VOYAGE DE GUYENNE
favoris italiens, s'appuyant sur une coterie de jeunes parlementaires, tous fiers d’être invités à ses ballets (1), il prend des airs d'homme résolu à aller jusqu’au bout. Il entraine dans sa querelle la plupart des princes, les Bouillon, les Mayenne, les Longueville, se retire à Clermont en Beauvaisis, puis à Coucy, dans une place réputée imprenable. Il lève des troupes et tient la campagne. On lui envoie le vieux Villeroy, qui lui est plutôt agréable. Mais il résiste et lance son manifeste, disant que les mariages ne pouvaient avoir lieu tant qu'on n'aurait pas porté des réformes profondes dans l’administration du royaume et tant que le maréchal d’Ancre serait le maitre du gouvernement.
Dans ces circonstances, Concini crut prudent de céder au temps et de s'éloigner momentanément de la cour. Les affaires de Picardie ne s’arrangeaient pas. Longueville tenait bon et fomentait contre lui la sédition. Pour se défendre, il avait dü attaquer, et un événement tragique qui avait eu un grand retentissesement — le meurtre de Prouville, lieutenant du duc, — l'avait mis en échec devant l’opinion (2). La reine partait pour le voyage de Guyenne. Elle lui offrit le commandement de l’armée qui devait accompagner le roi et le protéger contre l’armée des rebelles. Un homme plus hardi eût accepté : il eût traversé en triomphateur la France entière; il eût couvert, de sa présence, l’alliance des deux couronnes. Mais Concini préféra rester dans le Nord, à défendre ses intérêts personnels, et à guerroyer dans les environs d'Amiens sur les derrières de l’armée des princes. Ce refus donne sa mesure.
(1) On connaît la boutade de Sully au prince de Condé : « Et moi, je tiens vos affaires d'État pour des ballets. » C'est une allusion à ces fêtes où la jeunesse parlementaire était si heureuse d'être invitée. — Sur l'attitude du Parlement, très favorable, dans toutes ces circonstances, à Condé, voir le Mercure françois (t. IV, p. 38 et suiv.), et cfr. le document manusc. conservé au fonds Dupuy, vol. 96 : « Mémoire de l'État du Parlement (en 1615) el comme il est divisé. »
(2) Naturellement , les mémoires contemporains s'étendent très longuement sur ces faits. On en trouvera un récit en quelque sorte officiel, avec les pièces: publiques les plus importantes, dans le Mercure françois (&. IV, à partir de la page 79). — Le Manifeste du prince de Condé est publié à la page 129. Il est daté de Coucy, le 9 août. — Voir aussi, dans ce même ouvrage, un récit complet du meurtre de Prouville. II faut le comparer avec la brochure de M. Pouy, Concini, maréchal d'Ancre. Son gouvernement en Picardie, 1611-1617 (Amiens, 1885, in-8°). Cet auteur, par une réaction assez naturelle contre les pamphlets contemporains, se montre, en général, très favorable au maréchal d’Ancre.