L'OCCASION D'UNE PORTE NON BARREE
plaisant, c'est le plus grand ingrat du monde. Il m'a fait quelques fois attendre des heures entières dans mon carrosse, tandis qu'il crapuloit. Un royaume ne suffirait pas à ses dépenses. Il a, à l'heure que je parle, jusqu'à trois cents paires de bottes (1). »
La colère du Roi ne laisse pas d'inquiéter le favori, qui, le 12 mai, se plaint à Noyers d'avoir, « depuis deux jours, éprouvé trois charges de la mauvaise humeur du Roi ». Dès le 14, le secrétaire d'État avertit le cardinal et il ajoute le 16 : « Il y a eu, un grand jour, la froideur (pour Cinq-Mars), et l'aversion a duré six jours et la chaleur n'est pas revenue. Si nous pouvons obtenir que l'on (le Roi) demeure trois mois à Fontainebleau, il n'y a rien que Son Éminence ne fasse certainement, mais il faut cela; autrement ce que nous édifions en un entretien d'une heure se détruit en huit jours qu'il (Cinq-Mars) a les coudées libres pour travailler (2). »
Mais, tout malade qu'il est, Richelieu ne reste pas inactif. Sachant que le Roi souffre « de ses hémorroïdes », il lui mande : « Bien que mon mal me soit bien sensible, la moindre incommodité que reçoit Votre Majesté me l'est bien davantage (3). » Il se souvient de la journée des dupes et il écrit pour Chavigny, qui est auprès de sa personne et pour Noyers, qui est auprès du Roi : « Dieu s'est servi de l'occasion d'une porte non barrée, qui me donna lieu de me défendre, lorsqu'on tâchait de faire conclure l'exécution de ma ruine (4). Laisser attaquer une place non fortifiée sans la secourir, c'est le moyen de la perdre. On est très certain qu'on attaque mon innocence; ne rien dire est donner aux méchants le moyen de venir à leurs fins. On estime qu'il faut prendre des moyens innocents et qui obligent le Roi pour rompre les mauvais desseins. L'un est de faire parler par Mathusalem (Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemart, un parent d'un parent de Richelieu, gentilhomme de la Chambre et fort goûté de Louis XIII). L'autre est que MM. de
(1) Tallemant des Réaux, Historiettes, tome I, pages 450-451.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VI, page 913, note. Voir aussi Avenel, Le dernier épisode de la vie du cardinal de Richelieu, page 45. (Extrait de la Revue des questions historiques.)
(3) Ibidem, page 914.
(4) Voir ci-dessus, tome III, page 30fi.