INTRODUCTION
Nous étant chargé de la publication de V Histoire du cardinal de Sourdis, nous nous préoccupions d'expliquer à nos lecteurs comment et par qui cette œuvre avait été composée, lorsque S. Ém. M^^ le cardinal Donnet, qui nous avait demandé communication de nos feuilles tirées, a bien voulu, en nous remerciant, nous adresser la lettre qui va suivre.
Nous ne pourrions dire rien de plus complet, ni résumer si bien, avec une vue si haute et un jugement si sûr, l'ensemble et les détails du livre que nous éditons; nos lecteurs liront avec un intérêt égal à notre reconnaissance cette introduction faite sans y songer, et cette appréciation aussi impartiale dans sa sévérité que dans ses éloges.
« Monsieur,
» J'ai lu avec un vif plaisir les feuilles que vous avez bien voulu me communiquer; elles forment un livre très intéressant, et qui manquait, non seulement dans l'histoire de notre province, mais dans Thistoire du Clergé et de l'Église de France.
» Les hommes de notre siècle se montrent plus que jamais avides de connaître dans tous leurs détails les grandes figures qui, aux divers âges de l'histoire, ont brillé comme des phares sur l'humanité. D'un
autre côté, Dieu^ qui n'a jamais manqué d'opposer la vraie lumière aux séductions de Terreur, a suscité parmi ses ministres et dans Télite des simples fidèles, des écrivains qui ont aimé et recherché la vérité avant tout, et qui ont su présenter le tahleau saisissant des phases principales de la suite des temps.
» Le dix-septième siècle, si riche en grands hommes, a fourni dans la province ecclésiastique de Bordeaux une noble et grande individualité, qui, après avoir excité l'admiration de ses contemporains, a laissé le souvenir d'œuvres puissantes et un nom qu'il était important de remettre en pleine lumière. L'illustre cardinal de Sourdis, en fondant la Chartreuse de Bordeaux, avait en vue, non seulement d'ouvrir un asile à de grandes vertus, mais de procurer, par un travail intelligent, opiniâtre, dispendieux et charitable avant tout, la cessation des horribles épidémies qui décimaient périodiquement nos populations. Restaurateur de la discipline ecclésiastique, courageux admoniteur des rois, adversaire acliarné de l'hérésie, évangélisateur infatigable de nos campagnes, le cardinal de Sourdis mérite autant que qui que ce soit dans nos contrées une histoire complète où ses actions et ses vertus puissent apparaître dans toute leur splendeur.
» Il y a longtemps qu'une vie si bien remplie, selon Dieu et selon les hommes, aurait dû être écrite, et nous ne concevons pas comment les compatriotes de ce pontife illustre, dont la famille était en quelque sorte devenue Bordelaise par les bienfaits de son aîné, ont laissé passer plus de deux siècles sans payer à une mémoire vénérée le juste tribut d'une reconnaissance si bien méritée. Il s'est rencontré, enfin, un homme zélé et consciencieux, M. William Ravenez, qui, en parcourant les glorieuses annales des Archives de l'Archevêché, a été ébloui par la noitlesse du caractère de ce grand èvêque; il a étudié, médité et contemplé cette belle vie sous tous ses aspects, et s'étant fortement pénétré des sentiments intimes de l'éminent prélat, a voulu nous montrer que Dieu n'a jamais manqué d'envoyer à son Église des hommes et des secours capables de répondre à ses besoins.
» Malheureusement, je n'hésite pas à vous le dire avec franchise, M. Ravenez ne s'est pas toujours soutenu à la hauteur du sujet qu'il devait traiter. Ce n'est pas tout à fait sa faute : la route dans laquelle il avançait le premier était hérissée de diflicultés de tous genres, et lii moindre était certainement le soin danalyser et d'utiliser une innombrable multitude de documents presque illisibles. En outre, M. Ravenez avait à peine achevé ce dépouillement, qu'une obligation à laquelle il ne pouvait résister le forçait à quitter Bordeaux, et, quelques
jours après, une mort prématurée l'enlevait à sa famille et à ses amis.
