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LES MESURES DU MINISTRE

Chavigny et de Noyers parlent au Roi et lui disent que le cardinal, voulant partir de Narbonne suivant son conseil pour changer d'air et ne sachant quel changement son transport apporteroit à son mal... il a voulu lui témoigner l'extrême confiance qu'il a en Sa Majesté en lui découvrant ce qui s'apprend de toutes parts. Les lettres du prince d'Orange, les gazettes de Bruxelles, celle de Cologne, les préparatifs de la Reine mère pour venir, les litières et mulets achetés, ce qui s'écrit par lettres sûres de M™e de Chevreuse, ce qui s'écrit de tous côtés de la France, les bruits qu'il y a dans toutes les armées, les avis qui viennent de toutes les cours d'Italie, les espérances des Espagnols, soit du côté de l'Espagne, soit de Flandres, la résolution que Monsieur a prise de ne point venir contre ce qu'il avoit promis, attendant peut-être l'événement du tonnerre; toutes ces choses ont obligé à en avertir le Roi, afin qu'il mette tel ordre qu'il lui plaira à des bruits qui ruinent ses affaires. » Il faut que, de son côté, le Roi avertisse le cardinal de ce qui se trame, comme il l'a naguère averti des desseins de la Reine mère, des discours du Père Caussin; il faut qu'il déclare que, « si quelqu'un est contre le cardinal, il le tient être contre sa propre personne»; il faut éloigner M. de Thou (que, trois mois plus tôt, le duc de Bouillon entretenait secrètement près de sa terre de Limeuil en Périgord); il faut éloigner Chavagnac (qui est venu rendre compte à Cinq-Mars de sa mission). Et voici comment MM. de Chavigny et de Noyers pourront parler au Roi : «Si Dieu eût appelé le cardinal, Votre Majesté eût expérimenté ce qu'elle eût perdu; ce seroit bien pis, si vous le perdiez par vous-même, vu que, le perdant ainsi, Votre Majesté perdroit toute la créance que l'on a en elle (1). » Depuis deux jours, Richelieu avait « fait écrire et signer son testament », « la maladie et les abcès sur son bras droit l'empêchant de faire lui-même l'un ni l'autre. Il voulait que son corps fût enterré dans la nouvelle éghse de la Sorbonne. Il remettait tout son argent comptant à M™^ d'Aiguillon et à M. de Noyers. Cet argent devait être consacré au règlement de ses dettes. La donation du Palais-Cardinal au Roi confirmée, l'hôtel de Sillery laissé au

(1) Voir Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VI, pages 921-923.

lv!0 LK TESTAMENT DE RICHELIEU

Roi pour faire une place devant la grande porte du palais, une somme de quinze cent mille livres, qu'il gardait toujours en réserve, également laissée au Roi, tels étaient quelques-uns des articles de ce testament qui remplissaient seize pages et demie. Le cardinal déclara à propos des quinze cent mille livres : « De laquelle somme, je puis dire, avec vérité, m'être servi très utilement aux plus grandes affaires de l'État, en sorte que, si je n'eusse eu cet argent en ma disposition, quelques affaires qui ont bien succédé eussent apparemment mal réussi; ce qui me donne sujet de supplier Sa Majesté de destiner cette somme que je lui laisse pour employer en diverses occasions qui ne peuvent souffrir la longueur des formes des finances. » Le duché-pairie de Fronsac était légué à Armand de Maillé, fils du maréchal de Brézé et le duché de Richelieu à Armand de Vignerod, petit-neveu du cardinal. « Et, déclarait encore Son Éminence vers la fin de la dernière page, je ne puis que je ne die, pour la satisfaction de ma conscience, qu'après avoir vécu dans une santé languissante, servi assez heureusement dans des affaires difficiles et assez épineuses et expérimenté la bonne et mauvaise fortune en diverses occasions, en rendant particulièrement au Roi ce à quoi sa bonté et ma naissance m'ont obligé particulièrement, je n'ai jamais manqué à ce que j'ai dû à la Reine sa mère, quelques calomnies que l'on ait voulu m'imputer à ce sujet (1). » Le 27 mai, il se mit en route. Il était à Agde le 4 juin et recevait ce billet de Louis XIII : « Quelques faux bruits qu'on fasse courir, je vous aime plus que jamais; il y a trop logtemps que nous sommes ensemble pour être jamais séparés (2). » Il y avait là de quoi le consoler de la bataille d'Honnecourt (près de La Bassée), perdue par son neveu le maréchal de Guiche (3). Défaite dont le cardinal ne s'affectait pas outre mesure, si l'on en juge par la belle humeur avec laquelle il en parlait à Noyers : « Ce billet est pour dire à M. de Noyers que je suis en peine de ne point savoir quel ordre le Roi a donné à Paris pour pourvoir au mallieur arrivé à M. le Maréchal de Guiche. Sa Majesté me mande que M. de Noyers me fera savoir

(1) Aubery, Histoire du Cardinal Duc de Ricitcliru, tome 1, pages 610-626.

