MAÇONS DE HOLLANDE
qui rompent une fois pour toutes, avec les mièvreries, du goût italien, avec l'art des favorites et des Médicis. Un vrai Français se garde de tout ce qui est Espagne ou qui vient de là-bas.
La mode et les tendances nouvelles construisent; et c'est un style nouveau qui se révèle déjà sous Henri IV, quand le Roi de l'Édit de Nantes commande au protestant Sully la Place Royale, c'est-à-dire la symétrie froide des pavillons avec la pauvreté de la brique.
Un château élevé en Picardie, à Marfontaine, près de Vervins, précisément sous le règne du roi Henri, nous a apporté un renseignement précis, — confirmé par tant d'églises de briques et fortifiées qui subsistent dans cette région. — D'après une inscription en langue latine, mais en caractères hébreux, les vastes communs de cette demeure ont été construits en briques de Hollande par des maçons de Hollande. Or les briques sont les matériaux des pays d'Outre- Rhin (1).
(1) Voir Aug. Demmin, Encyclopédie des Arts plastiques, tome I, page 704. — La construction en briques était usitée durant tout le moyen âge, dans le nord de l'Europe et, en particulier, en basse Allemagne. Forster, dans son important ouvrage : Les Monuments de VAllemagne, Architecture (tome I, page 86), donne des listes vraiment impressionnantes de monuments, soit civils, soit religieux, construits avec ces uniques matériaux. Il cite les hôtels de ville de Lubeck, Rosfock, Stralsund, Elbing, etc. Il rapporte que l'église Sainte-Catherine de Brandebourg-sur-le-Havel est, depuis ses fondements, construite en briques, les statues, même placées à l'extérieur, sont de la même matière. — En Italie, la construction romaine en briques, s'est conservée jusqu'à la Renaissance, et même alors, les plus beaux édifices sont souvent de briques ou de moellons cachés sous un revêtement. Au sujet de cet emploi de la brique hérité de l'antiquité et qui paraît s'être maintenu surtout dans les terres d'Empire, Ferdinand Bac nous signale deux constructions particulièrement remarquables, la ferme de Fleury en Bière (Seine-et-Marne), commun d'un château qui abrita souvent le cardinal de Richelieu (Voir Avenel, Lettres de Richelieu, tome II, page 141 et tome VIII, page 29). Le créateur de ce domaine s'appelait Cosme ou Clausse, maître des eaux et forêts (dont le vrai nom Klotz, indique assez l'origine). « L'architecture de ce domaine agricole imite les formes les plus savantes de la construction en pierres, dans les pro filages, les courbes, les niches, les colonnes, les chapiteaux, et jusque dans ces creux à forme de coquille qui couronnent les niches. Aucune de ces ingéniosités de la brique, de ces coquetteries rouges ne se trouvent mentionnées dans les traités professionnels. » Et le même ami, si spécialement compétent, constructeur lui-même, nous signale, à Venise, les « fabriques » du palais construit par Tomaro Conlarini, « dont les développements révèlent exactement la même technique qu'à Fleury et que celle que nous apercevons dans les tableaux hollandais et flamands, formant le fond des portraits et des groupes de familles (tableaux de Rubens, etc.). — Ces similitudes absolues qui .se retrouvent dans la construction des châteaux français, — par exemple celui de Marfontaine, cité ci-dessus, — viennent assurément de la transmission que se faisaient les uns aux autres les corporations ou
LA niUQTTE ANTIESPAGNOLK liW.i
La brique du Nord, la brique des styles Henri IV et Louis XIII, la brique de la Place Royale, la brique hollandaise et antiespagnole, peut-on voir quelque chose de plus caractéristique, de plus un, de plus lié, dans l'histoire de l'art, dans l'histoire des mœurs, dans l'histoire politique, dans l'histoire militaire ?
Toute l'époque, en France, est consacrée à cette grande affaire : la lutte contre la maison d'Espagne; on peut dire du style architectural qu'il est « alliance hollandaise » et « protestants d'Allemagne ». Une tradition, généralement acceptée confirme cette théorie. Les manuels, répètent, en effet, que les premiers spécimens du style dit Henri IV ont été répandus en France par les dessins de Windel Ditterlin, venu de Strasbourg, d'après ceux de Vredeman Vriese, dit Gérard de Jode (1).
C'est en 1604 que Henri IV donnait l'ordre d'ouvrir et de bâtir dans Paris, cette nouveauté la Place Royale. Les lettres patentes prescrivaient une symétrie absolue entre tous les pavillons de la place; la construction devait être « de briques pour les murs, et de pierres pour les arcades, les chaînes, les embrasures des fenêtres, les entablements et les pilastres (2) ».
En même temps que la Place Royale s'élevait à Paris, le propriétaire de l'un des pavillons de cette même place, d'Escures, soldat distingué, chef des gardes du Roi, faisait bâtir à Orléans, dans le même style, les « pavillons d'Escures », qui sont restés Tune des curiosités de la ville.
confréries de maçons, — disons sans hésiter de francs-maçons, — qui n'ont pour ainsi dire jamais été mentionnés dans les ouvrages consacrés à cette technique et dont il serait si intéressant de relever les traces depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. — Pour ces travaux et ce style très spécial des pays du Nord avec l'emploi de la brique, voir en particulier l'ouvrage, — en allemand, • — ■ d'Essenvvein, La construction en briques au moyen dqe dans V Allemagne septentrionale ; et les dessins recueillis par Forster sur l'^rchitecture en Allemagne, loc. cit. — Voir aussi Gabriel Hanotaux, Mon Temps, tome II, pages 100 et suivantes.
(1) Voir Aug. Demmin, page 704.
(2) Lucien Lambeau, La place Royale, 1906, in-S", chez Daragon, page 52. Comme constructeur, on n'a désigné, jusqu'ici, que le maître des œuvres, Jehan Fontaine (voir page 21). A noter, qu'en Hollande, les simples artisans étaient qualifiés « maîtres de l'œuvre »,et faisaient fonction d'architectes. Voir le livre de Cohen, Les écrivains français en Hollande, page 440, page 593, etc. Ces corporations de maçons avaient gardé des secrets reçus de l'antiquité et ils les ont conservés jusqu'à nos jours {Mon Temps, tome II, page 473 et suivantes).