître^ qu'il faut se les i-eprésenter plantant leurs jalons et exerçant leurs droits de propriétsdres, tout en laissant aux populations primitives les droits de pacage, de glandage et d'afouage (2).
La loi gombette ne permet pas de doute à cet égard;
des droits de p&turages et des jouissances forestières; mais à la fin de la première race, on commençait à faire des donations en toute propriété, à rimitation des concessions de bénéfices militaires créés par les Homains (Grégoire de Tours, liv. III, chap. xxxix), nouvelle preuve que les fiefs avaient pris naissance dans la Gaule et non dans la Germanie, où tout semble dire que la propriété individuelle était inconnue.
(1) Ce fut aussi avec ces vastes surfaces laissées à Tétat do nature, que les rois récompensèrent les leudes et les soldats; ceux qui ne reçurent pas des terres, vécurent sur celles des rois ou des autres chefs, et le plus souvent dans l'Intérieor même de leurs maisons; les lois renferment plusieurs dispositions qui règlent les droits et le sort de cette classe d*hommes. » (Ouizot, Hist. de France,)
(2) Le roi Clovis, par exemple, voulant récompenser Téglise de Reims, lui « fit don de toute la terre que saint Rémi pourrait parcourir à clieval, pendant qu'il prendrait, lui-même, sou sommeil de midi » ( Frodoard, Hist. de Véglise de Reîm*). Il est bien certain qu'un espacede terre, ainsi mesuré, devait être pris sur des terrains communs et non point sur des champs , des vergers, des prairies, appartenant à des particuliers.
elle rapporte que les Gaulois et les Burgondes possédèrent en commun les terres et les forêts , jusqu' à ce qu'il plut aux populations de demander la division pour en défricher certaines parties , planter des vignes, mettre des champs en culture, auquel cas la propriété passait de l'état communal à l'état d'enclos particulier. {Lex Burgundorum^ t. XIII, de exortis) (1).
Ce fut avec ces deux tiers des forêts et des pâturages, détachés des biens communs, que les rois et les leudes créèrent des fiefs, dotèrent les églises, les monastères, et attachèrent à leur personne, par des liens féodaux, les Germains ou les indigènes en faveur desquels ils constituaient ces dotations; bien que les pasteurs gaulois continuassent à jouir de ces pâturages dans une large mesure. Ce fut aussi, en retour de cette jouissance, que les paysans contractèrent des obligations de servage envers les nouveaux détenteurs de ces biens.
(1) La même loi stipulait «que touthommequi ne possédait pas de bois, devait obtenir le droit d'usage dans les forêts communales; » elle régla aussi tout ce qui concernait les pâturages et déclara que Romains, Burgondes et Visigoths con« tinueraient à jouir eu commun des biens communaux*.. Nous voyons aussi qu'en 677, Thierry 1" confirma Tabbayede Saint-Bertin dans la propriété de ses terres, maisons, moulins et biens communaux {GalL Christ., t Ili).— Baluzecite un donateur qui lègue sa propriété à son héritier, avec ses constructions, ses forêts, ses champs, ses prés et ses pâturages communaux, ainsi que les esclaves qui y sont attachés (CapituU^ t. II, p. 525-526). — D'après M. Maury, enfin (p. 202), le vieux sol forestier fut ainsi réparti : les petits bois, les brosses (lucus et nemus), furent cédés aux monastères, les grandes forêts (sUv»), devinrent la propriété des rois; le reste, forêt, landes» et pâturages, resta la propriété des com« munes.
La féodalité ne fut donc pas une ancienne instilotion importée dans la Gaule parles Barbares , mm on produit tout aussi gaulois que germanique, développé naturellement par la situation respective que la conquête faisait aux vainqueurs et aux vaincus.
Les Romains ne connurent pas la féodalité ; ils ne l'établirent pas dans les pays dont ils s'emparaient, par des motifs faciles à comprendre. Ce peuple n'ayant rien de pastoral ne faisait aucun cas des pâturages et des forêts. . . Les nations conquises par lui sur les bords de la Méditerranée possédaient des richesses bien autrement enviables que des bruyères: c'étmentde belles villes, des produits manufacturés , des céréales, des trésors de toutes sortes. Les Romains n'ayant pas de bétail à nourrir, n'avaient aucune convention à faire avec les étrangers pour le partage des forêts; ik aimaient mieux leur pi*endre leurs revenus, leurs biens mobiliers, si faciles à emporter dans la mère-patrie. Ils n'avaient, d'ailleurs, aucune envie de construire leurs demeures au milieu des landes ^ ils n'attachaient de prix qu'aux luxueuses habitations des villes. Toutes les bases du système féodal leur manquaient donc i la fois ; ils n'avaient aucune réciprocité de devoirs et de droits à établir avec les populations conquises ; ils ne voulaient avoir avec elles d'autres relations que celles du vainqueur avec le vaincu. Ce ne fut qu'à la suite d'une longue soumission, après la conquête de César, qu'ils consentirent à admettre les Gaulois au droit de cité. Les Francs et les Gallo-Belges, au contrûre, se considérèrent, dès l'abord, comme deux peuplesayant à peu près le même état social et la même origine... Les liens de la solidarité féodale devinrent naturellement les bases de leurs relations. Ne perdons jamais
de vue cette organisation de la féodalité et de la pro-« priété foncière dans la Gaule niérovingienne. Ces rapports du sol avec la politique exerceront leur influence jusqu'à la révolution de 89 ; la noblesse et la royauté continueront à vivre loin des villes , dans leurs châteaux, sur leurs terres, à aimer la chasse avec passion, à la placer au rang de leurs premières prérogatives ; ces habitudes seront un reflet de celles des propriétaires et des pasteurs gaulois et germains, qui trouvaient dans la possession du sol ou dans l'indépendance du pasteur, les bases, du droit, de la liberté, et de la force personnelle.
La bourgeoisie industrielle ou lettrée, au contraire, qui a puisé les éléments de sa fortune et de sa force en dehors de la propriété, dans le travail de l'esprit ou des bras, ne placera pas sa confiance dans la valeur individuelle, mais dans Tassociation municipale; elle ne s'isolera pas dans ses maisons, dans ses champs ; elle se groupera dans l'enceinte de la ville, vivra sur la place publique. Si nous voulions caractériser en peu de mots ce double mouvement, nous dirions : la devise de la commune c'est : r Union fait la force: elle a pour symbole le faisceau. La devise de la propriété foncière c'est : le Propriétaire est maître chez /wi, il ne doit rien à personne.
LE CARACTÈRE ET L'ESPRIT GAULOIS SOUS LES MÉROVIlIGIElfS
Au milieu des événements qui ont amené le partage du sol de la Gaule entre les indigènes et les Germains»
que sont devenus les mœurs, la littérature, les usages des vaincus et ceux des. vainqueurs? Quel choc a provoqué leur co-existence, à quelles fusions aboutit leur juxta-position ?
Pénétrons un peu dans cette société mérovingienne, voyons ce qui se passe, non plus dans les conciliabules politiques, sur les champs de bataille, ou dans les fo< rets que de grossiers géomètres se partagent k vue d'oeil, mais dans l'intérieur des villas gallo-romaines et des palais francs, dans les évèchés et les monastères.
Nous possédons peu de renseignements sur les habitudes intimes des paysans gaulois ; ce n'est guère que par induction que nous pouvons en donner une idée approximative. Leurs mœurs devaient être assez semblables à celles des âges antérieurs ; la classe pastorale est celle qui conserve le plus opiniâtrement son caractère. L'habitant des boisoccupeleslonguesheuresde loisir que lui laisse la garde des troupeaux, à chanter, à jouer de la flûte, comme les bergers de Théocrîte et de Virgile. Près du foyer, en hiver, sous le feuillage, en été, il récite des contes, des aventures qui lui sont arrivées, ou répète celles que lui ont racontées les voyageurs et les marchands. La morale de ces récits roule autour du même cercle : le narrateur célèbre les avantages de Texpérience et du bon sens , les succès que la ruse et la finesse font remporter au vaincu sur desadversairesplus forts que lui; il trouve un plaisir extrême à tourner en ridicule tous ceux qui froissent ses idées ou lèsent ses intérêts , qu'ils soient Francs ou Gallo-fioiiiains, qu'ils soient Burgondes ou moines. Dieu seul connaît les chef-d' œuvres de satire et de plaisanterie qui surgirent de ces vieilles joutes de la gaieté celtique.
Le temps n'a respecté aucun de ces essais fugitifs dans la forme où ils se produisirent alors ; le sens, le trait, la partie vitale ne sont pas entièrement perdus cependant ; ils passèrent, après de nombreuses métamorphoses, dans les fabliaux, dans les fables, dans les chansons, souvent même dans les comédies et autres oBavres sérieuses, où ils se revêtaient de formes plus élégantes.
L'esprit d'observation et de critique appartenait aux Gallo-Romains des villas et des cités, tout aussi bien qu'aux simples paysans. Cette classe d'élite conservait incontestablement les dispositions, le caractère, les ressources d'esprit qu'elle avait montrés sous la domination romaine.
Si certaine décadence littéraire l'avait atteinte, il faut reconnaître que ce défaut était largement compensé par l'amélioration des idées morales et religieuses. Le Christianisme régnait alors sansémuledans cette région de la société.
Nous n'aurions aucune donnée sur le style de la satire , sur le ton de la polémique de cette période, si Grégoire de Tours ne nous en donnait quelques spécimens dans les railleries et les fines observations dont il a parsemé ses graves écrits.
Où découvrons-nous le moraliste et le philosophe dans le froid chroniqueur des temps mérovingiens, nous demandera-on ? Le fatalisme uniforme quil étend sur tous les crimes, serait tolérable dans la bouche d'un sectateur de Mahomet, ou dans celle d'un chef de gladiateurs ; mais peut-on pardonner à un prêtre, à un évêque, de ne pas tonner avec indignation contre les assassinats sans nombre de Clovis, contre le libertinage sanguinaire d'un Chilpéric, d'une Frédégonde?... Gré-
goire de Tours ne mérite pas ces reproches \ il faut l'avoir bien mal lu pour le juger ainsi ; il sait parfûtementapprécier toute l'horreur des forfaits qu'il raconte, son âme en est pénétrée de la plus profonde douleur ; mais une prudence impérieuse condamne au silence son ressentiment et sa pitié. Ce n'est pas sans danger qu'on aurait voué les crimes de pareils rois à l'exécration qu'ils méritaient ; il fallait y mettre des formes et envelopper le style de précautions oratoires dont la finesse échappât à ces hommes ignorants et grossiers. Parfois, Grégoire invoque l'autorité de Salluste, pour indiquer la difficulté qu'éprouve l'annaliste à raconter les meurtres de ses contemporains (1). Mais son indignation et sa douleur ne sont pas moins vives parce qu'elles restent au fond de son âme, ou se cachent sous la froideur d'une narration réaliste.