(2) Avenel, lettres du Cardinal de rtichelieu, tome VII, page 926, note.

(3) Ibidem.

DÉCOUVERTE MEIWEILLEUSE 121

tout ce qu'elle a fait, et cependant ni M. de Noyers, ni M. de Dangu (1) ne m'en mandent rien, ce qui ne met pas en petite peine une personne qui a passion pour l'État comme moi. Je prie l'un de ces deux Messieurs, qui ne sont qu'un, de continuer à m'écrire, comme ils faisaient auparavant, afin que je sois informé du cours du monde et que je puisse contribuer quelque chose aux justes mesures que le Roi doit prendre (2). »

C'est d'Arles, le 9 juin, que. le cardinal stimulait en riant M. de Noyers, baron de Dangu. Le 11 il lui adressait ces lignes triomphantes : « Le sujet du voyage de M. de Ghavigny vous étonnera. Dieu assiste le Roi par des découvertes merveilleuses (3). » La plus merveilleuse des découvertes, c'était le traité signé à Madrid le 3 mars 1642 : « Nous découvrîmes, dira quelque cinq mois plus tard Louis XIII, stylé par son ministre, que le dérèglement de son mauvais esprit avoit porté M. Le Grand à former un parti en notre État, que le duc de Bouillon devoit donner entrée en ce Royaume aux étrangers par Sedan; que notre très cher frère le duc d'Orléans devoir marcher à leur tête et que ce misérable esprit devoit se retirer avec eux, s'il voyoit ne pouvoir mieux servir ce parti et ruiner le cardinal duc en demeurant auprès de nous. Nous apprîmes que le roi d'Espagne devoit fournir à ce parti douze mille hommes de pied et cinq mille chevaux;... il lui devoit donner quatre cent mille écus pour faire des levées en France;... il donnoit à notredit frère six vingt mille écus de pension, au duc de Bouillon soixante mille écus et audit sieur de Cinq-Mars vingt mille écus et, en outre, il devoit munir la place de Sedan et en payer la garnison (4). »

Que la découverte du traité soit due au maréchal de Brézé, au baron de Pujols (5), au maréchal de Schomberg, à la duchesse de Chevreuse ou même à la Reine, qui aurait fini par tout révéler

(1) M. de Noyers possédait la baronnie de Dangu, près de Gisors.

(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VI, pages 928-929.

(3) Ibidem, page 929.

(4) Ibidem, tome VII, page 73.

(5) M. Auguste Léman ne croit pas que cet agent de Richelieu à la cour d'Espagne ait pu découvrir le traité : « Si Pujols, remarque-t-il, était en relation habituelle avec André de Rozas (secrétaire du Roi Catholique) et Carnero (secrétaire du Conseil ùe Madrid), il n'en était pas moins surveillé et peu à même de surprendre des secrets d'État. » (Richelieu et Olivarès, page 162.)

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au cardinal, peu importe, Richelieu est plein de confiance; il écrit le 11 juin : « Dieu ayant fait la découverte qu'il a faite, j'espère que le Roi viendra à bout de tout (1). »

Cependant Fontrailles, revenu de Madrid, était allé à Chambord, où il avait vu Monsieur. Tandis que, sur son conseil, le prince envoyait M. d'Aubijoux en Italie, prier le duc de Bouillon de donner l'ordre qu'on le reçût à Sedan, Fontrailles faisait route vers « le camp devant Perpignan ». Lorsqu'il y arriva, Cinq-Mars venait de recevoir une lettre de la princesse Marie de Gonzague qui ne lui cachait pas que son « affaire étoit sue à Paris comme on savoit que la Seine passoit sous le Pont-Neuf ». Il montra la lettre à Fontrailles, qui le pressa d'aller se réfugier à Sedan, où il ne tarderait pas à le rejoindre. Mais M. Le Grand ne voulaitpas paraître devant Monsieur « comme un fugitif (2) ». Il ne se laissa pas convaincre et suivit le Roi, qui, trouvant l'air du Roussillon « trop intempéré pour la constitution de sa personne », s'en allait à Narbonne sans attendre la prise de Perpignan.

