MAIS LOUIS XIII VIENT A GRENOBLE
l'avis du cardinal. Il quitte Lyon le 21 juin 1630. Le 2i, il «Hait à Grenoble. Le cardinal, à peine arrivé, reçut une lettre de ce Hullion, alors conseiller de la Reine et que, dans ses Mémoires, il a trait«'i « dhahile courtisan » : Marie de Médicis se montrait adniiral>lonient disposée pour le cardinaL « Étant liier déjà cliez la Reine, expliquait BuUion, elle m'appela d'ellemême et me dit qu'elle me pouvait dire avec vérité qu'elle avait l'esprit très content et que maintenant elle m'assurait que jamais elle n'eut plus de bonne volonté et d'allection quelle avait jmur vous et qu'en dépit de tous les brouillons, cette atlaire était au point qu'elle avait toujours souhaité: qu'elle priait Dieu de bon cœur que la j)aix fiU bientôt faite, alln qu'elle, le Roi et vous ne fussiez plus séparés. Klle m'avoua que la Cour était terrible et qu'il y avait des gens artificieux qui ne <lemandaient qu'à brouiller. Sa Majesté me dit encore : Je me souviens que m'avez parlé d'un avis, c'est chose que je veux entreprendre et principalement pour M. le Cardinal. Je lui dis que j'estimais que cette affaire se ferait très assurément à Paris, Dieu aidant. J ai «lit à Sa Majesté que d'un côté vous aviez eu de l'affliction, à votre départ, de vous éloigner maintenant de Sa Majesté, quoique ce fût jiour affaire si importante au service de Leurs Majestés, mais que vous aviez l'esprit fort soulagé d'avoir reconnu l'affection de .Sa Majesté en votre endroit. Je n'estime pas que la Reine puisse jamais être en meilleure bumeur qu'elle est pour vous. L'auréole (M. de Marillac) fut hier j)rès de deux heures dans son cabinet, seul avec elle. Pourvu ([u'il vous rende compte de si longues conférences, il n'y a sur ce sujet rien à dire. Ledit L'auréole me parla, comuio il sortait, de quelque sédition survenue à Angers et à Tours. Je n'estime pas qu'il ait pouvoii* de changer l'esprit de la Reine et, à mon avis, son épée est trop courte. M. de Bellegarde fut aussi longtemps avec Sa Majesté et, à diverses reprises, lui parla avec grande affection. En écrivant la présente, j'ai su que la Reine avait été très contente des nouvelles que lui avez données de M. de Mazarin (2). »
(0 Mémoires du Cardinal de liicltelieu, éd. Petilol, t. VI, p. 131. (2) :?3 juin 1630, AtVaires élran^ères, France, 794 bis, l"' i86 et suiraats.
2o2 LE (iAHDE DES SCEAUX CONVOQl K A GRENOHLE.
Ce 2V juin 1030, taudis i\u(* liiillioii cnniposnit pour Miclidioii cette lettre « d'habile courtisan >-, le <anliiial envoyait à la Heine d'autroH extraits des d/'jxVlH's (i(> Mazarin, qui devaient lui ètn* agréaJ)les. f.e cardinal |{a,t:iii. ariiv/- dojinis jicn à (Irenoldf'. avait c()niniuni<jué ces drpnlics à Kicliclicn. Ma/arin disait (ju'il se trouvait l>icn des difficultés relativement à la paix dans la nég-ociation (1), il montrait Casai pressée par l'ennemi, Mantoue en peine, les Vénitiens en confusion. " Cela étant, mandait Hirhclieu à Marie de Médicis en un mémoire destiné à être communiqué au seul Marillac, je ne crois pas qu'il y ait personne assez lianli pour dire son avis tout seul: et partant, l'aflaire étant de conséquence et n'y fallant \ms perdi'c un moment, on estime A propos que M. le Garde des Sceaux parte mardi (25) expressément, pour venir à Grenoble, où le Roi séjournera deux jours et |)eut-étre davanta.a:e. Tant y a que le plus loin qu'il y ait à aller, sera jus^pi'à Charbonnières, qui est à huit lieues d'ici, ne voyant point d'apparence que le Hoi j)asse ])lus loin. » Riclielieu ajoutait aver complaisance et une humilité des plus loual)les : « On envoie la lettre que le Roi écrit à M. le Garde des Sceaux, à la Reine, afin qu'elle soit donnée si elle le trouve à propos, et non donnée en cas qu'elle jugcAt qu'il dut demeurer là où il est. Cependant Sa Majesté considérera, s'il lui plait. la peine en laquelle se trouve sa créature, qui estime avoir besoin de seconds en une occasion si importante (2). »
Le g"ardc des Sceaux devint « extiémeinent pensif ". lorsque, le 26 juin, la Reine lui eut remis la lettre du Roi : il se rendit chez Bullion, voulut savoir pourquoi on le mandait à Grenoble, et s'empressa d'écrire au cardinal qu'il partirait dès que sa santé et ses équijjages le lui permettraient. Les maladies semblent fondre tout à coup sur lui, pour le retenir à Lyon. Il prend enfin congé de la Reine le 27 en un entretien d'une heure et demie (3), où la politique du cardinal et même sa personne ne sont pas épargnées : « Et pour ne laisser le cardinal en aucun
(1) Si iroraiio molle difficoUa nella pace con la nerjoziutione.