Pour découvrir la pensée, il faut étudier le ton da récit, la portée de l'antiphrase. 11 possède à fond les ressources de la race gauloise (2), et manie avec halnleté tout l'arsenal des ruses littéraires. N'est-ce pas de la satire politique, et de la plus acérée, que le soin avec lequel il glisse un rapprochement, un détail, an milieu de l'impassibilité apparente du chroniqueur, pour
(1) Sidoine Apollinaire avait fait la même observatfoo: • Ce qui augmente la difficulté d'écrire Thistoire^ dteait-il, e*e8t que bien des gens attribuent h la malveillanoe et à Tenvle te récit des crimes que blâme Thistorlen. (Uv. iV, chapitre XIII.)
(2) Grégoire de Tours appartenait à une famille gallo-romaine des plus considérables du Uerry ; il comptait parmi ses ancêtres, des martyrs (Vettius Epagatos), des évèqoes (saint Grégoire, de Langres; saint Nicet, de Lyon; saint Gai, de Clermont).
faire ressortir la préméditation qui a précédé le crime, la peur qui s'est mêlée à la ruse et au parjure? Est-il possible de mieux peindre l'affreux caractère de Glovis, qu'il ne Fa fait dans ce passage, par exemple :
«11 existait à Cambrai un roi nommé Ragnacbaire, m effréné dans ses débauches, qu'à peine épargnait-il ses proches. Son conseiller, appelé Farron^ se souillait des même crimes : lorsqu'on apportait quelques mets aa roi ou quelque présent, il avait l'habitude de dire : «Voilà qui est pour moi et pour mon Farron (1) , » ce qoi excitait l'indignation des Gaulois. Glovis ayant fait fabriquer des bracelets et des baudriers de cuivre simplement doré, il les remit aux leudes du roi pour les exciter à le trahir , puis il conduisit ses troupes vers Ragnachaire. Ce dernier envoya ses éclaireurs reconnaître l'ennemi, et leur demiinda à leur retour, ce que c'était que cette armée. « C'est encore une bonne fortune pour toi et pour ton Farron. » lui répondirent*ils. Clovis arrive et commence l'attaque; l'armée de Ragnachaire est défaite, lui-même allait prendre la fuite, mais il fut arrêté par ses leudes, et conduit à Clovis avec son frère Richaire, les mains liées derrière le dos. a Pourquoi déshonorer notre famille en te laissant enchaîner, lui dit Clovis, ne te valait-il pas mieux mourir?» et, levant sa hache, il la lui abattit sur la tète. Puis se tournant vers Richaire, il ajouta : tt Si tu avais secouru ton frère, il n'aurait pas été pris ; » et il le frappa de même. Après leur mort, ceux qui les avaient livrés re-
(1) \A calembour était assez piquant, farron voulant dire encore aujourd'hui, dans certains patois : cbion de berger.
connurent que l'or donné par Clovis était faux , et ils s'en plaignirent. « Celui qui traîne volontairement son maître à la mort, leur répondit Clovis, ne mérite pas d'autre métal que cela. Et il ajouta qu'ils devaient encore se féliciter qu'il leur laissât la vie et ne leur fît pas expier leur trahison dans les supplices. Les leudes s'écrièrent qu'ils se contentaieot d'aToir leur grâce... Les deux rois dont il vient d'être question étaient parents de Clovis ; un de leurs frères appelé Rignomer fut tué par son ordre dans la ville du]llans, après quoi Clovis recueillit leurs royaumes et leurs trésors. Ayant fait mourir de la même façon, plusieurs autres rois et ses parents les plus proches, dans la crainte qu'ils ne lui enlevassent l'empire, 41 étendit son pouvoir sur la Gaule entière. . . On raconte néanmoios qu'il disait un jour à ses sujets, à propos de ceux qu'il avait fait mourir : « Malheur à moi, qui suis resté comme un voyageur parmi les étrangers; je D'ai plus de proches qui pussent me secourir si le temps de l'adversité se présentait.» Ce n'était pas, à vrai dire, qu'il s'affligeât de leur mort, ce langage était une ruse destinée à découvrir quelque autre parent qu*il pût faire mourir comme les autres » (liv. II, ch. xlii).
Est-il aucun chapitre de Tacite ou de Suétone, dont le style académique et nerveux soit plus incisif que la naïveté apparente de ce passage. . . Que pensera^t-on encore de cette charmante scène où la trahison, la crainte et l'avarice de Thierry sont si bien mises en relief.
Thierry veut tuer son frère Clotaîre ; il aposte des hommes armés et mande la victime afin de conférer avec elle ; puis, ayant fait tendre, dans une salle, une toile d'un mur à l'autre, il place les sicaires deniire ;
mais la toile est trop courte et ne cache pas leurs pieds. Clotaire, se tenant sur ses gardes, entre tout armé et suivi d'un grand nombre dé ses leudes. Thierry comprend que son projet est découvert et le voilà inventant une fable, parlant de choses et d'autres pour se tirer d'embarras. Ne sachant enfin comment faire oublier sa trahison, il offre un grand plat d'argent à celui qu'il voulait tuer naguère ; mais à peine Clotaire s*est-il éloigné avec son plat, que Thierry se désole d'avoir perdu un ustensile de la plus grande utilité pour lui; il dépêche son fils Théodebert vers son oncle, pour le supplier de lui rendre le présent qu'il lui a fait. Théodebert parle et se montre si habile diplomate qu'il réussit à rapporter à son père le plat tant désiré (liv. III, cbap. JLxxi).
Nous ne répéterons pas l'histoire si connue, si admirablement racontée des deux fugitifs Léon et Atale. Est-il possible de faire mieux ressortir la ruse sans violence, la finesse insinuante de ces deux Gaulois, surtout dans cette petite scène de comédie qui termine l'épisode : « Dis-donc, l'homme de confiance de mon beau-père, s'écriait en ricanant le gendre du Barbare de Trêves qui retenait Atale prisonnier , quand te prendra-t-il envie de dérober nos chevaux et de t'en retourner dans ton pays?» — « Cette nuit même, si Dieu nous le permet, répondit Léon avec dégagement. » — « 11 faut donc que mes valets fassent bonne garde afin que tu ne m'emportes rien, répartit l'autre. » Et après cet échange de plaisanteries ils se quittent en riant... Dès que tout le monde paraît endormi dans la maison, Léon Be perd pas de temps, il selle les chevaux, appelle Atale et lui demande s'il a des armes. «Je n'ai qu'une petite lance, » répond Atale ; le rusé Léon ne se décon-
certe pas, il rentre dans la chambre naême de son maître et lui prend sa framée et son bouclier, a Qui est là, et que me veut-on ? » demande le maître en se réveillant. — « C'est Léon , ton serviteur ; » il presse Atale de se lever au plus tôt pour conduire les chevaux au pâturage; mais il est là qui dort comme un ivrogne. « Fais ce que tu voudras , » répond le maître, et il se rendort. Léon sort, remet les armes à Atale, ils sautent à cheval et prennent la fuite (liv. III, chap. xv).
Avec quel malin à-propos Grégoire raconte l'apologue du Serpent et de la Bouteille^ à Toccasion d'un homme qui s'était enrichi aux dépens de Théodebald (1).
N*y a-t-il pas aussi de la satire, et du meilleur aloi, dans le récit des amours honteux du roi Charibert pour les deux filles d'un manouvrier, dont Tune étût servante et l'autre religieuse? La reine, justement indignée, veut faire comprendre à son mari la bassesse de ses relations et lui montre le père de ses mattressa travaillant dans la cour même du palais ; mais le cynique Charibert, loin de rougir de la naissance de ses favorites, se venge de la malice de la reine en épousant l'une, et bien tôt après une paysanne, plusgrossière encore, fille d'ungardeur de brebis.
L'historien donne ouvertement le ton satirique à sa
(1) Un serpent trouva une bouteille pleine de vin, et s*/ introduisit ; il but le contenu avec tant d*avidité que sm ventre ne pouvait plus sortir par le goulot: « Rends d*abord ce que tu as pris, si tu veux reprendre ta liberté, loi dit le maître du vin, qui surprit Tivrogne dans cette position difllcile. » (Liv. IV, chap. ix.)
verve gauloise lorsqu'il n'a plus affaire à des princes justement redoutés. Sidoine Apollinaire est alors son guide préféré, il lui emprunte quelquefois des phrases toutes faites, notamment quand il représente l'évêque Csxitmus «dédaignant de payer ce qu'il doit et s'indi^ gnant de ce qu'on lui refuse quittance de ce qu'il n'a pas encore donné (1) •
« Si tu occupais le siège de Marseille , dit-il ailleurs à l'évêque de Nantes, Félix, qui se permettait de l'attaquer dans ses discours, les vaisseaux cesseraient de porter, dans cette ville, de l'huile et toute autre marchandise; ils seraient assez occupés d'y débarquer du parchemin pour te fournir le moyen de diffamer les gens; il n'y a que la disette de papier qui puisse mettre un terme à ton infatigable bavardage. »
Que dira-t-on aussi du passage où il montre Astériole et Secondin : « deux savants rhéteurs de l'époque, » se prenant de querelle, « passant de l'argumentation verbale aux coups de poings » et ne cessant de poursuivre, toute leur vie, leur lutte de dénonciations et de violences (liv. III, chap. xxiii).
Si les premiers jugements portés par Grégoire sur les hommes et sur les choses ont la gravité du style historique , ces derniers se rapprochent singulièrement de la forme agressive et plaisante des épigrammes et des calembours, des chansons et des apologues, qui ne cessèrent de prospérer sur tous les points de la Gaule, comme les plantes les mieux appropriées à son climat.
La poésie légère, que la Gaule avait recueillie de
(i) Nec dabat pretia coatemnens nec accipiebat iastramentadesperaos. (Liv. iV,cbap. xii.)
l'héritage de la Grèce et de Rome, ne peut néanmoins trouver place dans les écrits de Tévèque de Tours : il dédaigne de s'occuper « de la fuite de Saturne, de la fureur de Junon, des amours de Jupiter ; plein de mépris pour ces choses que le temps emporte, il ne veut s'attacher qu'aux intérêts divins et aui miracles de l'Église. »
Le polythéisme, tombé dans un si grand discrédit, eut toutefois son représentant illustre, son habile défenseur. Nous voulons parler du poète Yenantius Fortunatns, esprit fin, délicat, gracieux, qui eut le courage de ne pas désespérer de la poésie antique au milieu de cet universel naufrage du passé. Pour mieux la préserver de l'oubli, il entreprit de parcourir le monde gallo-romain tout entier, commelesRbapsodes avaient exploré le monde grec : il ne fut pas complètement privé d'un auditoire lettré, capable de le comprendre. Les seigneurs gallo-romains , quelque préoccupés qu'ils fussent de l'invasion franque, n'avaienrt pas entièrement oublié les traditions littéraires des troisième et cinquième siècles. Ils faisaient moins de vers latins qu'autrefois, sans doute, ils écrivaient des panégyriques moins travaillés que ceux de Sidoine Apollinaire; mais ils continuaient à réciter les poésies, à représenter les pièces restées populaires, telles que le Jeu des sept Sages et le Querohis.
