‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 3)Chapitre 101 sur 172 · LA SANTK DU ROI · texte numérisé non relu

LA SANTK DU ROI

Le g^arde des Sceaux contre le cardinal.

« Je prends la plume pour vous conjurer de dire franchement au Roi quand vous estimerez qu'il le faille purg-er, et ne lui celer point ce que vous estimerez nécessaire pour sa santé. Il est prince si bon et si judicieux, que si votre procédé lui déplait d'abord, il en sera bien aise en effet. » C'est au médecin de Louis XIII, à M. Bouvard, que Richelieu écrit de Pignerol en cette fin d^ mars, ce fameux Rouvard qui, assure-t-on, ordonna quarantesept saignées en une seule année à son infortuné client. Le cardinal est également pour les l'enièdes énergiques, il continue à dicter : « Mieux vaut en ce point lui déplaire un peu pour lui être utile que de se rendre conq>laisant à son préjudice. Si vous pensez ([u'alléguer ma considération porte Sa Majesté à vous croire et à user des remèdes que vous lui ordonnerez, vous pouvez vous servir de mes lettres et les lui montrer, étant certain <|u'elle me pardonnera volontiers le conseil que je vous donne de la presser pour sa santé, qui me sera toujours en plus singulière recommandation que ma propre vie. Cependant vous me ferez un plaisir indicible de me mander toujours l'état de sa disposition (1). »

Le cardinal a besoin d'un roi bien portant, car il désire pardessus tout ([ue Louis \II1 vienne se mettre à la tète de son armée d'Italie. Monsieur, revenu à Paris, est rentré dans le devoir, d'assez mauvaise grAce d'ailleurs. Louis XIII a devancé le désir du cardinal et déjà il est en route. Il séjourne à Troyes, pour [)rendro en main l'armée que Monsieur couimandait en Champagne; il veut, selon l'occurrence, contenir le duc de Lorrame, ou gagner la Savoie et le Piémont. Les conseils de Bouvard ont fait merveille. Le 6 avril, M. de Saint-Simon, le premier écuyer, écrit au ministre : « Le Roi doit prendre ce soir un lavement par précaution, il s'accoutume petit à petit à user de ces petits remèdes, qui lui font grand bien (2). » Et Bouvard en

(1) Avenei Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IH, p. o08-G09.

(2) Ibidem p. 608. note.

2i4 LOUIS XIII IIKJOIM l/AliMIÎE.

j)orsonuo |»i'('ii(l sa |»Iiiiim', jxmr laissiT csjM'ri'r au (-ardiiial un iV'confort autrcuicut prrcioux : 1 CHpoir «l un lit-riticr (]ui ôcarte à jamais <hi ivCmo. VhuU'sivnhh' (iastoii. Voilà un Inillrtin <lc santé que Fiicheliou lit sans (Irplaisir.

Ft <ui voici un autre <lu nirnwî Houvani, plus cinonstamié, accuoilli avec non moins dv satisfaction : <( iK'puis la liardieHiie que nous avons jiriso <lc toucher au Uoi le fait <|uc tant de fois vous m'avez recommandé, depuis sa purgation, il y a dix ou onxe jours, et depuis la bonne nouvelle de votre part, jamais Sa Majesté ne fut si fraie, si joyeuse, si <ontente, jamais plus d'attraits do douceur et d'amour. J'espère (pi'en ce temps (pii y est Men propre, l'esprit étant éloigné de chasse, l'effet tant désiré de tout le monde et de vous particulièrement réussira, l'ne chose me peine, l'interniption de cette douce conversation par le voyage et surtout en ces montagnes où les Keines à pein»; pourront-elles aller (1). » L'excellent docteur a la médecine courtisane. Louis XIII est arrivé à Lyon et il y laisse les Reines, ftichelieu de son côté, confiant Pignerol aux mai'échaux de La Force et de Schomherg, va au devant du Roi et, le 10 mai, est près de lui à (ircnohle.

Pignerol à peine conquise, les envoyés du Pape demandent que cette ville soit restituée au duc de Savoie. Richelieu, à Pignerol, avait repoussé les prières du nonce Panzirolo, Louis XIII, à Lyon, celles de Mazarin. A Grenoble, Roi et ministre refusent de ])Ius belle. Le conseil sassendile avec les maréchaux de Créqui, de Châtillon et de Bassompierre, les maréchaux de camp Contenant et du Hallier. Louis XIII écoute le rapport que lui fait le cardinal sur la « négociation pour la paix ». ^t||

Créqui et Bassompierre, favorables à la paix, jugent cependant qu'elle est impossible et concluent à la continuation de la guerre. ChAtillon et les maréchaux de camp estiment que les conditions offertes sont irrecevables (3). Comment consentir que l'investiture soit donnée au duc de Mantoue trois semaines seulement après la signature d'un traité ; que la garnison française

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. III, p. 609, note.

(2) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petilot, t. VI, p. 77.

(3) Ibidem, p. 84-85.

