L" ACCORD SE RETABLIT
billet sur le sujet de mou voyage, je vous prie de le vouloir brûler et oublier eu même ce temps qu'il contenoit (1). » Et Richelieu de remercier : « Si Sa Majesté m'avait offensé, ce qu'elle ne fit jamais par sa bonté, les termes de sa lettre sont si obliereants, que la satisfaction, si on peut user de ce mot en parlant d'un a:rand Roi, surpassent de beaucoup l'ollense (2). »
Le 6 septembre au matin, avant que Louis Xill ait dit un seul mot, Bouthillier a lu sur son visage le mécontentement que lui cause la proposition faite par le cardinal de donner le pouvoir de général d'armée, depuis Rocroi et la Champagne jusqu'à Toul, au comte de Soissons. Avoir Monsieur le Comte pour lieutenant, c'est ce que le Roi a toujours appréhendé. Son Éminence le sait bien, c'est se moquer vraiment. « M. le Cardinal, conclut-il, n*a approuvé mon voyage en aucun temps et il veut me réduire à ne faire pas... Mais le Roi change de visage, « une chaleur brûlante » envahit tout son corps, son esprit s'agite, les larmes jaillissent et il se plaint, il se plaint. Le cardinal n'ignore pas combien il l'aime, « pourquoi ne lui a-t-il pas dit franchement son sentiment » sur ce malheureux voyage : « Je l'eusse suivi religieusement, gémit-il, comme j'ai toujours fait, ayant perpétuellement dit à tout le monde, lorsque je faisois quelque chose de bien, que je suivois ses bons conseils (3). »
Il faut reconnaître que Louis XIII s'irritait avec raison du dénuement des troupes et du désordre qui étaii paiiout. Le Roi ne se disait point que Richelieu avait trouvé le même désordre, cinq ans plus tôt, dans l'armée qu'il commandait en Italie, défaut d'une admiuistratiou naissante qui-n'avait que des organes rudimentaires, incapables d'exécuter ponctuellement les ordres que donnait et redonnait le ministre [k). Il préférait soupçonner la mauvaise volonté du cardinal, qui, appréhendant que le Roi ne s'irritât d'un tel spectacle, avait blâmé son voyage.
Le 9 septembre 1625, au moment où Louis XIII quittait enfin
(1) Père Griiïet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. II, p. 611-612.
(2) Ibidem, p. 614.
(3) Archives des Affaires étrangères, France 168, folios 168 et suivants. Quelques passages ont été publiés par Avenel, t. V, p. 159-160.
(4) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 16.
LRS OHDHES DONNES EN LuKWAlNE 1»»
Monceaux, théâtre de scènes si pénibles, Richelieu lut sans plaisir ce billet royal d'une sécheresse trop éloquente : <( Je suis très fâché de vous écrire qu'il n'y a, à Saint-Dizier, ni trésorier ni munitionnaire et que toutes les troupes sont sur le point de se débander. Pour moi, sans cela, je n'y oserois aller à cause des crieries et des plaintes que j'aurois de tous côtés, à quoi je ne pourrois remédier (1). » Le Roi n'était pas plus satisfait le lô à Ghâlons : (( Le courrier qui vous portera cette dépêche a la langue bonne. Si vous voulez l'écouter il vous dira force nouvelles (2). » Le Roi, en effet, « n'avait trouvé ni argent, ni troupes, ni vivres (3)». Richelieu, qui prenait alors le bon air sur les hauteurs de Charonne, s'excuse ainsi le 16 septembre : « Sa Majesté est trop bonne et trop juste pour me rendre responsable des défauts d'autrui, et a trop d'expérience pour ne considérer pas que jamais aux grandes affaires les effets ne répondent à point nommé à tous les ordres qui ont été donnés ; il n'y a que Dieu qui le puisse faire. Encore sa bonté est-elle telle que, laissant agir les hommes selon leurs infirmités, il soutfre la différence qu'il y a entre leurs exécutions et leurs volontés. Le Roi sait bien que je me suis toujours inquiété des retardements des trésoriers et munitionnaires et que j'ai dit plusieurs fois publiquement dans ses conseils que ce n'étoit rien de mettre des armées sur pied, si on ne donnoit ordre de les faire payer à temps et si on ne pourvoyoit sérieusement aux vivres (4). »
Deux jours auparavant, le cardinal avait rédigé un mémoire des plus clairs pour M. de Chavigny, « allant au voyage du Roi » : « La première fin de ce voyage, explic|uait le mémoire, doit être de faire défaire ou chasser M. de Lorraine et faire conduire quantité de blés à Nancy. La seconde est de faire châtier avec grand exemple tous ceux qui sont révoltés dans les méchantes places de la Lorraine et ensuite raser les lieux où ils se retirent maintenant. Pendant que MM. d'Angoulême et de La Force vont
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 161, note.