La plupart des prêtres et des évêques appréciaient ces réminiscences des siècles écoulés; ils en respiruent le souffle avec une sorte d'ivresse, aux accents de Fortunatus.
Dans les cloîtres, c'était mieux encore : ces refuges providentiels des hommes d'élite, appauvris ou déses-
pérés par les troubles de cette triste époque, étaient de véiitables écoles de science et de doctrine, des académies littéraires et poétiques. Les religieux ouvrant la carrière à leur inspiration, donnaient aux hymnes et aux cantiques la grâce parfumée des œuvres profanes.
Des monastères habités par des femmes exhalaient les délicatesses d'une urbanité plus suave encore. Fortunatus, admirablement accueilli dans ces asiles de la race gallo-romaine, comme dans les palais des rois francs, jetait sur l'Europe nouvelle , à son berceau, le dernier reflet delà littérature latine ; il devenait le fondateur de cette classe intéressante de poëtes nomades qui faisait passer l'ancienne corporation des chanteurs ambulants dans celle des troubadours et des trouvères. La Gaule eut T honneur de fournir ce nouvel appoint à la civilisation; car Yenantius Fortunatus appartenait doublement à cette race : il était né dans l'ancienne Gaule Cisalpine, à Trévise, vers 530, avait été élevé à Ravenne, et passa la seconde moitié de sa vie à voyager entre les Alpes, les Pyrénées, l'Océan et le Rhin.
Le premier des troubadours eut, au milieu de ses pérégrinations, une de ces bonnes fortunes qui n'arrivent qu'à ceux qui savent les préparer et les saisir. Qui ne connaît l'admirable tableau que Grégoire de Tours nous a laissé du monastère de Saînte-Radegonde, de Poitiers, et queMf Augustin Thierry a embelli des plus vives couleurs de son style.
Là, vivaient deux femmes douées des qualités les plus attractives, des vertus les plus sympathiques de leur sexe. Grâce à la distinction de leur esprit et à leur bienveillance , le monastère de Poitiers n'était pas le
cloître austère et sombre inventé par les solitaires delà Thébaïde, c'était plutôt un essai de béguinage (1) ; on y conciliait certains côtés de Texistence du monde avec la pureté, la charité évangéliques. L'ignorance, la grossièreté des temps barbares en étaient exclues. Pouvait-il en être différemment ? La communauté se composait en grande partie de jeunes filles gaulcHses, qui avaient cherché près des autels une protection contre les violences des hommes du Nord (2) .
Radegonde, bien que d'origine barbare, sait apprécier leur supériorité intellectuelle et morale ; aussi emploie- t-elle son influence à faire élire abbesse la douce et tendre Agnès, une des plus gradeuses figures de femmes de la Gaule. Bien des motifs désignûent une personne de cette race au choix des religieuses. Les Francs, eux-mêmes, rendaient justice à Taptitudedes Gallo-Romains quand il s'agissait d'administration ecclésiastique et de direction spirituelle.
Les évoques préféraient une abbesse de cette nation à une de ces directrices barbares, dont le tempérament
(1) On fait remonter le premier béguinage à Begga^ fille de Pépin de Landen et femme d*Ansegise« maire du palais, an septième siècle. Le prêtre Lambert-Boggb, ouïe bègue» fonda un couYent de cet ordre à Liège, en USA.
(2) Grégoire de Tours constate que plusieurs d^entre ellet étaient de famille sénatoriale et même de race royale (non modo de senatoribus verum etiam nonnullae de Ipsa regali stirpe.) {Gloria Confessorum^ chap.* cvi). Il en fut d'ailleurs ainsi à toutes les époques ; les faibles, les vaincus, se réfugiaient dans les lieux consacrés, où la crainte de la divinité les protégeait contre la brutalité des vainqueurs. A répoqoa de la conquête de TAngleterre par Guillaume, les Saxonnes se réfugièrent en masse dans les cloîtres, pour échapper aux violences des Normands.
violent, le dérèglement des mœurs, leur causaient si souvent de graves embarras.
On se rappelait la conduite turbulente de cette étrange religieuse de Tours, nommée Ingeltrude, qui jeta le trouble dans le monastère de cette ville, en imposant sa fille Berthegonde pour abbesse, et en se brouillant aussitôt avec cette dernière (Grégoire, liv. X, chap. xii). On avait aussi sous les yeux les excès despotiques de la religieuse Ghordielde, qui mettait son orgueil à paraître une Frédégonde cloitrée.
On objectera peut-être que Radegonde est un exemple de résignation, de prudence et de piété. Sans doute I mais c'est le malheur qui a fait de cette femme deThuringe une exception bien caractérisée : elle a vu égorger ses parents, elle s'est enfuie du lit d'un roi franc, son tyran bien plus que son mari, elle a l'esclavage conjugal en horreur. Si elle eût vécu dans la Scandinavie, elle se serait réfugiée dans une forteresse ou sur un navire avec une légion de skioldmœer,. pour repousser, les armes à la main, le despotisme des
hommes Chrétienne, elle a cherché un asile dans
le cloître, et s'est entourée d'une armée de vierges
Et cependant, bien que transfigurée par la souffrance et parlafoi, elle craint que les instincts de la Barbare ne se réveillent en elle ; son caractère , ses penchants natifs lui sont suspects ; elle se reconnaît incapable de diriger le monastère qu'elle a fondé : « J'ai vu les femmes traînées en esclavage, les mains liées et les cheveux épars ! dit-elle, sous l'impression de ses affreux souvenirs; l'une gravait son pied nu dans le sang de son mari; la sœur, pâle de terreur, passait sur lecadavre desonfrère. Chacun aeu son sujet de larmes, et moi, j'ai pleuré pour tous... j'ai pleuré mes parents
morts, il faut aussi que je pleure ceux qui sont restés
en vie Quand mes larmes cessent découler, quand
mes soupirs se taisent, mon chagrin ne se tait pas
Lorsque le vent murmure, j'écoute s'il m'apporte quelque nouvelle, mais l'ombre d'aucun de mes proches ne se présente à moi (1). » (Thierry, \^ Récit, p. 271.)
Voilà bien la femme Scandinave ou germaine, sans cesse poui'suivie de souvenirs de sang; elle trouve dans le passé toutes les incitations à la vengeance qm faisaient les Frédégonde ; elle n'évite la pente qui l'entraîne vers les représailles qu'en se jetant dans la dévotion.
A côté de ce type de la femme barbare, modifiée par le baptême, on aime à voir ces charmants caractères d'Agnès et de Fortunatus qui n'ont pas de visions de sang dans leurs rêves et que les malheurs n'ont pas aigris. Le poëte voyageur évite de regarder le c6té sérieux ou triste de la vie ; Agnès est toute sympathie pour cet Italien du pays de Virgile et de Gatule , qui joint à la langue de ces poètes les croyances de TÉ-
(1) Post patrise cineres et culmina lapsa parentum QusB hostili acie terra toringa tuh't :
Si loquar infausto certamine belia peracta, Quas prius ad lacrymas femina rapta traharî Quid mihî flere vacet pressamhanc funere gentem? An varlis vicibus duce ruisse genus?
Nain pater ante cadens, et avunculus Inde secutus. Triste mihi vulnus flxit uterque parens.
Restiterat germanus apex, sed sorte nefanda Mo parités tiimulo pivssit arenasuo.
Omnibus extinctis, lieu I viscera dura dolcntis! Qui super unus erat Ilamalafrcdo, jaces,
(Fortunatus, ad Artachin,)
glise. Si la religieuse ne peut se livrer à la joie sémillante du monde, il lui est permis, du moins, de montrer une douce gaieté; les fondateurs de la vie monastique^ en Occident, recommandent eux-mêmes de la mêler à la piété et au calme de Tâme (1). La Gauloise donnera donc à ses rapports avec Fortunatus, la bienveillance, la bonté fraternelle, compatible avec ses devoirs ; il y aura grande intimité d'esprit entre le poëte voyageur et la jeune abbesse. Les méchants, qui ne savent pas comprendre les affections purement morales, les hymens des âmes , et qui voient Pamour au bout de toutes les fréquentations, les accusent, sans preuves, de s'aimer beaucoup plus qu'il n'est permis (2) ; mais Fortunatus a trop bien exprimé la tendresse spirituelle, elle était trop à la mode même, pour qu'il ne sût pas la pratiquer. Dans la réaction que le clergé dirigeait contre les excès du sensualisme païen, il n'y avait que deux remèdes à opposer aux réclamations impérieuses des sens : les combats acharnés de l'ascétisme, tels que nous les rencontrons chez les cénobites de l'Orient, ou les distractions de Tesprit et de l'intelligence. Ce dernier moyen fut particulièrement employé par les
(i) IVIontalembert, Vie des Moines d'Occident ^ t I". (2) Il disait dans Tépitaphe d'Euphrasie. . . .
V]r cui Namatius, datus inde Vienn» sacerdos GODjuge defuncto consociata Dea Ëxulibus, viduis, captivis, omnia fundens, Paupertate pia dives ad astra subis. XXVII.
Il plaçait Agnès assurément au nombre des chrétiens auxquels il pouvait adresser ce vers :
Immaculata Dec conservans membra pudore.
(Epitaphum Exotii episcopi.)
femmes gauloises. Pour assurer la vogue de la chasteté, elles en firent une poésie et groupèrent autour d'elle toutes les grâces du style, de l'imagination et de Fart... Ce fut en plaçant la femme vierge sur un piédestal jusqu'alors inconnu, en l'entourant d'un prestige sur* humain, qui n'était peut-être pas exempt de tout orgueil , que le clergé la rendit avide de luttes, enthousiaste de pureté, héroïque de sacrifices. Les moines de la Thébaïde avaient fait de la pudeur un supplice, un martyre ; ils l'aggravûent par des macérations, des coups de nerfs de bœuf, des piqûres d'insectes (1). Les jeunes Gauloises, au contraire, en firent un objet de joie, de cantiques, de volupté céleste.
Rien de naïf, de chastement passionné comme les nobles jeunes filles qui se font un culte de la virginité. Ditiola, nièce de saint Sauve, évèque d'Albi, habitait aussi le monastère de Poitiers : elle tomba malade, et les sœurs s'empressèrent autour de son lit Le démon intervint pendant la maladie ; il livrait à TAme pure, mais exaltée de la jeune sœur, des combats dont le tumulte, tout intérieur, ne parvenait pas aux oreilles des témoins. Un soir, vers neuf heures, elle dit aux religieuses qu'elle n'éprouve plus de douleur et les prie de s'éloigner pour permettre au sommeil de venir; elles s'écartent un instant et ne tardent paa à rentrer. Gomme elles se tenaient debout, attendant le réveil de la malade, elles la virent étendre les mains, implorer la bénédiction d'un être invisible contre les assauts de l'esprit du mal. Le protecteur céleste chassa le démoo, et la jeune fille, poussant un grand éclat de rire,
(1) Voir page 26A ci-dessus.
comme une âme délivrée de toute tyrannie, se hâta d'abandonner cette vie, théâtre des exploits de Satan,
et se réfugia près de P époux divin qui l'attendait
Un possédé, témoin de ce prodige, disait avec douleur : « que l'archange Michel avait pris l'âme de cette fille et l'avait conduite au ciel, tandis que le diable n'en avait pas eu la moindre part. » (Grégoire, liv. VI, chap. XXI2.)