Louis XIII descendit à l'archevêché. C'est là que Chavigny se présenta le 12, de fort grand matin. Le Roi dormait encore. L'envoyé du cardinal conféra, durant une heure, avec M. de Noyers, puis les deux secrétaires d'État s'en furent chez Sa Majesté, à « qui ils rendirent compte bien au long de toutes les affaires ». Après quoi ils mandèrent à Richelieu : «Toutes les résolutions ont été prises conformes au sentiment de Son Éminence et les dépêches s'en feront ce soir sans faillir. » Le Roi approuve le voyage de M. de Castelan (3). » Ce maréchal de camp allait à Casai porter l'ordre d'arrêter le duc de Bouillon, qui commandait l'armée d'Italie.

Le soir même Louis XIII donna Tordre d'arrêter Cinq-Mars, qui fut découvert le lendemain dans une maison de Narbonne, où il avait été contraint de se cacher, car les portes de la ville étaient closes.

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VII, page 932.

(2) Voir Père Griffet, Histoire du Règne de Louis XIII, tome III, pape 459.

(3) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VI, page 934.

LA RUSE DU CARDINAL VZ.i

Richelieu à Tarascon.

Le cardinal venait d'arriver à Tarascon. Il comptait y prendre les eaux. C'est là qu'il reçut les premières nouvelles de la disgrâce de son ennemi. Elles n'étaient pas sans lui causer quelque inquiétude : dès le 14, en effet, le Roi se prend à douter de la culpabilité du favori : « N'a-t-on pas mis un nom pour un autre? » demande-t-il. Tandis que Noyers assure qu'on ne s'est pas trompé, Louis XIII demeure dans « une profonde rêverie ». En vain le secrétaire d'État s'efforce de le distraire en lui disant des nouvelles de l'armée d'Italie, le Roi ne semble pas les avoir entendues, il répète : « Quel saut a fait M. Le Grand! » Et Noyers ne peut que répondre : « 11 est vrai. Sire, mais le plus grand saut est celui de Tinfidélité. » Puis des environs de Frontignan, il mande à Richelieu : « J'estime que le plus tôt que M^"" le cardinal Mazarin pourroit venir ici,

ce seroit le meilleur, car, en vérité, je reconnais que Sa Majesté

a le cœur fort serré. »

Déjà le comte du Plessis-Praslin, Tun des maréchaux de camp de l'armée d'Italie, s'était rendu à Casai. Il venait arrêter le duc de Bouillon. Apprenant que Praslin était dans la ville et voyant qu'il ne se présentait point à son logis. Bouillon demanda : « M. de Castelan est-il avec lui? » Lorsqu'on lui eut répondu affirmativement, il devina pourquoi M. de Castelan arrivait de la Cour et il s'enfuit aussitôt.

Richelieu tenait à ne pas manquer Gaston. Il lui fallait, avant tout, les aveux du prince pour obtenir ceux des autres conjurés; il fallait empêcher Son Altesse de se sauver en Espagne. Pour mieux leurrer Gaston, le cardinal lui donna le commandement de l'armée de Champagne. Le 1^^ juin le Roi écrivit à son frère de s'opposer à toute avance des vainqueurs d'Honnecourt; il lui manda, le soir du même jour, l'arrestation de M. le Grand et se contentait de se plaindre des « insolences exraordinaires » que le favori « avait commises en son endroit ». Dupe de cette ruse, Gaston s'empressa, le 17, de flétrir l'indigne « conduite de ce méconnaissant M. le Grand » : « C'est, écrivait-il au cardinal, Thomme le plus coupable de vous avoir déplu après tant d'obligations...

l-.'l LE CARDINAL MAITRE DE LA MER

Et vous avez bien cru, je m'assure, que si je l'ai considéré, ce n'a été que jusqu'aux autels (jusqu'à ce qui est permis). Aussi est-ce pour vous, mon Cousin, que je conserve mon amitié tout entière. Et comme je connais que vous m'y avez tout nouvellement obligé par l'honneur que Sa Majesté m'a fait de me donner le commandement de son armée de Champagne, je vous prie de croire que vous ne sauriez jamais avoir de plus véritable ni de plus fidèle ami que moi. » Richelieu répondit sans rire « qu'il savoit, il y avait trop longtemps, l'affection dont il plaisoit à Son Altesse l'honorer, pour en pouvoir jamais douter ». Mais soudain le 30 juin, le cardinal jette le masque : « Monseigneur, dit-il, puisque Dieu veut que les hommes aient recours à une ingénue et entière confession pour être absous de leurs fautes en ce monde, il vous enseignera le chemin que vous devez tenir pour vous tirer de la peine où vous êtes (1). ))

