‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 127 sur 219 · RESTE LA CHEVRETTE V · texte numérisé non relu

RESTE LA CHEVRETTE V

j'aurai soin de vous, il ne vous sera fait aucun mal ; si vous ne le dites pas, je vous abandonuorai (1). »

Le fidèle porte manteau songeait : « Cette lettre m'est suspecte, on a peut-être forcé la Reine à me l'écrire, elle m'est donnée par M. le Chancelier tout ouverte; c'est pourquoi je n'y saurois ajouter foi (2). »

Interrogé par Laffemas, La Porte finit par avouer, lui aussi (3).

Interrogée de nouveau le 24 août par M. de La Poterie, au château de La Bussière, près La Charité, l'abbesse du.Val-de- Grâce ne fit aucune difficulté pour reconnaître les trois faits déjà confessés par Anne d'Autriche; elle se contenta d'affirmer « qu'elle ignoroit ce que la Reine avoit écrit en Espagne dans le temps que la marquise de Mirabel étoit à Paris (4) ». x\fin de prouver son bon vouloir, elle poussa l'humilité jusqu'à adresser au chancelier une ettre où elle le priait de lui pardonner si elle ne lui avait pas dit la vérité, quand il lavait interrogée au Val-dc- Grâce(5).

La duchesse de Chevreuse.

Le cardinal fut moins heureux avec M"" de Chevreuse. Le 16 août 1637, il lui écrivit presque tendrement : « J'ai prié M. du Dorât de vous aller trouver pour une affaire que vous jugerez assez importante. Comme je désire vous y rendre de nouvelles preuves de mon affection et de mon service, je vous supplie de m'en donner de votre franchise et vous assure qu'en usant ainsi vous sortirez de l'aliàii'e dont U s'agit sans déplaisir quelconque, ainsi que vous avez été tirée, par le passé, d'autres qui n'étoient pas de moindre conséquence. Je vous en donne ma parole. Madame (6). »

Lorsqu'elle eut reçu, le 24 août 1637, la visite de l'abbé du

(1) Mémoires de M. de La Porte, p. 158-159.

(3) Ibidem, p. 173 et Mémoires du Cardinal de Richelieu, t. X, p. 204.

(4) Père Griffel, Histoire du Règne de Louis XIII, t. III, p. 59.

(5) Ibidem.

(6) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 834-835.

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Dorât, un ancien serviteur de la maison de Lorraine, à qui le cardinal avait adjoint l'abbé de Cinq-Mars, son inquiétude ne diminua point. Si les bonnes paroles que lui prodiguaient les deux envoyés étaient fort rassurantes, leurs questions ne l'étaient guère. Interrogée sur le dessein qu'elle avait eu de se rendre auprès de la Reine on cachette, elle avait répondu qu'elle y était poussée par le désir de porter la Reine « à donner sujet à M. le Cardinal d'être satisfait de sa reconnaissance », le désir aussi « de résoudre avec elle du biais que l'on pourroit prendre pour retirer les pierreries qui étoient entre les mains de M. de Cheyreuse », le désir enfin « d'avoir l'honneur et le contentement de voir et entretenir Sa Majesté ». En ce qui concernait ses relations avec le duc de Lorraine, elle affirmait qu'elle n'arait pas eu de nouvelles de ce prince depuis sept ou huit mois. Elle ne savait ce qu'était cette dépêche que l'on avait surprise en Bourgogne, que le duc de Lorraine et plusieurs ministres du roi d'Espagne avaient signée et que l'on trouvait compromettante pour elle : « Bien loin, déclara- t-elle, d'avoir voulu porter M. de Lorraine à ne point s'accommoder avec la France, je souhaiterois de tout mon cœur qu'il y fût bien et, si j'y pouvois contribuer, je croirois avoir rendu le plus grand service que je pourrois faire. » Elle disait aussi qu'elle avait reçu quelques lettres de lord Montagu, depuis qu'il était en Angleterre, et elle terminait humblement : « Ayant toujours reconnu M. de Montagu affectionné à la France et fort particulièrement serviteur de M. le Cardinal, j'ai cru ne point faillir de recevoir de ses lettres et de lui écrire, mais, en ce sujet comme en tous les autres, mon intention est de me gouverner comme Sa Majesté l'ordonnera et M. le Cardinal le conseillera (1). »

Cette réponse laissa le cardinal d'autant plus froid, que l'abbé du Dorât lui écrivit de Tours, quatre jours plus tard, une lettre qui ne pouvait que lui enlever toute illusion : « J'ai estimé, mandait l'abbé, qu'il étoit à propos, devant mon parlement, donner avis à Votre Éminence qu'une grande et grosse dame a dit au

(1} Réponse de M'^' de Chevreiise; Victor Cousin, Madame de Chevreuse, appendice V, p. 425-427.

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lapidaire (le duc de Chevrcuse) que le crime dont étoit accusée la Reine étoit d'avoir empêché l'alliauce, en la forme que tous l'aviez désiré, du roi de la Grande-Bretagne et que c'étoit à la sollicitation et diligence de la Ghevreuse. Mon opinion est bien qu'il faut attendre du sire toute sorte de lég-èretés et d'impertinences. Mais Votre Éminence me permettra de dire que cette dame est la plus grande ennemie qu'ait le cardinal et qui l'a le plus désobligé (1). »

La duchesse ne se leurrait pas plus que Richelit;u. D'ailleurs elle fut bientôt avertie par un émissaire de la Reme du danger qu'elle courait : « Sa conscience, disent les Mémoires^ ne lui permettant pas de prendre confiance en toutes les promesses du Roi et du cardinal », le 6 septembre elle alla trouver l'archevêque de Tours et lui dit, tout effarée, qu'elle étoit tourmentée dune si grande appréhension qu'elle se résolvoit de s'enfuir hors de France. Il lui conseilla d'y penser bien auparavant et lui offrit pour retraite, si elle vouloit, la maison d'Echaux, qui appartenoit à un sien neveu, distante de Rayonne de sept lieues et d'une demie seulement de la frontière d'Espagne. Elle part le jour même, va à Gousières, dans son carrosse et, dès neuf heures du soir, monte à cheval habillée en homme, et alla coucher le lendemain à Gouhé, distant de trente lieues de là et huit par delà Poitiers. » Et, après avoir peint à grands traits ce romanesque voyage, si souvent conté depuis, les Mémoires ajoutent : « Le duc de Ghevreuse, étant averti du parlement de sa femme, en donna incontinent avis à Sa Majesté, qui fut étonnée de cette fuite si précipitée et commanda à Boispilé, intendant de la maison dudit sieur de Ghevreuse, de s'en retourner à Tours et faire toutes les diligences possibles pour la trouver et lui donner toutes sortes d'assurances que Sa Majesté oublieroit toutes ses fautes passées, même la dernière de sa sortie, si elle vouloit revenir en sa maison, avec espérance même de lui permettre de se rapprocher de la Gour jusqu'à Dampierre. Mais quelque diligence que pût faire ledit Boispilé, elle arriva en Espagne

(\) Aveael, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 838.

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