(2) Avenel, Lettrea du Cardinal de Richelieu, t. III, p. 707-708.
(3) Bullion à Richelieu, 23 juin 1630, Affaires étrangères, France, 794 bis, f. 186.
ENCORfc: LA SAiNTÉ UL IlOI. 2o3
doute de rclVoidissenieiit de son allectioii ciivei's lui. nous disent les Mémoires, la Reine lui écrivait avec des pai'oles qui en étaient remplies, le conjurant soigneusement de se conserver le plus qu'il pourrait (1). »
Le Roi et le cardinal n'avaient pas attendu Marillac. Le 3 juillet 1G30, Louis XIII s'était arrêté au petit village d'.\i*gentine, Richelieu à La Chaiiihre, lo premier à huit lieues, le second à trois de Saint-Joan-dc-^Iaurienne. Suhitement indisposé, Louis XIII annonya qu'il n'irait i)oint en Italie. Riciielieu comprenait toute la portée de cette déclaration inattendue. Il écrivit à Bouth illier, conseiller du Roi et secrétaire de ses commandements : « C'est un grand malheur que l'indisposition du Roi ne lui ait permis de déclarer son dessein deux jours jdus tard. Mazarin l'ciit trouvé à la Maurieime et il eût eu la réputation d'aller secourir Casai en personne. Je dirai à Mazarin que nous avons contraint, par supi>lication, le Roi d'attendre un corps de trouj>es qui vient de France et que nous allons seulement comme avantgarde du Roi. .Mais Dieu veuille (jue tout le monde parle ainsi, il sera hon, tant qu'il sera près du Roi, de lui donner, sans faire semhlant de rien, quelque personne afiidée qui empêche que (piek|ues malins ne lui i)arlcnt à l'oreille (2). »
L'émotion de Richelieu ne demeura pas sans eliet, car Louis XIII écrivit le jour même à sa mère : « Je pensais me faire saigner ce soir, comme j'ai reyu une lettre de mon cousin le cardinal de Richelieu, qui m'a fait connaître qu'il était nécessaire ([ue je m'avani^asse à Saint- Jean-de-Maurienne, parce que Mazarin arrive denuiin, qui est la cause que j'ai remis la saignée à quand j'aurai le loisir, bien que j'en aie besoin, y ayant quatre ou cinq jours que j'ai douleur de tète et un peu d'émotion et une défluxion qui m'est tombée sur la joue droite avec douleur i\(^ dents. Je vous supplie de ne vous mettre 2)oint en peine de moi et croire que ce ne sera rien. Je vous ai voulu mander
(1) Mémoires du Cardinal de Hichelieu, éd. Pelilot, t. VI, p. 134-13»;.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, l. III, 723-725.
