FIERTÉ RECONQUISE
le sera de même contre vous, si vous ne partez, immédiatement sa lettre vue. Je vous conseille, en vrai ami et serviteur, de venir incontinent. Vous n’avez pas sujet de craindre. Car la Reine a écrit à M. de Luynes d’une facon qu'il n'a garde de manquer d'empêcher tout ce qu’on pourrait profiter contre vous de votre absence. Monsieur votre frère a fait ce que tous vos ennemis conjurés n’ont pu effectuer et, pour vous dire franchement mon avis, votre hâte vous a pensé faire du mal. Mais la grande affection de la Reine a remédié à tout. Vous pouvez venir en toute assurance; mais venez à l’imprévu pour voir la mine de nos gens (1)... » Richelieu fait toujours la sourde oreille. Deux jours après, autre lettre, plus pressante encore, de la même source et de la même main. Même immobilité. Les soupçons planent sur lui et sur son frère. Ils se défendent à peine dans des lettres concertées où la concordance des termes exprimant des excuses également alambiquées cache à peine leur commun embarras.
Cependant à Paris, on a connu tout l'incident. Richelieu, d’ailleurs, avait pris Les devants. Il avait écrit au Roi et à Luynes. La lettre au Roi indique, chez l’évèque, le regret « de ne pouvoir se garantir des calomnies dont on le charge, que par le silence », et sollicite le Roi «de lui prescrire pour sa demeure tel autre lieu qu'il plaira à Sa Majesté, où je puisse vivre sans calomnie comme je suis de coulpe, l’assurant que, en quelque lieu que ce soit (et il avait ajouté en marge ces mots rayés prudemment « même la Bastille s’il le juge à propos »), je m'estimerai grandement heureux s’il me garantit de la perte de ses bonnes graces ».
La lettre à Luynes laisse percer l'émotion, mais elle est déjà toute différente des lettres précédentes. La résolution prise donne à l'homme un accent de fierté : «J'ai supplié la Reine de me permettre de me retirer, lui demandant congé pour quinze jours. Vous saurez comme le tout s’est passé, quelles sont mes
(1) Cette lettre si intéressante de l'évèque de Béziers, Bonzi, n’est pas aux Affaires Étrangères. Elle est conservée dans les archives de la maison de Richelieu qui m'ont été ouvertes par la très gracieuse obligeance de S. A.S. madame la princesse de Monaco. Archives de Richelieu, Papiers du Cardinal (t. I, p. 67).