DOUBLE JEU
mais on ne se fie pas à lui. Et les lettres de Déagent le lui font sentir d'abord, le lui déclarent bientôt (1).
Un mois ne s’est pas écoulé que son double jeu est découvert. Sa situation est intenable. De partout, des nouvelles inquiétantes lui arrivent. Bentivoglio, qui est public dans la circonstance, écrit le 23 mai: « Il se confirme que Luçon a reçu l’ordre de se retirer; 1l était déjà en dissentiment avec la reine mère, car il s'était chargé de l’épier et de rapporter toutes ses actions au Roi. Le pauvre homme a bien perdu de sa réputation et de son autorité dans tous ces événements. » Le 6 juin, Richelieu recoit de Luynes une lettre pleine de réticences où, parmi les formules de politesse excessives, il voit l’insolence d’une faveur désormais assurée et le soupcon permanent d’une inquiétude que rien ne désarme.
Alors, il perd courage et, cerné de toutes parts, trompé par (ous, lui si fin et si fait pour tromper les autres, pris au piège de sa propre habileté, il trouve, dans une résolution soudaine, la ressource dernière qui le tirera de cette impasse. Il écrit à Déagent : « Je suis le plus malheureux de tous les hommes, sans l'avoir mérité; si Je n'eusse pensé être garanti de l'envie et de la rage par l'appui que vous savez, je ne me fusse pas embarqué au vaisseau où je suis... Sa Majesté jugera ce qu’elle doit faire. Monsieur de Luynes et vous lui conseillerez, et moi je ferai voir que je suis vrai et fidèle serviteur... Rien ne me changera en quelque lieu que je sois; partout je servirai le Roi si ingénument et avec tant de passion que mes ennemis en recevront de la confusion... Je vois bien qu’il ne me reste que la parole à cet effet; mais, en quelque façon que ce soit, je ferai mon possible... » On sent, à cette lettre, qu'il ne restera pas longtemps près de la reine mère. Le mème Jour, 1l écrit au Père Suffren, un bon jésuite, ami de la reine mère, de se préparer à venir rejoindre celle-ci à Blois (2).
Cette lettre est du 10 juin. Que se passe-t-il, à une date très voisine de là, probablement le lendemain? Vers dix heures du soir,
(1) Voir la lettre de Déagent du 9 mai, « 3 heures du matin », dans vol. 771, Affaires Étrangères — Cfr. Correspondance (t. VII, p. 394), et BenTivocLio (I, p. 250).
(2) Lettre du 10 juin au père Suffren, original, Affaires Étrangères (vol. 771). — Correspondance (t. VII, p. 397).