‹ Histoire du Cardinal de RichelieuChapitre 192 sur 479 · LES INTRIGANTS · texte numérisé non relu

LES INTRIGANTS

LA

têtes expérimentées. Mais ce personnel, un peu défraichi, aurait-il l'autorité suffisante, soit auprès du pays, soit auprès du jeune et entreprenant favori ?

Dans sa coterie intime, il y avait d’abord ses deux frères, Honoré et Léon, bientôt ducs de Chaulnes et de Luxembourg, qui ne furent jamais, pour lui, que des mannequins à manteaux de ducs et pairs. Quelques autres paraissent gens d'esprit et de main : un Modène, appartenant à une excellente famille du Comtat, ayant avec lui quelque cousinage, personnage remuant et actif (1); un Déagent, qui eüt pu tenir des emplois considérables ; il avait du sérieux, du savoir-faire et de la décision ; souvent mêlé aux grandes affaires, il parait les avoir comprises. Pourtant 1l échoua : peut-être par maladresse d'esprit, plus probablement, faute de cœur. Après s'être beaucoup remué, il finit par se faire mettre à la Bastille avec la réputation d’avoir trahi tous ceux qu'il avait servis (2).

On trouvait, en outre, à mi-chemin, entre Luynes et la reine Marie de Médicis, quelques-uns de ces réjouissants personnages venus d'outre-monts, qui traversent l’histoire de ce temps, comme des acteurs de la Comedia dell Arte, et qui, héritiers déchus des politiques du xvi° siècle, partant de Machiavel, se dirigent vers Scapin : un certain abbé Ruccellai, Florentin, d’abord clerc de la Chambre à Rome, puis, s'étant insinué dans la faveur du Pape Paul V assez avant pour donner de l'inquiétude au cardinal-neveu, expulsé de Rome et perdant ainsi sa carrière de porporato. Venu

(1) Francois de Raymond de Monmoiran, seigneur, puis marquis de Modène au comtat Venaissin, né en 1567, lieutenant genéral à l’armée du roi Louis XIII, ambassadeur pour Sa Majesté à Madrid et à Turin, Grand Prévôt de France, mortà Avignon,1632 ; il était neveu maternelde Luynes, à la modede Bretagne. Le cardinal de Richelieu le fit mettre plus tard à la Bastille où il séjourna quatre ans avec le maréchal d'Ornano, son neveu. — Voir l'abbé PromPsauT, Histoire de Modène (Comtat Venaissin), Carpentras, 1883, in-8°, — Cfr. Journal d'ArNnauLn, édit. Halphen (p. 302, note 3), et Mémoires de Fox- TENAY-MAREUIL (p. 120).

(2) Déagent a laissé des Mémoires assez intéressants, publiés à la suite de ceux du maréchal d'Estrées, dans les Mémoires particuliers pour servir à l'Histoire de France, Paris, Didot, 1756, en tête du tome III. Ces mémoires ont été utilisés par les rédacteurs des Mémoires de RicneLiEu. — ARNAULD dit dans ses Mémoires (p. 378) : « Déagent avait alors plus de part que nul autre dans les affaires et faisait les fonctions de premier ministre ». — V. aussi Correspondance (t. VIH, p. 383, note) et FONTENAY- MAREUIL, Mémoires (p. 120).

212 RUCCELLAI ET TANTUCCI.

en France, il s’enrôle dans la bande des Contini, vit somptueusement à la cour, et conquiert le genre d'influence qu'assurent beaucoup d'adresse, d’aplomb et de dépenses. IL était, dit-on, sur le point de remplacer l’évêque de Luçon quand eut lieu l’assassinat, — destiné ainsi, toute sa vie, à manquer la fortune d’un quart d'heure. Spirituel, voluptueux, grand musicien, le premier homme, dit-on, qui ait eu des vapeurs, mais, quand il le fallait, vif, actif, remuant et résolu. Ennemi dangereux, crevant d'envie et de vengeance; de ces gens redoutables qui sont esclaves de leur imagination plus encore que de leur passion. Avant tout, adversaire muet de Richelieu qu'il essaya toujours de supplanter près de la reine mère, et auquel 1l paraît avoir voué une de ces haines secrètes qui n’ont leur pleine satisfaction que dans la douceur hypocrite des amitiés de commande, des effusions empoisonnées et des baisers de Judas (1).

Tout en bas de l'échelle, un autre, d'un comique achevé, un certain Tantucci, vrai fantoche, traitre constant et sincère, mangeant ostensiblement à tous les râteliers, curieux, bavard, épistolier, promettant, jurant avec surabondance, pleurnicheur, insistant vraiment un peu trop sur les coups de pied reçus, mais commode parce qu'il savait tout, répétait tout, mentait toujours et était prèt à tout empocher (2).

C'est parmi ces témoins et ces comparses qu'allait se jouer la partie entre Luynes et Richelieu. Celui-ci avait quitté Paris, le 3 mai(3). Le voyage de Blois se fit péniblement. À Orléans, la cour fugitive fut reçue avec de grands honneurs, notamment par le clergé. À Blois, il n'en fut pas de même. Les bourgeois de la ville en délibérèrent et on ne fit, en somme, que juste le nécessaire (4).

(1) Sur cette intéressante figure de Rucellai, cfr. le portrait inséré dans les Mémoires de RicueLieu (t. I, p. 268). — ZELLER, Luynes, p. 6 (p. 19-20). — BENTIVOGLIO, à l’Index. — LEvassor, Histoire de Louis XIII, éd, in-4° (t. IT, p. 31-36). — Amb. Vén., vol. 1771, passim, notamment f0 118.

(2) 11 y a toute une série de lettres des plus curieuses de ce Tantucci, et qui peignent le personnage, dans le vol. 771 des Mémoires et Documents, aux Affaires Étrangères. — Voir aussi Correspondance (t. VII, p. 387).

(3) AVENEL (Correspondance, I, p.541) doit se tromper en disant le 4 mai. — Cfr. une lettre adressée à Richelieu, probablement par Déagent, pour lui demander d’in-

tervenir en faveur de Barbin, datée du 3 mai (Affaires Étrangères, vol. 771). (4) Amb. Vén., vol. 1771 (fo 113).

Page 1