SINGULIER ÉPISODE
ayant fait changer celle-là qui était bien vraie, excusez mon affection et la passion que j'ai à votre service. » Tous ces faits concordent avec tant de précision qu'on ne peut les mettre en doute. Cependant il est assez curieux que la lettre même qui détermina le départ de l'évêque ne se soit pas retrouvée jusqu'ici (1).
Quels furent les sentiments de la Reine ? Nous les connaissons par le récit de son premier médecin Delorme, et nous savons qu’elle fut malade de fureur. Nous avons les lettres qu'elle écrivit au Roi et à Luynes. C'est le rugissement d'une lionne blessée : « Si la qualité de mère a du pouvoir à l'endroit d’un fils... je vous supplie de tout mon cœur de ne me dénier pas la continuation de la faveur que vous m'’aviez faite de retenir l’évêque de Luçon près de moi. Ne me faites pas faire des affronts que J'aimeralis mieux mourir que de les endurer... ce que je désire avec telle passion, qu'après le bien de votre service, je ne désire autre chose en ce monde. » À Luynes : « Après avoir mis le Roi au monde, l'avoir élevé, avoir travaillé sept ans à son établissement, je Suis réduite à voir mes ennemis, même mes domestiques, me faire tous les jours des affronts... Je deviens la fable du peuple... Éloigner l’évêque de Lucon, c’est {émoigner qu’on ne me traite plus en mère, mais en esclave... On veut donc me forcer à quitter le royaume. Puisque le Roi a confiance en vous, c’est à vous de lui remontrer qu’il ne doit pas craindre de déplaire à quelques particuliers pour donner contentement à sa mère. J'envoie l’évêque de Béziers vers Le Roi. Il voudra dire le reste (2). »
(1) Cet incdent si curieux et si intéressant, qui permet d'apprécier l'embarras de Richelieu et son jeu si compliqué entre la reine mère et la Cour, est presque incompréhensible si l’on ne rectifie pas les dates adoptées pour la classification des documents dans le manuscrit des Affaires Etrangères et acceptées d'abord par M. AvEnEL. Celui-ci notamment a, dans son tome I, reporté à l’année 1618 deux lettres de Richelieu et de son frère qui sont certainement de juin 1617. Cfr. Correspondance (t. TI, p. 584 et t. VII, p. 401-407). Il faut dater du 14 mai et non du 14 juin la lettre du marquis de Richelieu où celui-ci s'excuse auprès de l'évêque (Affaires Etrangères, vol. 771). — Les détails que je donne au texte sont empruntés aux lettres de Marie de Médicis, à celles de son entourage et notamment de son médecin Delorme qui ne la quitta pas dans cette crise.
(2) Voir aux Affaires Étrangères, vol. 771, fo 325 et suiv. : la lettre de la reine mère pour protester contre le départ de l’évêque de Lucon, les « Instructions données