C'est à ce moment que le cardinal reprit, sur la Méditerranée, la maîtrise de la mer. Il avait écrit, le 17 juin, à Noyers : « Je crois qu'il est très bon que l'armée navale du Roi aille chercher les ennemis à Majorque, devant qu'ils soient assemblés en autre lieu, où ils penseront pouvoir les combattre avec avantage, ainsi que le marquis de Brézé le propose (2). » Le neveu de Richelieu se trouvait alors à Barcelone avec la flotte du Ponant. Le 28 juin, les Barcelonais enthousiasmés le virent combattre victorieusement M. de Ciudad Real, accouru de Tarragone avec une flotte nombreuse; la lunette à la main ils avaient reconnu le marquis de Brézé sur son navire, « animant tout avec un courage digne de son père ». Le vainqueur, après une bataille de trois jours, rentra à Barcelone à la tête de l'armée navale. Ciudad Real dut se réfugier à Port- Mahon. L'ambassadeur d'Angleterre, à Madrid, écrivit à son gouvernement : « On commence ici à perdre tout espoir de secourir Perpignan, mais aussi d'être maître de la Méditerranée, ce qui est un grand point (3). »

Cependant, l'abbé de La Rivière, que Monsieur, retiré à Bour-

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu. tomi> VI, pages 932 et 942.

(2) Ibidem, page 937.

(3) Charles Vassal-Roig, La Prise de Perpif;nan, page 254.

TRAITÉ ENTRE LA FRANCE ET LA SAVOIE I2ô

bon, avait envoyé au cardinal pour lui dire qu'il désirait le voir, était reparti avec la lettre du 30 juillet. De son côté, M. de Chavigny alertait le comte de Noailles et un corps de cavalerie, qui aurait l'ordre, le cas échéant, d'arrêter le prince : si Monsieur ne se laissait pas convaincre par les raisons de Son Éminence, il ne saurait rien refuser à celles de la peur (1). On lui fit comprendre que le meilleur parti était de se réfugier à Annecy. C'est de là qu'il écrivit, le 26 juillet 1642, à sa sœur la duchesse de Savoie ce billet où il ne cache ni sa confusion, ni son repentir... momentané : « J'ai bien cru que vous apprendriez avec beaucoup de déplaisir le malheur qui m'est arrivé; je vous suis bien obhgé du témoignage que vous m'en avez rendu par le marquis de Saint-Maurice (2) et par la lettre que vous m'avez écrite; je vous prie d'agréer que celle-ci vous assure de l'extrême ressentiment que j'en ai; j'espère tant en la bonté du Roi, mon Seigneur, et aux offices favorables de Monsieur le Cardinal, dont j'ai déjà très grand sujet de me louer, que Sa Majesté aura agréable de me recevoir en l'honneur de ses bonnes grâces. C'est ce que j'ai bien l'occasion de désirer pour réparer ma conduite passée (3). »

La duchesse de Savoie venait de s'accommoder avec ses beauxfrères le cardinal de Savoie et le prince Thomas, qui s'étaient aperçus que les places dont ils s'emparaient, devenaient des conquêtes espagnoles. Les conséquences de l'accommodement devaient être le mariage du cardinal de Savoie, — qui avait renoncé à son chapeau, — avec la princesse de Savoie, sa nièce et la facile reprise des villes piémontaises, heureuses de se rendre à leurs princes, qui représentaient leur souverain légitime. Un traité avait été conclu entre la France et la Savoie. Il avait été ratifié par Louis XIII à Montfrin près d'Avignon. Richelieu avait félicité Christine, bien qu'il trouvât qu'il y avait beaucoup à redire au traité qui avait été fait avec MM. ses beaux-frères. Ce passage de la lettre du cardinal dut surprendre quelque peu la duchesse : « Nous ayant

(1) Voir Père Grifîet, Histoire du Règne de Louis XIII, tome III, page 476.

(2) Croyons-en plutôt Gaston que le Père Griffet, qui nous dit à la page 487 de son livre : « La Duchesse de Savoie, sa sœur, n'osa l'envoyer saluer de sa part. »

(3) Archives de Turin.

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