(2 et 3) Comte de Beauchamp, Louis XIII diaprés sa correspondance avec le Cardinal de Richelieu, p. 199.
(4) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, i. V, p, 231.
HICIIEI.IF.r. — T. V. 9
i:{0 LE ROI ENTOURH DHOMMHS SURS
au duc Charles, il faut faire passer à Nancy le plus de blés (ju'on pourra, et Vaubecourt doit travailler à réduire Saint-Mihiel et autres lieux, s'il n'est point nécessaire à MM. d'Augoulème et (le La Force, comme on ne lo croit pas, tant sur le rapport du sieur de Gastelnau (deuxième fils de La Force) que parce que tant de troupes auroient peine à vivre ensemble. Le Roi doit aller maintenant droit à Saint-Dizier. Y étant, ou le duc Charles sera défait ou chassé ou il subsistera comme il est. S il n'est point défait ou chassé, Sa Majesté apprendra sur les lieux ce qu'il pourra faire pour donner jilus de moyens à MM. d'Angoulème et de La Force de venir à leurs fins. Si le duc Charles est défait ou lâche pied et que Saint-Mihiel ne soit point encore rendu, Sa Majesté pourra s'avancer jusque-là et faire pendre sans rémission les chefs qui seront dedans et enchahier tous les soldats pour les galères. Saint-Mihiel rendu, soit par la présence du Roi ou auparavant, Sa Majesté doit laisser des troupes à M. de Vaubecourt pour raser le reste des petits châteaux et châtier les Lorrains soulevés de ce côté-là sous le nom de Leymont (1). »
Détacher Vaubecourt, ne laisser auprès du Roi, avec les troupes d'infanterie, que douze ou quinze cents chevaux! Louis XIII déclare qu'il ne pourra rien entreprendre, lui le Roi, (( contre quatre mille chevaux qui sont dans la Lorraine (2) ». Vaubecourt, à peine parti, mande qu'il revient et la joie du Roi éclate. Aussitôt, écrit Chavigny au cardinal, « on a fait vingt fois les gestes des bras et des jambes que sait Votre Éminence (3) ».
La présence de ce loyal Vaubecourt n'expose pas Louis XIII aux mêmes dangers que celle d'un autre gentilhomme, Adrien de Montluc, comte de Cramait, fort lié avec le comte de Soissons. C'est pourquoi Richelieu écrit à Chavigny, dont un mémoire vient de le mettre en garde contre Cramait : « Si Monsieur le Comte et M. le
(1) AvencJ, Lettres du Cardinal de Birhelieu, t. V, p. 213-214. François de Savigny, sieur de Leymont, beau-frère de Vaubecourt, était demeuré fidèle au duc Charles : (I Ayant tout le pays à sa dévotion », il avait assemblé douze cents Lorrains, qu'il avait jetés dans Saint-MihieL tandis que lui-même s'avançait en Luxembourg avec la cavalerie. Mémoires du Duc de La Force, Maréchal de France, t. III, p. 149.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 215-216.
(3) Ibidem, p. 161.
