REFUS DE LIVRER NANCY
(les voix crient qu'on va tirer si la fenêtre n'est pas fermée aussitôt (1).
Charles IV, vers dix heures du matin, se prête au cérémonial du lever. Dès qu'il est debout, il voit entrer le cardinal. Richelieu lui apprend que son projet d'évasion a couru jusqu'au Roi. C'est une pensée que Son Altesse ne doit point avoir. Sa Majesté n'y a pas cru. Néanmoins elle renforce la garde, qui est des plus vigilantes et, la nuit, pourrait ne pas reconnaître M. de Lorraine. Le Roi ne voudrait pas que, par suite de quelque méprise, il arrivât malheur à Son Altesse; il ne voudrait pas qu'une tentative d'évasion pût donner à penser qu'il maltraite M. de Lorraine, il ne veut pas exciter les risées de toute l'Europe. Le cardinal sort de la chambre et le Duc se rend à la messe (2), puis de guerre lasse, fait porter à son cousin Henri de Lorraine, marquis de Moy, gouverneur de Nancy, l'ordre d'ouvrir les portes de la ville.
On apprend bientôt que le marquis de Moy refuse d'exécuter l'ordre. Un deuxième ordre est envoyé. Nouveau refus. Le cardinal, sans trop d'émotion, fait donner au marquis de Beauvau la permission de sortir de Nancy et de venir auprès de M. de Lorraine éclaircir le mystère.
Beauvau se rendit chez M. de Lorraine avec d'autant plus d'empressement que Moy se demandait si le Duc n'avait pas oul)lié de tracer dans ses lettres le signe sans lequel aucun ordre n'était valable. Ce signe devait se trouver sur les trois premières lettres du mot Lorraine; dans le premier ordre, il figurait sur L et dans le deuxième, sur L et sur 0. Beauvau entra chez M. de Lorraine de fort bonne heure le âV septembre, il trouva le prince couché, « extraordinairement travaillé d'esprit ». Charles IV ne le laisse point parler. Il se lamente « sur la perfidie dont on use envers lui ». Comment Beauvau a-t-il pu passer à travers tous les corps de garde? Apprenant que « l'on n'observe plus les gardes du camp si soigneusement », parce que la ville est considérée comme rendue et que les troupes du Roi sont sur « le bord du fossé »,
(1) Aubery, Histoire du Cardinal Duc de Richelieu, t. I, p. 204.
(2) Mercure français, t. XIX, première partie, p. 165-167.
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il dit qu'il veut s'échapper, gagner sa capitale, la défeudre luiniôine et en faire sauter tous les liastions avant de la rendre. Mais il est si malheureux, (juil n'a pas même un bon cheval auquel il puisse fier sa vie et sa liberté. Beauvau réplique aussitôt qu'il vient d'en amener un que Son Altesse connaît. Mais à peine Charles IV s'est-il résolu à tout hasarder, à peine a-t-il commencé de s'habiller, qu'un valet de chambre annonce plusieurs des principaux seigneurs de la cour de France (1). Autant de g-ardes, songe le Lorrain : tout espoir de fuite s'est évanoui.
25 septembre 1G33. Un soleil radieux brille sur Nancy pour l'entrée des triomphateurs. Il y a plus de vingt-quatre heures que, gTt\ce au Sésame, ouvre-toi, enfin tracé de la main de Charles IV, la capitale du Duché est occupée par les troupes de Louis XIII. Tandis que le Duc, au fond d'une maison de la Malgrange, à deux portées de mousquet de Nancy, dévore sa douleur, le cardinal de Lorraine est assis auprès du Roi dans un carrosse doré, bondé de seigneurs fort parés, le cardinal de La Valette, le comte d'Harcourt, le duc de Belleg-arde, M. de Brassac et le marquis de La Force. Devant le carrosse, les mousquetaires à cheval, puis la compagnie de cherau-légers de Sa Majesté, puis toute la noblesse, puis sept ou huit chevaliers du Saint-Esprit. Derrière le carrosse, les mousquetaires du Roi, une compagnie de gardes et la compagnie des gens d'armes armés de toutes pièces. Enfin parait le train de Mgr le Cardinal : trente gentilshommes ou domestiques, puis deux écuyers, puis deux des grands chevaux de Son Éminence, que mènent en main des palefreniers à pied, enfin sept chevaux de prix, que mènent en main des palefreniers montés (2). Richelieu ferme le cortège. On l'aperçoit vêtu de rouge, dans son carrosse, escorté de ses mousquetaires à cheval. Par l'esplanade qui sépare la ville neuve de la ville vieille, il se dirige vers un hôtel récemment bâti en
(1) Mémoires du Marquis de Beauiau, p. 43-44.
(2) Comte d'Hausson ville, Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France, Documents, t. I, p. 542.