254 LES DHOGl'ES KT LA l'OLITIQl'K.
ceci, afin que Ion ne vojis fit point le mal j»lns ^.M'and (jii'il n'est (1). » La politi(jiio a tonjoiir» eu de grands l'apiioctH avecla sant/' des princes. Les ennemis du cardinal prenaient soudainement un soin extraordinaire <les sou lira nées de cet infoî'tun*' Hoi, succombant sous le poids des att'aires et dont la (' fail)l(»sse » était exposée j)ar les cruels desseins de son ministre aux risques d'une canipa^nie dans un pays désolé j>ar la peste. Le marde des Sceaux, (jui était venu, à son corj)s défendant, jusqu'à (irenol)le et tpii tremblait de s'aventurer dans les montagnes, envoyait à Houvanl une lettre pleine des plus sinistres présages, demandant que le Roi quittAt Saint-Jean-de-Maurienne au plus vite! « Je vous prie, gémissait Marillac, de faire tout ce que vous pourrez j)our détourner Sa Majesté dr demeurer davantage en ce lieu-là et en parler de ma j)art à Monsieur le I»remiei*, qui y a plus d'intérêt qu'il ne pense pas; et le danger est plus grand que nous ne l'imaginons. Le Koi m'a grandement obligé de me eommander de demeui'cr en ces lind>es, et je vous confesse que s'il m'eût commandé de passer plus avant, je m'y fusse préparé comme pour mourir (1). » Dans sa joie de rester à Grenoble, Marillac avait lu lui-môme au Père SufFren la lettre que lui avait écrite le cardinal, « et il avait manifesté une extraordinaire satisfaction (2) ».
Pressé par Marillac, consulté par Ricbelieu, Bouvard rédigea une réponse des plus embrouillées, s'etforçant de ne mécontenter ni l'un ni l'autre. Le cardinal, après avoir lu le rapport du médecin, écrivit aussitôt à la Reine mère. Il ne lui fit grâce (n'est-ce pas dû à une mère) d'aucun détail : « 3 juillet. Le Roi a pris hier un remède; ce soir il a promis de prendre de la casse. 14 juillet. Depuis huit jours le Roi s'est baigné et a pris trois lavements, à quoi il ne se rend pas difficile. Mais il n'y avait pas eu moyen de le résoudre à prendre une médecine jusqu'à hier que, lui représentant la peine en laquelle vous seriez, il s'y résolut par votre seul respect (3). 19 juillet. .le dépêche ce
(1) AveneL Lettres du Cardinal de Richelieu, t. III, p. 746, note.
(2) Le PèreSuffren à Richelieu, AfI'aires étrangères, lOjaillet 1630.
(3) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. III, p. 763.
HEUKEUX COMBAT DE VEILI.ANb:. 25'j
courrier ù Votre Majesté pour lui dire que le Roi eut hier quelque seiitiineiit (réniotioii. Il avait pris de la tisane deux jours auparavant, qui l'avait extrêmement purg-é, particulièrement de quantité de colles et matières brûlées, dont M, Bouvard a eu grande joie (1). »
Ricliclieu lui-même est malade. Il l'annonçait au maréchal de La Force dès le 5 juillet : « L'incommodité à latiuelle j'ai été sujet autrefois, m'ayant repris depuis deux jours, m'a contraint de demeurer ici pour (juelque teuq)s (2). »
La maladie n'empècljait point le Roi et Richelieu de s'entretenir avec le Mazarin, mais le cardinal n'eut pas de peine à s'apercevoir que l'Italien était « pUitôt venu pour espionner que pour traiter (3) ».
Richelieu re«;ut un sérieux réconfort de la nous elle du ruinhat victorieux de Veillane (10 juillet). Le duc de Montmorency et le marquis d'Kfliat, à la tête d'une arnnk», avaient voulu joindre le maréchal de La Force, qui se trouvait à Javenue (cinq lieues au nord-ouest de Turin^. Ils avaient atteint le villag^e de Saint- Ambroise, ils n'étaient séparés de Javcune que par une lieue à peine. Négligeant les sag^es conseils du maréchal, ils s'étaient laissé surprendre dans les défilés par les dix-huit mille hommes du prince de Piémont : mais ils les avaient taillés en pièces. Ils avaient fait six cents prisonniers, ils s'étaient enq)arés de dix-sept drai>eaux. Et Richelieu, oubliant ses douleurs et ses impiiétudes, ({uittaiit le style de hiafoirus pour celui de Henri IV, troussait deux billets cavaliers, à l'adresse de deux gentilshommes dont l'un s'était distingué par d'incroyables prouesses. Il disait h Adrien de Montluc, comte de Cramai! : « Moins de lignes que vous n'avez reçu de coups vous témoigneront la joie (pie j'ai que les ennemis aient donné plus de besogne à votre tailleur que d'emploi à votre chirurgien (4). » Il disait à Louis de Réthune, comte de Charost, — et l'on croit entendre sa voix trembler d'émotion. — :
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Hic/ietieti, I. III, ]». 768.
