‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 349 sur 367 · REPOS DISPUTÉ · texte numérisé non relu

REPOS DISPUTÉ

verdure des gazons, sur le coloris des roses des plates-bandes », celui des « tulipes violet et blanc, qui lui doivent leur nom, sur le feuillage sombre de la grande allée, sur les chaudes frondaisons des beaux marronniers d'Inde qui plongeaient leur ombre dans le grand étang (1) ».

C'est donc un repos disputé. Sur ces loisirs, sur ces heures de solitude, recherchées, mais si courtes, se sont accumulés, malgré tout, les grands soucis, les résolutions les plus graves à prendre, les rencontres les plus émouvantes, les exécutions les plus sévères; parfois aussi les succès longtemps disputés. En 1632, c'est à Rueil que, dans un demi-secret, fut jugé le procès du maréchal de Marillac, mesure qui décidait de la politique française à l'égard de la jnçiison d'Espagne et de la carrière du ministre. Elle est fausse, bien entendu, la légende des « oubliettes » de Rueil; la politique du cardinal ne se cachait pas. Le maréchal, une fois condamné à huis clos, fut exécuté au grand jour, en place de Grève.

Autre aspect de cette activité inlassable : c'est à Rueil que furent reçus les trois auteurs chargés par leurs confrères de demander au cardinal l'homologation des statuts de l'Académie française. Conrart, l'un de ces trois, dit à Pellisson « qu'il n'avait jamais ouï mieux parler que fit le cardinal en cette rencontre »; qu'après avoir donné son adhésion à l'acte de fondation, il s'adressa à chacun des députés « à part, si à propos, avec tant de grâce, de civilité, de majesté et de douceur qu'il ravit en admiration tous ceux qui s'y rencontrèrent (2) ».

C'est à Rueil que fut signé, le l^^^ août 1635, le traité entre Louis XIII et la ville de Colmar, qui inaugurait le rattachement de l'Alsace à la France.

Rencontre émouvante : c'est à Rueil que Richelieu reçut Biaise Pascal, âgé de quinze ans, après avoir entendu sa jeune sœur jouer la comédie. Le père, M. Pascal, aurait été reçu à Rueil avec ses trois enfants. « Le cardinal leur fit mille sortes d'amitié, dit à M. Pascal père qu'il connaissait son mérite; il ajouta : Je vous

(1) Maximen Deloche, La Maison du Cardinal de Riehrlini, 1912, in-S". Champion, pages 423-/i24.

(2) Relations contenant l'Histoire de l'Académie française. Ldition 1G53, in-12, page 76.

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recommande ces enfants ; pen ferai un jour quelque chose de grand ( 1 ). » Ces deux figures face à face, n'est-ce pas tout le Grand Siècle?

C'est à Rueil que le Père Joseph mourut, le 18 décembre 1638, à l'âge de soixante et un ans. Le compagnon d'une vie religieuse, nationale et politique, « l'Éminence grise » — qui ne coiffa pas le chapeau rouge, — vint apporter ici le suprême témoignage de sa fidélité à l'ami qui ne devait le rejoindre dans l'éternité, au même mois, que quatre ans plus tard. Est-il vrai (2) que Richelieu se soit penché sur le mourant pour lui crier le fameux mot : « Courage, mon Père, Brisach est à nous? » On peut le croire. Si la capitulation n'était pas encore un fait accompli, elle était annoncée et escomptée : le cardinal était donc en mesure de recourir auprès du mourant, à cette parole de joie et de réconfort.

Que sont devenues les constructions du cardinal.

La Sorbonne, le Palais-Cardinal, le château de Richelieu, Rueil, des quatre monuments construits par le grand ministre, seul subsiste le sanctuaire, la maison de Dieu, la chapelle de la Sorbonne, telle qu'il l'a conçue et élevée. Tout ce que ce grand Français avait fait pour sa vie particulière, pour sa gloire, ou pour l'utilité publique, a péri.

Qu'importe! L'idée survit.

En créant un art monumental nouveau à la chapelle de la Sorbonne, Richelieu avait préparé les voies, sur la rive gauche pour un nouveau Paris. En construisant le Palais-Cardinal, il avait créé le Paris de la rive droite. Le château de Richelieu, Rueil avaient dessiné d'avance quelque chose de la figure de Versailles.

L'homme travaillait ainsi, selon l'esprit de sa politique et de son siècle : il magnifiait l'autorité centralisatrice de la Royauté dans une France constituée et déféodalisée, de même que cette France réalisait elle-même, dans le même temps, les principes de la

(1) Sainte-Beuve, Port-Royal,— d'après le Recueil d'Utreckt (1740), page 241. D'après Taschereau, dans sa vie de Corneille, la scène jouée par la sœur de Pascal, l'aurait été à Rouen.

(2) Voir ci-dessus, tome V, page 343.

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