MÉCONTENTEMENT DES VÉNITIENS
sait l'alliance elle-même. Quelle bassesse d'âme supposait-on au
gouvernement vénitien de penser qu'il admettrait volontairement une proposition visant le passage des armées françaises dirigées expressément contre la République. La scène fut vive. Luçon restait assez embarrassé. Il se rejeta sur les résolutions arrètées en conseil, sur la dureté des temps, sur les difficultés de l'heure présente : « Noussommes vraiment dans une situation misérable, dit-il. Les Espagnols ne sont pas contens de nous, nous ne sommes pas bien avec l'Angleterre, ni avec les États de Hollande, le duc de Savoie est mal satisfait, la République se plaint, nos propres sujets sont soulevés contre nous; de façon que, pour vouloir faire le bien, nous souffrons des maux sans nombre (1). » Ce langage n’était pas fier ; il dévoilait trop bien les inconvénients de la fausse situation où s'était mis le gouvernement du maréchal et le manque d’autorité de ses ministres, tant au dedans qu'au dehors (2).
Les ambassadeurs de Venise sentaient qu'ils avaient barre sur
le jeune secrétaire d'État, et maintenant qu'ils avaient perdu la
partie dans l’affaire des Grisons, ils ne cherchaient qu’à prendre leur revanche dans celle de la médiation. On les abandonnaït par crainte de mécontenter l'Espagne : avec une promptitude rare, ils se retournent vers l'Espagne, et c’est à la grande ennemie, à la rivale éternelle qu'ils demandent le moyen de punir Luçon de sa témérité.
Celui-ci, en effet, poursuivait officiellement, auprès d’eux et auprès de toutes les puissances, les propositions relatives à la médiation de la France pour le règlement définitif des affaires d'Itahie.
Le plan d'ensemble, définitivement arrêté, est exposé dans une lettre que le ministre adresse aux représentans de la France dans les cours intéressées : « Je vous dirai que le désir qu’a le Roi de pacifier les troupes de l'Italie et rétablir le repos par toute la chré-
(1) Ambass. Vénit. Lettre du 22 janvier (f° 280).
(2) Toute la politique tortueuse de Luçon est résumée, par lui-même, dans une lettre adressée à Sancy, ambassadeur à Constantinople : « Le roy eslime faire beaucoup s’il peut tenir les choses en telle balance que, sans rompre avec le roi d'Espagne, il empêche la perte de M. de Savoie qu'il est obligé de conserver par raison d’État, c'est ce
qui lui fait et vouloir retirer ledit sieur Lesdigaières, et, tout ensemble, faire la paix. » (Corresp., t. VII, p. 32.)