MARILLÂC CONTRE RICHELIEU. 245

soit chassée do Casai; ffiie les prétentions du due de Savoie sur le Montferrat soient satisfaites: que Suse. Pig-nerol, toutes les con- (juctes du Roi soient restituées le jour où l'Empereur rendrait les passages des Grisons? Comment admettre que les infractions au ti'aité do Monron ne soient pas réparéos? I/intérét et l'honneur du Roi s'y opposent.

Richelieu va saluer Marie de Médicis à Lyon. Louis XIII lui commande de lire son rapport à la Reine mère et de prendre son avis. La Floroiitino somhlait n'avoir conservé nul ressentiment contre le cardinal : « Kllc vit fort doucement, écrivait un mois plus tùt à Richelieu le Père Sull'ren, je viens tout maintenant de l'entretenir selon l'ordinaire des samedis: ce n'a pas été sans parler de vous et la porter toujours à reconnaître les obligations que r Église et la Franco vous ont et à oublier toutes les appréhensions du passé. Je n'ai pas eu en cela beaucoup de peine, son bon sens naturel ne pouvant choquer de si claires vérités (1). » Si la Roino mère oiU aloi-s parlé sous le sceau de la confession, sans douto, ainsi (|uo l'observe M. Avonol, ortt-elle donné un acquiesceniont moins complet aux paroles du bon confesseur. Richelieu sait à quoi s'en tenir et c'est l'Ame inquiète qu'il fait sa révéï-ence. Premier accueil convenable; lecture du rapport à la Reine en présence du garde des Sceaux Marillac et du duc de Montmorency. Le cardinal «( ajouta que la question était s'il valait mieux laisser tomber Casai, dont la perte n'était pourtant pas assurée, et prendre en même temps la Savoie pour contreéchange et garder Pignerol et tout ce qu'on avait dans le Piémont, ou faire nno paix à mauvaises conditions pour sauver Casai, dont la sûreté dépendrait plus que jamais de la volonté et do la foi des Espagnols, et ainsi perdre par un traité faible et houtoux la réputation que le Roi avait acquise par tant d'actions, dont il s'ensuivrait bien d'autres maux (2) ». Lorsque Hieholiou eut achevé sa lecture, le chancelier se mit à lire un mémoire qui certainement avait été rédigé de comiivence avec la cabale do la Roino mère : La paix certainement est nécessaire. Le

(1) Avenel. Lettres du Cardinal de Richelieu, t. III, p. 679, note.

(2) Mémoires (lu Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 85, éd. Pelilot.

246 LA HEINK SOUTIENT MAHIIXAC.

Roi, que sou courage c.vpusn « aux fatiguos, hananlH ci introiiiiiio dites ordinaires de la f4:uerre », la Heine et trtus les fidèles suJoIk désirent de « faire cesser dos «Kcasioiis « si dangereuses, l/m « misères et afflictions <lu peu])le de France, ({ui lan^'-uit sous do très grandes et incroyal>les pauvretés », font un devoir au lioi do se porter vers cette fin rapide de toutes les hostilités. I^es villes sont en j)roie à des émeutes, les aimées françaises ont été vaincues en Italie sous les j)rédé(esseur's de Sa Majesté. Verra-t-on cette fois M. de Savoie « se revêtir des dépouilles » de .M, de Mantouc; l'Empereur et les Ksj)agnols garder à jamais les ])assages des Gri> sons, d'où s'écouleraient et s'étendraient par toute l'Italie « des inondations d'.Mlemands »? iMirnerol et Suse aux mains de la France ne sauveraient pas M. de Mantoue. La passion rend ingénieux : Marillac ose raj)peler que jaflis « la prière de» dames et le bon accueil fait (dans Turin) à l'un de nos rois (Henri III) ont fait rendre ces bonnes villes (|ue nous tenions et possi'dions (alors) « paisiblement et justement >». Les Français ont si peu <le persévérance en leurs desseins, que la même faute est toujours à craindre. La France court donc risque de demeurer « dépouillée des passages des Grisons et se dépouillerait elle-même » de Suse et de Pignerol (1).

Le cardinal regardait le vieux garde des Sceaux à la face congestionnée, déjà envahie par l'herpès. Il prenait en pitié cet homme de soixante-sept ans, qui se laissait entraîner par rand>ition et par les « vieux bouillons d'un autre Age », dans une intrigue sans issue et si dangereuse pour le bien public. Ce qui était en cause, c'était la grandeur de la France et la gloire du Roi. Comment ne pas secouer du pied toutes ces misères?

Le garde des Sceaux achève sa lecture : « La piété et la justice, qui sont deux colonnes qui soutiennent les États, sont encore en une grande débilité, travaillent beaucoup à se Tcmettre et ne le peuvent faire qu'en paix. »

Sur ces déclarations à double sens, Marip de Médicis prend la parole; et que déclare-t-elle? « qu'on ne peut faire la paix en excluant les Français de Casai, ni en domiant le partage de

(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitol, t. VI, p. 8C-89.