Quelle émouvante légende, quelle douce et sentimentale poésie ! . • • •
Une autre jeune Gauloise du même monastère eut une vision, pendant laquelle il lui sembla qu'elle so rendait près d'une fontaine d'eau vive, selon le vœu qu'elle en avait fait ; égarée en chemin, elle rencontre un homme qui lui offre de marcher devant elle et de lui servir de guide ; elle le suit, et ils arrivent «à une grande fontaine dont, les eaux brillaient comme de l'or. Des herbes semblables à toutes sortes de pierres précieuses y rayonnaient de toute la lumière du printemps. » Voilà la source d'eau vive que tu cherches si avidement, lui dit son guide; désaltère-toi, uafin qu'elle devienne une fontaine jaillissant pour toi dans la vie éternelle. » Au moment où elle buvait, Tabbesse approche, lui enlève ses vêtements religieux et la couvre d'habits royaux d'une beauté et d'une richesse qui dépassaient tout ce que Timagination peut rêver : tt voilà les présents que t'envoie ton fiancé, lui dit Tabbesse. » (Grégoire, ibid.)
La jeune Gauloise, qui aurait sans doute dédaigné d'épouser un prince grossier et brutal, se retire dans une cellule pour y épouser le Roi du ciel.
Tel est le monastère de Poitiers, telle est l'existence délicate et spiritualiste des filles de race gauloise,
que le malheur des temps et les consolations de la foi y ont conduites; elles s'y nourrissent de douces illusions, de rêveries céFestes , et leur âme trouve dans les jeux de Timagination le bonheur que la réalité lair refuse.
On ne se borne pas à rêver au bonheur du ciel dans cet asile de la paix, du goût et de l'urbanité; on y héberge les poètes et les voyageurs, on récite des vers, od joue des pièces de théâtre, on prend des bsdns à la romaine, comme chez les étuvistes les plus en renom; c'est vers ce lieu privilégié que Fortuuatus se dirige. 11 s'y laisse facilement retenir par un accueil plein de distinction et de charme ; c'est à Poitiers qu'il compose ses poésies les plus sentimentales : il les adresse à Agnès, à Radegonde, et reçoit en retour toutes sortes de friandises préparées delamain de ces femmes délicates. Bientôt, il s'attache plus intimenaen tau monastère; il se fait prêtre, comme le seigneur Sidoine Apollinaire était devenu évêque. Alors il dîne chez les
sœurs I Quel accueil empressé I que de charmantes
attentions ! Des guirlandes de fleurs décorent la
salle, les mets s'étalent sur des feuilles de roses; les vins sontbons; ils viennent d'Italie, sans doute, deoes Ciives de Gaza, dont parle Grégoire de Tours. La chère est exquise; le poëte, gourmet, joyeux, grand buveur, se laisse gâter aisément, car, à l'exemple d'Ausone, il accepte le Christianisme à la condition qu'il ne gênera pas trop sa charmante façon de vivre. Il embellit ces fms dîners à trois, en racontant les épisodes de ses voyages, en récitant des impromptus à la louange de Radegonde et d'Agnès, Les bonnes sœurs, si tolérantes ])our lui, plus sévères pour elles, se contentent de mets grossiers. Radegonde renchérit même sur Fabsli-
:e d'Agnès, pour s'imposer les plus dures priva-
; Agnès et Fortunatus combattent charitablement
tendances ascétiques, ils rengagent à se rendre la
du cloître plus douce, à boire des vins bienfaisants
Italie (1).
I ieux recluses se dédommagent, il est vrai, de i privations matérielles en savourant les producpoétiques du littérateur. Elles parlent de la 3 qu'on représentera bientôt dans le monastère ; e au fond moral, hérissée de sentences et de paramais à la forme hardie, à l'intrigue scabreuse et tle théâtre presque contemporain de Hrôswitapeut ionner une idée. Dans ces tableaux de la société lente de l'époque, le moraliste ne conduit au ciel par ^ertu qu'après avoir promené le spectateur dans les nins tortueux du libertinage et de l'adultère (2) : réminiscences de ces tempêtes morales doivent 5r quelques troubles dans l'âme impressionnable religieuses qui les écoutent et leur arracher quel-
s soupirs
• Tels sont les Gaulois du sixième siècle. Religieux, ils cherchent le bonheur dans la piété, dans la fraternité, dans la culture des lettres ; laïques, ils se vengent de leurs maîtres par des satires et non par les trahisons et les meurtres. Ils possèdent enfin le génie du Christianisme par excellence ! De toutes les écoles, celle qui
(1) Fortunatus, Agens, Agnes quoque versibus orant Ut lassata nimis, vina benigua bibat.
('2) Témoin lo mystère si scabreux de Termite Abraham et de sa nièce Marie... Ceux de CaHimaque et de Thals^ dans lesquels la courtisane joue un rôle tout aussi dévoilé que dans notre théâtre du dix-neuvième siècle.
a su le mieux comprendre le bonheur sur la terre et le trouver, est incontestablement celle des chrétiens. Par un prodige de sagesse, ce fut en le cherchant au âd qu'ils le trouvèrent ici-bas; ils parvinrent même aie saisir au milieu des persécutions et des massacres.
Un des moyens qui concourut le plus \ leur assurer ce résultat, fut la vulgarisation de la légende. Cette composition populaire était l'apologue des Grecs et des Orientaux, approprié à l'esprit du Christianisme. Elle renfermait ordinairement l'histoire d'une ftmecroyaDte, qui échappait par un subterfuge de l'imagination, par la puissance de la foi ou par la protection de Dieu, à l'oppression des méchants. Le plus souvent, la victime trouvait moyen de punir ses persécuteurs, même après sa mort , en mettant sa gloire céleste en oppositioQ avec leur abaissement et leur misère. La légende n'était pas entièrement d'origine gauloise; mais elle s'acclimata si bien dans cette contrée, elle fut si merveilleusement servie par le style clair et naïf de nos ancêtres, qu'elle peut être considérée comme ayant été élevée par eux à sa plus grande perfection. La* légende nous paraît bien grossière aujourd'hui; c'est à peine si nous la trouvons capable d'émouvoir des enfants; elle avait une plus grande portée à son début ; elle imposait des barrières aux pervers, procurait des refuges et donnait du courage aux bons,
A l'époque où Clovis marchait contre Alaric, les religieux d*un monastère voisin de Poitiers furent saisis d'une grande frayeur à la vue de ses soldats: ils appellent à leur secours l'abbé Maxence, un saint homme qui vivait renteraié dans une cellule. Il quilte sa retraite et marche droit aux Sicambres; un Fraoc iè\e son épée pour lui trancher la tête ; son bras se
raidit aussitôt et le fer tombe de sa main paralysée ; ses compagnons saisis d'effroi, loin de frapper les
religieuj: se hâtent de prendre la fuite Les rôles
étaient changés, le soldat dut s'incliner devant Tabbé et implorer sa grâce. Le saint confesseur toucha son bras avec de Thuile bénite et lui rendit le mouvement. (Grégoire, liv. II, chap. xxxvii.)
Durant Tinvasion de Thierry en Auvergne, ses troupes pénètrent dans la basilique de Saint-Julien à Clermont et se mettent à briser les portes et à piller... Tout à coup le diable, enchanté de leurs prouesses, entre dans les corps des soldats ; ils se heurtent, se renversent et se battent. A la vue de ce tumulte, ils nsent que saint Julien les punit de la violation de n église , ils renoncent au pillage, se prosternent, Implorent la grâce du saint, et le supplient de leur donner. (Grégoire, liv. II, chap. xii.) Il est aisé de nprendre que lorsque des milliers de récits de cette .tare, se furent popularisés , les Francs durent se ntir quelque peu intimidés en présence des églises, des évoques ; ils y regardaient à deux fois avant de forcer Tenceinte des monastères et des basiliques, et de lever la hache sur la tête des abbés.
LE CARACTÈRK ET l'eSPRIT FR\NCS SOUS LA PREBIIÈRE RACE
Quel contraste entre le caractère, les instincts des Francs, et les qualités correspondantes des Gaulois! entre les moyens de conquête employés par les uns et les moyens de défense mis en usage par les autres!
Les Francs agissaient comme avaient fait les Gaulois à l'égard du Christianisme : ils renonçaient aisément à la mythologie Scandinave pour adopter le dogme chrétien; Les divinités, groupées dans les Eddas^ formaient un mélange tellement extravagant, de traditions asiatiques et de superstitions boréales, qu'il était difiicile que les premières lueurs de raison et de bon sens ne lissent pas évanouir ce tissu d'absurdités; mais il en fut différemment des mœurs et des usages qui prenaient leur source aux racines mêmes des aptitudes de la race. Les Francs oubliaient volontiers Odin, Loke et Bel, buveurs de sang , mais à conditiou que le Christ fermerait un peu les yeux sur les meurtres qu'ils avaient intérêt & comnnettre, sur les orgies et les adultères auxquels le Walhall et les W alkiries les avaient habitués. Dès le début, les bases de la transaction furent posées.
Clovis allait jouer ses destinées dans la plaine de Tolbiac, u Dieu Jésus, s'écrie-t-il au moment de ses plus vives inquiétudes, toi que Glotilde assure être le. fils du Dieu vivant ; toi qui donnes aide dans les périls et accordes la victoire à ceux qui croient en toi, j'invoque dévotement ton secours. Si tu m'accordes victoire, je croirai en toi et recevrai le baptême, car ; invoqué mes dieux et je vois qu'ils m'ont refusé leur appui. » (Grégoire, liv. XII, chap. xxx.)
Le roi Sicauibre avait le mérite de la franchise; il posait carrément ses conditions au Ciel. Ses anciens dieiiX ne lui garantissaient pas le succès, il le demandait au ('Juist dont lui avait parlé Clotilde; mais il laissait clairement deviner qu'il le reléguerait au Donibre dos fétiches impuissants, s'il ne lui donnait pas la victoire. On ne sentait là ni repentir, ni convictioD
d'aucune sorte ; il y avait crainte, spéculation, marché : un pareil néophyte, qui n'invoquait un dieu nouveau que par intérêt^ ne devait guère modifier ses habitudes violentes et sanguinaires tant qu'il lui paraîtrait utile de les conserver.
