LE COMMANDEMENT DELEGUE AU CARDINAL
Louis XIII, ce môme jour, quitte Fontainebleau pour aller à Flcury a en la meilleure humeur du monde et avec plus de tendresse pour vous, affirme Ghavigny à Richelieu qu'il n'en a jamais eu (1) ». Quinze jours plus tard, à Saint-Germain, Louis Xlli n'est pas moins bien disposé pour le cardinal, qui peut constater lui-même les attentions de sou maître : « J'attends mon frère à diner, lui mande le Roi le 17 juillet; je lui ai fait préparer son logement à votre appartement, parce que les peintres sont dans celui de la Reine et le mien. Je ne l'eusse pas fait sans que vous me dites l'autre jour que vous le trouviez bon ('2). »
Telles sont les sautes d'humeur qui flagellent le grand ministre au travail sur son lit do douleur.
Et puis, nouvelles fatigues quand il faut « se divertir », Le 23 août 1635, à six lieues à l'est du Bois de Vincennes, le château de Noisy (3) était en fête. Le comte de Nog-ent venait d"y traiter splendidement le Roi, le caidinal et tous les ministres. Le Gouseil d'Etat s'était tenu après le dîner. Une collation magnifique avait suivi le Gonseil. Elle s'achevait. Voici le départ : « Son Éminence prend congé de Sa Majesté, qui lui témoigne, par de très grandes caresses et embrassades réitérées, combien sa personne et ses services lui sont agréables (4). » Puis ils se mettent en route l'un et l'autre : le Roi va s'acheminer vers Lagny pour se rendre à Monceaux, d'où il compte se rendre en Ghampagne et en Lorraine; le ministre, empêché par ses infirmités de suivre son maître, va gagner Gonflans et de là sa maison de Rueil.
Richelieu n'avait pas à se plaindre. Louis XIII lui donnait le pouvoir de « commander en son absence, en la ville de Paris, Ile-de-France, Picardie et Normandie et pays voisins ». Le cardinal pouvait notamment commander aux lieutenants généraux, assembler le Gonseil, y appeler ceux qu'il jugerait à propos. Les conseillers et secrétaires d'Etat devaient lui obéir tant en ce qui regardait
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 85-86, notes.
(2) AlTaires étrangères, Louis XIII à Richelieu.
(3) Noisy-le-Grand, à quatre lieues au sud de Noisy-le-Sec.
(4) Gazette de 1635, p. 48.
l>i\ LE KOI PART POUR LA LORRAINE
les finances « ([u'en toutesautres rencontres » et Louis Xlil « promettait, on foi et parole de Koi », de « confirmer et approuver tout ce (pii parsondit cousin aurait été ainsi fait et arrêté (1) ». Malgré tout, Kichelieu était loin d'être content. Il ne se consolait pas d'être obligé do laisser le Roi s'en aller sans lui en Lorraine. A (pioi lui f^ervirait ce papier, si quelcpie favoii glissait d'odieux propos à l'oreille du maître? Il se sentait toujours à la merci d'une calonmic ingénieuse.
Ce voyage militaire, comme il l'avait combattu! C'était parce ([ue les ail'aires n'allaient pas à son gré en Lorraine que Louis XIII voulait stimuler par sa présence le zèle des chefs et des soldats. Il voyait les incursions du duc Charles recommencer dans le Duché, une partie de la Lorraine payait encore contribution au sourerain dépossédé, bien que le prince, après le combat de Melisey, eût repassé le Rhin. La Force ne l'avait pas poursuivi longtemps « pour l'impossibilité qu'il y a, expliquait-il, de faire subsister l'armée de deçà, ce qui nous contraindra de nous l'approcher de Remircmont (2) ». La Force campait entre Lunéville et Épinal : « J'appréhende fort l'âge de M. de La Force (3) » (soixante-dix-sept ans), avait dit le cardinal au Roi six semaines plus tôt. Et il est certain que le maréchal était accablé par la perte de sa femme, Charlotte de Biron, qui venait de mourir à Metz, où elle l'avait suivi de loin malgré ses soixante-quatorze ans : « Le pauvre mari, jugez sa douleur, écrira La Force dans ses Mémoires, et quel regret il devoit avoir de cette séparation après avoir demeuré cinquante-huit ans ensemble. » Mais le cardinal no pouvait se passer de lui eu Lorraine et, au lieu de lui accorder le congé qu'il demandait, il s'était contenté d'envoyer le duc d'Angoulême « pour le soulager et commander son armée conjointement avec lui (4) ».
Si la présence du prince de Condé, qui, depuis quelque temps,
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 150-154.
(2) Relations envoyées par M. le Maréchal de La Force de ce qui se passa entre Vannée du Rhin et celle de M. de Lorraine, le 24 mai 1635. Archives des Affaires étrangères. Mémoires et documents, France 814, folios 89 et suivants.
(3) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 92.
(4) Mémoires du Duc de la Force, Maréchal de France, t. III, p. 138 et 148.