LES INTRIGANTS. — CRAMAI L 131
Comte de Cramail sont capables de donuer de niauvais conseils au Roi, on les peut laisser en Champagne tous deux pour s'opposer à Leyuiont avec les troupes destinées pour Monsieur le Ciirdinal de La Valette, et les Suisses de plus. Le Roi auroit avec lui Vaubecourt, Le Uallier et la MeiUeraye (1). »
Graniail est, en fait, un homme dangereux. Il donne des conseds dont le Roi ne tient aucun compte et qu'il dénonce au cardinal (2). Richelieu ne songe qu'à envoyer le conseiller sur un autre théâtre de guerre : « Si le Roi veut s'en défaire, il a beau prétexte, maintenant que la Provence est attaquée, où l'on peut l'envoyer pour assister M. de Vitry. Et en vérité, insistait Richelieu, je l'estimerais très à propos et nécessaii^e pour lui ôter le moyen de gâter l'esprit de Monsieur le Comte, qui, étant jeune, retiendioit ses impressions sa vie durant, au lieu que maintenant on peut penser qu'il est en état d'en faire quelque chose de bon (3) », Proposition qxd « plaît extrêmement au Roi )), davantage encore, n'en doutons pas, à Chavigny. Celui-ci écrit au cardinal le 29 septembre : « Il est certain que le personnage est artificieux.. . Il est capable de tourner l'esprit de Monsieur le Comte comme il veut et de le porter à ce qui lui plaira (4). » On comprend, en lisant une telle lettre, que Chavigny ait demandé, le 21 septembre, à Richeheu la permission de mettre une grande S sur les letties où il lui manderait quelque chose <le secret et que Son Éminence ait répondu le 23 : « Quand vous mettrez une S sur vos lettres, personne ne les lira. Quand je mettrai une croix sur les miennes, vous en ferez de même (5). »
Ce Louis de Bourbon, comte de Soissons, qui était le cousin issu de germains de Louis Xlil, craignait d'être éclipsé par la gloire naissante du Roi. Tandis que le maréchal de La Force contenait le duc Charles, qui était retranché dans son camp de Ramber-
(1) Archives des Affaires étrangères, France 815, folios 2'i6 et suivants. Publié en partie par Avenel, t. V, p. 252.
(2) Ibidem.
(3) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 260-261.
(4) Archives des Affaires étrangères, France 815, folios 274 et suivants. Lettre publiée en partie par Avenel, t. V, p. 253, note.
(5) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 255.
132 LE COMTK DE SOISSO.NS A SAlNT-MllllEL
villcrs, le comte de Soissoiis u lit (le '2S septembre) les approches de Saint-Mihicl et reconnut que « la place n'étoit pas fortifiée comme ou disoit ». Avec quinze cents chevaux et douze cents mousquetaires, il s'en alla à la rencontre de M. de Leymont, qui iiuettait le canon arrivant de Verdun (neuf lieues au nord de Saint-Mihiel), mais il ne trouva point l'ennemi. M. de Leymont et les troupes se tenaient à onze lieues des assiégeants, ils campaient dans les bois, sur la frontière du Luxembourg.
Comme cette expédition avait inquiété Louis XIII ! De Bar-lc- Duc, Bouthillier mandait au cardinal le 28 septembre : « Le Roi a si grande i)eur, si Monsieur le Comte fait quelque effet contre Leymont, qu'il eu ait seul la gloire, que Sa Majesté ui'a commandé d'écrire à Votre Éminence qu'il n'a entrepris le voyage qu il fait que sur ce qu'elle lui manda qu'il prit garde à la sûreté du canon qu'on autenoit do Verdun, et que Leymont pourroit bien entreprendre sur le convoi qui le conduisoit, de sorte que, s'il fait quelque chose. Votre Éminence louera, s'il lui plait , la prévoyance du Roi, qui, je crois, lui en écrit (1). » Son Éuiinence fut également avisée que « deux des valets de pied du Roi avaient attaqué seuls quinze ou vingt des ennemis, qui étaient euibusqués derrière une haie, leur avaient tiré chacun un coup de fusil et, s'étant mêlés parmi eux l'épée à la main, les avaient chassés jusque dans Saint-Mihiel » : « C'est une nouvelle, disait Bouthillier au cardinal, que le Roi m'a recou) mandé expressément de faire savoir k Monseigneur. Elle allait permettre au cardinal d'être agréable au Roi (1).
Cependant le convoi de Verdun avait atteint le camp de Saint- Mihiel. Deux batteries furent dressées entre la porte du pont et la porte de Toul. M. de la Meilleraye, grand maître de l'artillerie, les commandait, A trois cents irds de là, du cAté du faubourg, une autre batterie était commandée par le comte de
(1) Affaires étrangères, France 815, folios 262 et suivants. Voir dans Comte de Beauchamp, Louis XIII d'après sa correspondance avecle Cardinal de Richelieu, p. 203, la lettre du Roi sur Cramail, descendant de Montluc. Sur la conduite du comte de Soissons, qui devait mourir en combattant contre le cardinal à la Marfée, voir t. IV, p. 449 et 464.