LE COMTE PALATIN, FRÉDERIC V
nourrir comme un enfant, abattu par la mort de sa femme, se promenait parmi les œuvres d’art de ses collections, regardant ses mains pâles, toujours en larmes, comme s’il pleurait d'avance sur les misères effroyables que sa mort allait déchainer. Il mourut le 20 mars 1619.
Avant de mourir, il avait connu les douleurs dont il avait accablé lui-même les dernières années de son frère Rodolphe. Il avait vu sa succession dépecée en quelque sorte de son vivant, et il avait dù, par respect pour les intérêts de la maison de Habsbourg, assurer, autant que possible, la succession de ses trois couronnes, Bohême, Hongrie et Autriche, à un cousin qu'il détestait, Ferdinand de Styrie.
Mais sa mort ouvrait une question plus haute. L'empire était électif ; il s'agissait de savoir si la couronne impériale serait maintenue dans la famille des Habsbourg, alors même qu'il n'y avait plus de descendance directe. Le protestantisme, maitre de l'Allemagne du Nord, sentait que l'occasion était unique pour briser l'unité du parti catholique dans l'Empire et arracher celui-ci à l'influence des provinces du Sud. Il eût voulu imprimer, dès lors, à l’Allemagne le mouvement de bascule que la main d’un grand homme d'État devait déterminer deux cent cinquante ans plus tard (1).
L'homme que les circonstances désignèrent pour tenter l'entreprise était Frédéric V, comte palatin du Rhin. Ce jeune prince, né en 1596, avait succédé, en 1610, à son père Frédéric IV, petitfils lui-même de Frédéric /e Pieux, qui avait embrassé la religion réformée et s'était allié, pendant tout le cours des guerres de religion, avec les protestants de France. Ces comtes palatins régnaient à Heidelberg. Leur magnifique château, planté sur la colline, dominait le cours du Neckar et « cette agréable campagne que le fleuve le plus noble va arrosant (2) ». En religion, les
(1) Sur l’ensemble de la politique européenne à cette époque, il faut avoir sous les * yeux l'exposé très complet, très lucide et très renseigné que Vittorio Sri a mis en tête de son Mercure (t. 1, p. 10-20).
(2) Mémoires sur la Vie et la Mort de Loyse JULIANE, palatine, nce princesse d'Orange. À Leyde, chez Jean Maire, 1645, in-4° (attribué à Spanheim) (p. 50).