‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 4)Chapitre 146 sur 157 · PREMIERS SYMPTOMES · texte numérisé non relu

PREMIERS SYMPTOMES

de la bourgeoisie, espérait, avec le concours des « politiques », imposer à la royauté et aux rebelles une fructueuse médiation (1). On citait, parmi les grands personnages qui s'attachaient à ce parti, le vieux d'Épernon, favori hautain, jaloux de toute faveur qui n'allait pas vers lui (2) ; Lesdiguières, auquel la rumeur publique attribuait un mot inquiétant : « Je suis venu pour faire la paix d'Italie , et je m'en retournerai pour faire la paix de France (3) » ; Sully (4) , toujours chagrin et toujours impatient d'un pouvoir qui lui échappait toujours; Montmorency, si puissant dans son Languedoc; Bellegarde, Roquelaure, d'Alincourt, gouverneur de Lyon et fils de Yilleroy. On disait que ces grands seigneurs, se larguant d'une fidélité particulière et affirmant que la politique de Concini et des ministres était contraire aux véritables intentions du roi , se préparaient à marcher sur Paris , à la tête d'une armée de 35 000 à 40 000 hommes, pour se mettre à la disposition de Louis XIII et l'arracher à la servitude où le tenaient la régente et ses favoris.

Pour couper court à ces bruits , — peut-être à ces projets, — le mieux était de mettre à exécution , sans retard , la résolution arrêtée de conduire le roiàSoissons. Mais, sansqu'on pût s'expliquer exactement pourquoi, ce voyage , toujours annoncé , était retardé de jour en jour. A la fin de février, on prie les ambassadeurs de se préparer à accompagner le roi « qui partira la semaine prochaine (5) ». Le 12 mars, le voyage devient problématique. <( On craint de laisser Paris sans troupes avec le prince de Coudé dans sa prison. Un soulèvement populaire auroit vite fait de le délivrer et de lui confier le commandement de la capitale (6) . » Les uns affirment que c'est le roi qui ne veut pas partir ; les autres disent que la reine est indécise : « Une personne bien renseignée m'assure que la reine a jieur du

(1) Sur le Tiers-Parti , voir nolamment Pontchartrain (t. H, p. 255); le Libre discours de M. de Bohan sur le temps présent, 1617; Bentivoclio, lettre du 28 février 1617 (t". I, p. 129).

(2) V. Mercure François, p. 189; Bentivoguo (t. I, p. 86) ; Correspond, (t. I, p. 490).

(3) Bentivoguo (t. I, p. 107).

(4) « M. de Sully a écrit à la Reine de son style ordinaire qui décrie le gouvernement ; mais, à mon avis, ses humeurs se déchargeront par sa plume. » Lettre de KictiEUEU du 9 avril. Correspond, (t. VIF, p. 371.)

(5) Bentivoguo (t. I, p. 122).

(6) Ambass. Vénit. (vol. 1770, f .327).

HALNE DE LOUIS XIII POUR CONCINL 187

roi ; on auroit découvert récemment que cette sortie du roi seroitdangereuse, et on lui auroit conseillé de ne pas se séparer de lui (1). » Pendant tout le mois de mars, on a le pied sur l'étrier : ce sera pour le 12; ce sera pour le 20 ; ce sera pour le mardi qui suivra le 31 mars; — et on ne part pas. Enfin le 8 avril, on décide brusquement que le voyage n'aura pas lieu (2). Ordres, contre-ordres? Le public ne comprend pas. Mais ceux qui sont dans le secret assurent « que la reine mère avoit avis que le roi, qui se voyoit de jour en jour plus méprisé , avoit résolu , si l'on alloit à la campagne , après avoir fait une journée ou deux, de prendre quelques-uns de sa suite les plus confîdens et s'en aller lui-même en son armée , se loger dans le quartier du régiment de ses gardes , . . . et d'y prendre la résolution de ce qu'il avoit à faire pour s'ôter du gouvernement et de l'autorité de la reine sa mère et de la tyrannie du maréchal d'Ancre (3) . » Tous les yeux sont tournés vers le maréchal d'Ancre. Lui poursuit ses desseins particuliers, va et vient comme si de rien n'était. Il a confiance en son étoile. D'ailleurs, il est brave et aurait dit volontiers comme l'autre : Ils n'oseraient. Un jour, au conseil , il s'assied sur le siège du roi. Un autre jour, il se moque de voir celui-ci jouer comme un enfant et dit (( qu'il faudroit lui donner le fouet » ; il se couvre devant lui ; il se pavane , dans la cour du Louvre ,à la tête de deux cents ou trois cents gentilshommes , tandis que le roi regarde, de la fenêtre du premier, seul avecLuynes. Le roi a besoin de quelque somme d'argent pour ses plaisirs : on lui objecte que la caisse est vide (4). Louis XIII se tait; mais en lui, la haine monte. Concini n'éprouvait-il pas au fond du cœur plus d'inquiétude qu'il n'en laissait paraître? Sa femme, en tout cas, « plus adroite que lui » , était nerveuse, agitée , pleurait, demandait à partir. La reine elle-même aurait voulu le modérer et elle le (( rabrouait » en public. Surtout, un symptôme qui ne trompe pas les esprits perspicaces

