‹ Histoire du Cardinal de RichelieuChapitre 421 sur 479 · CAMPAGNE DU ROI DANS LE SUD · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DU ROI DANS LE SUD

vant les conseils de l’évèque de Lucon, elle travaillait à constituer dans le royaume « un tiers-parti » qui se poserait en arbitre entre le Roi et les protestants (1). Richelieu faisait étalage de son zèle auprès de Luynes en dénonçant les armements des protestants dansla région (2). Maisces habiletésne trompaient personne. On était en des brouilleries perpétuelles; on s’épuisait en négoclations vaines. |

La Reine perd de nouveau patience. Saint-Jean d’Angely capitule le 25 juin. Elle laisse le camp et vient apaiser son cœur ulcéré chez son ami; mais, cette fois, à Richelieu, non plus à Coussay. L’évêque affecte une parfaite sérénité; de là, il écrit à l’archevèque de Sens des lettres où il affirme que « la Reine et le connétable ne se sont jamais séparés en meilleure intelligence ». C'est une feinte, Cependant, comme le Roi quitte ces régions pour senfoncer dans le Sud, on le rejoint, on l’accompagne encore et l’'évèque écrit que si la Reine trouvait un « Couzières » sur sa route, « elle en mesureroit volontiers les allées pour huit ou dix jours ». Elle va jusqu'à Blaye. Puis elle se dégoûte définitivement ; elle s'éloigne de l’armée et rentre lentement vers le Nord, par Angers.

C’est, de nouveau, la rupture complète. Luynes, voyant tout céder devant lui, est au comble de l’orgueil. Il écrit à son beaupère une lettre qui n'est qu’une gasconnade impudente : « Quelle est la chose que Dieu ne peut quand il veut donner son assistance à un grand Prince? Vous le voyez par tout ce qui s’est passé. Il ne nous manque que les jambes pour aller plus vite; car elles ne peuvent point suffire au chemin qu'il nous faut faire. Il ne reste plus à M. de La Force qu'à capituler. Je ne sais pas encore de quelle farine sera le pain. M. de Rohan est à Montauban, lui, bien épouvanté, je crois, et nous bien résolus d'aller bientôt et courageusement lui donner l'assaut... Si les

(1) Le reproche de vouloir former un «tiers-parti » est celui qui s'adressa désormais à la reine mère et à son conseiller. V. Correspondance (t. VII, p. 455) et ZELLER, Luynes (p. 124).

(2) Correspondance (t. VIII, p. 21). Lettre du 8 juillet écrite par l'évêque et datée « de Richelieu, lieu riche de nom et non d'effet », à l'archevêque de Sens. Corres-

pondance (t. VII, p. 489).

choses continuent à aller comme maintenant, nous aurons bien vite expédié le tout et vous pouvez dire que vous avez un gendre qui n’a pas été sans vous faire honneur; car il a exposé sa vie

pour son Dieu, pour son roi, pour le devoir de sa charge... ».

Vantardise d'autant plus ridicule que, de l'avis commun, Luynes n’aimait pas beaucoup à s’exposer au feu (1). |

On dirait que les succès de son adversaire ne font que roidir l’évêque de Lucon. Jusqu'alors, il avait essayé de couvrir les mécontentements réciproques entre la reine mère et le favori. Maintenant, il ne dissimule plus. On peut croire qu'il a fait son deuil de l'affaire du chapeau. A Rome, La Cochère s’apercoit de ce changement et se plaint de « l’excès de retenue » dans l’attitude et les démarches de l’évêque.

Mais celui-ci prétend garder, avant tout, sa dignité et son franc parler. La reine mère, sur son conseil, envoie au camp royal M. de Marillac en mission confidentielle. Les instructions sont rédigées par Richelieu. Elles le prennent de haut au sujet de cette affaire des fortifications d'Angers, « tant célèbre dans l’histoire ». Ce ne sont d'ailleurs que plaintes, récriminations de toutes sortes et celle qui fait toujours le fond de la querelle, à savoir qu'on ne donne pas à la reine mère entrée au Conseil (2).

Même langage, et plus accentué encore, dans les lettres adressées, presque chaque jour, au bon archevèque de Sens qui sert d’intermédiaire. Le Reine se plaint que le connétable « méprise d’avoir son amitié ». Tandis que Luynes écrit encore à l’évêque

de Luçon, le 9 juillet, avec ses phrases excessives : « Je voudrois

avoir donné de mon sang et que vous fussiez avec nous », l’'évèque réplique sur un ton très haut : « M. le connétable me fait l'honneur de me mander que quelques-uns philosophent sur le voyage de la Reine; et il me le mande obligeamment pour

Sa Majesté vu qu'il dit qu’il en fait un jugement contraire. » Les

deux hommes se mesurent à ce simple rapprochement (3). Luynes prétend se servir encore de la tentation du chapeau;

1) Voir la lettre dans ZeLcer, Luynes (p. 299). 2) Correspondance (t. VII, p. 493, 500, 935). 3) Cfr, BASSOMPIERRE, Journal (t. Il, p. 275).

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il en parle à Marillac : Richelieu répond en communiquant des nouvelles de Rome où La Cochère lui dit combien la cour de France travaille mollement à la promotion, et 1l ajoute simplement : « Mon intérêt n’est nullement considérable; celui de la France ne l’est pas peu, qui recevroit deux affronts de suite. Sur tout cela, je vous laisse faire ce que vous estimerez à propos (1). »

La mission de Marillac n’arrange rien, et Richelieu le fait encore savoir à Luynes dans une lettre extrêmement polie, mais nette : « La Reine vous tient érès bon; ce sont ses paroles; mais elle croit que vous vous rendez facile à recevoir de mauvaises impressions en ce qui la touche et que vous êtes détourné par autrui, et non par vous, de beaucoup de choses qui pourroient lui apporter contentement (2). »

En même temps, l’archevêque de Sens reçoit une bordée terrible de la Reine elle-même. En vérité, on dirait qu’on entend la grosse femme : « Le sieur de Marillac m'a rapporté que mon cousin le connétable lui avoit dit que quelques-uns faisoient mauvais jugement de mon voyage : Je me moque de leurs jugemens... Si c'est faute d’être inutile dans les chaleurs du Languedoc, j ai tort, mais pas autrement. Si j'étais utile à ce qui se fait je mépriserois ma santé... mais je ne puis digérer le mépris; j'ai le cœur grand; je ne suis point trompeuse, je ne le serai Jamais. »

Richelieu ajoute à la lettre de la Reine un commentaire froid, à sa manière : « J'ai vu un temps que la Reine appréhendoit les mauvais rapports; mais depuis quelque temps, elle ne s'en soucie plus... Entre vous et moi, je ne puis vous céler que le porteur ne m'ait dit une chose qui ne me plait aucunement qui est qu'on persuade à M. le connétable que la Reine lui veut un extrème mal. » Tout cela doit passer sous les yeux de Luvynes.

Les choses, comme on le voit, sont au pire. Luynes sent qu'il a

(1) Correspondance (t. I, p. 691, ett. VII, p. 502-503),

(2) Les correspondances aigres-douces entre tous ces personnages sont conservées aux Affaires Etrangères, vol. 773, et en partie publiées dans Correspondance (t. I et t. VII).

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