(2) Ibidem, p. 728.
(3) Ibidem., p. 726, noie.
(4) Ibidem, p. 757.
stijô sijphi^:me offensive.
(( Brave Ckarosl, ritoiineur lU' ta race, ves trois mot» to f/>roiit roniialtre rcstinic qu'on fait do cic(;a les iiiontK du courage qu'en ces dernières occasions tu as tcinoi^'^n*'' au ctiuni)) de Mars, t'\ te donnera lieu «le faire sa\oii' dr ma part à la vahnir de Hainliun^s (juil n'y a personne <|ui en fasse plus de ras «pie moi. ni cpii désire plus vous ténioi^'-ner à tous deuv que je suis vmtableuient esclave de votre vertu martiale (1). »
Victoires d'autant j)lus nr'«essaires «pie Marillac et l«'s autres <( «léfaitistes » «pii conseillent Marie de M«''di«is. tahltMit sur le pr^* mier «'cliec. Ils hiiUent «lu «h'sir «le voir Louis Mil acce[»ter I' pro])ositions de paix de Mazarin, qui comportent la restitution do Pi/^iierol. Par resi)eet ])our la Heine et })eutHHrc aussi, comme le croit M. Avenel, j)our contraindre le uardr» «les Sceaux à montrer qu il n'est j)as à la hauteur <l«'s diflicultcs «jui se dressent devant lui, Kichelieu prie Marillac de dire son opinion. Kt le jranle <1' Sceaux envoie de Grenoble, où il se tient loin du feu et de la j)estf un amas de phrases naïves et creuses, aucpiel il donne le carîict«'re «l'un avis sur les affaires d'Italie. Cet avis est lu le 18 juillet k Saint-Jean-de-Maurienne, en pri-sence du Roi, du cardinal, du maréchal de Schondjerg et de Bouthillier. C'est un discours j>erfide où Marillac seniMe tisser les accusations qu'il ne manquera pas de d«'velopper en cas de revers. Voici le résumé, fait j>ar M. Avenel, de ce réquisitoire hypocrite, que Richelieu ne manque pas de graver au plus profond de sa mémoire : « Si la ^erre est devenue nécessaire, c'est qu'on s'y est étourdiment aventuré : il faut bien la faire maintenant, mais il ne faut eng-ager ni la dignité ni la personne du Roi; sans doute la présence de Sa Majesté double les forces de son armée, toutefois il faut se souvenir que c'est Spinola qui commande l'armée ennemie et Spinola a pris Bréda, nonobstant l'opposition de trois rois. Quels seraient les résultats d'un revers ? A quoi bon compromettre un si grand prince dans une guerre si mesquine? Le Roi ne doit être nommé que pour de grandes conquêtes ; le non-succès ferait niom'ir Sa Majesté de déplaisir et serait grand reproche à ceux qui l'auront
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. llf, p. 759.
M\NT0UE;SUCC0MBK, le DLC de sa voie meurt 257
conseillé. C'est une double faute, c'est un double péril d'exposer Je Roi en Italie et de l'éloi^/ier de France, où sa présence est si nécessaire. Le principal est de conserver la personne et la réputation du Roi et ((u'il revienne en France le plus tôt qu'il se pourra, pour ruinoi* les factions qui se réveillent, empêcher les émotions qui sont si fréquentes, qu'il n'y a si petite ville qui n'en prenne la hai-diesse ; établir en Lanj^uedoe et en Dauphiné la paix et l'assurance contre beaucoup de désordres qu'il y faut craindre, et surtout pourvoir à la nécessité des finances, qu'il faut appréhender avec Jurande raison et qui doit être un des plus ^'ands motifs de ne négliger aucun moyen de sortir honorablement de cette affaire (1). » L'avis du garde des Sceaux est fort net : il faut se tirer le plus tôt possible d'une jBfuerre entreprise à l'étourdie.
