LA REINE-MÈRE QUITTE PARIS
Le départ fut fixé au 3 mai. Le roi vint la visiter ce jour-là, L’entrevue fut froide et politique, non tendre, ni de mère à fils. La reine l’appela Monsieur. Le roi répondit par un compliment apprèté que Luynes lui avait fait apprendre par cœur. La reine baïsa
le roi à la bouche, sans l’'embrasser; pourtant, à la fin, elle fondit
en larmes, quand son second fils, Gaston, vint prendre congé d'elle; elle le serra par deux fois, sans pouvoir presque parler. Mais, aussitôt, elle se reprit, et elle recut, le visage froid et immobile, les compliments de la cour et de la ville, venues pour la saluer à son départ. On devinait, dans ce silence et dans cette froi-
deur, l’orgueil blessé, la dissimulation et le désir de vengeance
qui étreignaient le cœur de l’Italienne, chassée du pouvoir dans des circonstances si tragiques.
Au bas du perron, des carrosses attendaient la reine et sa suite. Laissons parler maintenant l’évêque de Luçon : « Elle sortit du Louvre simplement vêtue, accompagnée de tous ses domestiques qui portoient la tristesse peinte sur leur visage ; et 1l n’y avoit guère personne qui eût si peu de sentiment des choses humaines que la face de cette pompe quasi funèbre n’émüt de compassion. Voir une grande princesse, peu de jours auparavant commandant absolument à ce grand royaume, abandonner son trône et passer, non secrètement et à la faveur des ténèbres de la nuit cachant son désastre, mais publiquement, en plein jour, à la vue de tout son peuple, par le milieu de sa ville capitale, comme en montre, pour sortir de son empire, étoit une chose si étrange qu’elle ne pouvoit être vue sans étonnement. Mais l’aversion qu’on avoit contre son gouvernement étoit si obstinée, que le peuple ne s’abstint néanmoins pas de plusieurs paroles irrespectueuses en la voyant passer, qui lui étoient d'autant plus sensibles que c’étoient des traits qui rouvroient et ensanglantoient la blessure dont son cœur étoit entamé (1). »
(1) Mémoires (t. I, p. 164). — Il faut lire aussi tout le jugement porté sur le maréchal d'Ancre et sur sa femme (p. 170) : « Heureux l’un et l’autre s'ils eussent vécu en l'amour et confiance qu'ils se devoient... etc. » — Ce morceau et le Caput apologeticuim, écriten avril 1618, publié par M. AvENEL, sont des morceaux d'histoire du plus haut prix et montreut toute la distance qui sépare, même chez les hommes d’État les plus vigoureux, ies jugements des actes, les velléités des volontés.
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