LA MORT DU CARDINAL
Ce mardi 2 décembre 1642, à neuf heures du matin, il y avait grande consultation au Palais-Cardinal, car le malade n'allait pas mieux (1), La douleur du côté était plus vive, la fièvre avait redoublé, de sorte que les maréchaux de Brézé et de La Meilleraye et la duchesse d'Aiguillon avaient cru devoir coucher au palais de leur parent. Une saignée, le lundi, avait amené une courte amélioration, mais, vers le milieu de l'après-midi, la fièvre était revenue plus forte; Richelieu étouiïait, crachait le sang. Bouvard et les autres médecins qui ne quittaient plus le logis du ministre et qui avaient pratiqué deux nouvelles saignées, n'avaient pu empêcher la nuit d'être fort mauvaise (2). La consultation ne fut pas rassurante.
Le cardinal conservait peu d'espoir de guérir, lorsque le Roi, qui arrivait tout exprès de Saint-Germain, entra dans sa chambre, à deux heures, suivi de M. de Villequier, son capitaine des gardes : « Sire, dit le moribond, voici le dernier adieu; en prenant congé de Votre Majesté, j'ai la consolation de laisser votre Royaume dans le plus haut degré de gloire et de réputation où il ait jamais été et tous vos ennemis abattus et humiliés. La seule récompense de mes peines et de mes services que j'ose demander à Votre Majesté, c'est qu'elle continue à honorer de sa protection et de sa bienveillance mes neveux et mes parents. Je ne leur donnerai ma bénédiction qu'à la charge qu'ils ne s'écarteront jamais de la fidélité et de l'obéissance qu'ils vous doivent et qu'ils vous ont vouées pour toujours (3). »
(1) Voir ci-dossus, tome VI, page 143.
(2) Ludovic Lalanne, Un récit inédit de la mort du Cardinal de Richelieu, Rame historique, 1894, tome IV.
(:i) Père Griiïet, Histoire du Règne de Louis XIII, tome III, page 575.
43U LOUIS XIII Ai; PALAIS-CARDINAL
Le Roi promit, il jiailait au cardinal avec tendresse. Louis XIII et Richelieu causaient seul à seul maintenant. Le cardinal conseilla au Roi de garder les secrétaires d'État en fonction, notamment M. de Noyers; il lui désigna le cardinal Mazarin comme le plus digne d'être son successeur. Le Roi promit encore de suivre cet avis. On apporta alors deux jaunes d'œufs et Louis XIII les présenta lui-même à son ministre. Puis il sortit de la chambre et, tandis qu'il se promenait dans les galeries du Palais-Cardinal, on remarqua à plusieurs reprises qu'il « riait en considérant les tableaux ». Accompagné des maréchaux de La Force, de Brézé et de La Meilleraye, du duc de Montbazon et d'Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, il se rendit au Louvre au lieu de regagner Saint-Germain, car il ne voulait point quitter Paris avant de savoir quel serait le « cours de cette maladie ».
Cependant Henri de Lorraine était revenu auprès du lit du cardinal. Apercevant ce prince qui était devenu son neveu en 1639, depuis qu'il avait épousé Marguerite du Cambout, veuve du duc de Puylaurens, Richelieu lui dit : « Vous allez perdre un grand ami. » Puis il dit à la duchesse d'Aiguillon : « Ma nièce, je veux qu'après ma mort vous fassiez telle et telle chose. » Le comte d'Harcourt en avait les larmes aux yeux et la duchesse d'Aiguillon, n'en pouvant entendre davantage, s'en alla « tout éplorée ». Alors, sans témoigner la moindre faiblesse le cardinal demanda aux médecins « jusques à quand il pourroit encore vivre (1) ». « Ne craignez point, ajouta-t-il, de me dire vos véritables sentiments, vous parlez à un homme parfaitement résigné à la volonté de Dieu pour la vie et pour la mort. » Les médecins cherchèrent à le rassurer puis avouèrent en s'excusant qu'ils ne pouvaient être certains de rien avant le septième jour : « Voilà qui est donc bien, reprit le cardinal. Mais, sur le soir, la fièvre revint si A'iolente qu'il fallut le saigner deux fois, et ce bref dialogue s'échangea entre le patient et l'un des médecins : « Monsieur Chicot, je vous conjure, non comme médecin, mais comme mon ami, de me parler à cœur ouvert. — Monseigneur, je crois que, dans vingt-quatre heures.
(I) Voir I,iuli)vic Laianiie.
« VOILA MON JUGE » l.'.l
vous serez mort ou guéri. — C'est parler comme il faut, je vous entends. » Le cardinal se confessa au docteur Lescot, évêque nommé de Chartres (1). Il ordonna ensuite à ses serviteurs de le réveiller, s'il s'endormait, « dès que minuit serait sonné, afin qu'il pût ouïr la messe et communier (2) »,
C'est à une heure du matin que M. Le Tonnelier, curé de Saint- Eustache, lui apporta le viatique. En présence du Saint-Sacrement posé sur la table, Richelieu dit : « Mon Maître, voilà mon Juge qui me jugera bientôt : je le prie de bon cœur qu'il me condamne, si j'ai eu autre intention que le bien de la religion et de l'État (3). »
Deux heures plus tard, le même prêtre revenait avec les saintes huiles : « Mon Pasteur, dit le cardinal, je vous demande le sacrement de F Extrême-Onction et de me parler et me traiter comme le plus chétif de votre paroisse. » 11 récita le Pater et le Credo « avec une grande contrition et tendresse de cœur «, baisant le crucifix qu'il tenait entre ses mains. Les évêques, les abbés, les seigneurs qui remplissaient la chambre « fondaient en larmes », s'attendant à le voir expirer (4). Ils admirèrent ses réponses, lorsque le curé l'interrogea sur sa foi, sur ses ennemis, sur son désir d'employer sa santé au service de Dieu, si elle lui était rendue : « Plût à Dieu, disait le mourant, avoir mille vies et les donner toutes pour la foi et pour l'Église. Oui, de tout mon cœur et comme je prie Dieu qu'il me pardonne (5). Qu'il m'envoie plutôt mille morts, s'il sait que je doive consentir à un seul péché mortel. » Et comme le prêtre l'exhortait à donner sa bénédiction aux assistants, Richelieu laissa tomber de ses lèvres ces humbles paroles : « Hélas! je n'en suis pas digne; mais, puisque vous me le commandez, je la recevrai de vous pour la leur donner (6). »
Le mercredi 3 décembre, voici de nouveau le Roi à son chevet. Les médecins ayant perdu tout espoir, le cardinal est entre les mains d'un empirique de Troyes, un certain Le Fèvre, qui l'a
(1) Père Griffet, Histoire du Règne de Louis XIII, tome III, page 576.
(2) Lettre d'Yves Le Duchat (archives de M. Gabriel Hanotaux). (3-4) Voir Ludovic Lalanne.
(5) Quelques personnes assurent qu'il répondit : « Je n'en ai jamais eu d'autres que ceux de l'État. » Voir Père Griiïet, Histoire du Règne de Louis XIII, tome IIL page 576. (r.) Auberj, Histoire du Cardinal Duc de Richelieu, tome I, page 570.