RICHELIEU AVANCE TOUJOURS
croient que tous les hoiunics sont des sots excepté eux (1). » Mais le Jésuite était un honinie de ressources et peut-être avait-il, plus que le cardinal ne l'avoue, pénétré l'impénétrable.
Voici de nouveau le prince de Piémont. On le trouve le 4 mai*s à Brezoles près de Turin, le 8 à Bussolin. « Les civilités sont jSF'andes de part et d'autre (2) », plus grande encore l'habileté du ministre. Il fait miroiter aux yeux du prince de Piémont tout ce que le duc de Savoie a désiré toute sa vie : et la restitution de la vallée de Cisory avec le Pont-de-Grésiii, et le jugement du ])artage du Montlerrat, et la possession des places qui seront prises au duché de Milan, et la conquête de Gênes. Mais il demande que le duc de Savoie joigne ses forces aux troui)es du Roi, fournisse à l'armée royale tout le blé nécessaire, et cesse de faire ti*availler aux murailles de Veillane.
Le prince répond évasivcment, assure « qu'il le voudrait pouvoir faire, mais qu'il ne le peut ». Le cardinal finit par se lasser. Ni les hommes ni les chevaux ne se nourrissent de belles paroles. Hichclieu voit l)ien que Charles-Kmmauuel voudrait embarquer l'armée du « Koi dans un pays étranger, sans vivi*es et la tenir à sa merci entre les forces d'Espagne, de rE»ii>ei*eur et les siennes ». I^e 13, il quitte Suse en compagnie des nmi'échaux de La Force et de Schomborg, ses lieutenants. Son carrosse avance, au milieu de l'armée, dans la plaine de Montolins. Il avait pris dans sa voiture un fort joli entant qui parfois descendait, allait « folâtrer » dans toute l'armée et courait redire au carflinal tout ce qu'il avait entendu, « grand disciple », malgré son jeune âge, « d'un si gi'and maître (3) ». Le cartlinal s'arrête à Caselette à trois lieues au nord de Turin. Eh quoi, va-t-il foncer sur la capitale du Piémont? M. M. de Savoie se le demandent. Conférences sur conférences, ambassades sur and)assades. Rien n'aboutit. Le cardinal s'apprête à passer la Doire, et l'armée du Savoyard à lui disputer le passage, mais lorsque, la nuit du 18 au 19 mai-s, le cardinal et ses gardes arrivent aux gués reconnus dès la veille, les troupes de Savoie
(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Pelitot, t. V, p. 452.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, \.lll, \>. 564.
(3) Mémoires du Sieur de Pontis, t. II, |». 2 et 3.
240 LE CAHDINAL PliKT A LA IMSTOUDE.
ont déguerpi, elles sont alléet» h cnfenner daiih Turin. \ji lUnt-c <i la campagne sont libres.
L'infanterie fait un détour à lu reclierrhe d'un pont, la cavalerie descend dans l«»s gués. L'un «les ^cntiishouinies, M. de Pontis, regai'de avec .surprise, préci-dé de deux pages à cheval, (jui portent l'un les gantelets, l'autre « l'iiahillenient de t«ite »> de leur nialtn Richelieu, également à cheval, s'avançant <lans mm hahit feuille morte, brodé d'or, la lailh* |»ris<' dans une « iiinisse couleur d'eau, une belle ])lume à son feutre. I^i- cortège entre dans la rivière. \ droite et h gauche du cardinal, deux autres pages montés tiennent par la bride le coureur de grand prix sur h.'tpicl chevauche \< prélat. Derrière lui, son capitaint; des gardes, flichelieu gagne l'autre rive, l'épée au cV)té, les pistolets à l'areon de la selle. D'un geste impérieux, il écarte les pages et soudain fait voltiger son coureur (1), comme s'il goûtait un plai.sii- rafiiné à montrer à tant de gentilshommes (pii le contemplent, qu'il est un des leurs, que le cardiiial-évéque, généralissime de l'armée du Roi, fut jadis l'un des meilleui's élèves de ï Acwlf-mie et appiif «omnie eux «« la perfection du cavalier ».
Un fort beau temps, moins beau cependant (jue celui de la vedle oii il semblait à chacun cjue l'été fût venu (2,. ajoutait encore à l'intérêt du spectacle. Mais vci-s trois heures <le l'api-ès-midi, le ciel se couvrit de lourds nuages noii's et la plus ell'royable des averses de pluie, de grêle et de neige creva sur l'armée, qui se hâtait vers le bourg de Rivoli. Les soldats courbaient le dos sous ce déluge et « donnaient le cardinal et tous ses gens au diable ». Richelieu, qui était remonté en carrosse, ne perdait rien de ces aimables propos. Voyant passer M. de Puységur, qui renipla(;ait ce jour-là le major des gardes, il l'appela et lui dit : « Les soldats des gardes sont fort insolents, nontendez-vous pas bien ce qu'ils disent de moi? — Oui, je l'entends l>ien, répondit Puységur, mais, pour l'ordinaii'e, quand les soldats souffrent ou ont du mal, ils ne manquent jamais de donner au dial)le tous ceux qu'ils en croient les causes. Quand ils sont à leur aise, ils disent toujoui*s du bien
(1) Mémoires du Sieur de Ponds, l. Il, p. 4.