Les prêtres et les religieux de race franque, en abandonnant Odin pour le Christ, faisaient des réserves à peu près semblables. Nous savons quels étaient le dévouement, la vertu, la charité, la distinction du clergé gallo-romain au moment de l'invasion des Barbares. Cent ans après, Grégoire de Tours nous montre la majeure partie des paroisses et des sièges épiscopaux'usurpés, envahis par des Germains et des Francs, qui n'ont de chrétien que le nom, de prêtre que le titre. Ils ont pris la mitre sans quitter l'épée, épellent TBiVangile sans renoncer à la trahison et au meurtre, fondent des monastères tout en professant eux-mêmes le matérialisme le plus grossier, mettent l'ambition et l'orgueil à la place de l'égalité fraternelle, l'oppression et le despotisme à la place de la charité. Les historiens modernes font ressortir ce contraste, en s' appuyant sur des faits si nombreux et si concluants qu'il serait superflu d'y joindre des preuves nouvelles. Nous avions deux partis dans le premier clergé gaulois : les prêtres absolus, les prêtres tolérants et pratiques; nous en avons un troisième dans les temps mérovingiens, celui des prêtres despotes et guerriers, complices des conquérants; nous les verrons à l'œuvre plus tard, ces prêtres francs et germaniques ; ils feront tache sur l'Église gauloise pendant bien des siècles; ce n'est qu'au dix-septième siècle qu'elle réussira à s'en délivrer sans retour.
Les femmes de la même race, celles que la loi sa-
lique exclut du trône et qui cherchent à se faire une position ailleurs, apportent dans les cloîtres les dispositions impérieuses des évêques, leurs compatriotes; elles y cherchent Tautorité, le commandement; elles gardent Torgueil, T insubordination et le libertinage de la vie barbare; c'est rarement par le prestige de la piété et de la vertu qu'elles veulent obtenir le titre d'abbesse, elles préfèrent l'intrigue et la violence.
Chordielde, religieuse de Poitiers, appartenait à la
famille mérovingienne Ambitieuse du titre d'ab-
bcsse, elle souleva la révolte dans le couvent, rompit ses vœux, franchit l'enceinte, soudoya des brigands, des sorciers et des criminels, et les chargea d'arracher Tabbesse du cloître, afin qu'elle pût être mise ellemême à sa place. L'abbesse, poursuivie, se réfugie près de l'autel; un assassin allait la frapper d'un coup d'épée, lorsqail tomba lui-même percé d'un couteau. Justine, la prieure, aidée des autres sœurs, parvient à cacher la persécutée sous des couvertures. Les brigands prennent Justine pour l'abbesse, ils l'entraînent jusqu'à la basilique Saint-Hilaire. Là, ils reconnaissent leur erreur; ils reviennent aussitôt au monastère, cherchent, fouillent, mettent tout sens dessus dessous; ils finissent par découvrir l'abbesse et la conduisent à la basilique en l'accablant de coups.
Après cet acte de révolte, les évêques se réunissent pour en juger les auteurs. Chordielde, traduite devant eux, accuse l'abbesse de crimes honteux dont les Francs seuls étaient capables, et qui prouvent à quel degré de corruption ils étaient descendus. Elle prétendit que lo monastère, devenait fréquemment le théâtre « de liançailles et de fêtes nuptiales; que des personnes étrangères se baignaient dans les bains aiTectés aux
•eligîeuses ; que Tabbesse, enfin, cachait dans le courent un homme habillé en femme, » circonstance dont 'accusatrice tirait des conséquences d'un cynisme )rîental que Ton ne peut pas se permettre de répéter.
L'abbesse incriminée répond à ces faits, allégués ians preuve, par des reproches beaucoup mieux éta- )lis, et prouve notamment que les religieuses sorties lu couvent, à l'instigation de Chordielde, portent, à ce îioment, des traces visibles de leur inconduite. (Gréjoire, liv. X, chap. xv.)
Si les religieuses franques ont si peu calmé la violence de leurs passions au contact du Christianisme et îans l'atmosphère du cloître, faut-il s'étonner si les princesses s'abandonnent, dans le monde, à l'adultère 3tau libertinage, à la polygamie et à l'assassinat?
Nulle part le contraste des deux civilisations, des leux races, n'éclata d'une manière plus tranchée que Ians le palais de Chilpéric et le cloître de Sainte-Ralej^onde. Opposons, par exemple, aux repas deFortulatus et d'Agnès les festins de Frédégonde et de son i.poux.
Les deux complices royaux, le front soucieux, une nsatiable ambition dans le cœur, ont fait dresser la :able dans une salle solidement fermée. Frédégonde i placé des sentinelles à toutes les issues et tient les yeux fixés sur elles, de peur de trahison. Le long des murs, pas de guirlandes de fleurs, sur la table de chône, pas de feuilles de rose; mais une nappe de linge grossier ou un vieux tapis de drap d'or produit de quelque pillage; aux angles de la salle, des fûts de vin en perce; à l'une^des extrémités, une pièce de toile servant de paravent, derrière laquelle
se tiennent des assassins, qu'on veut lancer sur un convive dont on a intérêt à se débarrasser. (Grégoire, liv. III, chap. VII.)
Les mets n'ont pas la recherche exquise de ceux du monastère de Poitiers ; ce sont de grosses viandes : sangliers tout" entiers, quartiers de veaux servis avec la broche qui les a maintenus sur le feu, force volailles préparées de diverses manières ; le potage est composé de poules et de pois chiches, comme celui que Chilpéric offrit à Grégoire de Tours pour le séduire et le rattacher à ses projets. (Grégoire, liv. V, chap. XIX.)
11 y a des vins parfumés, comme Claudéric en offrait à Eberuf quand il se préparait à le livrer aux assassins. (Grégoire, liv. VI, chap. xxix.)
Ils sont, ainsi que la bière, servis dans des coupes d'or volées à des Gallo- Romains, ou dans des cornes de buffle, à la manière germanique. Pendant le repas, Frédégonde et Chilpéric discutent avec d'habiles fermiers romains sur les combinaisons fiscales les plus propres à augmenter le produit des impôts, ou sur les moyens de se défaire à coup sûr de quelque ennemi, par une trahison accompagnée de meurtre,
La dernière victime s'est soustraite aux coups des assassins; qu'on mette à la torture les maladroits qui l'ont manquée. Leur fille Rîghonthe a été emprisonnée et dépouillée à Toulouse ; qu'on batte de verges et qu'on mutile les serviteurs qui ont osé porter cette mauvaise nouvelle!... Pendant le repas, point de chanteurs, point de poètes pour varier les distractions; la combinaison de quelque crime, les récits de rêves annonçant des succès ou des revers, sont les seules émotions intellectuelles que l'on réserve aux convives.
Chilpéric ajoute au dessert quelque diseertation théologique sur la Sainte-Trinité, qu'il n'a jamais pu comprendre, et qu'il se flatte cependant d'expliquer mieux que les théologiens.
On rit aussi dans les repas germaniques ; mais d'un gros rire brutal, alimenté par la fermentation du vin et de la bière ; on rit aux éclats lorsqu'on raconte les facéties du leude Rachingue, qui s'amuse à faire éteindre des torches entre les cuisses de ses esclaves et à les rallumer pour les étouffer de nouveau, jusqu'à ce que les chairs brûlées grésillent comme de la viande étendue sur le gril. On rit plus fort encore si l'on a réussi à ftiire tomber un adversaire dans un piège en transgressant le serment qu'on lui avait fait (1). Quelquefois une boisson, infusée de liqueurs enivrantes, dont Frédégonde a le secret, exalte ses complices au point de leur faire envisager le meurtre comme une volupté; la mort n'est-elle pas l'aurore des plaisirs du Walhall d'Odin.... Les buveurs mis hors de sens par ce hatchich occidental, courent aveuglément tenter d'assassiner Brunehaut, Sighebert ou tout autre ennemi de Frédégonde. (Thierry, t. II, p. 169.) Le repas se termine enfin, et, pour clôturer dignement la fête, si l'un des convives refuse d'entrer dans la machination qu'on lui propose, Frédégonde le prie gracieusement de vider une dernière coupe avant de s'éloigner; il boit. Le vin, mélangé d'absinthe et de miel, est empoisonné : le malheureux, saisi de déchirements d'entrailles, monte achevai pour aller prendre du contre-poison dans sa demeure; mais il tombe à
(i) Ipsis prodentibus Francis, quibus familiare est ridendo fidem frangere. (Thierry, t. II, p. 87.)
quelques pas du palais (Grégoire, I. VIll), et Ton raconte que le pauvre homme s'est brisé le crâne ou r épine dorsale dans sa chute.
Continuons l'étude des contrastes que présentent la civilisation et les usages des deux races.
Les Francs étaient arrivés dans les Gaules, sans arts, sans connaissances scientifiques , sans autres essais littéraires que ceux des Eddas;leur idiome n'avait pas même d'alphabet pour fixer les idées et les rendre visibles (1) ; à plus forte raison ne possédaient -ils pas de grammaire. Ils comprirent toutefois que la force du commandement ne pouvait constituer toute la vie d'un peuple, même quand elle était formulée dans les lois et appuyée par le despotisme. Ils sentirent qu'il existait une autre puissance que la conquête : F homme leur parut avoir une autre destinée que le libertinage et la bonne chère. L'intelligence était une force aussi, ils en voyaient la preuve dans les discours des évêques, dans les missions diplomatiques des Romains qu'ils employaient eux-mêmes; ils voulurent à leur tour écrire des épîtres, tenir des discours, ajouter l'éloquence du langage au maniement de Tépée. Dans ce louable mouvement d'émulation, ils avaient deux genres littéraires à prendre pour modèles, celui des Gallo-
(1) Chilpéric, le plus lettré des Mérovingiens, s^occupa de perfectionner l'alphabet romain adopté par les Francs; Il l'enrichit de plusieurs lettres de l'alphabet grec, avec ordre de les enseigner dans les écoles et d^effacer tous les anciens manuscrits à la pierre-ponce, pour losécrire de nouveau avec les lettres de son invention (Grégoire, liv. V, chap. xxxv.) Plus tard, nous verrons Charlemagne s'occuper de la publi* cation do la grammaire franquc.
lains, léger, gracieux, aux apologues pleins d'obations, à la gaieté pleine de bon sens ; celui de lise chrétienne, pompeux, sévère, un peu déclaoire, imité de la Bible et des Pères de l'Église. Ce ;e dernier qu ils choisirent, à l'exclusion absolue de tre, et cela pour deux motifs également réfléchis. >ord le style biblique, avec ses images grandioses îiribles, ses sentences brèves et implacables, con- 3LÎt à leur caractère impérieux; il se rapprochait Heurs de celui des Eddas (1). En second lieu.
) Voici deux fragments, les seuls qui nous aient été con- Ssde la littérature Scandinave de l'époque mérovingienne; yle et les idées sont entièrement semblables à ceux des
;. Le premier est un chant de guerre sur la bataille de uurt.
