PHILIPPE DE CHAMPAGNE
tourné en France, j'avois perdu l'envie d'y jamais retourner. Cette fausse croyance, sans aucune raison, les a poussés à chercher mille inventions; ...ils ont composé de fausses lettres, portant que j'avois dit que je ne retournerois jamais en France, etc.. J'avois une grande envie de retourner cet automne et si je suis secouru à temps, j'espère être en France pour la Toussaint. «
Cela suffit. Il est vrai, Poussin avait mis à sa venue certaines conditions, il entendait notamment être libéré de certaines corvées inférieures. Mais, comme nous l'avons vu, il fut navré de la rapide disparition de ses protecteurs, Sublet de Noyers, Richelieu, Louis XIII. Retenu à Rome par nécessité, il resta jusqu'à sa mort bon Français, loyalement attaché à la France. •
Richelieu avait pris ses précautions pour la décoration de ses maisons et des bâtiments officiels; il avait à sa disposition l'équipe des peintres français qui avaient grandi autour de Vouet et de Poussin, Stella, Blanchard, Fouquières, bientôt Lebrun, dont Poussin avait prédit le brillant avenir. En plus, le cardinal s'était attaché un maître dégagé lui aussi de l'académisme romain, mais dans un tout autre sens, son vrai peintre à lui : un Flamand, mais Flamand de France par son origine, son éducation, ses attaches, son séjour, sa famille et sa gloire, Philippe de Champagne.
Philippe de Champagne était né à Bruxelles en 1602. Il avait fait là son apprentissage; mais sa famille était de Reims. Il était venu en France à l'âge de dix-neuf ans, en 1621, et par l'intermédiaire de Fouquières, il avait été enrôlé dans l'équipe de Duchesne, qui avait reçu de Marie de Médicis, l'entreprise de la décoration du Luxembourg, Dès lors, Philippe de Champagne se trouvait en relations avec l'évêque de Luçon.
Il connut, dans ce groupe d'artistes, Nicolas Poussin. Tous les deux s'étaient logés au collège de Laon, au pied de la montagne Sainte-Geneviève, ils se lièrent et l'on peut deviner facilement quels étaient les sujets de leurs féconds entretiens. Champagne avait, de naissance, des sentiments religieux qui furent ceux de toute sa vie. Pour lui les décisions du concile de Trente étaient chose sacrée. Quand on songea à lui pour la décoration des appartements de Gaston de France à Vincennes, Philippe de Champagne, — c'est
L'ŒUVRE RELIGIEUSE DE PHILIPPE DE CHAMPAGNE lO.i
Sauvai qui le raconte, — avait posé ses conditions à savoir « qu'il n'aurait pas à peindre des Vénus, des Adonis ou des Grâces, enfin qu'il ne représenterait pas non plus des personnages trop peu vêtus (1) ». Son œuvre religieuse est considérable et elle est d'une chasteté, d'une observance irréprochable.
Son art ne pouvait s'éloigner pourtant de la vie civile. Poussin s'était réfugié dans le paysage, Philippe de Champagne trouva un asile dans le portrait, et ce fut une autre porte qui s'ouvrit pour l'art du Grand Siècle.
L'influence de Richelieu sur la carrière de Philippe de Champagne fut décisive. La gravité, la solidité, la sûreté d'un art de haute tenue étaient pour lui plaire. Rubens ne pouvait pas être son homme : trop d'éclat, trop de kermesse, trop de chair. En plus, Rubens était, en politique, un « Espagnol » déclaré, lancé à fond dans l'intrigue antifrançaise.. Quand on présenta à la Cour la fameuse galerie du Luxembourg, Marie de Médicis, si l'on en croit Peiresc, fut satisfaite au delà de toute expression et qualifia Rubens de premier homme du monde dans son art, tandis que Richelieu, non sans regarder et admirer, se tut.
C'est Philippe de Champagne que le cardinal choisit pour peindre les voûtes de la coupole à la chapelle de la Sorbonne et plus tard le Val-de-Grâce. C'est à Philippe de Champagne qu'il s'adressa pour la décoration de son propre palais et pour y peindre l'histoire de sa vie, qu'il se plaisait à faire raconter par le peintre, tandis que celui-ci travaillait à la voûte : « On ne parlait dans le palais que de son pinceau. Tout Flamand qu'il fût, le cardinal l'avait toujours préféré à tous nos autres peintres pour peindre son appartement et une partie de la galerie des grands hommes, non pas tant parce qu'il était habile homme que parce que ses couleurs lui plaisaient très fort. Ce naturel si posé qu'il voyait en lui, sa sécurité, sa discrétion, sa retenue, le charmaient bien autant que la facilité et la liberté de son pinceau ni que ce beau fmiment qu'on admire dans ses ouvrages » (Sauvai). Ne les voilà-t-il pas bien, face à face, la robe rouge allant et venant, son bonnet à la
(1) Gazier.