LE CHANCELIER SILLERY
n'eût emmailloté sa nature volontaire dans les langes d’une enfance prolongée et si on ne l’eût, par calcul, abandonnée au contact d'une domesticité avilissante. Il était bègue; et ce défaut physique rendait sensibles, à ceux qui l’entendaient, le manque d'équilibre d’une organisation à la fois lente et violente, et les saccades d'une énergie alternativement contrainte et désordonnée (1).
Louis XIII, donc, se leva et parla brièvement. Le petit discours qu'il avait appris par cœur ne contenait qu'un salut aux députés réunis devant lui, une protestation d’amour pour le peuple et un ordre de s’en remettre à ce qui allait être dit par le chancelier.
Le chancelier Brülart de Sillery, personnage maigre et de longue barbe, perdu dans les fourrures et le velours cramoisi de son costume d’apparat, se leva, salua le roi, se rassit sur une chaise basse et prononça, à mi-voix, un long discours qui fut, pour l’assemblée, à la fois une fatigue et une déception. Ce Sillery était pourtant un habile homme; maisil ne visait pas au talent oratoire. Vieux routier de la politique, il personnifiait le gouvernement de la régence fait d'adresse, de faiblesse et de procrastination, et ce n'était pas le moindre intérèt de cette séance solennelle que de voir un roi enfant, quoique réputé majeur, représenté par la caducité savante et souple de ce vieillard aux paroles éteintes.
La circonspection, qui avait conduit Sillery aux affaires et qui l'y avait maintenu, avait fini par lui assurer une sorte d'autorité. On pardonne beaucoup aux habiles, parce qu'ils durent. Sillery, créature de Villeroy, puis son rival, était devenu ambassadeur à Rome; sa dissimulation naturelle avait recu, dans cette cour, un
(1) Pour ce portrait, mes principales sources sont le Journal d’Héroan» et les relations des ambassadeurs vénitiens. — La première mention que j'ai rencontrée de l'épithète « le Juste » est dans les lettres de MaLuerge (t. III, p. 464), en octobre 1614 : « On m'a dit que, l’autre jour, le roi dit qu'il ne voulait pas qu'on l'appelât Louis-le-Bègue, mais Louis-le-Juste. — « Enfantissime, » dit L'Éroize, « esprit fuyant et ne tenant à rien. » — MALuEerRBe, par contre, dit de Louis XIIK, enfant : « Ce prince, sans cajoleries, promet merveilles; il a toute son inelination à la guerre, ne prenant plaisir qu'aux armes et aux chevaux, et est d'un naturel du tout porté au bien, mais jaloux extrémement de sa grandeur. » (t. IL, p. 194). — SainT-Simox, dans son livre partial, mais admirable, Parallèle des trois premiers rois Bourbons, donne des renseignements; curieux sur l'enfance de Louis XIII. — Je citerai enfin le livre d'ArMAND BASOHET, le Roi chez la Reine, et la brochure de M. RossienoL, Louis XIII avant Richelieu, Paris, 1869, in-8°.