‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 12 sur 367 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

FAVEUR GRANDISSANTE DE CINQ-xMARS

Les affaires privées ne donnaient alors pas moins de chagrin à Louis XIII que les affaires d'État. Le 14 décembre 1639, le Roi écrivait à son ministre : « Les dames cabalent fort et ferme à Paris et ici, ce qui donne grande impatience au terrible (1). » Les dames de Paris étaient M^^ de Hautefort et M^^^ ^q Chemerault, quant au terrible, il se nommait M. de Cinq-Mars et tout le monde à la Cour l'appelait M. le Grand, car le Roi venait d'acheter pour lui au duc de Bellegarde, en disgrâce et fort désargenté, la charge de grand écuyer de France : « Ce n'est pas un vilain début pour un homme de dix-neuf ans, avait mandé Chavigny à Mazarin le 26 octobre 1639... Jamais le Roi n'a eu passion plus violente pour personne (2). »

Arnauld, futur évêque d'Angers, observait : « On ne peut pas encore bien juger ce que deviendra M^^^^ de Hautefort. Quelques lettres qu'elle écrivait à son père pour les faire voir au Roi, pour remerciement d'un étui qu'il lui avait envoyé de Grenoble, se sont trouvées perdues (3). »

Il est probable que Richelieu savait où elles se trouvaient. Le cardinal n'avait, en effet, nulle confiance en M™^ de Hautefort. Par Mlle de Chemerault, par La Chesnaye, un valet de chambre qu'il avait placé auprès de Louis XIII, il connaissait le sujet des conversations qui s'échangeaient le soir chez la Reine, entre le prince et la jeune fille, il n'ignorait pas que les deux interlocuteurs

(1) Archives des Affaires étrangères, Lettres de Louis XIII à Richelieu.

(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VI, page 654.

(3) Ibidem, tome VI, page 645.

IG LA SAUGE DE M^c DE HAUTEFORT

ne parlaient pas uniquement de chasse, d'oiseaux de proie et de chiens. A l'instigation d'Anne d'Autriche, M™^ de Hautefort cherchait à dégoûter Louis XIII de Richelieu. Le cardinal avait d'abord essayé de la mettre dans ses intérêts. Elle en avait reçu d'utiles conseils pour se maintenir dans la faveur du Roi. Richelieu avait travaillé plus d'une fois à la réconcilier avec son singulier adorateur et il avait écrit notamment à son maître l'année précédente : « Je suis très fâché de ce que le raccommodement de M™^ de Hautefort n'est point encore fait, jugeant combien cela travaille l'esprit du Roi, le contentement duquel je considère comme ma vie. Je ne saurois m' empêcher de la blâmer en mon cœur de ne pas faire tout ce qu'elle doit pour contenter Sa Majesté. Si les mauvais conseils qui l'abordent lui persuadent que je ne suis pas pour elle, elle a très grand tort. Cela n'empêchera pas d'aller toujours mon grand chemin et de la servir toujours en préférant les contentements du Roi, qui sont justes et innocents, à toutes choses (1). » Gomme le remarque fort justement le Père Griiïet, Louis XIII voyait sans déplaisir Richelieu « s'intéresser pour M™^ de Hautefort, et quand elle s'opiniâtrait à le contredire, il la menaçait du cardinal comme d'un homme bien plus redoutable que lui. Un jour après avoir longtemps disputé avec elle, il sortit pour aller écrire au cardinal le sujet de leur contestation. Il revint ensuite chez la Reine, tenant sa lettre à la main et, la montrant à M^^^ de Hautefort, il lui dit : Voilà votre sauce que je jais à M. le Cardinal. Elle lui arracha la lettre, il voulut la reprendre, elle la mit dans son sein et l'on remarqua qu'il aima mieux la lui laisser que d'y porter la main (2). » Mais combien d'autres billets allèrent confier à Richelieu les plaintes et les désespoirs de Louis XIII, qui ne pouvait se consoler de l'attitude de la jeune fille. Nous n'en citerons que deux, qui furent écrits le 5 février et le 8 mars 1639. Voici le premier : « La créature gémit, est en mauvaise humeur contre moi, on ne sait comment on se doit gouverner avec elle, trouvant mauvais tout ce qu'on fait pensant lui plaire. Pour moi, j'y perds mon latin; si cela dure encore aujourd'hui, je m'en irai demain à Versailles chercher du

(1) Voir Victor Cousin, Madame de Hautefort, page 453.

(2) Père Griflet, Histoire du Règne de Louis XIII, tome III, page 236.

Mme DE HAUTEFORT ET CINQ-MARS 17

repos (1). » Et voilà le second billet : « Je parlai à M'"® de Hautefort avec beaucoup de raison, sur la créance que j'ai qu'elle dit tout ce que je lui dis à la Reine, elle se fâcha, me disant que je voulois qu'elle fût mal avec la Reine. Je vous prie de l'assurer du contraire et que je ne désire autre chose que l'égalité, qui est qu'elle garde le secret à la Reine des choses qu'elle lui dit et que quand je lui dirai quelque chose, elle ne lui aille pas redire. Je reconnais tous les jours la mauvaise volonté qu'elle a contre moi, ce qui me met au désespoir, l'aimant comme je fais (2). »

Richelieu, qui se défiait de la jeune fille encore plus que Louis XIII n'eut pas grand peine à l'en dégoûter. M^^ de Hautefort était la seule personne au monde à qui ce prince eût confié certains secrets. Le cardinal ne manqua point de montrer à son maître qu'il les connaissait. Il ne cacha point davantage que chez la Reine, la railleuse dame d'atour parlait fort irrévérencieusement du Roi (3). Cet ingénieux travail avait porté ses fruits, lorsque Louis XIII était revenu de Grenoble. Arnauld observait : « Le Roi est de retour à Fontainebleau depuis le 3 novembre. La Reine s'est empressée de s'y rendre... Elle a amené avec elle M^^^ de Hautefort, ce que l'on ne croyait pas. On a grande envie de savoir de quelle façon se sera passée l'entrevue. » Arnauld le sut bien vite, car il écrivait le 9 : « Je viens d'apprendre que le Roi avait, hier au soir, dit nettement à M^^ de Hautefort qu'elle ne devoit plus prétendre à son affection, qu'il l'avoit toute donnée à M. de Cinq- Mars (4). Cette entrevue qui excitait si vivement la curiosité du futur évêque d'Angers, Louis XIII l'avait contée ainsi à Richelieu dès le 8 novembre : « Je fis hier la déclaration à M^^^ de Hautefort en présence de Cinq-Mars, de quoi il a témoigné être satisfait. Elle fut étonnée. Mes espions m'ont rapporté ce matin que, depuis que je fus parti, la Reine, M^^ de Hautefort et Chemerault s'enfermèrent ensemble et appelèrent ce que j'avois dit à M°^® de Hautefort violence. Je ne sais pas sur quoi ils se fondent, car je lui parlai

(1) Archives des Afl'aires étrangères, Lettres de Louis XIII à Richelieu.

(2) Ibidem.

(3) Père Grifïet, Histoire du Règne de Louis XIII, tome III, page 236.

(4) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VI, page 643.

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