ON SE MÉFIE DE LUÇON
quarante ans que je suis dans celte maison, écrit-elle à sa bellefille, et j'y ai vu passer toutes les armées; mais je n'ai jamais ouï parler de telles gens ni de telles ruines qu'ils font. A la vérité, j'ai trouvé cela fort rude, car ils n'en avaient jamais logé en ce qui m'appartenait. Encore, quand ils n'eussent fait que vivre honnêtement, l'on ne se fût presque pas plaint ; mais ils rançonnent chacun son hôte et veulent prendre les femmes par force. Je crois bien que la plupart de cette armée-là pensent qu'il est un Dieu , comme font les diables. » Les biens personnels de Richelieu sont également mis au pillage. Il saisit cette occasion, et il écrit aussitôt à Louis Potier de Sceaux, secrétaire d'État, pour se plaindre , pour demander qu'on l'autorise à venir lui-même défendre ses intérêts à Loudun : « Je vous supplie très humblement m'obliger tant que de savoir de Leurs Majestés s'ils ne trouveront point mauvais que j'aille trouver, à Loudun, MM. de Brissac et de Villeroy, pour leur représenter toutes les contraventions aux articles de la trêve et faire en sorte que , par leur entremise , je puisse être rétabli en mon bien. »
C'était se glisser par une porte bien étroite : on ne la laissa môme pas s'ouvrir devant lui. Il y avait à la cour tout un parti qui commençait à se méfier de lui et qui faisait surveiller ses démarches (1). Aussi, en fut-il réduit à envoyer à Tours, où le roi et la reine se trouvaient maintenant, Charpentier, son secrétaire, qui, sous le prétexte de s'occuper des mesures de protection réclamées par l'évêquc pour ses terres et pour celles de M°*^ de Richelieu, devait se mêler aux intrigues et le renseigner, jour par jour, sur les chances d'arriver aux affaires. « Vous qui êtes sur les lieux, lui écrit Lueon, en langage convenu, souvenez-vous que, avant de partir, il faut faire le plus d'efforts que vous pourrez... Je sais que
(1) Voir, dans le tome 770 des Aflfaires étrangères , la courte correspondance avec de Vie. — Lettres de celui-ci du 6 mars et du 14 mars 1616. On voit bien que Richelieu profite de l'occasion qui lui est fournie pour poser des questions au secrétaire d'Ëlat. Mais celuici, après s'être étendu sur l'affaire particulière, répond évasivement pour ce qui touche à la politique générale, — Voir aussi la lettre à Sillery, du 8 décembre. Correspond, (t. I, p. 157). Mais celle-ci est probablement du marquis. Si elle émanait de l'évêque, elle serait curieuse à rapprocher de la lettre à Charpentier, du l^i" février, où la chute des ministres et notamment celle de Sillery est déjà prévue et escomptée.