SIÈGE DE MONHEURT
canon); en raison de l’état des chemins, on était exposé à manquer de vivres. Il fallut prendre le parti de lever le siège. On décampa le 10 novembre. Le roi pliait bagage devant ses sujets. « Le mercredi 10, le roi quitta son logis de Piquecos et vint loger à Montbeton. Il passa, en y allant, devant mon logis et me dit, la larme à l'œil, qu'il étoit au désespoir d’avoir reçu ce déplaisir de lever le siège (1). »
Luynes accusait tout le monde. Il accusait la reine mère d’avoir voulu fomenter un tiers-parti (2;. Il s’en prenait au temps, à la saison, aux troupes, aux généraux qui commandaient sous ses ordres. Payant d’audace, il écrit au prince de Condé une lettre
où il lui reproche « qu’au milieu de ses plaisirs, 11 parle avec
liberté d'une personne qui couche tous les jours de son reste.
pour le salut de l'État », mais ajoutant « qu'il espère d’être quelque jour assez heureux pour faire sentir À ses ennemis l’injustice de leurs plaintes ».
Au fond, il se sent perdu. La honte et l'impuissance le dévorent. Il n'ose pas ramener le Roi à Paris, ni affronter lui-même, sous les coups de son échec, la raillerie de la grande ville où la Reine, Marie de Médicis, est rentrée en hâte. Autour de lui, ce ne sont plus que plaintes, blâme, défection, piège, péril. La Cour se venge et se prépare à l’accabler s’il tombe. Ruccellai seul lui reste fidèle. |
En désespoir de cause, il s’en prend à Monheurt, petit chàteau entre Aiguillon et Tonneins, qu'on croyait pouvoir emporter en un tour de main; du moins, la campagne ne se terminerait pas sur un échec. Mais Monheurt se défend. Le connétable perd
tout courage. Il fait venir un de ses amis, Contades : « Contades
dit-il, voilà ma compagnie défaite, Montauban que nous avons failli, Monheurt que nous ne pouvons prendre, les Huguenots, qui ne sont rien en effet, et qui résistent à la puissance d'un grand Roi. Qu'est-ce que cela? » Contades répondit que c'était (1) Journal de BassomrierRE (t. IT, p. 864).
(2) Cette accusation n’était pas sans fondement. Les parlements, notamment ceux de Bordeaux et de Toulouse, se montraient bien hardis dans leurs harangues. Richelieu
surveillait tous ces mouvements, prêt à en profiter. V. Mémoires de RICHELIEU (t. J, P. 246-47-254) et aussi le récit de l’ambassadeur florentin dans ZELLER (p. 126).
PANRE TE TE
MORT DE LUVYNES. 505
la saison, les maladies, les pluies. « Non, dit-il, Contades, mon ami; il y a autre chose que je ne puisdire. » Richelieu ajoute qu'il voyait que « Dieu n’était pas de son côté ».
Cet homme, qui avait été si constamment heureux, ne put supporter un pareil retour de la fortune. Dans les premiers jours de décembre, il fut atteint lui-même de la maladie. Il s’alita, se sentant frappé à mort. Ruccellai, qui se piquait d'originalité, le soigna avec un dévouement touchant. L'éruption se fit mal et rentra.
Monheurt fut pris et mis à sac, le 13 décembre. Le 15 décembre, Luynes était mort. La destinée, qui arrange si bien les choses, fit mourir, avec la faveur, le favori (1).
Louis XIII vit la mort de Luynes avec la froideur d’un Bourbon et d'un roi. Il fit écrire par ses secrétaires des lettres suffisamment émues au beau-père du connétable, le duc de Monthazon, et à la veuve, qui d’ailleurs parait avoir porté le deuil assez légèrement, puisque trois mois après elle se remariait avec le duc de Chevreuse. Et puis, on ne parla plus du mort, qui, la veille, tenait une telle place. « Quand on porta son corps pour être enterré, je crois, à sa duché de Luynes, dit Fontenay-Mareuil, au lieu de prêtres qui priassent pour luy, j'y vis de ses valets Jouer au piquet sur son cercueil, pendant qu'ils faisoient repaitre leurs chevaux (2). »
Pour Louis XII, Luynes était l’homme qui l'avait fait roi. Ne pouvant se passer d’un appui et d’un guide, il s'était attaché à ce courtisan plus âgé que lui, insinuant et doux. Luynes s’entendait mieux que personne à faire jouer les ressorts, assez simples d’ailleurs, qui remuaient cette âme : le besoin d’une distraction perpétuelle, la méfiance à l'égard des proches et le goût contraint de l'autorité.
Louis XIII était de ces hommes qui ne peuvent être seuls et qui, incapables d'une application soutenue, remplissent les lon-
(1) Mémoires de RicHELtEU. — CHABANS (p. 190-96). — Luynes mourut au château de Longuetille, non loin de Monheurt (renseignement dû à M. Couypa, l'érudit auteur de La Fronde en Agenais). — Héroard dit, sous la date du 15, mercredi : « Le roi quitte Longuetille à cause de la maladie du Connétable qui meurt à Dumasan, à deux heures » (CHE DE 26).
(2) FONTENAY-MAREUIL (p. 164).