(1) Bentivoglio (t. I, p. 148).

(2) Voir Corresp. (t. I, p. 449, 477-487, 504),

(3) PONTCHARTRAIN (t. II, p. 285).

(4) Tous les déboires de Louis XIII, par suite de l'insolence du maréchal d'Ancre, ont été relevés et mis en lumière par Baschet, le Roi chez la Reine (p. 280-285). — Cfr. HÉROARD (t. II, p. 204). — PoNTCHARTRAiN (t. II, p. 286) et surtout : la Relation publiée dans l'Histoire des plus illustres favoris de Pierre Dupuy, 1659, in-12.

188 ATTITUDE PRUDEiNTE DE RICHELIEU.

aurait dû le frapper : ses amis , ses créatures , les ministres , prenaient leurs précautions et se détachaient de lui. Barbin, après plusieurs algarades très vives, lui tournait franchement le dos; on dit que le maréchal avait déjà pris son parti de la brouille et qu'il songeait à remplacer Barbin, Mangot et Richelieu par des hommes qu'il considérait comme plus sûrs : Ruccelaï, de Mesmes et Barentin (1). Quoi qu'il en soit, l'attitude de l'évoque de Luçon, en cette conjoncture, est digne de toute curiosité. Il ne se fait plus d'illusion; il ne cache même pas sa tristesse et ses appréhensions; seulement il essaye de se tirer personnellement d' affaire et de sauver ce qui peut être sauvé.

Tandis qu'à l'égard de Concini , il multiplie les prévenances , les lettres obséquieuses , les paroles de confiance ou les protestations de dévouement, il s'éloigne cependant a reculons, cherchant, à la dérobée, quelque issue. L'évêque va trouver le nonce du pape, lui conte ses inquiétudes et ne lui cache pas qu'il est las des agitations de la politique et, qu'une grande situation ecclésiastique , l'archevêché de Reims, par exemple, ou le chapeau de cardinal, lui conviendrait parfaitement. Il s'adresse aussi à la reine mère ; l'avertit des dangers que la politique téméraire de Concini fait courir à elle et à ses amis ; elle en convient ; l'évêque insiste ; il parle encore de lassitude , de découragement ; il oflre de céder la place à d'autres : « J'allai au Louvre, je parlai à la reine, lui fis instance de permettre à Barbin et à moi de nous retirer... Elle me dit qu'elle me répondroit dans les huit jours. Cela m'arrêta et m'empêcha de parler au roi que ces huit jours ne fussent expirés, avant lesquels le maréchal fut tué.» On joue, en même temps, un jeu plus dissimulé et plus profond. Le beau-frère de l'évêque de Luçon, M. dePont- Courlay , aborde Luynes secrètement et lui fait des offres de service au nom du secrétaire d'État; celui-ci promet de n'agir que d'après les ordres directs du roi et de le tenir au courant de tout ce qui se fait dans l'entourage du maréchal d'Ancre. Cela ressemble fort à une trahison. Or, ces propositions sont si sérieuses qu'elles sont prises en grande considération par Luynes «. comme venant de la plus saine tête du conseil du maréchal » , et que peu s'en (1) Richelieu, 3/^/«oires (p. 152).

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