L'armée est en marche, les oiseaux chantent, les cigales at, les lames belliqueuses retentissent Maintenant com-
e à luire la lune errante sous les nuages, maintenant cage Paction qui fera couler des larmes.
....Alorscommença le carnage; les guerriers s'arracliaient mains leurs boucliers creux ; les épées fendaient les os crânes. La citadelle retentissait du bruit des coups; le )eau tournoyait , noir et sombre comme la feuille du e; le fer étincelait comme si le château eût été tout en
jamais je n'entendis conter bataille plus belle à voir. » mogeot, p. 21.)
e second, est le récit d'un combat singulier, de l'effet le ; dramatique :
J'ai ouï dire, racontait une chronique des Francs, que lebrand et Hadebrand, le père et le fils, se provoquèrent s une rencontre. Les héros arrangèrent leur sarrau de rre, se couvrirent de leur vêtement de bataille et ceîgnit leur glaive par-dessus. Gomme ils lançaient leurs chex pour le combat, Hildebrand, père de Hadebrand, parla: ait un homme noble, d'un esprit prudent II demanda îvement à son adversaire quel était son père, dans la race
ce style était celui des évêques, qui exerçaient une grande prépondérance administrative, politique, ei dont le concours leur était nécessaire. C'est dans Grégoire de Tours surtout que nous trouvons des preuves nombreuses de la préférence des Francs pour le genre littéraire du clergé. Dans toutes les parties de son œuvre, rois etleudes parlent absolument à la manière des évêques : c'est la même recherche de citations bibliques, le même emploi de paraboles et de sentences. 11 est impossible que Grégoire de Tours, si véridique ei si net, eût refait à plaisir le langage des Mérovingiens,
des hommes : « —De quelle famille es-tu? Si tu me rapprends je te donnerai un vêtement de guerre à triple fils : car je connais, guerrier, toute la race des hommes. »
« Hadebrand» fils de Hildebrand, répondit : — Des homraes vieux et sages de notre pays, qui maintenant sont morts, m'ont dit que mon père s'appelait Hildebrand : je m*appel!e Hadebrand. Un jour il alla vers TEst, il fuyait la haloe d'Odoacre, il était avec Théodoric et un grand nombre de ses héros ; il laissa dans son pays sa jeune femme, son fib encore petit, ses armes qui n'avaient plus de raaltre; il i^ea alla du côté de TEst.
<c Mon père était connu des vaillants guerriers; ce héros intrépide combattait toujours à la tête de Tarmée : il aiouit trop à guerroyer, je ne pense pas qu'il soit encore en vie •
« — Seigneur des hommes ! dit Hildebrand, Jamais du lue: du ciel, tu ne permettras un combat semblable entre des hommes de même sang, u Alors il ûta un précieux bracelet d'or qui entourait sou bras, et que le roi des Huns lai arii donné. « l^rends-le, dit-il à son fils, je te le donne en prèseau*
« liadebrand, fils de Hildebrand, répondit :
« — C'est la lanc(3 à la main, pointe contre pointe, qu^on àâi recevoir de semblables présents. Vieux liun, tu es un masvais compagnon : espion rusé, tu veux me tromper par \» paroles, et moi, je veux te jeter bas avec ma lance. Si vieilli peux-tu forger do tels mensonges? Des hommes d*un grao^
pour le façonnera la mode ecclésiastique, s'ils n'avaient pas eux-mêmes adopté ce genre d'imitation ; quelque précaution que prît le traducteur, nous le surprendrions quelquefois en défaut ; il se laisserait aller à rendre aux Sicambres leur véritable style. Au lieu de cela nous voyons ces derniers imiter imperturbablement la rhétorique officielle et appliquer le ton biblique à toutes les circonstances de la vie. Le Franc est un écolier qui prend leçon des évêques; il se fâche quelquefois en politique contre ses professeurs, mais il leur obéit toujours aveuglément quand il s'agit de la grammaire.
âge, qui avaient navigué sur la mer des Vendes, m'ont parlé d'un combat dans lequel a été tué Uildebrand, fils de Hérebrand. »
« Hildebrand fils de Hérebrand, répondit :
« — Hélas 1 hélas! quelle destinée est la mienne! J'ai erré horsde mon payssoixantehiverset soixante étés ; ou me plaçait toujours en tète des combattants; dans aucun fort on ne m'a mis les fers aux pieds, et maintenant il faut que mon propre enfant me pourfende avec son glaive, m'étende mort avec sa hache, ou que je sois son meurtrier. Il peut t'arriver, si ton bras te sers bien, de ravir à un homme de cœur son armure , de dépouiller son cadavre : fais-le , si tu crois en avoir le droit, et que celui-là soit le plus infâme des hommes de l'Est, qui te détournerait de ce combat, puisque tu en as un si grand désir. Bons compagnons qui nous regardez, jugez, dans votre courage, qui do nous deux aujourd'hui peut se vanter de mieux hncer un trait, qui saura se rendre maître de deux aimures. »
(( Alors ils firent voler leurs javelots à la pointe tran-, chante, qui s'arrêtt^rentdans leurs boucliers; puis ils s'élancèrent l'un sur l'autre : les haches de pierre résonnaient
ils frappaient pesamment sur leurs boucliers blancs; leurs armures étaient ébranlées, mais leurs corps restaient immobiles. » (Ampère, Histoire littéraire delà France, t L)
A Tépoque où Clovis marcha contre Alaric et cassa la tête à un de ses soldats, parce qu'il avait dérobé du foin à un Gaulois, au lieu de se borner à lui prendre de l'herbe, il aqcompagna de cette belle sentence sa barbare exécution : a Où donc sera Tespoir de la victoire, si nous offensons saint Martin? d
« Ces branches ont été coupées d'un arbre vert et vivant, dit un jeune Franc à son père, avec lequel il est emprisonné ; il ne se séchera pas et en produira bientôt de nouvelles. Plaise à Dieu que celui qui les a abattues ne tarde pAS à mourir I »
Ne se souvient-on pas de cette curieuse discussion théologique entre Clotilde et Clovis, dans laquelle la reine emprunte le langage d'un docteur chrétien, pour éloigner Clovis de ses faux dieux et l'engager à recevoir le baptême? (Grégoire, liv. II, chap. xxix.)
Le cruel et capricieux Chilpéric, cette espèce de Caligula mérovingien, ne se fait-il pas théologien, tantôt pour discuter avec les évêques sur les dogmes de l'iiglise, ce qui le conduit aux portes de l'hérésie, tantôt pour chercher à convaincre le juif Priscus? (Grégoire, liv. V, chap. XLV.) Un autre jour, il reprochée. Grégoire la protection qu'il accorde à l'évêque Prétextai. (( évêque! lui dit-il d'un ton prophétique, tu dois dispenser la justice à tous, et voilà que je ne puis l'obtenir de toi;... mais, je le vois! tu viens en aide à l'iniquité, et en toi s'accomplit le proverbe : le corbeau n'arrache point les yeux du corbeau (1). Mais je sais ce que je ferai , afin que tu sois noté parmi les peuples et signalé devant tous comme un
(1) Cette dernière sentence est tout à fait Scandinave; on en retrouve Téquivalent dans les Eddas.
lomme d'iniquité^ j'assemblerai le peuple de Tours, t je lui dirai : élevez la voix contre Grégoire , et riez qu'il est injuste et n'accorde justice à personne; t je répondrai à ceux qui crieront ainsi : moi, qui ais roi, je ne puis obtenir la justice de cet homme, omment vous, qui m'êtes inférieurs, espérez-vous obtenir?» (Grégoire, liv. V, chap. xix.)
Il est évident que, pour prendre ainsi tout d'une
ièce cette rhétorique de cathédrale, il fallait que les
rancs n'eussent apporté des bords de la Baltique
'autres notions littéraires que celle des Eddas ; encore
3S notions devaient- elles être fort superficielles, puis-
u' elles protégèrent si mal la mythologie, dont les
ddas étaient le livre sacré....
Ce style pompeux et sévère, théologique et un peu
ird, était admirablement servi d'ailleurs par l'idiome
es Francs. Dans le sud de la Germanie, chez les
îsîgoths, par exemple, la langue abondait en sons
uverts,éclatants,en voyelles finales, témoin la majeure
artie des noms propres visigoths qui se terminent en
(1) , quand ils ne finissent pas en rik^ terminaison
Timune à la Germanie et à la Gaule. Mais il semble,
it M. Demogeot, « que le dialecte des tribus germa-
îques, comme la végétation du globe, devient plus
vère et plus sombre en s* éloignant des heureuses
Qtrées du soleil (2). » Ce défaut a nécessairement
(1) Wamba, wallia, sigila, etc.
(2) La diminution de la sonorité de la langue, à mesure que i s'éloigne du midi, tient à des causes atmosphériques ; on rrait en mesurer la graduation au thermomètre. Da stantinople à Gibraltar, vous trouvez, sur les rives de la
terranée, des sons également ouverts, que la langue soit rque, arménienne, grecque, latine, espagnole Pourquoi?
pour cause la rigueur du climat, qui rend rémission des sons plus difficile, en ne permettant pas d'ouvrir
largement la bouche Ces conditions matérielles du
langage influent nécessairement sur le style. Lorsque celui qui parle est contrarié par la rigueur de Tair ambiant, il abrège naturellement sa phrase, il ne dit que juste les mots indispensables à la sèche expression de sa pensée; pas d'images, pas de figures poétiques, pas d'embellissement quelconque des idées : de là vient la concision des littératures du nord ei l'abondance fleurie des littératures du midi. Toutes
c'est qu'à cette latitude la bouche ne craint pas de s'ouvrir et do rester longtemps dans cette position, pour émettn; franchement les phrases et pousser les sons au dehors. Secondement, l'air ambiant étant pur, raréfié, dégagé de \apeurs, est favorable à la vibration et transmet les sons dans toute leur intensité. En troisième lieu, la chaleur donnant au sang une activité plus grande, imprinne à tous les muscler qui aident à l'émission des paroles quelque chose de pîu.^ martelé, de plus saccadé, de plus vif; les gestes de la t^te, des bras, de tout le corps enfin, si rapides chez les peuples du midi, augmentent la vigueur, l'accentuation de la parole En remontant de la latitude de Marseille à celle de Paria, nous trouvons des populations que l'abaissement de la température engage, pendant sept mois sur douze, t ouvrir pea la bouche, à la refermer aussitôt que la phrase est prcoofl* cée, pour empêcher que l'air froid ne se précipite dans la poitrine. La même cause impose des vêtements épais, faûgnnts, qui gênent l'agitation des membres; rabaissemo"? de la chaleur du corps modère le mouvement brufqtet saccadé des muscles maxillaires; Talr ambiant, enfiDchargé de vapeurs, contrarie la transmission du son. Pa>*oo» de la latitude de Paris à celle d'Edimbourg et de Dantiis'î ici ces causes s'aggravent ; le langage n*est plus qu'an \é?f murmure qui s'ouvre péniblement un passage bref et contem î\ travers les lèvres h peine entr'ouvertes.
ces causes primitives devaient amener les Francs à préférer la sévérité du langage épiscopal à la légèreté, à la faconde gracieuse de la littérature galloromaine.
