SÉJOUR A BLOIS
Le château abrite encore le principal écuyer, M. de Bréscieux, ami intermittent de l'évêque de Luçon; le secrétaire des commandements, M. de Villesavin, adversaire déclaré; un maitre des requêtes, frère de Barbin; divers familiers, Mazoyer, Messi, un médecin, vieux et fidèle serviteur, Delorme, le chirurgien Ménard, le valet de chambre Roger. Puis les Italiens en nombre : Ruccellai qui, de temps en temps, vient de Paris voir d’où le vent souffle; un camarade à lui, de haute situation et de quelque mérite, Bonzi, évêque de Béziers, qui, comme la plupart de ses compatriotes, ménage les deux camps et ne serait pas fâché d'éliminer l’autre évèque; puis les subalternes, le chapelain Polidoro Geromini et son neveu Francesco, candidat à la survivance, l’apothicaire Codoni, le tailleur Zocolli, et, brochant sur le tout, allant et venant de Paris à Blois et de Blois à Paris, l’éternel Tantucci (1). |
Ainsi entourée d'une sorte de cour, la reine mère pouvait garder, au début, certaines illusions. On disait qu’elle conservait de nombreux partisans dans le royaume et que, notamment, le clergé lui était dévoué. Mais elle sut bientôt à quoi s’en tenir. Le cardinal du Perron ayant voulu s’entremettre pour plaider la cause de la Reine auprès du Roï, celui-ci lui avait fait dire de ne pas se déranger. Louis XIII était tout fier du parti qu'il avait su prendre et qui l'avait délivré. L’ambassadeur vénitien écrit à Venise, qu'à l'audience qui suivit le coup d’État, le Roi, tout en lui donnant les assurances ordinaires d'amitié pour la République, « ne pouvait s'empêcher de rire, à tel point qu'il dut mettre la main devant sa bouche pour que l’on ne s’aperçüt pas de son hilarité intérieure, tant il se sentait lui-même plein de joie d’avoir fait une action grande et inattendue de sa jeunesse (2) ».
Il n’y avait donc pas d'illusion à se faire. Le séjour à Blois serait un long exil.
Richelieu arrive à Blois, le 7 mai. Aussitôt une correspondance
(1) Ces détails sont empruntés à la correspondance des familiers conservée dans le volume 771 des Affaires Etrangères et aux documents recueillis dans les Cing-Cents Colbert.
(2) Amb. Vén., vol. 1771 (°° 86-95).
active s'établit entre lui et le favori, par l'intermédiaire de Déagent. Dès le lendemain 8, Richelieu écrit directement à Luynes. Il lui rend compte du voyage et de l'arrivée de la reine mère. Il affirme que Luynes aura tout contentement d'elle, «que la mémoire des choses passées n’a déjà plus lieu en son esprit », et il ajoute, avec une candeur un peu forte, « qu'il n'eût pas cru que si peu de temps l’eût guérie comme elle est ». Cet empressement à rendre des comptes n’est pas sans paraitre suspect autour de Marie de Médicis. Car Richelieu, dans une lettre à Déagent qu'emporte le même courrier, dit « que quelques-uns ont fort travaiilé contre lui »; mais « que la confiance de la Reine n’a fait que s'en accroitre (1) ».
Luynes et Déagent répondent diligemment. Le 10, Luynes écrit qu'il est très satisfait de voir que « les affaires réussissent selon le désir des gens de bien »! C’est la formule qu'on emploie. Péagent est plus prolixe. Il envoie à l’évêque de Luçon « le chiffre que vous me commandâtes de faire à votre départ ». Il conseille à la Reine de parler ferme, en se servant toutefois d’un autre intermédiaire que lui-même ; il maintient l’évèque de Luçon dans une utile inquiétude : « Je ne vous tairai point, monsieur, qu'à toutes heures, on a les oreilles battues de ne se point assurer en la personne à laquelle vous savez que j'ai voué tout service (c'est Richelieu), et veut-on persuader qu'elle est du tout portée à caballer. J'essaye, autant qu'il m'est possible, à faire voir la vanité de ces beaux avis, en espérance d’en venir à bout, quels artifices que l’on apporte au contraire, pourvu que vos conseils soient suivis par delà (c’est-à-dire par la Reine). »
Le 10 encore, Richelieu reprend la plume, et puis le 12, et puis, de deux jours en deux jours, il écrit tantôt à Luynes, tantôt à Déagent, le plus souvent aux deux.
