‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 301 sur 367 · AU TRONC DE L'ARBRE · texte numérisé non relu

AU TRONC DE L'ARBRE

l'hôtel de Rambouillet, rue Saint-Honoré, à proximité du mur d'enceinte, avec vue sur la campagne.

Ici il serait dans le vrai Paris d'État : une rue le sépare à peine du Louvre. Notre-Dame, l'hôtel de ville sont proches dans le plus vieux quartier de la vieille cité. L'habitation du ministre sera donc, comme son service, « au tronc de l'arbre ». Un tel voisinage voulu, choisi, affirme la subordination entière à l'œil et à la volonté du Prince. Le Roi règne. Par le choix royal le cardinal administre, comme il est de raison; Richelieu s'installe donc dans Paris pour le travail, sur la campagne pour la santé et, — qui sait? — pour la sécurité.

Mais observons une pensée secrète qui domine tout, mais qui ne se manifestera que par la suite. Quand le Palais-Cardinal sera construit, il deviendra, par un acte de donation solennelle, le Palais- Royal. Le serviteur est chez le maître.

Richelieu, déclarant être son seul architecte, fait de Lemercier le confident de ses projets. D'après ses instructions, ledit Lemercier, le maitre-maçon Thiriot, les notaires se mettent à acquérir les terrains nécessaires pour élever l'important établissement qu'il a conçu. On est là dans une sorte de banlieue vaguement bâtie. Il faut acheter, non pas seulement le sol, mais des propriétés mal définies, des maisons éparses. Affaire longue et délicate.

C'est, d'abord, l'hôtel de Rambouillet; puis c'est V Hermine^ l'hôtel de Louis Lambert, les maisons du Tripot, de Pourcelet, des Trois Piicelles; on n'obtient que difficilement l'acquisition des terrains étendus constituant VAcadé?nie Benjamin (on ne les aura qu'en 1633); puis c'est la Cour Orrij et plusieurs autres maisons; on s'étend vers la campagne par l'achat du Clos-Georgeau; et Ton atteint enfin le rempart, dont la démolition est décidée.

Tout cela ne va pas sans grosse dépense, sans marchandages et longs retards. La cassette du cardinal n'y suffira pas. Lemercier a ordre de procéder au plus vite, dût-il signer des billets, consentir des hypothèques. Après cinq ans, on n'est pas encore en possession de tout le terrain exigé par les devis. Tant pis! Lemercier n'a qu'à bâtir. Si le terrain n'est pas libre, les constructions s'élèveront, quitte à contourner les bâtisses encombrantes, et à se glisser.

;i<J(i HATE DU CARDINAL

en quelque sorte, par les terrains acquis, entre les vieilles baraques debout.

Dès 1629, on est au travail; mais la vraie mise en train s'attarde jusqu'à l'année 1634. Le cardinal presse, presse. Il veut être chez lui. Si l'on se heurte à de trop grandes prétentions, il passe outre et renonce, pour le moment, à des achats, pourtant indispensables, comme celui de l'hôtel du Plessis-Châtillon.

Le cardinal se voit, en son rêve, déjà installé dans sa maison, avec ses meubles, ses collections, sa chapelle, sa musique, son théâtre, ses idées, son labeur et ses chats.

C'est bientôt la grande crise de l'année de Corbie; c'est aussi l'année du Cid et de l'Académie française. Les pamphlétaires ne tarissent pas. Excellente occasion que ce trouble universel pour éveiller, contre le ministre, la méfiance du Roi et surtout la haine des peuples.

D'abord la Remontrance au Roi (1637) : « Un serviteur vous a pris en six ans plus de six millions d'or : ses maisons vous coûtent plus de huit millions de livres et les ameublements plus de six millions, lorsque votre modestie ose à grand peine faire à Versailles un petit logement d'un gentilhomme de dix ou douze mille livres de rente et que votre Louvre demeure imparfait (1). »

Et, voici pour le peuple : « Toute la France et ses bons alliés disent que la cause de toutes les guerres qui assiègent la chrétienté est la trop grande autorité du cardinal de Richelieu, c'est-à-dire d'un homme lequel, ayant des bâtiments superbes par-dessus les royaux, a porté ses desseins à la Royauté elle-même. Ses paroles sont de souverain; ses actions et ses usurpations de celui qui le veut être (2). ^.

Et pour nourrir la polémique chez les adversaires : « Cet homme a été plus soigneux de faire voir ses palais magnifiques, ses riches ameublements et ses grandes terres que ses rares vertus. 11 a fait enfermer dans Paris un vieux faubourg fort étendu, a mis des impositions extraordinaires sur le peuple et l'a obligé à une dépense de deux millions pour ajouter un jardin à sa maison. »

(1) Hciuoiitrnnce, jmf^e 50.

(2) Obse/Tatioiis sur la conduile du Cardinal de Richelieu, page 36.

Page 1