‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 296 sur 367 · L'INDIGNATION DE LA VIEILLE SORBONNE · texte numérisé non relu

L'INDIGNATION DE LA VIEILLE SORBONNE

tapissée de mousses et de syllogismes. Résistance acharnée, qui épuisa le marchandage des agents, et la générosité du maître.

La bataille dura des années, tandis que le maçon-chef, Pierre de Sainctot, tenait son mortier frais et que les architectes mordaient leur crayon en arrêt. Les procès durèrent pendant toute la vie du cardinal et se prolongèrent longtemps après sa mort, ils nous mettent en présence des dettes contractées par lui pour la maison de Sorbonne, Et ce n'est qu'une partie seulement de la dépense, puisque les plus importants paiements avaient été réglés de son vivant. Or le total, resté en suspens, cinquante ans après sa mort, ne se monte à rien moins qu'à un million quatre cent mille livres.

En fait, l'initiative et la générosité du cardinal se heurtèrent tout le temps à l'opposition sourde d'abord, puis au mécontentement déclaré du haut personnel de la maison. Quand ces Messieurs eurent constaté, en assistant au travail des maîtres de l'œuvre, que le cardinal entendait tout nettoyer, ils se cramponnèrent à leur résistance.

Rien de plus comique que leur indignation, telle qu'ils l'exprimèrent dans un style qui eût fait la joie de maître Pathelin! « Mémoire à Monseigneur pour lui faire très humbles remontrances que cette compagnie s'est conservée un grand temps en sa pureté jusqu'ici et que sa maison, soit vieillie et demeure caduque, ayant besoin d'un si grand restaurateur que Monseigneur le Cardinal, néanmoins, elle a toujours conservé sa vigueur et sa vertu dans sa caducité et dans la vieillesse de ses bâtiments... Étant très certain et notoire que les nouvelles pierres et les embellissements dont Monseigneur le Cardinal fait enrichir la maison de Sorbonne serviront beaucoup pour empêcher la ruine de leur maison et demeure, mais point pour la conservation des docteurs, de leur société et de leur splendeur ; mais, qu'au contraire, l'exercice de leurs lettres, de leur discipline dans les collèges servira entièrement pour la conservation de leur dignité et de leur splendeur. Si bien qu'il auroit été plus à propos de laisser vieillir, leur demeure que d' interrompre leur exercice, crainte que, par cette brèche, sa ruine ne lui arrive. » Gens solennels, s'il en fut!...

Mathieu de Morgues le fameux pamphlétaire, était plus simple en

36g LA SOR BONNE NOUVELLE

exprimant la môme pensée : « Pour détruire la Sorbonne, il la fait bâtir (1). »

Le grand patron ne recula pas; le « proviseur » remplit sa fonction de prévoir. Il passa outre à la paperasse des procès et à la déclamation des pamphlets, et il apporta à la « maison » une nouvelle « splendeur », remplaçant l'antique « splendeur » tant vantée.

Le burin d'Israël Sylvestre nous permet de contempler les deux façades de la Sorbonne du cardinal, l'une sur la ville et l'autre sur la cour intérieure, et de nous imaginer l'impression produite sur les contemporains quand tombèrent les échafaudages.

Sur un espace de plusieurs hectares, deux quadrilatères adossés, rappelant, en somme par l'aspect général, les principes sobre's de la Place Royale, s'élevaient avec leurs étages superposés et un abondant développement de fenêtres sans frontons ni ornements, mais dont l'effet d'ensemble résultait de la répétition du motif.

La noble unité de l'édifice s'affirmait magistralement dans l'alternance des pavillons, les uns à deux étages, les autres à trois étages, couverts de hauts toits d'ardoises avec des pinacles aux fenêtres géminées et couronnées par des frontons soit triangulaires, soit en demi-cintre.

Le double quadrilatère était adossé, en son milieu, à un bâtiment qui déterminait, d'une part, une cour intérieure et dont le flanc s'ouvrait sur la place de la Sorbonne. Ainsi la distribution-permettait, à la fois, l'isolement nécessaire à l'étude et l'accès à la vie pubhque. Il ne s'agissait nullement de cellules -pour des moines en contemplation, mais d'appartements pour des maîtres professant l'enseignement des facultés supérieures.

En gravissant les degrés du perron et en pénétrant dans Tédifice, on parcourait de somptueux dégagements où les foules scolaires pouvaient se rassembler, se presser, se bousculer, se disputer, comme il convient aux libertés intellectuelles. Les doubles portes, en

(1) Recueil de diverses pièces pour la défense de la Reine mère. Remontrance au Roi (1631), édition in-40, page 21. Nous avons vu dans le chapitre Richelieu et les Lettres, que Richelieu n'avait pas oublié cette attitude du corps de la Sorbonne et que ses résolutions avaient été prises de fonder une académie des lettres pour l'éducation des jeunes gentilshommes avec enseignement français. M. Avenel dans sa note des Lettres de Richelieu, tome VIll, page 140, me paraît avoir été mal renseigné sur ce point.

Page 1