Comme pour envenimer la blessure, quelques jours plus tard, un nouveau conseil arrive de Grenoble, un conseil religieux que ce (lé\ ot Mai'illac ose donner à Son Éminence : « Cette heureuse guérison du Roi, écrit-il, semble vous obliger à le presser de sortir de là et rentrer dans son Royaume, prenant ces accidents Iréquents,... comme avertissements que Dieu vous donne qu'il ne le veut pas en ce lieu-là et lesquels, à mon ans il ne faut pas négliger (2). » Sur quoi Richelieu fait réflexion : « Les dévots savent donner de belles paroles aussi bien que les autres ; avec cette différence qu'il y a plus de déguisement et qu'on le connaît moins, parce (ju on s'y lie davantage (3). »
Cependant Mantoue était surprise par les Impériaux le 18 juillet, occupée, pillée durant soixante-douze heures. Ce désastre, atténué bientôt pai' la mort su!»ite du vieux duc de Savoie, fut vite connu à Saiut-Jean-de-Maurienne. Richelieu n'y pouvait i roire : « Chose prodigieuse à tous ceux qui connaissent la situation de Mantoue, observait-il, qu'une \ille de sa grandeur, au milieu d'un lac dont nous sommes les maiti-es, que l'on n'aboder que par de très longs ponts, ait été prise d'un seid coup de pétard, qui y a fait entrer toute la cavalerie et l'intanterie ennemie, et
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. III, (>. 77J-77«.
(2) Ibidem, |». 7 70.
(3) Mémoires du Cardinal île RichetieUj éd. Petitot, t. VI. p. 'iO*.
RICHKUlCt. — T. III. 17
258 KT KK MOI BST MALAhKÎ
que soixante-dix Holdats, «icscoiulus jiar liartjuos, l'aient appliqii' sans oinp^^clinmcnt. )),Lc cardinal caclia cet évéutMnent lo pin longtemps (|u'il ))ut. Mais à Grenoble, Marillac triomphait : li no laissa pas (!<• dire tont haut, en présence <le plusieurs, reniai (pient les Mémoires, que c'était un commencement de mauvaisenouvelles et que nous en devions attendre de jour en jour beaucoup d'auti'es; (jui était une parole bien éloignée de celles (jui devaient soi'tir de la bouche d'un homme élevé en la dignité en la(piell il était, son devoir étant d'encourager un chacun au service d son maître ou <le relever les esprits qu'il voyait abattus, non \m de les étonner davantage qu'ils étaient, mais il avait une intention j)articulière (pti le faisait parler ainsi (1) », l'intention de jeter 1- ])lAm(î sur le ministi-e, de le compromettre et de prendre sa j)lace. Hichelieu écartait ces misères avec dédain : ^< S'il y a, disait-il, des sots qui pensent que les affaires du Hoi aient reçu un échec en cette occasion, ils témoignent de leur peu de jugement. Ce n'est point le Hoi qui ])ord Mantouc (2). >»
Louis XllI, à cette heure, se croyait en <Janger de mort. Le '1\ juillet, à l'évèché de Saint-Jean-de-Maurienne, où il logeait, il avait déclaré (( qu'on le ferait mourir, si on l'obligeait à demeurer plus longtenqjs dans cette ville (3) ». Parti dès le 25, il prenait la route d'Argentine, de Barraux et de Grenoble, s'acheminaut vers Lyon. Une sorte de dysenterie ravageait tout le pays. Le Roi dut coucher plus d'une fois en pleine campagne dans des maisons isolées. Un soir, on avertit son favori Saint-Simon que l'hôtesse venait d'être prise du terrible mal. La nouvelle courait de bouche en bouche, rembrunissait les visages des courtisans debout dans la chambre du Roi. Louis XIII remarquant les mines consternées de ces gentilshommes, voulut connaître la cause qui figeait tous les sourires : « Retirez-vous, dit avec sang-froid le fils de Henri IV, et priez Dieu que vos hôtesses ne soient pas attaquées de la peste comme la
(1) Mémoires du CardinaLde Richelieu, !. VI, p. 193-199.
(2) Avenel, Leilre.s du Cardinal de Hichelieu, t. 111, i». 773.
(3) P. Griflet, JHsloire du Bègue de Louis XIII, t. V, p. »1.