ELljE JOUE DOUBLE JEU. 247

M. de Savoie coin me il le demande », de même « sans vider les différends d'entre les Valtelins et les Grisons (1) ». La Reine désirait la paix avec passion, mais non au prix de l'honneur. Or Richelieu savait que le sentiment de la Reine était juste à l'opposé de ces déclarations; mais qu'elle n'osait manifester sa véritable opinion, de peur de se ruiner en l'esprit du Roi et celui de toute la France (2) ». Ces déclarations étaient donc un jeu j>our entretenir la discussion, rien autre chose. Le duc do Montmorency j)cnse comme la Reine. Le cardinal reprend les points par les(juels on a essayé d'éhranler son propre système et son procédé prudent : « Toutes les raisons mises en avant par M. le Garde des Sceaux, dit-il, font clairement paraître que la paix est à désirer; je l'ai toujours souhaitée pour ces considérations et n'ai rien omis de ce que j'ai pu imaginer pour hi procurer. Votre Majesté et M. le Garde des Sceaux savent bien que, par une dépêche que je fis au Roi aj)rès la prise do Pignerol, je ii'oiil)liai point à représenter les inconvénients qui arriveraient do la continuation de la ^iuerre, et les raisons qui pouvaient ])orter à aclioter la paix au prix de la restitution de Pignerol. Vous savez aussi qu'on ne me lit autre réponse à cette dépêche, sinon quo le Roi avait pris le parti le plus généreux et venait attacpior la Savoie. »

.Nonobstant, pour ne pas fermer la porte aux négociations de la paix, le cardinal a écrit en partant une nouvelle lettre à la princesse de Piémont. Tout ce qu'on |>eut faire pour obtenir la paix a été fait. A ([ui incombe maintenant la" responsabilité de la guerre?

« Les raisons apportées par M. le Garde des Sceaux, continue RichoUou, font encore voir qu'on ne peut faire la guerre sans do grandes incommodités; ce qui n'est pas seulement en cette occasion particulière, mais en toutes autres, la guerre étant un des iléaux par lesquels il plaît à Dieu d'affliger les hommes. Mais il ne s'ensuit })as pour cela qu'il faille se porter à la paix à des conditions faibles, basses et honteuses. »

(i) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd.Petitot, t. VI, p. 90. (2) Ibidem, p. 90.

'HH LE CAHULNAL l.'KMPOHTE ENCOUK.

VA IccardiiKildo formuler, en liaussant la voix, iclto iiin\iiii(*, junte on tous les temps : « l/avoi-sioii que le« peuples ont «le la ^^uerr«« n'est pas un motif consid/'iaMe |»oiii' porter h uiw IrWc paix, vu (pie souvent ils sentent et se plai.i;nent aussi bien «les maux n«'*cessaires connue de ceux qu'on peut éviter, et qu'iln «ont aus^i ignorants h connaître ce qui est utile à un État conjme f»cnsil)Ies et jn'umpts à so douloir <les mnii\ qu'il faut souilrir pour en rviter (le plus ^'rands (1). >»

Pour la seconde fois, mais non sans re^'ret. Marie df Mediris accepte comme une nécessit*^ la continuation do la guerre. Le cardinal sort donc victorieux de l'attajpie anihi^ui* menée contre lui. Mais le dernier mot n'est pas dit : le frardc dos Sceaux va s'efforcer de rejrafrner avec la Kcinc le terrain per«ln.

Kichelieu ne se fait aucune illusion sur ces affisscments. il rejoint le Roi. Mais, au bout de trois semaines <le réflexions, il s'adresse de nouveau à Marie de Médicis : « Madame, se présentant plusieurs allaires de très grande importance, comme la résolution de la paix ou de la g-uerre, du secours de Oisal et autres de g-raude conséquence, qui ne se peuvent écrire, Su Majesté a cru que vous ne trouveriez j)oint désatrréahle qu'il vous conjurAt de venir jusques à Grenoble avec la Ueiue, les princesses et M. le Garde des Sceaux. Les allaires sont de tel poids, que j'ai cru que Votre Majesté ne trouverait pas mauvais de prendre cette peine. Je vous avoue, Madame, que j'ai \me e.xtréme joie d'espérer d'avoir par ce moyen bientôt Tbonneur de recevoir les commandements de Votre Majesté, qui me seront toujours des lois inviolables. Je crois qu'il est à propos et nécessaire qu elle se rende à Grenoble vers le 15 de ce mois. Je vois des cboses que je ne lui puis écrire qui le requièrent ainsi à mon avis. Le Roi ne se porta jamais si bien et ne fut jamais mieux disposé pour Votre Majesté qu'il est. Pour moi. Madame, je suis et je serai jusqu'au tombeau, de Votre Majesté, le très bumble, très obéissant, irès iidèlc et très obligé sujet et serxiteur, le cardinal de Ricbelieu (2). »

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. III, p. G64-ôCô.

(2) Ibidem, p. 684-()85.

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