» Son œuvre était donc pour ainsi dire inachevée, car tous ceux qui ont écrit savent combien, en faisant imprimer les œuvres même les mieux finies, les auteurs, y compris les plus minutieusement exacts, rencontrent d'omissions, de répétitions, de contradictions même qu'ils n'avaient pas remarquées dans leurs manuscrits. Le déplacement imprévu et la mort prématurée de M. Ravenez ont beaucoup nui à la perfection du travail que l'auteur a pu croire achevé. Les diverses parties de son récit ne sont pas toujours suffisamment liées entre elles, quelquefois même elles manquent complètement de transitions, et elles laissent beaucoup trop voir que certains passages, découpés dans des documents curieux en eux-mêmes, avaient été écrits dans un style et dans une pensée dont le manque d'uniformité est le moindre défaut.
» Pour raconter une vie aussi agitée et aussi pleine que celle du cardinal de Sourdis, l'auteur s'est trouvé très souvent en présence de faits qui semblaient ne devoir pas être mis sous les yeux de tout le monde; il a pensé, et je l'en félicite, que l'historien doit avant tout faire connaître la vérité; mais, entraîné par la vivacité de son zèle et de son admiration pour le grand prélat dont il racontait la vie il a cru rehausser l'éclat des mérites de son héros en exagérant les défauts de ses ennemis et même ceux de ces contradicteurs momentanés, et il est arrivé ainsi plusieurs fois que M. Ravenez, ayant à caractériser les adversaires du cardinal de Sourdis, s'est servi d'épithètes dont l'exagération a transformé ou dénaturé complètement la signification et la portée de certains faits. Plusieurs de ces faits, même les plus regrettables, n'avaient pas au fond, vu les mœurs de l'époque, l'importance que l'enflure maladroite de ces expressions semble leur donner.
» Si la mort n'eût pas empêché M. Ravenez de corriger lui-même ses épreuves, cet habile écrivain eût certainement reconnu ce défaut, comme il eût modifié quelques pensées qui manquent de justesse et s'accordent assez mal avec des pensées précédemment émises.
» L'absence de M. Ravenez s'est fait encore sentir pour la correction de l'orthographe des noms propres de personnes et de locahtés, dont quelques-uns ont été tellement défigurés, qu'il est difficile de les reconnaître. J'ai remarqué des noms écrits tantôt d'une manière, tantôt d'une autre; des noms de quelques-uns de mes prédécesseurs sur le siège de Bordeaux défigurés, etc.; quelques errata pourront remédier à ces inconvénients, et les lecteurs seront sans doute
indulgents pour des fautes que la mort n'a pas permis à Tauteur de réparer.
» Malgré les imperfections que je viens de signaler, l'Histoire du cardinal de Sourdis, par M. Ravenez, est destinée à former une des plu> intéressantes chroniques d'une époque de notre histoire assez mal connue, et elle fournira une foule de renseignements inédits et précieux à tous ceux qui voudront écrire une histoire plus complète du cardinal de Sourdis et de Tépoque où il a vécu.
• Je déclare qu'en dehors de quelques assertions que je n'approuve pas entièrement, je n'y ai pas trouvé une seule pensée qui ne soit d'une rigoureuse exactitude dans la doctrine, et j'y ai vu partout une grande estime de ce que le pieux cardinal préférait à toutes choses : la vérité et la charité.
» Les lecteurs trouveront dans le récit des nombreux travaux accomplis par le cardinal : la vie intérieure d'un admirable prince de l'Église; sa vie politique, si pure et si droite; sa vie scientifique, dans ce qu'il entreprit pour rétablir l'amour de l'étude dans son clergé; sa vie monastique, dans les soins prodigués aux corporations religieuses qu'il fonda ou qu'il rétablit dans son diocèse; sa vie apostolique, qui lui valut tant d'éloges de la part des Souverains Pontifes, servit de modèle aux évêques de son temps, et excita violemment la haine des hérétiques; et enfin le courage avec lequel ce grand homme et ce grand prélat supporta les amères afflictions de ses dernières années, et couronna une vie si ferme par une mort si édifiante.
Recevez, Monsieur, la nouvelle assurance de mes sentiments très distingués.
.) t FERDINAND CARDINAL DONNET,
» Archevêque de Bordeaux.
« RonJeaiix, le 15 juin 1867. >»