(2) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petilol, t. V, p. 48ô.
L'ARMEE EN MAKCHE SLR TURIN. 241
du griK'ial de l'ariuée et s'enivrent souvent en buvant ù sa santé. — 11 faudrait pourtant, reprit le cardinal, leur défendre de diiv tant de sottises. » M. de Puységur s'inclina et dit : « Je le ferai et ne nianqueraî pas de leur commander d'ôtrc plus sages, en leur donnant l'ordre. »>
Le carrosse arrivait au bourg de Rivoli. Tne ])artie de rarmée s'y trouvait déjà, liien au sec dans les maisons et faisant bombance. Tandis que la voiture roulait dans le village vers le chAteau qui couronnait l'une des ti-ois collines de Rivoli, le généralissime entendait les soldats se réjouir et boire « à la santé de ce grandi cardinal de lliclielieu ». « Le soir, nous confie Puységur, allant pour recevoir l'ordre de lui, parce que les gardes en ce tempslà ne le prenaient que du seul général de l'armée du Roi, (juand il commandait en pei'sonne, et jamais de» lieutenants gjMiéraux, quoitpi'ils lussent marécbaux de France, il me dit que nos soldats avaient bien cliangé de discouiN et me demanda si cela venait de ce que je les avais avertis. Je dis que non et que j'attendais à leur défendre de mal parler do lui dans le temps que je leur «lonnerais l'ordre. Il trouva l)on que je n'en parlasse ])oint, mais(jueje ne niaïKjuasse pas de faire avertir les trai'des tic se tenir pi-èfs de gran<iissime matin (1). >•
Nul ne connaissait le dessein pour lequel Richelieu allait devancer le soleil, le «lue de Savoie moins que j>eisonne. La Uoire à peine traveisée, le cardinal lui avait envoyé Servien, secrétaire d'Ktat, i)our lui dire que « son intention n'était pas de tâcher à lui faire du mai, mais seulement d'empêcher qu'on n'en fit » à l'armée du Roi. Le duc n'avait voulu ni recevoir Servien, « ni permettre ([u'il vit Madame, ni le nonce, ni l'ambassadeur de Venise (2) ». Rien n'avait pu le faire revenir sur sa résolution. Mais il avait consenti à demander un passeport pour un ambassadeur qui viendrait traiter en son nom avec le cardinal. Rien n'était venu. Cependant un millier d'hommes, détachés de l'armée de Son Altesse, étaient partis pour secourir Pignerol. On était au 20 mai*s, le cardinal marchait sur Turin. Avant-
(1) Mémoires de M. de Puységur, t. I, p. 83-85.
(2) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. V, p. 485-486.
KiciicLiEU. — T. m. le
242 HAIULK MANfflUVME SL'U PIGNKUOL.
gai'dc et canon8s'aj)j)rocliaieiit à une lieue des reiii|mi'tK. INmi ras Hur<^ dans sa cai>itale, quoiqu'<'lle fût prot^g/'c par un «ii-ruit «I murailles si étendu qu'il fallait une lieui*c et demie pour le par courir, le Savoyard lit l'evenir I«*s mille hommes en route pour l'if^MHU'ol. C'est la faute (pi'attendait Hiclielieu. Il tourne suintement son arrière-garde vers Pignerol, s'y arhemine avec le gros des troupes. Le 21, il parait à l'improviste devant la ville et l'investit Les trancliécs se creusent rapidement sous une pluie torrentielle, l'eau monte aux assi(^geants jusqu'à mi-jaml)e : le 22, attaquée j>ar les maréchaux de La Force et de Crécpii, la place ca(»itule et le fort voisin de La Pérouse se rend sans résistance.
Le comte lîrhain de Lescalangua, qui commandait l*ignerol, s'était retiré dans la formidahle citadelle dominant la ville. Huit jours plus tard, le samedi '28 mars, à six heures du matin, hcardinal, qui se préparait à gagner La Pérouse, adressait au ni.i réchal de La Force un billet où frémissait toute sa passion de vaincre : « Monsieur, vous me donnez la vie. rpiand >(>us vous résolvez de pousser vertement lattaque du bastion qui prendra la citadelle assurément. Je vous supplie d'y faire l'impossible, car de là dépend le tout... .le vous prie que je sache ce soir le travail que vous pensez faire cette nuit et quand vous serez attaché au bastion, car cela me console et je me promets qu'il vous réussira quelque chose de bon, si l'on y est bientôt (1). On y fut le lendemain. Ce dimanche 29 mars, jour de Pâques de l'année 1630, la citadelle ouvrait ses portes. Richelieu ne crai-' gnait plus que. du côté de Suse, Veillane lui coupât les communications avec la France. Pignerol et La Pérouse lui pennottaient de recevoir aisément les vivres du Dauphiné. Adossé aux montagnes, à huit lieues de Turin, il était en situation d'inquiéter le duc de Savoie et de lancer des pointes à travers la vaste plaine du Pô. Il pouvait ]nème se dispenser d'aller au secours de Casai : si le duc de Mantoue perdait cette ville, le cardinal avait d'assez bons gages entre les mains pour se la faire rendre.
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, l. ni, p. 597-598.