Les Francs n'appliquèrent pas cet esprit d'imitation à l'art de construire, pour des motifs qu'il est facile de comprendre. A leur arrivée dans les Gaules, ils ne connaissaient pas plus l'architecture proprement dite que la littérature ; mais ils avaient une manière de bâtir tout opposée i\ celle des Gallo-Romains. Se trouvant disséminés au milieu des bruyères, et peu mêlés aux indigènes des villes, ils avaient partout les produits des forêts sous la main et continuaient à construire en bois, comme ils le faisaient dans la Germanie. Leurs plus grandes constructions civiles étaient des granges, des hangars servant aux Champs de mai et aux marchés; des palais surtout, vastes habitations rurales abritant des soldats, des serviteurs, des colons, de nombreux troupeaux ; nous en avons un exemple dans la fameuse maison royale de Braime, près de Soissons : elle était immense, construite en bois, entourée de portiques et ornée de sculptures grossières (1) .
(I) Singula sylva favcns aedificavit opus.
Altior innititur quadrata porticus ambit; Et sculptura lusit in arte faber.
(Fortunati Carmina, I. IX, eh. xv.)
Nous avons mille autres preuves de la construction en bois de toutes les habitations germaines et gauloises.
La mai.<on d'Ursus, en Auvergne, était en bois et garnie de planches; ce qui facilita rincendie et la mort de tous ceux qu'elle renfermait
Uocolève, envoyé par Chilpéric à Tours pour coDtraindro
Les églises mérovingiennes étaient également en bois, témoin celles qu'on élevait sur les remparts (1), afin de meitre la place sous la protection des saints; celles de l'intérieur des villes ne s'éloignaient pas beaucoup de ces dernières. Un jour que Louis le Débonnaire revenait de prier, un portique construit en poutres et en solives s'écroula, entraînant le plafond et la charpente, qui blessèrent plusieurs personnes de sa suite (2) .
Les Gallo-Romains, instruits par les impériaux à se servir de pierre, alors qu'antérieurement ils n'employaient que le bois, taillèrent naturellement leurs matériaux sur l'appareil romain, firent toutes leurs constructions, ponts, maisons, basiliques, sur les dessins des monuments de Rome et de Constantinople ; de là une conséquence très-importante : le plein-cintre dans les ouvertures et les voûtes, la massivité dans les murs, l'absence de clochers furent leurs qualités fondamentales.
Les charpentiers francs, burgondes et visigoths, employant une matière plus facile à* travailler, plus élancée, plus légère, composèrent les églises d'un nombre infini de pièces allongées, sveltes : piliers, voussures, colonnettes. Les ouvertures à l'extrémité pointue
Grégoire à livrer Contran, accusé de la mort de Théodebert, s'établit dans la maison éplscopale, située dans les environs de la ville; il en enleva les planches et même les clous qui servaient à les fixer, et les emporta. (Grégoire, L V, ch. IV.)
(1) Voir Thierry, Lettres sur Thistaire de France.
(2) Lg pont que Charlemagiie jeta sur le l\hin, à Mayence, ('Uait tout en bois : aussi un incendie le dévora-t-il après une année crexistence.
'urent découpées, sur toute espèce de dessins géomériques, produits par le jeu du compas : sphères, obes, trèfles. Ils hérissèrent leurs toitures élancées le flèches, de clochetons et de pyramides. Dès le dé- )ut, les deux écoles d'architecture se trouvèrent donc !n présence. Aux moines gallo-romains Tarchitecture omane et byzantine; aux charpentiers germains Tarhitecture ogivale. Les Goihs se montrèrent probable- Qent les plus habiles dans les travaux de ce genre ; Is laissèrent leur nom au style gothique (1).
Le contraste de la civilisation gauloise et de la civiisation franque éclate dans une foule d'autres faits le ment tranchés; le culte des morts, la pensée qui 'attache au passage de la vie de la terre à celle du ;îel est un des points les plus délicats de l'existence, ;elui qui sert le mieux à dévoiler la nature de nos seniments religieux et terrestres. Jetons les yeux sur un
(1) Les rois francs ne tardèrent pas néanmoins à mettre leur confiance dans les architectes monastiques; remploi de fa pierre à la longue durée, l'art du verrier, du sculpteur,
1 joaillier qui complétaient si bien les monuments religieux, es charmait et les séduisait; ils abandonnaient leurs charpentiers germains pour s'adresser à de véritables archiectes. Les palais, les grandes basiliques prenaient une Dajtsté inconnue aux églises de bois. Gharlemagne fut un es premiers à construire en pierre et en marbre ; il s'a- •"essa naturellement aux moines pour exécuter ses travaux, * les plaça sous la surveillance de ses officiers; on en trouve ; preuve dans la description que nous a laissée Ernoldus '^ellius, du palais de Louis le Pieux à Ingelhein, sur le ^în : « Le temple du Seigneur est construit du marbre le Us précieux ; il a de grandes portes d'airain et de plus pe- ^s enrichies d'or ; de magnifiques peintures y retracent aux ^Ux les cÉuvres de la toute-puissance divine.
tombeau franc et sur un tombeau gallo-romain. Le premier est une simple cuve de pierre, une espèce d'auge où le corps peut à peine contenir; que trouvet-on à côté du cadavre ? une hache, un fer de lance. A l'extérieur, pas de sculpture, pas d'image qui vienne atténuer ce que la pensée de la mort a de lugubre.
Le tombeau gallo-romain, au contraire, est une belle cellule de marbre où le défunt a cherché à se placer à l'aise, de manière à s'y donner une position convenable. Fut-il païen? des sculptures représentent les guirlandes de fleurs dont ils aimaient à décorer son habitation, les génies ailés à la physionomie souriante qui protégèrent son existence; des chevaux, des chiens, des enfants se livrent à des jeux et rappellent les distractions qui lui furent les plus chères (1).
Avait-il reçu le baptême ? des bas-reliefs retracent les épisodes les plus touchants de la vie du Christ : la guérison de l'aveugle et du paralytique, la résurrection de Lazare et la multiplication des pains;' souvent le bon Pasteur s'y montre au milieu de scènes champêtres aussi gracieuses qu'une bucolique de Virgile : des brebis disséminées dans les pâturages, des chèvres
(1) Dans un tombeau qui nous est connu, des bas-reliefii représentent quatre enfants qui jouent au cerceau. Rien d: plus gai, de plus vif que ces quatre lutins folâtres, nos comioe de petits Cupidons; un seul est triste et porte sa main uses yeux pour essuyer une larme ; quel malheur lui est-il docc arrivé? Hélas! il a brisé son cerceau.... N'est-ce pas là ooe allégorie de l'existence aussi juste que gracieuse. Ces trois enfants, qui poussent gaiement leur cerceau, c^est renfancfi cYst la jeunesse, c'est Tâge viril qui mènent la vie & grande vitesse. Le quatrième, celui qui a brisé son Jouet, c'est I* vieillesse que la mort arrête, et qui, malgré ses larraesi doit revenir en arrière».
perchées sur des rocs, des chiens qui veillent pendant que le berger négligent s'endort à l'ombre des oliviers.
N'est-il pas facile de comprendre, à la vue de ces deux tombeaux, que le Franc a quitté Odin pour le Christ, mais sans changer grand' chose à son caractère belliqueux, à son habitude de manier, la francisque? ne voit-on pas aussi que le Gallo-Romain a substitué le Christ à Jupiter, sans modifier beaucoup la grâce enjouée de son caractère, et qu'il se borne à donner un développement nouveau, une portée religieuse à ses instincts charitables, à ses goûts délicats? Francs et Gaulois devaient donc apprécier le Christianisme à des points de vue bien différents : les Gaulois l'avaient pris du côté bienveillant, fraternel, gracieux, poétique ; les Francs, cruels et violents, dévorés du désir de dominer à tout prix, en firent une simple modification de la morale des Eddas. Pour eux, la religion est toujours une arme de terreur, un art d'enchantements et de maléfices ; ils s'en servent pour bouleverser à leur profit les lois naturelles et les lois morales, se parjurer selon les circonstances, escamoter des engagements.
Ce n'est pas avec les vaincus seulement qu'ils prétendent jouer au plus fin, mais avec les saints et avec Dieu lui-même.
Le roi Chilpéric, le plus fort théologien de race royale, s'était engagé par serment, envers ses frères, à ne pas entrer dans Paris sans leur consentement. Malgré cet obstacle, l'époux de Frédégonde eut envie d'y pénétrer la veille de Pâques: il cherche le moyen d'éluder sa promesse, et croit le trouver en prenant les saints pour complices : il se fait précéder d'un nombreux cortège chargé de reliques. (Grégoire, liv. VI, chap. XX VIT.)
Était-il possible que ses frères osassent se quereller avec un homme qui avait mis un si grand nombre de saints dans son parti?
Contran, accusé de la mort de Théodebert,- s'était réfugié dans la basilique de Saint-Martin : pouvait-on Tarracher régulièrement de ce lieu malgré les privilèges du droit d'asile? Le cas était douteux, et Chilpéric ne savait que décider. Dans son embarras, il charge le diacre Baudegésile de déposer une lettre sur le tombeau de saint Martin, et d'y apporter du parchemin, une plume et de l'encre, afin que le bienheureux puisse lui répondre... Saint Martin , moins obéissant que certains esprits de notre siècle, lui tient rancune et garde le silence pendant trois jours. Alors Mérovée, complice de Contran, a recours à une autre forme de consultation : il place trois livres sur le tombeau, le Psautier, le Livre des Rois et les Évangiles, puis il passe trois jours dans le jeûne et les prières pour se préparer à bien recevoir \q jugement de Dieu. il ouvre enfin les livres, et ses yeux tombent sur des paraboles sinistres. Il se met à pleurer et croit qu'il doit à tout prix chercher son salut dans la fuite, ce qu'il exécute sur-le-champ (Crégoire, liv. V, chap, xiv){l). Nous n'avons pas besoin de revenir sur la morale des Francs à l'endroit du mariage; on n'a qu'à parcourir Grégoire de Tours pour connaître la merveilleuse élasticité avec laquelle ils mêlent la polygamie et
(1) Frédégonde, voulant encourager les deux assassins de Tournai à poignarcier bighebert, leur promet abondance de faveurs s'ils reviennent sains et saufs de cette entreprise, et grandes distributions d'aumônes en leur nom, & tous les lieux saint?, s'ils ontle malheur de succomber. (Grégoire, MV.)
le Christianisme (1). Nous nous bornerons à rappeler ici la naïveté singulière avec laquelle le meilleur, le plus vertueux des rois mérovingiens comprenait cette matière délicate : « Dagobert n'ayant pas d'enfants, rapporte le biographe de ce prince, fit entrer dans son lit, la huitième année de son règne, une jeune fille nonimée Ragnetrudé, et en eut, cette même année, par la grâce de Dieu^ et à force de prières et d* aumônes, un fils que son frère Charibert tint sur les fonts baptismaux. » Il paraît qu'il prit goût à cette façon de vivre, car, imitant Salomon beaucoup plus qu'Abraham, « il se laissa corrompre à la fin de sa carrière, et se donna simultanément trois épouses et plusieurs concubines. » {Vie de Pépin le Vieux, Guizot.) Nous voilà donc conduits à répéter, à l'occasion des mœurs, ce que nous avons dit en parlant des lois : le respect de la femme, cette galanterie chevaleresque qui, disait-on, tirait son origine des hommes du nord, fut au contraire une vertu gauloise complètement inconnue des Francs. Rien de plus méprisé, de plus maltraité que la femme mérovingienne; les reines sont constamment sacrifiées aux plus viles servantes, témoin Radegonde, Méroflède. Elles ne peuvent se soustraire à l'oppression et au mépris qu'en se faisant redouter comme les anciennes Skioldmaeer, en se montrant, à l'exemple de Frédégonde, plus méchantes que leurs tyrans. La concubine, la (jouge, occupent le premier rôle dans le palais franc, qui ressemble au harem oriental bien plus qu'à la maison chrétienne. C'est aux hommes du nord surtout, que Salyien aurait justement
(1) Nous avons résumé le tableau moral de la famille franque dans VHistoire de V Amour, (T. Xï, p. 119 à 136.)
adressé les reproches dirigés contre les Aquitains.