L'I.NTHIGUE PENCHÉE SLK SON CUKVET. 259
mienne; qu'on tire les rideaux de mon lit, je tâcherai de reposer et nous partirons demain tranquillement et de bon matin. »
A Saint-Jean-de-Mauricnne, le cardinal l'avait vu avec désespoir s'éloigner. Il avait prié le Père Suil'ren, confesseur de Leui's Majestés, qui s'en allait a\ec son pénitent, de calmer Marie <le Médicis très mécontente, il tremblait que Louis Xlli ne retombilt sous l'influence de sa mère. Ce fut avec un soupir de soulajsroment qu'il ouvrit la lettre du Père SuUren écrite à Lyon, le 8 août. « Je vous écrivis de Harraux, mandait le religieux au cardinal; la satisfaction avec laquelle le Koi s'est séparé de vous à Saint-Jean-de-Maurienue, ayant reconnu le soin particulier que vous aviez de sa conservation et, (juoique étant à Barlaux, il eût parfois ses ordinaires ennuis et quelque désir de venir à Lyon, néanmoins il n'a jamais voulu en sortir (pi'il n'eut appris par celle que vous avez écrite à M. liouthillier que Sa Majesté pouvait librement aller à Lyon; jo crois que, quand vous eussiez jugé nécessaire pour le bien de ses affaires qu'il n'en jmitlt de quelques jours, il l'eût trouvé bon et paiement exécuté (i). »
C'était donc toujours le Louis XIII qu'il fallait à Richelieu, il no mampiait j)lus au Hoi ([ue la santé. Et bientôt le médecin Bouvard, annonçant l'entier rétablissement du jeune ])riuce, attribuait la gloire de la guérison au canlinal, qui avait été « le j)rincipal auteur du changement dair )>. Il exaltait son royal client : u La graieté l'accompagne à présent, disait-il, et lui a dissipé tout le chag-rin de son esprit... Que jamais sa santé ne soit altérée par les ail'ections de l'Ame, qui lui sont ses plus l'Acheux ennemis (2) ! »
Le Père Suil'ren, toujours un peu bénisseur. vantait non moins les bonnes dispositions de Marie de Médicis : « J'ai entretenu en particulier une couple d'heures la Reine et n'ai pas été sans euq)loyer une bonne partie de ce tenq>s à i)arler de vous, selon ce que je vous avais promis à Saint-Jean-de-Maurienne. J'ai reconnu son cœur en la même disposition et résolution que
(1) le Père Suffren, à Richelieu, Attaires étrangères, Frauce, 796, f° 217.
(2) Bouvard à Richeliou, 13 août 1(;.{(X Affaires étrangères, ibidem, f" *2â.
2fi() I.K MOI NK FLÉCHIT PAS.
({uaïul nous piirtiiiics dici et crois qiu* vous Ir; rrcoiinaltrox non seulement par ses lettres ou ])ar ses paroles quand nmis aurons le bien de vous voir i<i, mais aussi j»ar les edets de la continuation des témoi^'-nat^cs de honne aflection (1). » Hiclielieu ê.xn\i (juelquc peine à se laisser couvaintre et il faisait part de «es doutes au confesseur. « S'il y a, réjMjndait le relifrioux, (juel- (jue chose en l'esprit de la Heine «jui ne soit tout k fait h votre cntcndenient, elle le cache, car parlant de vous à moi et aux autres, elle en j)arle en façon qu'on ne ivconnalt rien et c'est une «les raisons (pji me font rl«'*sirer votre pr«'"sence pour dissij)er tous ces nuages, si quelques-uns y restaient, que le^ plus clairvoyants, qui vous en ont donné avis, remarquent mieux que moi (2). » Tous les amis et sei'viteurs du cardinal cnt(Mir'Mif Marie de Médicis pour tâcher de tirer d'elle quelqur- chose. Itou thillier écrit du noviciat des Jésuites de Lyon. Il a donné lectur< à la Reine de la plupart des lettres que Richelieu écrit au Roi et particulièrement des passages qui parlent d'elle. Sa Majest< en est « fort aise, Ciir les plaintes même qu'elle fait sont ohligeantcs ».
