‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 3)Chapitre 85 sur 172 · LE DUC DE SAVOIE SORT DE SES PRÉCIPICES · texte numérisé non relu

LE DUC DE SAVOIE SORT DE SES PRÉCIPICES

la Savoie (Valence, Montéliiuart, Toulon; audaciousement « muguetées » ; encouragements à la rébellion du comte de Soissons, à l'entrée on guerre du duc de Lorraine ; envoi d'un « ambassadeur exprès en Hollande pour détacher les États de la France et les joindre à l'Angleterre et à l'Kspagne tout ensemble » ; lettres insolentes au roi de France, où le duc de Savoie se donnait comme seul détenteur des clefs de l'Italie : tels étaient les griefs qui furent ramassés dans un véritable ré([uisitoire fortement docum<;nté, et cela au moment où Cliarles-Kmmanuel « voyait le Roi à sa porte avec trente-cinq mille hommes et trois mille chevaux et que la nécessité le contraignait d'offrir ce qu'il ne pouvait dénier ». Attaquer Gênes! Co. qui n'aurait même pas l'avantage de le brouiller avec les Espagnols, >< puisque, par, le traité qu'il avait conclu avec eux pour l'attaque du Montferrat, il ne s'était pas (( interdit de vider » par les armes le différend (ju'il avait avec cette répuidique (1) ».

Les négociations tralnai<'nt [)ai' l'entremise du prince de Piémont, beau-frère de Louis Mil; Hichelieu passa outre; il s'avan^-a jusqu'au village de Chaumout à trois lieues d'OuLx. Là il vit arriver, le 5 nuirs, le comte de Verrue, ministre du duc du Savoie. Nouvelles insistances pour obtenir du moins Trino, Albe et Moncalvo. Sur un nouveau refus, il oll'rit de remettre Suse entre les mains du Roi, si une place française était uiise entre les mains du duc de Savoie, u Le cardinal, entendant cette proposition, disent les Mémoires, se prit à rire et lui otl'rit, eu se moquant, Orléans ou Poitiers »; en vérité « M. de Savoie traitait avec le Roi, comme s'il avait cinquante mille hommes et le Roi dix »; « procédé peu honorable » et qu'il serait bon de « changer ». Évidenmient, le Savoyard voulait gagner du temps pour fortifier les passages, dans l'espoir où il était que Casai ne pourrait tenir que jusqu'au 20 mars. 11 entendiùt brusquer les événements. Un courrier fut dépêché vers Louis XHl, qui était à Oulx et partit pour Chaumont.

11 y a trois lieues d'Oulx à Chaumont. Accompagné du comte de Soissons, du maréchal de Schomberg et d'une foule de gentilshommes, qui l'avaient rejoint, Louis Xlll y arrive vei*s les

(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, l. IX, p. 133-134.

RICHELIKD. — T. IH. 14

iU) ACTIVITE nu CAIIDI.NAI,.

trois lieiircs après iiiinuit ; il donno aushitôt l'ordre <U; \KmHsor\em troiipoK vers Suse et d'attaquer les barricade» à huit lieun^n du matin.

C<'s trento-<'in(} mille lioinincs (|ui h a)>)ir<>tai<-jit à panser eu Piéuiout, quelle peine Kicheiieu avait eue à les réunir et à lis» amener jusque-là! Quelque dix jours plus t6t, à Grenoble, rien n'était prêt, pas ou peu de munitions, b* canon encore au bus de» monta^Mies. pas de magasins de vivres, pas un frrain de idé. bien que les intendants eussent re<;u une avance <le deu\ cent mille livi'es, nulle étape organisée, un seul officier d'artillerie trè» vieux. L'arrivée du cardinal a mi» tout le monde en alei'te : de Valence on reçoit du blé pour cinquante mille écus: le canon est monté « à f^raisse d'arp'nt » ; les tniupes <lu maréchal de Créqui. retirées « sous prétexte d'éj)ar^ier le Dauphiné », accourent l'appel du ministre. Le 6 mars, Louis XIII prend le command* ment et donne l'ordre de marche à la pointe du jour. Le cardinal, le comte de Soissons, le couïte d'Harcourt. frère du duc d'Klbeuf. le comte de Moret, bâtard de Henri IV, le marquis de liréaw» et le uïarquis de La Meilleraye, l'un beau-frère, l'autre cousin d«* Richelieu, sont auprès de lui.

Le défilé.

La vallée, où coule la Doire, s'ou^Te vers Suse. Elle est couverte de neige. On avance tantôt à cheval, tantAt à pied. Un quart de lieue au delà de " Ghaumont, nous ex]dique le Vèi'e Joseph, le duc de Savoie a fait mettre une assez faible barricade j)roche du lieu où les contins de la France et du Piémont se rencontrent. A un quart de lieue plus bas, au-dessous du fort de Gelasse, qui est du Piémont, il y en a une autre bien flanquée et fort haute, qui ferme un passage étroit et creux entre deux montagnes, et cent pas au delà, une troisième qui défend la seconde, laquelle reçoit aussi un grand secours de ce fort de Gelasse, situé sur un grand rocher, au pied duquel il faut passer à la merci du canon et des mousquetades (1) ».

(1) Relation de ce qui s'est passé à l'entrée dn Piémont {Mémoires du Cardinal de Richelieu, t. IX, a^p^ndire, p. 3&0).

