M'AVEZ-VOUS CRU IMMORTEL
soulagé en lui faisant boire d'une « eau « et avaler une pilule. Il est quatre heures du soir. Le Roi demeure avec le cardinal jusqu'à cinq, il paraît plus attristé de la mort de son ministre que ce ministre lui-même. Désireux de savoir s'il a encore longtemps à soufîrir, Richelieu interroge plus d'une fois les médecins, il finit toujours sur cette phrase résignée : « Non pas qu'il m'ennuie d'endurer ce qui me vient de la part de Dieu, mais parce que je lui veux demander ia grâce de supporter jusqu'à la fin mes douleurs, quelque longues qu'elles puissent être (1). » Jamais un murmure, ni même une plainte. Quand il voit pleurer ses proches ou ses serviteurs, il leur demande, — comme fera soixante-treize ans plus tard Louis XIV sur son lit de mort, — « s'ils se sont imaginé qu'il fût immortel (2). »
L'aube du jeudi 4 décembre 1642 vient de paraître, les domestiques du cardinal ne doutent plus de la guérison de leur maître. Grâce à une seconde pilule de ce Le Fèvre, qui est justement « renommé par ses secrets de médecine », Richelieu a passé la nuit assez doucement; il s'est fort bien trouvé d'un purgatif pris à cinq heures du matin. Vers dix heures, l'abbé de La Rivière vient le voir de la part de Monsieur et un gentilhomme se présente de la part de la Reine. Richelieu les reçoit l'un et l'autre. A midi, exténué, il dit à la duchesse d'Aiguillon : Ma nièce, vous avez certes, une trop grande tendresse; souvenez-vous que je vous ai toujours aimée et estimée plus que personne, et vous retirez, car il ne seroit pas à propos que... (il n'acheva pas, « ne voulant point prononcer cette rude parole devant elle ») — que vous me vissiez expirer.
La duchesse lui répondit par un torrent de larmes, elle lui dit, à travers ses pleurs, « qu'elle ne le croyoit pas dans cet état-là, vu le soulagement qu'il avoit reçu le soir précédent, et aussi qu'une bonne religieuse lui avoit mandé qu'elle avoit eu une vision qu'il ne mourroit point de cette maladie-là » : « Ma nièce, répliqua
(1) Aubcry, Histoire du Cardinal de lUchelieu, tome I, page 571.
(2) Lettre écrite par Yves Le Duchat à son frère, conseiller au parlement de Metz, le 6 décembre 1642 (archives de M. Gabriel Hanotaux). Yves Le Duchat est l'auteur de VHistoire de la guerre entreprise par les Français pour la conquête de la Terre Sainte sous Godejroy de Bouillon. Cet ouvrage, composé en grec (1020); fut traduit en français. Yves Le Duchat publia, en 1629, une histoire de la révolte de Soubise et de La Rochelle. Subiza et Rupellcnscs domili, carmen grœcuni cuni versione lalina.