Mais que pense le Roi? Tandis que, la veille de l'Assomption, la Reine se confesse au Père Suff'ren, le Roi, ayant <« donné le bonsoir » et « prié Dieu », fait aj)procher Routliillier « et. If remettant au lendemain pour lire, lui commande néanmoins de lui dire la substance des dépêches >» du cardinal : « Je croirais ces circonstances inutiles, continue Routhillier, mais elles vous marquent la raison pour quoi vous n'aurez point pour ce coup de lettres de Leurs Majestés, qui, ayant su l'accident arrivé au laquais du sieur Dumont (atteint de la peste), m'ont commandé très expressément de vous faire leurs recommandations de leur part et de vous conjurer de fuir le mal et revenir près d'elles le plus tôt qu'il vous sera possible. La férié les a empêchés de vous écrire aujourd'hui et j'ai cru que. nonobstant cela, je ne devais pas laisser de vous renvoyer votre
(1) Le Père Suffren à Richelieu, Affaires étrangères; France, 7%, f* 296.
(2) Le Père Suffren à Richelieu, 18 août 1630. ibidem, î° 238.
lUCHELIEU CÉDKU\-T-1L? 261
deruier valet de pied, de peur que vous ne fussiez eu peine ne reeevaut jjas assez souvent de nouvelles il). »
Le cardinal dut être « en peine » en etiet, lorsque, à la fin de ce même mois d'août, il fut averti d'une conversation que Louis XIII venait d'avoir avec sa mère. La princesse de Couli l'avait communiquée à son frère le duc de Guise, qui haïssait le cardinal, et le duc de Guise, à Paris, l'avait racontée à M. de Bullion, qui s'était empressé de la redire à Hichelieu. Le Roi à Lyon, ayant instruit la Reine de l'état des atlaires, iMarie de Médicis s'était écriée : « Voilà les bons cou2»eils qu'on vous donne! »> Louis XIII avait répliqué : u Le cardinal n'est pas Hieu et n'y a que lui seul qui ait pu empêcher ce qui s'est passé; niais, quand ce serait un anj;e, il n'a j)u avec plus de prévoyance et prudence pourvoir à toutes choses comme il a fait, et faut que je reconnaisse que c'est le plus grand serviteur que jamais la France ait eu (ii. - Relies paroles, mais qui ne rassuraient pas trop Richelieu, car RuUiou ajoutait dans sa lettre : «( A ce discours, la sœur de Guise n'osa ouvrir la bouche, qui était près de la Reine, et, si le malti'C eût lâché en la(;on du monde le pied, elle était pi"éparée avec d'autres pour calomnier {'A). ■>
Ue moins fermes que Richelieu, — et que le Père Joseph, conseiller de Richelieu \i), — n auraient pas continué la lutte. Le Père Suil'ren s'imairiuait que l'incertitude, la lassitude, le dégoût allaient avoir raison du cardinal. Il le poussait doucement à la chute en faisant mine de le retenir : « Votre absence me confirme en mon opinion de ne consentir jamais à l'exécution de la résolution ([u avez prise et qu'avez daitrné me communiquer. Dieu s'est servi, se sert et se servira de vous poui' le bien de l'Eglise et de cet État; il faut coopérer à ce dessein de Dieu et non l'empêcher (5). »
(1) Boulhillier, Riclielieu, 15 août \c>:iO, Allaires élraiigères, France 295, f" 273.
(2) Bullion à Richelieu, >« août Ifiao, ibidem, 'Od'". f" 288.
(3) liuliioii à Hichelieu, ibidem.
(4) Voir Lepré-Balain.
(5) Le Père SuIVren à Kichelieu, 18 aoul 1630, Affaires étrangères, France, '96, f»*'>38 et suivants.