LE 1101 A.U PAS Ue SUSE. 811

Le Roi est à cent pas en arrière, entouré «le cinq cents hommes du rég^iuieiit des gardes. Sept heures du matin : Bassompieri'e, ({ui commande ce jour-là, envoie Comminges (1), précédé d'un trompette, demander à l'officier de la première harricade la {yeriiiission d'aller f»réj>arer à Suse le logis du Roi, (jui se présente (Ml ami. 0>uiming-es rapi)orte bientôt la réponse du comte de Verrue, qui est sorti du l'etranchcment avec deux cents mousquetaires pour dii'e : « Mf>nsieur, Son Altesse a grrand honneur déloger Sa Majesté; mais puisqu'elle vient si bien accompagnée. ■ vous trouverez bon, s'il vous plaît, que j'en avertisse auparavant Son Altesse » (qui se trouve à cinq cents pas). « Nous défendrons bien nos passages et vous n'avez pas atfairc aux Anglais » (de ba Rochelle) (2). Gomminges n'a pas attendu la l'épouse, — trop prévue, — de Son .Utesse (3).

Bassompierre s'apj)roche du Roi : u Sire, Sire, ditr-il, l'assemblée est prête, les violons sont entrés et les masques sont à la porte; ([uand il plaira à Voti'e -Majesté, nous danserons le ballet. — Savezvous bien, olisene Louis Mil que nous n'avons ((ue cinq livres de plomb dans le parc de 1 artillerie. — Il est bien temps maintenant de penser à cela, réplique le mai*échal, faut-il que, pour un masque qui n'est pas prêt, le ballet ne se danse jias? Laisseznous faire, Sire, et tout ira bien. — M'en répondez- vous? — Ce serait témérairement fait à moi de cautionner uiie chose si douteuse, bien vous réponds-je que nous en viendrons à notre honneur ou j'y serai mort ou pris. — Oui, mais, si nous manquons, je le vous reprocherai. — Que me sauriez- vous dire auti-e chose que de m'appeler marquis d'L'xelles (i). Laissez-nous faire seulement. » Alors le cardinal, muet témoin de cette courte scène, sort enfin de son silence : « Sire, à la mine de M. le Maréchal, j'en augure bien, soyez-en assuré (5). »

(I) Cbarlesde Gomiainges, sieur de Guitant, cspilaine des gardes. \'i) Mémoires du Sieur de Pontis, t. 1, p. 512; et Aveael, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. III, i'. 248.

(3) Relation de ce qui s'est passé à l'entrée du Piémont.

(4) Jacques du Blé, marquis d'Uxelles, Taineux par la défaite qu'il avait esâuyoe l'année précf^dente en voulant secourir le duc de Mantoue.

(5) Mémoires du Maréchal de Bassompierre, I. IV, p. lO-ll.

212 I.ES BAHRICADES KNLKVÉES.

Le cardinal «'u aiij.'-ui'ait (l'autanl iiii<Mix (luo, la vcillo, Hoijg prétexte de fair<' j>ort«M* iiiic lettre au comte de Verrue, il avait envoyé Bur les lieux M. d'Argeiicourt, un li^^entilhomnie, qui avait constaté quo les hairicadfs « se pouvaient cmjiortfr », Il csl hien possible que Hassoiiq)i<'iTe n'ait pas eu besoin d'insisti-r auprès «b' Louis XIII autant qu'il veut bien nous le dire en ses Mémoires.

Le voici au fond de la vallée, à la tôte des troupes avec SeJioinberg et Créqui. Parmi les marr<bauv (b* canq», Toiras, Vab'm.ay. Déjà Schomlxîri; est blessé aux reins d'une mousquetade <« vi-nue do la montagne à gauche ». Sur cette gaucbe, Valeu<;ay ronduit les Suisses, les régiments de Navarre et d'Kstissac. A droit*?, avçc d'autres régiments, le comte de Sault, îils du marécbal de Créqui, gagne les hauteurs afin de tourner les barri<îules par les sommets et d'envelojipor l'ennomi. (iuidé par dos gens «lu pays, il passe au-dessus du fort de (iélasse et « taille en pièces un régiment italien ». Cependant Valençay, avec quelques Suisses et quelques soldats du régiment de Navarre, a chassé l'ennemi des postes qu'il occupait à la crête des rochci's; il menace d'en haut les soldats du duc de Savoie « qui défendaient dans le fond les barricades ». Voyant aussi venir à eux de front le régiment des gardes animé de la furie fran(;aise, les défenseurs « abandonnent la première barricade, font peu de résistance à la seconde et à la troisième et se retirent en désordi'e dans Suse (1) ». Les gardes et les Suisses, dit triomphalement le Mercure, « suivis de fort près de la propre personne du Roi et de M. le Cardinal, donnèrent d'une telle impétuosité, que, comme si c'eût été un coup de tonnerre, ils firent ouverture dans le détroit de ces montagnes retranchées, remparées et flanquées de telle sorte que le lieu semblait imprenable (2) ». Nos gens suivirent « les vaincus » à la course, notait le Père Joseph le lendemain 7 mars, et, trouvant les portes ouvertes, s'en fussent saisis à la même heure sans que MM. de Créqui et de Bassompierre estimèrent à propos de savoir la volonté du Roi, qui, tout plein de justice, dit tout haut qu'il était mieux d'éviter les désordres ordinaires dans le saccagement

(1) Relation de ce qui s'ett passé à l'entrée du Piémont.

(2) Mercure françois, t. XV, 1'" partie, p. 128.

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