II n'y avait pas jusqu'à l'emploi de la force militaire qui ne fût chez les Francs assez différent de ce qu'il était chez les Gaulois. Nous connaissons la tactique de ces derniers : elle avait pour base la rapidité des évolutions et l'irruption torrentueuse de l'attaque; celle des Romains, au contraire, était fondée sur la cohésion des rangs, la lenteur des mouvements, le calcul, la sûreté des manœuvres. La tactique des Francs fut une sorte de terme moyen entre les deux écoles : moins étourdiment fougueux que les Gaulois, moins lents que les Romains, ils rendaient leurs rangs moins compactes que ceux des légions et marchaient toutefois avec assez d'ordre pour éviter la rupture des lignes. Arrivés à portée de trait, ils se lançaient sur l'ennemi la pique et la hache à la main, au lieu de le harceler à coups de flèches (1).
C'était mettre habilement à profit la supériorité musculaire du soldat. L'attaque corps à corps assure infailliblement la victoire au plus courageux» au plus robuste. Le regard furieux de l'adversaire, le contact de sa main, le souffle de son haleine ébranlentrhomme qui n'est pas familier avec de tels périls, bien autre* ment que le vol de traits lancés de loin, partant d'une
(1) Les Goths n'avaient pas cette manière de combattre- Moins courageux que les Francs, il^ attaquaient à la flèche et au javelot ; aussi se trouvaient-ils très- décontenancés quand les Francs les attaquaient à Tépée et à la hacb& A la bataille dt! Voulon notLiinincnt, ils combattirent arec lo javelot, mais les Francs se jetèrent sur eux la lance i\ la main et leur firent prendre la fuite selon leur coutume; la victoire, avec l'aide du Seigneur, demeura à Clovis Oirégoire liv. If, chap. xxxvii.)
main inconnue et qui ne vise que mollement sa victime.
Cette tactique de l'impétuosité, jointe au serrement des lignes et à Topiniâtreté, donnèrent aisément la victoire aux Francs quand ils durent combattre les Romains dégénérés ou des mercenaires sans patriotisme; mais lorsqu'ils eurent affaire à des Gaulois pur sang, à ces rudes Gallo -Bretons de TArmorique, aux agiles Gallo-Celtes de l'Aquitaine, le succès ne leur fut pas si facile, et ils durent plus d'une fois battre en retraite ou succomber.
Les chroniques franques nous en offrent plusieurs exemple!.
Sous le règne de Chilpéric, le jeune Chlodowig s'était établi à Bordeaux (573) ; les habitants du triangle aquitain, moitié Basques et moitié Celtes, qui avaient conservé la fougue et la fierté de leurs ancêtres, craignant que le voisinage du prince mérovingien ne fût une menace pour leur indépendance, ne voulurent pas lui permettre de consolider son établissement si près de leurs pâturages. Un de leurs chefs, Sigulf, réunit «cette population de pâtres et de bûcherons,» dit trèsjudicieusement Augustin Thierry, et fondit sur Bordeaux, dont la population gallo-romaine ne lui opposa aucune résistance. Chlodowig et ses Francs, ne trouvant aucun appui parmi les indigènes, ne croient pas pouvoir résister dans le palais Gallien ou dans celui des Tutelles^ ils prennent la fuite en toute hâte du côté du nord. Les agiles Vascons se mettent à leur poursuite avec l'entrain des vainqueurs du Capitole et de l'Allia; ils courent en sonnant de la trompe, et font grand peur aux Sicambres; si bien que le fils de Chilpéric, harcelé par ce bruit, ne cessa de fuir comme un cerf aux abois,
qu'après avoir mis la Vienne et la Loire entre lui et ces chasseurs d'hommes (1). Nous laissons à penser si les Vascons, les plus 'rieurs des habitants de la Gaule , devaient lancer des plaisanteries contre ces pauvres Francs qui couraient si bien.
Ce ne fut pas le seul acte de résistance tenté par l'ancienne nationalité gauloise.
Les Francs éprouvèrent des désastres bien plus sensibles dans l'intérieur même de la Novempopulanie. Quand les Gallo-Vascons voyaient arriver une armée ennemie, ils se gardaient bien de se mettre en ligne devant elle et de lui opposer la fermeté compacte de la légion romaine; ils demandaient la victoire k la ruse et à l'agilité ; ils laissaient les Francs envahir leurs vallées, leurs forêts, se retiraient à leur approche avec U!i désordre simulé, afin de les mieux attirer dans les gorges. Quand ils les tenaient dans ces pièges à loups, entre les torrents et les précipices, les fuyards reprenaient l'offensive, s'élançaient des hauteurs avec des cris perçants, un bruit de trompes épouvantable; ils tombaient sur les Francs, qui, assourdis par le tumulte et n'entendant plus le commandement de leurs chefs, n'opposaient qu'une résistance impuissante. Ce n'était pas une défaite, c'était une destruction (2).
Cette revendication de l'indépendance gauloise par
(1) Grégoire, liv. IV, chap. XLvni.
(•2) Dans une de ces expéditions, dit nnïvement Frédégaire, Tarniôe bourguignone de Dagobert serait rentrée saus aucune perte, «si le duc Arimbert n'eût été tué par les Vascons au fond de lu vallée de Soulo, avec les seigneurs et les nobles de son armée. » (Préd., ch. lxxviii.)
Oue'ques années plus tard, le désastre de Itoucevaux fui la suite de la même ruse de guerre.
Vascons, nous amène à examiner quel était l'état : la conquête germanique et la situation de fti.popu- ;ion indigène à la fin des Mérovingiens.
La race gallo-bretonne , bien que plus rapprochée
royaumes francs, ne vivait pas moins indépendante libre dans TArmorique et la Bretagne, que la race
lo-celte dans la Novempopulanie.
i \ Francs n'avaient guère franchi de ce côté la
le et la Mayenne. Quand ils y tentaient quelque ir-
Lion, les vieux Bretons les repoussaient au bruit de
e chanson si franchement gauloise :
Mieux vaut vin brillant,
Oh que bière I Mieux vaut vin brillant!
Sang, vin et danse.
A toi Heol.
Sang vin et danse (1).
[1) La chanson continuait ainsi :
Danse du glaive
En cercle.
Danse du glaive 1
Bataille où le glaive sauvage
Est roi.
Bataille du glaive sauvage.
Glaive, grand roi
Du champ de bataille.
Glaive grand roi!
Que l'arc-en-ciel brille
A ton front.
Que rarc-en-ciel brille!
Feu! feu! fer! oh fer! fer! feu! fer et feu!
Chêne! chêne! terre et flots! flots ! chêne terre et chêne! (Delà Villemarquô, Barzas-Breiz, t. I, p. 25.)
Les Francs refoulés rentraient dans rile-de-France et laissaient Télément armorique continuer son existence fièrement jalouse, sans mélange de population germaine (1).
Le sud-est de la Gaule, le pays des Gallo- Celtes, avait eu un moment difficile à traverser à l'époque des Visigoths, principalement sous Ëuric, arien fanatique; mais leur règne fut de courte durée; il cessa avec la bataille de Vouglé. Les Visigoths sa retirèrent alors en Espagne, et la Gaule méridionale (2), complètement délivrée de tout dominateur germsdn, retrouva rindépendance et la prospérité municipale de ses villes à moitiéRomaines: les mœurs, F urbanité, Télégance, les goûts littéraires que nous y avons remarqués à Tépo-
(1) Il suffît de rappeler les noms des chefs et des hommes influents de cette contrée, cités par Grégoire de Tour?, pour se convaincre que l^élément germanique en est complètement exclu , et que la population est restée purement gtUobretonne. Ces chefs, en effet, se nomment: Gonan, Halo, Conobre, Ghonomor, Bodic, Waroch, flis de Malo, Vinoch, sioipie prêtre , noms qui n'ont rien de gallo romain et rien de germanique.
Plus tard, Louis le Débonnaire rencontrait chex les Bfe* tons une résistance digne de cette homogénéité nationale It roi Murmal n'opposa pas aux Francs des forteresses ecdei lignes de soldats pressées; il cacha sa femme, ses enfants e( ses serviteurs dans les bois ; les Francs s^avancent, prefl* nent les bœufs, les brebis, livrent les maisons aux flamiM et n'épargnent que les églises. Murmal alors, fidèle à la tac* tique de ses ancêtres, s'élance sur Tennemi, Pattaquecn àh tail, le harcelle par derrière, fuit un instant pour refetf à la charge, tombe sur ceux qui emmènent les troupeaux. C oblige, en fin de compte, les envahisseurs à quitter lt]h^| tngne et à respecter son indépendance (Ernoldas fifgelll<^|
('2) Aquitaine, Provence, Septimanie.
jue de Sidoine Apollinaire. Les Francs y avaient à [)eine paru, les Visigoths s'y étaient peu arrêtés, la iomination romaine avait cessé. Tout avait donc été bénéfice, dans ces deux tiers de la Gaule, pour le caractère, Tespritet la nationalité indigène.
La Belgique, TUe-de-France et la Bourgogne étaient seules provinces où F élément germanique se fut lonaplétement installé, se mêlant aune population pritive à peu près égale et partageant avec elle la postôion du sol ; mais le Germain exerçait l'autorité ilitaire et civile tout entière ; c'était là qu'éclatait rtout le contraste des deux civilisations tel que nous ns de le définir.