'2i\i I.K IWH AI'IM;LI.K lUCIlKLIKI' A LYON
Le cardinal rtaiJ résolu à «•oojx'rrr « à et- ilcsscin de Dieu » plus que ne croyait le bon Père, Jouant à «ou tour au plu» fin, il prenait pour conlidcnf \r «oufesscur «lans l'espoir tpie celui-ci, no saurait pas cacher à son royal p«'*nitent la nouvelle de la retraite possii)l(> de Son Kininencc et donnerait ainsi au Hoi. involontairenierd, 1 in(]ui(''tude de se voir ahandonni'' par un ministre dont la présence Ini était nécessaire, Les audiassadeurs étrau^-ers connnen<;aient à prévenir leurs ^'ouvernenients (|ue « le cardinal ne se voulait plus mêler que de la direction du Conseil et que « le maréchal de (-récpii aurait le commandement ahsoln en Italie ■. An loml. le Itoi tout en écoutant les uns et les autres, ne pouvait se passer de Richelieu et supportait très mal son absence. Uès le 15 août, il mandait s(m ministre à Lyon et Marie de Médicis adressait au cardinal le hillet le plus gracieux : « Mon Cousin, le Roi Monsieur mon (ils écrivant parce courrier qu'il est à propos que vous retourniez ici, la contagion étard a Saint-.lean-de-Maurienne, je vous fais ce mot pour vous dire <pie vous ne devez pas diiïérer à quitter ce lieu-ci, où il fait très dangereux. Je vous prie de croire (jue je serais très aise de vous voir de retour et de vous témoigner de vive voi.v ([ue je suis, mon Cousin, votre bien bonne et affectionnée cousine Marie (1). •
Le 23, Richelieu arrivait à Lyon et le -25 il écrivait au maF'qui> d'Effiat : « Je fusse volontiers demeuré à Saint-Jean-de-Mau rienne, mais inutilement, la peste étant partout et n'ayant plu> de gens de guerre, joint qu'entre vous et moi, il était bien à propos que je vinsse ici... Tout y va fort bien grâces à Dieu (2). »
Casai et Ratisbonne.
Il n'en allait pas de même dans Casai. Transportons-nous dans la charmante cité italienne, dont l'historien du maréchal de Toiras écrit d'une plume enthousiaste : « Toutes ses grâces et ses puissants attraits ont donné de l'amour aux Espagnols et
(1) Archives des Affaires étrangères, France. 250, f° 39.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. Ilf, p. 885.
TOIKAS DANS CASAL. i63
ceux-ci ont sw'i en vain à la conquête de ses beautés (Ij. » Voici « les collines délicieuses et fertiles en fruits » qui, d'un coté, entourent la ville aux trois portes. Voici le Pô qui, en plus d'un endroit, bai^^^iic ses murailles, — de méchantes murailles armées d'une vinjL^tainc de canons et munies de mauvais fossés qui n'ont point d'eau. Voici le château : quatre grosses tours qui, vers l'occident, flanquent les remparts. Trente pièces de canon défendent ces tours, que protègent des fossés profonds revêtus de maçonnerie. La ville est couverte au midi par la citadelle, une des meilleures de l'Europe, dont les six l)astions, pourvus dune nombreuse artillerie, menacent la campagne couverte de vignes. Mais la citadelle n'a ni fossés ni « dehors ». Toiras a remé<lié à ce défaut, tant qu'il a pu. Au début du siège, le marquis de Los Halbazés n'avait que niépris poui* cette forteresse : « C'est un corps sans membres », avait-il remarqué dédaigneusement. Dans la i)laino il pousse ses dix-huit mille hommes contre Casai, dont il aperçoit au loin, émergeant <le l'amas confus des toits de tuiles roses, les cloches et le dùme. ïai dépit du canon des assiégés, le sûr et lent cheminement des tranchées est près d'atteindre le pied de la citadelle.
Il y a longtemps que le trésor de M. de Toiras, qui commande la place, est vide: il y a longtemps que pour le remplir, .>!. de Toiras a reçu du cardinal une lettre tle change de trente mille écus, tirée par Lumagne et Mascarany, banquiers à Lyon, sur Georges Rossi, marchand à Casai. Georges Rossi ne pouvant la payer, on a fait fondre une pièce de canon hors de service, converti le bronze en cent dix mille livres de monnaie de cuivre. Cette monnaie, les habitants de Casai ne veulent l'accepter que pour sa véritable valeur, bien que Georges se soit engagé à la rendiourser en or et argent. Mais que valent les monnaies obsidionales?
Voici maintenant que la fièvre chaude et la peste déciment les soldats. Toiras, dans des lettres que des femmes dissimulent sur elles avec une adresse et une audace incroyables, fait
(1) Baudier, Histoire du Maréchal de Toiras, t. Il, p. 106-109.