Et ce sont toujours les mêmes protestations, les mêmes engagements, les mêmes effusions : « À M. de Luynes, le 10 mai. Je vous rends mille grâces des bons offices que, de plus en plus, vous continuez journellement à me départir et particulièrement de la
(1) V. Affaires Etrangères, vol. 771, et Correspondance (t. VII, p. 927).
confiance qu'il a plu au Roi me témoigner par votre moyen en agréant l'honneur que la reine mère a voulu me faire, en m'établissant chef de son conseil et en me mettant ses affaires entre Les mains. Je me promets faire connaître à tout le monde que je m'ac-
quitterai de cette charge au contentement de Sa Majesté et de
tous les gens de bien, en dépit de mes envieux qui ne sont pas en petit nombre... La Reine est fort satisfaite et contente, grâce à Dieu... » A Déagent, le même jour : « Nonobstant mes ennemis et mes envieux, la confiance qu’on a désiré que je prisse auprès de la Reine est établie... Je m'oblige à CIT (au Roi) sur ma tête d’empècher toute caballe, menée et monopole; ou, si je ne le puis, non seulement m'obligé-je à lui en donner avis, mais le lui donner à temps pour porter remède. » Puis il fournit des détails précis sur la conduite de la Reine : « Elle a voulu écrire à la maréchale d’Ancre; car j'ai su qu’un soir elle avait fait sortir une de ses femmes de chambre et avait demandé de l'encre et du papier. mais certainement elle ne lui a pas écrit. » À Luynes, encore Île 12 : « Surtout ne vous étonnez pas de ce que vous orrez; car je veux mourir si le Roi, et vous en particulier, n'avez contentement de la reine mère et si vous n’avouez un jour que j'ai fait auprès d'elle ce que doit faire un homme de bien... »
Le 18 mai, à Déagent, en se servant du chiffre qu'il avait reçu : « Je suis grandement et plus que je ne puis dire obligé à CII (au Roi) et à 158 (Luynes) de la confiance qu'ils ont en moi; s'ils ysont trompés, je supplieDieu qu'ilne me pardonne jamais. L'esprit de CXIIT (la reine mère) est et sera tel que vous sauriez désirer... CXIIT (la Reine) a voulu faire tenir publiquement son conseil à 123 (Richelieu) comme chef d’icelui, ce qu'il n’a fait, attendant que CII (le Roi) l’ait agréé, quoiqu'il sache bien en général être envoyé ici par CII (le Roi) pour servir CXII {la reine mère) ainsi qu'il lui plaira. » La Reine est toujours en soupçon; mais Richelieu l’endort, « vu la franchise avec laquelle je lui ai parlé ». Et de fait, depuis ce temps-là, « la bonne chère de Sa Majesté qui m'a toujours fort bien traité est fort augmentée. ». «M. de Villesavin chemine bien, comme aussi M” de Guercheville... » Tout cela frise bien une sorte d'espionnage. Aussi Déagent ne se gène pas pour
écrire à l’évêque lui-mème que cette accusation court sur lui à Paris (1).
Malgré ces preuves et ces protestations incessantes de la part de lévèque, du côté de la cour on reste froid. Plus il avance, plus on recule. On le soupçonne toujours, ilse défend sans cesse. Son langage est si chaud qu’on ne peut le croire sincère. D'ailleurs, ce qu'on craint, ce ne sont pas tant ses actes, c'est lui-même. Le mot est du nonce Bentivoglio : « Il est odieux parce qu'il a trop de mérite, di troppo sptrito (2).» Tantôt on se plaint qu il fomente des troubles à l'intérieur, tantôt 1l cabale avec l'Espagne, tantôt 1l invite la Reine à recevoir de hauts personnages, des ambassadeurs; puis on l’implique au procès de la maréchale d’Ancre, et on le fait trembler sous la menace des plus perfides et des plus dangereuses accusations.
IL tient tête au début. Il a réponse à tout : « Quant aux bruits qu’on fait courir des brouilleries et menées qui se traitent, je vous supplie de croire, quoi qu’on die, que jamais on n'aura but n1 dessein que le contentement du Roi, et si la chose arrivoit autrement, vous savez bien ce que je vous ai mandé... » « Quant à celui qui parle par ouï-dire de 123 (Richelieu), quiconque qu'il soit, c’est un imposteur qu'il fera rougir, sans savoir de quoi il est question, quand on voudra... » « Quant aux intelligences d'Espagne, je n'ai rien à vous dire, sinon que je suis d'avis qu'on dit que 123 traite avec le Grand Turc parce qu'il a communiqué avec son Chaours qui est à Paris... La Reine a établi ledit 123 en sa maison aux charges qu’il a plu au Roi d'agréer; ce n’est pas, comme vous pouvez croire, au contentement de tout le monde, particulièrement de 148 (Ruccellai), qui, ayant perdu tous ses artifices de decà (à Blois), ne les épargnera pas delà (à Paris)... Mais dormez en repos et sachez que ce que je vous mande est si vrai que rien ne le peut être davantage. Je vous prie de continuer les assurances de mon affection au service de CII (du Roi) et de 158 (de Luynes), à qui je me fie comme vous savez... » ILse fie, dit-il,
(1) Toutes ces correspondances sont en originaux au vol. 771 des Affaires Étrangères. (2) BENTIVOGLIO (t. I, p. 223).