‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 4)Chapitre 154 sur 157 · CHUTE DE MARIE DE MÉDICIS · texte numérisé non relu

CHUTE DE MARIE DE MÉDICIS

vre demi-carbonisé fut encore traîné et dépecé par les rues et les carrefours de la ville.

Luçon, allant chez le nonce, devait justement passer par le Pont-Neuf. Il se trouva, dans son carrosse, engagcau milieu de cette foule hurlante et trépignante : « Les cochers étant peu discrets, le mien en chapitra quelqu'un qui commença à vouloir émouvoir noise sur ce sujet. Au même instant, je reconnus le péril où j'étois, en ce que, si quelqu'un eût crié que j'étois un des partisans du maréchîfl tl'Ancre, leur rage ctoit capable d(fles porter aussi bien contre ceux qui, aimant sa personne, avoient improuvé sa conduite, comme s'ils l'eussent autorisée. Pour me tirer de ce mauvais pas, je leur demandai, après avoir menacé mon cocher extraordinairement, ce qu'ils faisoient; et m' ayant répondu selon leur passion contre le maréchal d'Ancre, je leur dis : « Voilà des gens qui mourroient au service du roi; criez tous « Vive le roi! » Je commençai le premier, et ainsi j'eus passage; et me donnai bien de garde de revenir par le même dhemin ; je repassai par le pont Notre- Dame (1). »

La reine mère était restée chez elle, entourée de M"*" de Guise, de la princesse de Conti, de M™" de Guercheville et d'autres dames de la cour. N'ayant pas de»nouvellcs du roi, elle envoya vers lui son écuyer, Bressieu. On dit à celui-ci que la reine se tint tranquille et que le roi la traiterait comme sa mère ; mais « qu'il vouloit désormais être roi ». On changea les gardes de la reine mère et on les remplaça par les gens de Vitry. Elle demeura donc enfermée et, en réalité, prisonnière. Cette captivité dura neuf joui's. Cependant, au bout de quatre ou cinq jours, quand le premier feu de la colère fut apaisé, le roi consentit à entrer en pourparlers pour régler la situation qu'on allait faire à Marie de Médicis, mais tout en refusant toujours de la voir.

C'est ici que Luçon apparaît dans le nouveau rôle qui va être le sien pendant des années, celui de conseiller et de favori de la reine mère. Concini mort, sa femme prisonnière, Barbin écarté, Marie de Médicis, qui ne pouvait être seule, n'avait plus que Luçon.

(1) Mémoires (t. I, p. 159).

Ox\ MÉNAGE RICHELIEU. 197'

Il fut rintermédiaire des négociations. Luynes n'était pas fâché de se servir de lui et de le ménager (1)». Ainsi, dans ce désastre, il sut prendre immédiatement un rôle qui lui gardait, en somme, une certaine ligure et qui le rendait utile aux deux partis.

Tandis que des collègues du ministère étaient mis sous les verrous ou traités en suspects, que les serviteurs du maréchal d'Ancre étaient « requis à son de trompe de sortir hors de Paris (2) », (|ue tous les partisans de la reine mère étaient mis hors d'emploi (3) ; seul l'évoque de Luçon fut traité avec égards. Il le constate luimôme avec satisfaction et il ajoute que Luynes « lui offrit de rester au conseil avec tous ses appointements (4) ».

Mais il crut plus habile et plus honorable de mettre ce peu d'influence qu'il s'était ménagée au service de sa maîtresse.

La négociation dont il se chargea fut adroitement conduite. Il fut décidé que la reine irait en son château de Moulins; qu'en attendant que les réparations fussent faites, elle pourrait s'arrêter à Blois; qu'elle ne serait accompagnée que de ceux qu'elle voudrait; qu'elle aurait pouvoir absolu non seulement dans la ville de sa résidence, mais dans toute la province où elle se trouverait située; qu'elle pourrait jouir de tous ses apanages et appointements et que, si cela ne suffisait, on lui donnerait davantage; que le roi la verrait infailliblement avant son départ, et que Barbin aurait la vie sauve et serait traité avec ménagement.

(1) La lettre de Richelieu à Luynes, du 10 mai, marque l'évolution, dans des termes frappants; Richelieu, quinze jours avant, n'en écrivait d'aussi déférentes qu'au maréchal d'Ancre : « Je vous rends mille grâces des bons offices que, de plus en plus, vous continuez journellement à me départir et particulièrement de la confiance qu'il a plu au roi me témoigner, par votre moyen, en agréant l'honneur que la reine mère a voulu me faire en «l'établissant chef de son conseil et me mettant ses aflaires entre les mains. Je ferai coniwitre A tout le monde que je m'acquitterai de cette charge au contentement de S. M. » Correspond. (VII, 386).

(2) Richelieu, Mémoires (t. L P- 160).

(3) « De même, dit encore Richelieu, qu'en ces bâtiments qu'on mine par le pied, rien ne demeure, ainsi l'aulorilé de la Reine étant ruinée, tous ceux qui subsistoient en elle tombèrent par sa chute. » [Ibid., p. 160.) — Barbin, notamment, fut arrêté aussitôt et conduit au For-l'Évôque, puis mis à la Bastille. On lui fit son procès. Condamné au bannissement, sa peine fut commuée d'une étrange façon, car on décida qu'il subirait une prison rigoureuse. Néanmoins, vers la fin de lôl9, sur les instances de la reine, Barbin put sortir de la Bastille et quitter la France.

[i) RiGu&LiKV, Mémoires (L I, p. 161).

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